L’histoire commence avec une carte postale ancienne retrouvée dans les archives familiales. Sergent Arnaud, qui es-tu ?

Expt. Sergent Arnaud 13e ch. 11e cie Modane, Savoie.

Modane le 8-8-16

Bien cher oncle, tante, cousins et cousines,

Me voici à Modane de nouveaux . Tout va bien pour le moment. J’espère que vous irez bien également et que mon cousin Ernest sera bien rentré. Recevez de votre neveu et cousin ses meilleurs souvenirs.

C.Arnaud »

Les cousins Arnaud, mon grand-père en parlait de temps en temps. Sa tante paternelle, Jeanne Marie Célestine Chaix, s’était en effet mariée en 1883 avec Henri Victorin Arnaud. Entre 1884 et 1899, pas moins de six enfants : quatre garçons, deux filles. Écart d’âge avec la fratrie de mon grand-père qui s’étale, elle, de 1897 à 1924. Les cousins Arnaud, ce sont ceux de Paris, cafetiers comme la plupart de ceux qui ont tenté l’aventure dans la capitale. Mais avant l’aventure, la guerre.

  • Albert Henri François Victorin (1884-1965), l’aîné, n’y laisse pas sa peau.

 

  • Charles Eugène Henri Jean Marie (1886-1961), lui, est blessé le 9 mai 1915 à Souchez (Pas-de-Calais) par balle au niveau de la fosse sus épineuse (omoplate) gauche et du bras. Son dossier miltaire précise simplement : « infection » et « atteint de troubles psychiques le 10 juin 1917 dans la région de Chateau-Thierry. »Comme beaucoup de Poilus, la guerre laisse des séquelles. Cela étant, il se marie en 1919 à Paris et exerce, sa vie durant, la profession de marchand de vins.

 

  • Aristide Henri Victorin (1889-1918) n’a pas la chance de revenir du front. Nommé sergent, comme son frère qui écrit en 1916, il décède dans la région de Mailly-Raineval le 18 avril 1918. Mort pour la France, donc.

 

  • Charles Jean Marie Albert (1891-1965), enfin, le plus jeune des garçons de la fratrie. Incorporé d’abord au 11e bataillon de Chasseurs à pied le 1er octobre 1912 (1), il est nommé caporal le 8 novembre 1913. Le 2 août 1914, il est déjà sur le front. Nommé sergent le 14 août, il est blessé à Ban-de-Sapt (Vosges) par « balle aux testicules ». Le 2 février 1915, il passe au 13e bataillon de Chasseurs alpins et retrouve les combats. Jusqu’au 21 septembre 1915 où il est de nouveau blessé, à Wesserling (Haut-Rhin), par « éclat d’obus au genou droit ». Le 8 août 1916, il écrit donc à son oncle et sa tante, Charles et Marie Françoise Chaix, mes arrière-grands-parents, depuis Modane. À cette date, Charles est déjà marié ! Il est passé devant le maire en avril 1916 dans le 11e arrondissement de Paris. Le 4 février 1917, il est incorporé au 32e bataillon de Chasseurs alpins et retrouve, encore, la guerre. Le 28 mars 1918, au  Plessier (Somme), il est, pour la troisième fois, blessé par « balle à l’orbite gauche » : son dossier précise qu’il n’est pas évacué. Le 7 octobre de la même année, il est nommé adjudant. Le certificat de bonne conduite lui est évidemment accordé ; il est rappelé à l’activité le 24 août 1939 en tant que « personnel de remplacement » mais définivitement dégagé d’obligations militaires le 15 octobre 1940.

 

Après la guerre de 14 et jusqu’en 1925, Charles fait des allers-retours entre Paris et Saint-Sorlin-d’Arves, d’où il est natif. Il exerce la profession de garçon de café. À partir de 1925, il s’installe à Chambéry, plus précisément sur les Monts situés sur les hauteurs de la capitale savoyarde. Il acquiert un café route de Bassens, aujourd’hui quai Charles Ravet. Les affaires tournent bien. Il cède son commerce à son neveu, Édouard, frère de mon grand-père et habite désormais en Isère, avec sa femme. En 1960, il est nommé Chevalier de la Légion d’Honneur. Il décède le 11 février 1965 à Chapareillan (Isère).

En lisant son dossier de membre de l’ordre national de la Légion d’honneur, je reste perplexe. Si je n’apprends rien de particulier, j’ai l’occasion de lire les citations dont il a fait l’objet par rapport à son engagement dans la guerre de 14, où, je le rappelle, il fut blessé trois fois.

Cité à l’ordre de la Division n°32 du 12.3.15 :

S/Officier d’une grande valeur ; grâce à son sang-froid, a pu enrayer une contre-attaque malgré un feu violent d’Infanterie et de bombes en maintenant une demi-section sur la position conquise ».

Cité à l’ordre de la Division n°92 du 17.8.15 :

« Bon S/Officier, plein de sang-froid et de courage ; a contribué à arrêter une contre-attaque ennemie en mettant ses pièces en batterie. »

Cité à l’ordre du Bataillon n°142 du 29.4.18 :

« Chef de section très courageux ; a fait preuve de sang-froid aux combats du 28 mars, au cours desquels il a été blessé ».

Croix de guerre – 2 étoiles d’argent – 1 étoile de bronze.

Médaille militaire – Décret du 29.12.1924 – J.O. du 1.1.1925″ (2)

Certes, il n’a pas manqué de sang froid, mais à quel prix ? À l’heure où on commémore le centenaire de la Grande guerre, j’ai du mal à me contenter de ces reconnaissances et autres médailles. Charles a perdu un frère ! Dans ma famille, plusieurs morts, de nombreux blessés. Pour qui et pourquoi ? J’ai en effet du mal à imaginer la fierté et l’honneur que ces hommes ont peut-être ressentis à combattre contre « l’ennemi ». Évidemment, je mesure l’immense courage. Je me doute surtout qu’ils n’avaient pas le choix. D’ailleurs, jamais ils ne se sont et se seraient vantés de quelque gloire que ce soit. Cette nomination à l’ordre national de la Légion d’honneur, je n’en avais jamais entendu parlé avant mes recherches. C’est donc à la mémoire de ce Charles Arnaud, que j’ai connu grâce à une banale carte postale retrouvée, que je rédige cet article. Derrière des mots simples, j’ai découvert une vie que je ne soupçonnais pas.

Carte postale envoyée par Charles Arnaud, le 8 août 1916, archives familiales. En pleine guerre, une image des écoles. La rature. Et la rature enfantine de mon grand-père Maurice, sûrement loin de se douter dans quel contexte elle fut écrite.

Carte postale envoyée par Charles Arnaud, le 8 août 1916, archives familiales. En pleine guerre, une image des écoles. Et la signature enfantine de mon grand-père Maurice, sûrement loin de se douter dans quel contexte elle fut écrite.

Sources

(1) AD de la Savoie en ligne, 1R 208, vue 165/627

(2) Base Léonore (en ligne), Extrait du dossier de membre de l’ordre national de la Légion d’honneur de Charles Arnaud, vue 12/13, cote 19800035/627/72537, Archives nationales ; site de Fontainebleau.

De retour sur le blog, on s’intéresse aujourd’hui à une branche de mon ascendance paternelle, celle des Didier de Saint-Sorlin-d’Arves. Plus exactement, il s’agit de la branche dont est issue ma grand-mère maternelle, Germaine.

Commençons par son père, Séraphin Alphonse, né le 1897 à Saint-Sorlin-d’Arves. Fils unique – son père a 63 ans lorsqu’il naît ! – il est incorporé au 41e Régiment d’artillerie de campagne le 28 août 1916 après avoir été ajourné une première fois en 1915 pour « faiblesse ». En participant à l’offensive de Champagne en septembre 1918, Alphonse est cité à l’ordre du Régiment n°53 du 26 septembre 1918 : « renvoyé comme coureur à un PC Infanterie, a effectué de nombreux parcours sous un très violent bombardement et a montré à cette occasion un sang froid et un courage remarquables. » En mars 1929, il recevra, comme beaucoup d’autres, la Croix de guerre et la médaille de la Victoire (1) : ont-elles suffi à effacer les traumatismes du champ de bataille ? Assurément, non.

Classe de 1917 à Saint-Sorlin-d'Arves, archives familiales. Debout à droite de la photo, Alphonse affiche un sourire de façade.

Classe de 1917 à Saint-Sorlin-d’Arves, archives familiales. Debout à droite de la photo, Alphonse esquisse un sourire de façade. Notons par ailleurs la présence d’Ernest Chaix, frère de mon grand-père paternel, deuxième assis en partant de la gauche.

 

La généalogie des Didier

Le père d’Alphonse, Vincent Auguste, naît le 30 juin 1834 à Saint-Sorlin-d’Arves. Sixième d’une fratrie de dix enfants, il se marie le 27 juillet 1896 avec Clémentine Philomène Mollard, originaire de Saint-Jean-d’Arves et de 34 ans plus jeune que lui ! Exerçant la profession de commissionnaire, il est amené sa vie durant à parcourir les routes de France, et en particulier celles menant à Crest, dans la Drôme, où il réside un temps. Il faut dire qu’il n’est pas le seul dans sa fratrie à quitter Saint-Sorlin pour vivre : son frère François Emmanuel, né en 1827, est marchand colporteur à Lyon, où il meurt en octobre 1849, âgé de 22 ans seulement.

Lyon occupe une place particulière dans l’histoire des Didier car beaucoup d’entre eux s’y retrouveront un temps au cours de leur vie. À commencer par Joseph Didier, père de Vincent Auguste. Né en 1795 à Saint-Sorlin-d’Arves et quatrième enfant d’une fratrie de huit, il décède le 27 décembre 1850 à Lyon (2). Sur son acte de décès il est précisé qu’il est journalier à Chambéry. Que faisait-il à ce moment dans la capitale rhodanienne ? La question reste posée.

En somme, Vincent Auguste est le seul homme de la fratrie à avoir une descendance. Son frère aîné François Emmanuel, nous l’avons vu, meurt à 22 ans ; Jean François Alphonse, né en 1829, lui aussi marchand colporteur, meurt en 1854 à l’âge de 25 ans ; Charles Joseph Eugène, né en 1831, décède à l’âge de 4 ans et, enfin, Pierre Joseph François Théophile, né en 1840, décède à Saint-Sorlin-d’Arves en 1854.

Joseph Didier se marie le 30 avril 1822 à Saint-Sorlin avec Madeleine Pierraz. Toute sa famille est issue de Saint-Sorlin-d’Arves depuis au moins la fin du XVIIe siècle.

Synthèse généalogique de la branche Didier

Pierre Didier

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Jean Michel Didier (1722-1801)

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Pierre Didier (1762-1834)

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Joseph Didier (1795-1850)

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Vincent Auguste Didier (1834-1908)

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Séraphin Alphonse Didier (1897-1974)

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Germaine Célestine Didier (1925-2006)

De l’origine du patronyme Didier

Didier, Dédier : noms de baptême puis patronymes, popularisés en Savoie par saint Didier, évêque de Langres au IIIe siècle, et surtout par son homonyme évêque de Vienne en Dauphiné et martyr au VIIe siècle (deux paroisses sous son vocable en Maurienne et Chablais) (3)

Des origines mauriennaises mais pas uniquement !

C’est à souligner, tous mes ancêtres du côté de ma grand-mère paternelle ne sont pas tous issus de Saint-Sorlin-d’Arves. En effet, en 1822, Joseph se marie avec Madeleine Pierraz. Née en 1801 à Saint-Sorlin, son père Jean Baptiste est le premier de la famille Pierraz à naître dans les Arves, en 1767. Les parents de Jean Baptiste, François et Marguerite, portent tous deux le patronyme Pierraz et se marient le 9 janvier 1753 à Huez, dans le Dauphiné et plus précisément dans l’Oisans, d’où ils sont originaires. Par ailleurs, la mère de Marguerite, Anne, porte le patronyme Dusser et il est intéressant de noter que je trouve trace d’un mariage dans les registres paroissiaux de Saint-Sorlin en 1720 entre un Dusser originaire de Clavans-en-Oisans et une Chaix. Preuve s’il en fallait de la proximité entre le Dauphiné et les Arves à une époque où la Savoie n’est pas encore française.

Voies de communication entre les Arves et le Dauphiné au XVIIIe siècle

Voies de communication entre les Arves et le Dauphiné au XVIIIe siècle

D’où vient le patronyme Pierraz ?

Pierre, Piéron, Pierra, Pierraz, Pierron, Pierroz : noms de baptême puis patronymes, d’après le latin populaire Petrus (grec petros, rocher, issu de l’araméen), nom du premier des douze apôtres du Christ, mais après le XVIe siècle, l’appelatif a pu se confondre quelquefois avec « pierre » (latin petra), dans des patronymes à valeur topographique qui sont des abrègements de De La Pierre. Le nom de baptême Pierre, théoriquement le plus courant jusqu’au XIIe siècle (devant Jean) s’est surtout manifesté sous de très nombreux hypocoristiques ou diminutifs (exemple : Pernet), généralement d’après les formes anciennes Pere (langue d’oïl) et Peyre (occitan). […] Pierra, peut-être matronyme, a disparu en Savoie mais a produit (fin XVIIe siècle) la variante Pierraz, qui s’est éteinte en Savoie au siècle dernier. […] (4)

Des recherches à mener

Il s’agit désormais de voir si les Pierraz sont issus exclusivement de l’Oisans ou si, avant d’être en Dauphiné, les Pierraz gravitaient déjà en Savoie.

 

Notes

(1) Source : AD de la Savoie en ligne, 1R 240, vue 530/661

(2) Source : AM de Lyon, 2E 449, vue 317/324

(3) D’après GABION, Robert, Dictionnaire des noms de familles de Savoie, Haute-Savoie, canton de Genève (partie), Montmélian, La Fontaine de Siloé, 2011, p.403

(4) D’après GABION, Robert, Ibid., p.769

Vous le savez peut-être, l’écriture demeure ma véritable passion, celle qui anime tous mes projets depuis presque toujours. Qu’ils soient musicaux, historiques – j’ai un M2 d’Histoire moderne et contemporaine et un DU de Généalogie familiale, journalistiques – eh oui il m’est arrivé d’écrire de nombreuses chroniques d’actualité et aussi musicales, puis de réaliser aussi quelques interviews -, généalogiques – mon blog -, littéraires – ce projet de livre ! -, mes travaux ont tous pour dénominateur commun le fait d’écrire, de raconter des histoires.

Il y a deux ans, j’ai fait la découverte de plusieurs lettres, au fond d’une boîte en bois, écrites par un oncle d’Amérique dans la seconde moitié du XIXe siècle. Cet oncle n’est autre qu’Etienne Brunet, le frère de mon arrière arrière grand-mère. Natif de Saint-Sorlin-d’Arves, il quitte son pays natal en 1858 pour rejoindre la Californie. Une histoire extraordinaire, un destin hors du commun et surtout des lettres comme témoignages exceptionnel d’une vie vouée à tomber dans l’oubli.

Bien qu’ortographiés de manière hasardeuse parfois, les mots d’Etienne ont tout de suite résonné en moi de manière troublante : dans les minutes qui suivirent leur première lecture, l’idée d’écrire un livre me vint. C’est ainsi que, pendant deux ans, j’ai mûri ce projet, tenté plusieurs choses. Au départ, le livre devait être une étude historique pure et dure. D’autant que l’histoire ne s’arrête pas à celle d’Etienne : parti avec trois habitants de Saint-Sorlin en 1858, il est rejoint par son petit frère Joseph en 1874. Joseph qui, en plus de suivre les traces de son aîné, a fait la guerre de 1870 et, découverte de taille dans mes recherches, a été retenu prisonnier pendant environ huit mois dans les prisons allemandes. L’intérêt d’écrire un livre dépasse donc largement le simple intérêt  généalogique.

Mais au bout d’un certain temps, je me suis senti enfermé dans une démarche purement historique : style froid, des notes de bas de page noyant le récit dans des sources toutes plus intéressantes les unes que les autres mais sans lien direct avec l’histoire que je racontais. Je décidai alors de reprendre à zéro et de partir sur un roman avec dialogues et intrigues en tout genre : effet inverse, en relisant les quelques vingt pages écrites, j’avais l’impression de dénaturer l’histoire d’Etienne. Puis, après réflexion, après maturation, le style de mon livre se révéla à moi naturellement. Écrire en se plaçant du point de vue d’Etienne, restituer ma vision d’Etienne, ma vision de son histoire : voilà la vraie ambition de mon récit. Pas de dialogues ou très peu, récit intime mêlant projections personnelles, intuitions intimes, zones d’ombre et, évidemment, faits historiques.

En fin d’ouvrage, fidèle à ma démarche, je souhaite proposer les lettres de mon grand oncle telles que je les ai découvertes, à l’état brut. L’idée étant que chacun-e se construise une vision d’Etienne, de son histoire et de son parcours. Mon livre n’est donc ni une étude historique, ni un récit généalogique pur, ni un roman inspiré de faits réels, il est plus une invitation à se mettre dans les yeux d’un homme à une époque donnée. Ni plus, ni moins. Si l’histoire de mes oncles d’Amérique peut trouver un écho chez celui ou celle qui me lit… le contrat sera largement rempli !

J’espère vous le proposer dans le courant de l’année 2017 : ayant terminé sa rédaction, l’heure est maintenant aux relectures, aux mises en forme et à la recherche d’une maison d’édition aussi.

Je ne manquerai évidemment pas de vous tenir au courant.

A très bientôt.

 

#RDVAncestral n°2 – Pierre Rodier (1772-1848)

9 août 1795, Carry-le-Rouet, dans les Bouches-du-Rhône. Pierre Rodier a 22 ans au moment où il s’apprête à dire oui et jurer fidélité à Thérèse Fouques. Cinq enfants naîtront de cette union, dont l’aîné, que l’on prénommera Pierre comme la tradition le veut depuis plusieurs générations.

Lui est originaire de la Lozère, natif de Saint-Julien-d’Arpaon et issu d’une famille protestante. Depuis la Révolution, il revendique fièrement sa confession. Protestant et libre de l’être, lui qui sait que son grand-père fut enfermé dans le château de Ferrières, dans le Tarn. Lui, le descendant d’une lignée persécutée jusqu’à il n’y a pas si longtemps. Le passé n’est plus mais il résonne encore douloureusement dans le cœur des siens et de sa famille.

Au moment de son mariage, Pierre est canonnier volontaire engagé depuis peu dans l’armée française afin de défendre les acquis de la Révolution. Une des premières questions que je lui poserai tournera sans doute autour de ce sujet. Mais avant cela, je souhaite encore l’observer, lui qui bavarde facilement, mais jamais pour ne rien dire. Sa future femme, il la chérit déjà largement et imagine non sans contentement un futur à ses côtés. Ne plus revenir en Lozère, mais s’installer dans le Gard. Alès est en effet une ville formidable.

Le matin de ce 9 août 1795, entre deux portes, je l’épierai en train d’ajuster son col. Vérifier son uniforme, écouter d’une oreille inattentive les éloges de ses amis de garnison. Ses parents ne sont pas présents mais ils consentent à l’union de leur cher fils. À ce moment, il a certainement une pensée émue pour Antoine, Louis et Louise, ses frères et sa sœur, eux aussi absents. Dans un dernier sourire, il demanderait peut-être à ses compagnons d’armes de le laisser seul un instant. Pour qu’il se concentre, fasse le point, savoure le moment qui s’offre à lui. C’est alors que j’entrerai, ou pas. Et si je décidai d’être spectateur de ce moment privilégié ?

Pierre Rodier, devant moi. Numéro Sosa 248 au rapport. Comment lui faire comprendre que je descends du fils qu’il n’a pas encore ? Que ce même fils aura 8 enfants, dont Calixte, le cinquième. Que ce même Calixte bénéficiera de l’ascenseur social grâce à ses études. Qu’il sortira maître-mineur de l’Ecole des Mines d’Alès. Qu’il fait bien, donc, de partir s’installer là-bas après son mariage. Que la France des années 1850 aura déjà connu une restauration de la monarchie, puis une deuxième révolution en 1848, une seconde république… Non, comment pourrait-il me croire ? Pourtant, il le vivra. Son petit-fils Calixte partira avec sa femme en Algérie, aura une fille, Elisa, qui elle-même aura une fille Eliane, qui elle-même aura une fille Sabine… qui n’est autre que ma grand-mère maternelle. Non, certainement que je ne le bassinerai pas avec ma généalogie. Ni avec sa généalogie.

L’entrée au temple est désormais imminente. Je les regarderai tous, de loin, en cette journée estivale de 1795. J’assisterai peut-être ému à l’union de mes deux ancêtres. Des catholiques présents ? Et pourquoi pas ? Devant Dieu, les hommes et les femmes ne sont-ils pas égaux ? Devant Dieu, comment les querelles de jadis pourraient resurgir en ce jour censé être heureux ? Le ciel est bleu, sans nuage. Il est des jours où le passé est oublié, doit l’être par la force des choses. Alors qui suis-je, moi, pour venir semer le trouble autour du cortège ? En quel honneur pourrait-on venir perturber l’insouciance de ses ancêtres ? C’est pourquoi je déciderai d’être en retrait. C’est à ce moment-là, peut-être juste au moment de dire oui à sa femme que Pierre jetterait un œil aux gens présents dans l’assemblée. Son regard croisant le mien, un froncement de sourcils se demandant qui est cet étrange individu ? Après un bref chuchotement à sa promise, il tournerait à nouveau le regard en ma direction mais la place serait vide. Sans doute une illusion. « Oui, je le veux. »

Faire de la généalogie son métier, acte II : ce que les gens en pensent…

Cinq mois déjà que je suis devenu généalogiste professionnel. Et l’impression que le temps passe tellement vite. J’avais imaginé que l’aventure serait difficile, surtout au début. C’est ce que tout le monde imagine et à juste titre. Se faire un nom, vivre de son métier dans un milieu très imprégné par le bénévolat, ce n’est pas une mince affaire. En réalité, vivre de son métier tout court, c’est compliqué !

Pas d’antinomie entre professionnels et bénévoles

C’est la première chose que je souhaite préciser : être professionnel n’empêche pas d’être bénévole. Je vous le dis puisque c’est mon cas. La généalogie est une passion, ça l’était avant et le restera au-delà des commandes et de mon aventure en auto-entrepreneur. Et ce, malgré ce que les gens en pensent…

Des commandes, oui mais de là à en vivre…

Rome ne s’est pas faite en un jour, paraît-il. J’ai la chance d’avoir des commandes, des gens qui me suivent, qui aiment ce que je fais, ce que j’écris, ce que je prône. Eh non, je n’en vis pas encore. L’inverse tiendrait de l’exploit. Alors je sais que certains voient d’un mauvais oeil le fait de parler en toute transparence de son activité, ça ne fait pas « vendeur » mais en fait, qu’on se le dise, je m’en fous complétement. Avant d’être auto-entrepreneur, j’ai fait des études, ai été salarié, ai sorti des projets musicaux. Et ma démarche n’a jamais dévié et le point commun de toutes mes passion reste l’écriture. Démarche par ailleurs égoïste au fond : je fais ce que j’aime. Et je tente d’en vivre. Alors les fausses admirations et les compliments rayés n’alimentent d’aucune manière ma façon de voir les choses : mon seul mérite est de suivre mes rêves ; le jour où je ne me plais plus à faire ce que je fais, j’arrêterai. Alors, de fait, ce que les gens en pensent…

Les réseaux sociaux

Des outils mon copain, ni plus, ni moins. Je n’ai jamais fait partie d’une communauté ou d’un groupe quelconque et malgré tous mes efforts, ce ne sera pas le cas avec la généalogie non plus. La guerre des égos, à celui ou celle qui pissera le plus loin ou tirera la couverture le plus à soi… Pas pour moi, et je crois que mon travail en témoigne. Je suis en revanche très content de pouvoir intéragir directement avec les gens sur mon travail et sur ma façon de voir le monde et la société. Pour le reste, ça me permet de diffuser et de partager le contenu gratuit que je propose. Du coup, ce que les gens en pensent…

Le contenu gratuit, parlons-en

Avoir un blog, c’est bien. Quand on est à la retraite, qu’on bosse dans un autre secteur, qu’on vit tranquillement et que la généalogie reste un passe-temps, avoir un blog c’est sympa. Pour ma part, l’enjeu est double : partager ma généalogie, mon travail et mes recherches personnelles à travers une section blog et intégrer cette section à une vitrine plus large qui est celle de mon entreprise, de mon activité professionnelle. Toujours avec la même transparence, je ne proposerai jamais un accès payant à ce que je publie sur mon blog. J’ai tenté l’aventure Tipeee, qui n’a pas marché, et demain je tenterai sûrement autre chose. On en revient à ce que je disais plus haut : ce que les gens en pensent…

Comment je vois la suite ?

C’est ouvert ! J’ai beaucoup de projets. La plupart se rattache à la généalogie mais pas que. J’ai 26 ans. Je souhaite développer le pôle généalogie successorale dans un premier temps car j’ai eu quelques sollicitations à ce sujet. La publication de mon livre courant 2017, j’espère ! Reprendre mes études en psychologie aussi est un projet qui mûrit lentement mais sûrement. Reprendre mes études d’histoire aussi et envisager le doctorat. Elever mes enfants, cultiver ma vie de famille. Vivre heureux et surtout en phase avec mes principes et mes valeurs. Les trois-quatre derniers points, je ne vous le cache pas, constituent une véritable priorité et l’essentiel. Vraiment, ce que les gens en pensent…

Je ne lâche rien, advienne que pourra, à bientôt !

Guillaume

 

Ah, la psychogénéalogie, on y revient ! Nous sommes à la fois la somme de nos ancêtres et la somme de nos expériences individuelles. Nous sommes à la fois hétitiers d’une histoire familiale, de gènes, de secrets, de traits de caractère relatifs à nos ancêtres et libres d’être qui nous voulons. Nous sommes à la fois tributaires d’un jeu de transmissions conscientes et inconscientes et maître de notre chemin de vie, de notre destin.

C’est à la croisée de ces routes que je situe la psychogénéalogie. Loin d’être magique, surnaturelle ou extraordinaire, il s’agit d’abord d’analyser son histoire familiale, d’en comprendre les tenants, les aboutissants et ensuite d’identifier et donc de résoudre d’éventuelles problématiques relatives à l’histoire de ses ancêtres, à la lumière ou à l’ombre de ce que nous vivons aujourd’hui en tant qu’individu. Plus précisément, ne vous êtes-vous jamais demandé si votre vécu, votre vie, votre situation professionnelle, affective ou autre, ne trouvaient pas un écho dans votre passé familial ?

Et si tout avait un sens ?

Un sens n’est pas forcément LE sens. Encore une fois, trouver un sens à quelque chose appartient à chacun et diffère d’un individu à l’autre. En ce sens, la psychogénéalogie est difficile à cerner, à baliser et à appliquer systématiquement. Ce n’est d’ailleurs pas le but de son utilisation. Elle n’est qu’un outil de plus dans la boîte des approches thérapeutiques disponibles. Un outil complexe, certes, mais un outil quand même. Pas une fin. La psychogénéalogie vous invite ainsi à déchiffrer les transmissions au fil des générations de votre ascendance et vous incite dans ce sens à réfléchir, à trouver des clés de lecture qui se nichent parfois dans des secrets que la mémoire familiale a pris soin, consciemment ou pas, de taire.

Illustration psychogénéalogie

Des exemples ?

Les exemples sont multiples et infinis. Pour cet article, j’ai envie de parler de mon expérience personnelle. Afin d’écarter d’emblée les soupçons quant à la fiabilité des exemples cités. Ils le sont forcément puisque je les ai vécus et que j’en suis le principal acteur. Je n’en prends ici que deux.

Lorsque j’avais une quinzaine d’années, des ennuis de santé ont amené les médecins à suspecter un problème au niveau de mes poumons. Essoufflements, malaise général, me voilà embarqué pour un scanner qui ne révélera finalement rien de probant. Les symptomes, eux, persistent plusieurs mois durant. Des années plus tard, je découvre un secret de famille aux Archives départementales de la Savoie en apprenant que mon grand-père paternel a été exempté de service militaire pour cause de tuberculose pulmonaire. Aucun de ses enfants ne le savait. En interrogeant la soeur de mon grand-père, j’apprends qu’à un peu près au même âge que moi, mon grand-père contracta une tuberculose pulmonaire, qu’il fut admis au sanatorium de Saint-Hilaire-du-Touvet pour soigner la soigner pendant 7 ou 8 mois. L’équivalent de la durée de mes symptômes. Hasard ?

Mon deuxième prénom : Paul. Ma mère s’appelle Paule, mon grand-père maternel Paul, son père Paul et le père de son père Paul. Une transmission des prénoms presque fortuite car il se trouve que ma mère a tenu que je porte celui-là « simplement » parce que mon père avait tenu à donner le sien à mon frère aîné, également en deuxième prénom. Dès le début de mes recherches généalogiques, j’apprends que le premier Paul (1876-1906) se serait suicidé, d’après la mémoire familiale, après la faillite de son entreprise et en prônant « mieux vaut la mort que le déshonneur ». Or, il l’aurait fait le 26 janvier. Jour de la Sainte-Paule (qui diffère de la saint-Paul, lequel est fêté le 29 juin). Suicide qui intervient quelques mois avant la naissance de mon AGP, Paul, en avril 1906. Ma mère est, elle aussi, née en… avril. Moi qui me suis toujours senti proche de l’Algérie où a vécu ma famille pendant plusieurs générations, il se trouve que ma mère m’a eu exactement au même âge que celui de mon grand-père au moment où il quitte l’Algérie en 1962. Non sans en être complétement bouleversé. Plus encore, mon AGP fut plus ou moins abandonné par sa mère peu après sa naissance et recueilli chez sa grand-mère espagnole. La hantise du sentiment d’abandon est encore, trois générations plus tard, bien présente. Hasard ?

D’autres occurences de dates et de situations fourmillent dans l’exemple de cette lignée mais je ne souhaite pas les expliciter ici car ce n’est ni le lieu, ni l’endroit, ni même le sujet pour le faire.

Ces exemples sont tirés de mon expérience directe mais sont loin d’être les seuls !

Guérir de ses ancêtres ?

Et c’est là où ça devient intéressant. Dès lors que nous prenons connaissance et donc conscience de l’histoire de nos ancêtres, il nous est plus facile de s’en défaire après l’avoir intégré et digéré – s’il le faut. Guérir de ses ancêtres, c’est en fait comprendre les mécanismes de reproduction au fil des générations de notre famille et ensuite être libre de rompre ces mêmes mécanismes. Guérir de ses ancêtres, c’est au fond considérer que le vécu de nos aïeux (ancêtres directs mais aussi collatéraux : il faut être naïf pour dissocier les deux et imaginer sérieusement que le vécu des frères et soeurs de nos ancêtres n’aient eu aucune incidence sur le leur) peut continuer à trouver un écho dans notre vie. Il ne s’agit ni d’une fatalité, ni d’un déterminisme quelconque puisque nous sommes capables et libres de nous en défaire lorsque nous le jugeons nécessaire.

Et la science dans tout ça ?

Qu’ils soient psychologues, philosophes, généticiens, biologistes… les scientifiques sont de plus en plus nombreux à s’y intéresser. Pour celles et ceux que ça intéresse, je vous propose de découvrir cette « conférence de Nathalie Dostatni lors de la Nuit des Sciences et des Lettres (juin 2016). Nathalie Dostatni est chef de l’équipe Plasticité épigénétique et polarité de l’embryon à l’Institut Curie et professeure à l’UPMC » et qui pose la question de ce qu’est l’épigénétique.

À découvrir aussi :

Pour aller plus loin avec votre propre généalogie

Vous pensez que la psychogénéalogie peut vous apporter des réponses sur des situations de blocage que vous vivez actuellement ? Discutons-en ensemble ! Je vous propose en effet de vous aider à identifier dans votre ascendance les potentielles problématiques, soit à partir de votre arbre généalogique déjà plus ou moins renseigné, soit en menant les recherches moi-même. Dans les deux cas, il est important de comprendre que c’est à vous de trouver (ou pas d’ailleurs) un sens. Car le vécu de vos ancêtres résonne singulièrement en vous. En ce sens, il se peut que des situations qui vont me paraître potentiellement porteuses de quelque chose se révéleront être, à vos yeux, complétement anodines. La psychogénéalogie est un outil personnel, propre à chacun, par conséquent difficilement transposable. Sachez-le.

#RDVAncestral n°1 – Etienne Brunet (1834-1879)

10 juillet 1879, New Years Diggens, comté de Stanislaus, Californie, côte ouest des Etats-Unis. Au petit matin. C’est là que je voudrais que se déroule mon premier rendez-vous ancestral. Si j’en crois ses lettres, Etienne se levait tôt, avant même que le soleil en fasse de même. Je me tiendrais là, près de sa maison en pierres qu’il a construite de ses mains. Prudemment. La légende familiale dit qu’il aurait mis en joue son propre frère l’ayant rejoint en 1874 parce qu’il ne l’aurait pas reconnu. Normal puisque la dernière fois qu’il l’avait vu, Joseph n’avait qu’une dizaine d’années. Pour éviter un coup de fusil, les deux hommes se seraient parlé en patois. Manque de chance, je ne le parle pas ni le comprends.

Je crois qu’en somme c’est la première préoccupation que j’aurais, faire en sorte qu’il sache que je viens de loin et surtout dans son intérêt, pour lui. C’est en effet dans la journée du 10 juillet 1879 que la vie d’Etienne Brunet se terminera, tué dans un éboulement au cœur de sa mine. Il était parti plus de vingt ans plus tôt de son petit village alpin, Saint-Sorlin-d’Arves, pour chercher de l’or. Il en mourra.

Je lui conseillerai donc, naïvement, de bien étayer sa galerie, de ne pas se précipiter, et l’inviterai même à passer la journée à ne rien faire. Comme une suspension du temps, on ne rencontre pas un homme du futur tous les jours. Ma foi, je l’imagine fidèle à l’image que je m’en fais quoique certainement dérouté par les détails de son physique : sa taille notamment. Il était certainement plus petit que je ne le crois. Ses mains, sans doute usées. Se référant toujours à Dieu dans ses lettres, je l’imagine faire le signe de croix, tentant de chasser mon image comme une mauvaise blague du Malin. Je le rassurerai, évidemment. Je n’oserai même pas m’approcher, lui parlerai de loin. Pour commencer, c’est bien.

Je crois au langage des yeux, au langage du cœur aussi et j’imagine Etienne intrigué, curieux de laisser entrer un inconnu, lui pourtant si méfiant. Pour preuve que je le connais mieux qu’il ne le pense, je lui lancerai un mystérieux « je sais que tu es pour la vie » puisqu’il signait toutes ses lettres par cette très belle phrase « je suis pour la vie. » Certainement avec un sourire à peine dissimulé, il me tendrait la main, ou pas. Peu importe.

Je lui demanderai s’il va bien, et surtout lui détaillerai qui je suis, d’où je viens. Que je suis le descendant de sa sœur Clémentine, qu’il n’a pas vu depuis une éternité. Non sans joie, je lui annoncerai que depuis moins de deux mois, il a la chance d’être l’oncle d’une petite Marie-Françoise. Oui, Marie-Françoise en l’honneur de sa sœur qui porte le même prénom et qui vit seule avec Clémentine. Car une naissance chassant une mort, il faudrait bien que je lui dise la vérité au sujet de son père, décédé un an et demi plus tôt, en mars 1878. Le savait-il par ailleurs ? C’est possible. Rapidement, je lui expliquerai que sa nièce sera la mère de mon grand-père, un Chaix dont je porte le nom aujourd’hui.

Que mon grand-père justement parlait de temps en temps, fasciné, de ses deux oncles d’Amérique. Comment ne pas imaginer Etienne se tenir la tête dans ses mains, moins par émotion que par ahurissement. Puis je me tairai, lui laisserai le temps de reprendre ses esprits. Je prendrai le mien afin de contempler le paysage qui m’entoure. Cette fameuse maison de pierres qu’Etienne décrit longuement dans une de ses lettres. Ses poules, s’il en a encore, son terrain, le petit chat « qui vient de temps en temps boire du lait » qu’Etienne laisse à disposition, son environnement, puis lui. Cet homme dont je n’ai aujourd’hui qu’une photo. Son attitude, sa manière de se tenir, ses habits, tout.

Puis viendrait peut-être l’heure des questions : quelles sont les raisons de son départ ? Avec qui est-il parti, de quelle manière ? Comment a-t-il rejoint la Californie et traversé les Etats-Unis d’est en ouest ? Même si j’ai déjà des éléments de réponse, je me ferai tout petit et écouterai le plus précisément du monde la moindre phrase sortant de sa bouche. Je lui dirai certainement que je le cherche depuis tant d’années. Que j’ai retrouvé ses lettres au fond d’une vieille boîte en bois, dans sa maison, au Pré, à Saint-Sorlin. Peut-être sera-t-il étonné d’imaginer que sa maison est toujours debout ? Aura-t-il la curiosité de me demander innocemment comment vont untel et unetelle : c’est là qu’il sera sûrement dérouté de m’entendre lui dire que je ne sais pas précisément de qui il parle.

Comme la plupart des gens de son temps, je l’imagine néanmoins peu bavard, hagard même, face à ce rendez-vous inattendu. Face à cette rencontre impossible. Je l’imagine donc vouloir presque me laisser là afin de vaquer à ses occupations.

« Je dois travailler » me suggérait-il sans doute avec timidité mais non sans détermination. Saisissant son chapeau, partant sans même se retourner vers cette butte que j’imagine être sa mine, je ne crois pas que j’aurai finalement le courage de lui révéler que je suis la dernière personne qu’il verra. Je le regarderai donc une dernière fois. Je le laisserai s’engouffrer dans une éventuelle brume matinale, rejoindre son destin. Son image disparaîtra alors et restera comme un souvenir d’un rendez-vous inespéré, tel un rendez-vous qui n’a finalement jamais existé.

Comment constituer une généalogie sans s’intéresser de près à son patronyme, celui qui nous a été transmis à la naissance, ce nom qui nous relie directement au passé et à une partie de nos ancêtres ? Le mien s’écrit Chaix, se prononce Chèxe, et la mémoire familiale retient que les Chaix de notre famille ont toujours habité Saint-Sorlin-d’Arves, petit village alpin de Maurienne, dans le département de la Savoie. Une généalogie a priori facile à constituer : pas de migration, des archives peu lacunaires et relativement bien conservées… Voyons de plus près ce qu’il en est.

12 générations attestées

Schématiquement voici comment se présente la branche Chaix de mon arbre :

Moi

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Mon père

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Maurice Ernest Edouard Célestin Chaix (1918-2003)

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Charles François Marie Chaix (1868-1935)

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Joseph Théophile Chaix (1820-1898)

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François Chaix (1786-1865)

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Joseph Chaix (1757-après 1813)

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François Chaix (1713-1791)

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Barthélémy Chaix (1672-1743)

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Sorlin Chaix (1642-1706)

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Claude Chaix ( -1665)

|

André Chaix ( – )

Une famille implantée à Saint-Sorlin au moins depuis le milieu du XVIIe siècle ?

Ainsi, mon ancêtre le plus lointain, avéré par les archives à ma disposition, s’appelle André Chaix. Il exerce la profession de notaire, tout comme son fils, Claude, qui décède en 1665. Transmis de père en fils, je ne retrouve cependant pas de notaire dans les générations suivantes. Toutefois, il est important de bien comprendre que Saint-Sorlin-d’Arves est une commune pastorale avant tout. Les revenus des familles sont constitués par le travail de la terre et par l’élevage, sans exception. Gabriel Pérouse (1874-1928), archiviste et historien français, a rédigé une Etude statistique et démographique sur St-Sorlin-d’Arves, commune des hautes vallées alpestres en Savoie dans laquelle il écrit :

C’était aussi une population – et ceci nous intéresse davantage – extrêmement homogène, en ce sens qu’il n’y avait guère de différence entre le plus pauvre et le plus riche des habitants de Saint-Sorlin. La terre est très morcelée ; il y en a pour tous. Les 1455 hectares de la commune soumis au régime de la propriété individuelle sont divisés, au cadastre de 1738, en 5391 parcelles, qui se trouvent réparties entre tous les chefs de famille. […] Il y a juste neuf parcelles, sur les 5931 que nous indiquions, qui appartiennent à des étrangers, paysans des communes limitrophes. Quatre-vingt trois autres forment des dotations de l’église paroissiale et des chapelles que les villageois ont fondées. Tout le reste se trouve aux mains des habitants, tous cultivateurs,  […]. Et ce sont également des cultivateurs ceux qui joignent à la culture et à l’élevage un métier ; c’est d’ailleurs une rareté ; pendant plus d’un siècle en effet que dure notre période [1648-1758], nous ne rencontrons guère que deux tisserands, qui tissent des draps du pays, deux forgerons qui forgent le fer de Maurienne, et cinq notaires qui minutent les contrats sans trop de cérémonies et moyennant de très modiques honoraires ; ils sont restés paysans et leurs enfants le sont après eux. »

Source : PEROUSE, Gabriel, « Histoire d’une population aux XVIIe et XVIIIe siècles – Etude statistique et démographique sur St-Sorlin-d’Arves, commune des hautes vallées alpestres en Savoie », dans Mémoires et documents publiés par la Société savoisienne d’histoire et d’archéologie, Chambéry, T67, 1930, pp.17-65

Par ailleurs, Gabriel Pérouse cite André Chaix et me permet d’en savoir plus sur mon ancêtre. Son étude constitue à ce titre une source précieuse pour mes recherches généalogiques :

André Chaix, l’un des chefs de famille de 1648, était notaire. Il eut une fille et deux fils, Claude, qui fut aussi notaire, et Jacques, qui fut syndic de la commune. Cette maison dans un village où nous savons qu’il y avait d’ailleurs peu d’inégalité dans les conditions, était donc parmi les plus aisées ; il fallait, pour être notaire, avoir étudié hors de la commune, et pour être prêtre aussi, comme fut l’un des enfants du notaire Claude. »

Source : PEROUSE, Gabriel, Ibid., p.41

Je trouve également la trace d’un André Chaix, notaire, durant la peste de 1588 à Saint-Sorlin-d’Arves. S’agit-il de lui ou du père d’André ? Quoiqu’il en soit, la présence de mes ancêtres Chaix à Saint-Sorlin est attestée finalement au moins jusqu’à la fin du XVIe siècle.

La descendance d’André

Pérouse précise qu’André Chaix a trois enfants, deux garçons et une fille. Vu que mon ancêtre Claude est aussi notaire, j’en déduis que c’est lui l’aîné de la fratrie. Il se marie le 28 janvier 1636 à Saint-Sorlin-d’Arves avec Jacqueline Fay-Jacquet. De cette union, naissent 7 enfants, dont Sorlin, en 1642. Si l’archiviste précise que l’un des enfants de Claude est prêtre, je n’en trouve pour l’instant aucune trace. Mais je ne vais pas tarder à découvrir des migrations et liens avec le Dauphiné jusque là insoupçonnés.

Des liens et des cousins en Oisans

Sorlin Chaix se marie en 1667 à Saint-Sorlin-d’Arves avec Charlotte Arnaud. 8 enfants naissent de cette union, dont Barthélémy, mon ancêtre. Première surprise : en mai 1710, Jean Claude Chaix, le dernier de la fratrie né en 1687, se marie à Villard-Reculas, dans l’Oisans (Isère), avec Géline (ou Céline) Roux ; moins d’un mois plus tard, c’est au tour de sa soeur, Agnès Chaix, née en 1675, de se marier à Villard-Reculas avec Jean Revol. Deuxième surprise : le curé de ce même village de Villard-Reculas n’est autre que… Jean Baptiste Chaix, né en 1677 à Saint-Sorlin, frère de mon ancêtre Barthélémy. Troisième surprise : alors que Sorlin Chaix décède en 1706, toujours à Saint-Sorlin, sa femme – Charlotte Arnaud – décède en 1721 et est enterrée à… Villard-Reculas !

Il faut savoir que les mariages à Saint-Sorlin-d’Arves sont marqués par un fort taux d’endogamie : très exceptionnellement, je retrouve des mariages unissant des conjoints ayant des origines autres qu’arvines et paradoxalement, sur cette petite minorité, cela concerne régulièrement des individus venant du Dauphiné. En témoigne un mariage retrouvé dans les registres paroissiaux de la commune en 1720, unissant Bartholomée Chaix (sans lien direct avec les Chaix évoqués précédemment) et Barthélémy Dusser, originaire de Clavans.

Mise en évidence de la proximité entre Saint-Sorlin et le Dauphiné. Villard-Reculas se situe à quelques kilomètres au sud-ouest d’Huez.

Le premier Chaix était-il Dauphinois ?

J’arrive ainsi rapidement à me dire que les Chaix des Arves viennent finalement du Dauphiné et qu’ils sont montés se fixer dans les Arves, et précisément à Saint-Sorlin avant la fin du XVe siècle. Dans son Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du XIXe siècle, Gustave Chaix-d’Est-Ange (1800-1876) – ça ne s’invente pas ! – décrit un des patronymes Chaix de cette manière :

Le nom de Chais, ou Chaix, très répandu dans la Haute-Provence, a été porté dans cette région au moyen âge par une famille noble et distinguée. Guillaume Chaix vivait en Trièves en 1285. […]

Source : CHAIX-D’EST-ANGE, Gustave, Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du XIXe siècle, vol.IX, Evreux, 1903-1929, p.210.

La boucle est ainsi bouclée… Le tout premier Chaix recensé l’aurait été dans le Trièves, dans le sud du département de l’Isère, au XIIIe siècle et s’appelle Guillaume : ça non plus, ça ne s’invente pas. Par ailleurs, beaucoup de Chaix sont présents à l’époque médiévale dans le Briançonnais et en particulier vers Gap.

Racine étymologique du patronyme Chaix

L’étymologie même du nom pourrait indiquer que la famille Chaix migre au cours des siècles du sud vers le nord. Sur Généanet, je lis :

Le sens n’est pas très clair : le mot peut désigner une variété de genévrier. Mais il est souvent associé en topographie à des collines, et c’est sans doute le sens de « rocher » qu’il faut privilégier, soit d’après la racine « quer », soit par une métaphore liée à l’occitan « cais » (= mâchoire, dents) »

Source : Généanet

La racine occitane fait écho à la mémoire familiale qui retient cette version de l’origine du nom avec l’idée d’homme aux fortes mâchoires. Par ailleurs, les Chaix à Saint-Sorlin semblent être basés sur le haut de la commune, dans le hameau de Pierre-Aigüe, confortant l’hypothèse de l’origine topographique du nom de famille. Dans les registres paroissiaux, je trouve différentes ortographes : Chais, Chays, Cheys, ou encore Ches, le S s’étant progressivement transformé en X. Comme la mémoire familiale s’attache à le prononcer, j’ignore l’origine de mon patronyme qui viendrait du Chai, qui désigne le lieu où se déroule la vinification. D’autant qu’à Saint-Sorlin, les vignes n’existent pas. Une dernière hypothèse est émise par Robert Gabion, dans son excellent Dictionnaire des noms de familles de Savoie, Haute-Savoie, canton de Genève (partie)… :

Dérivés de l’ancien français chas, corps de bâtiment (latin capsa, coffre), correspondant aux toponymes mauriennais anciens Chassum, Cheys, Chaix (celliers, membres de maisons) ; mais « chaix » a pu représenter dans le passé une notation palatalisée de saix (latin saxum), rocher. […] »

Source : GABION, Robert, Dictionnaire des noms de familles de Savoie, Haute-Savoie, canton de Genève (partie), Montmélian, La Fontaine de Siloé, 2011, p.223.

Pas de preuve formelle quant à l’origine exacte de mes ancêtres, seules des hypothèses demeurent. Les faits, eux, se contentent de fixer l’origine de mon ascendance patronymique à Saint-Sorlin-d’Arves. À suivre…

La rentrée au mois d’août, ça pique toujours un peu. Courage à celles et ceux qui reprennent le chemin du boulot et qui laissent derrière eux les vacances, la plage, les longues nuits estivales, les balades… Pour ma part, en cette semaine de rentrée, j’avais envie de faire un point sur mon activité, mes projets et plus globalement sur mon actualité.

Un passage radio et une rubrique mensuelle dans la presse écrite

Commençons par les médias : l’événement marquant de l’été a sans doute été mon passage sur France Bleu Pays de Savoie dans l’émission Les Experts vendredi 5 août. Invité par Serge Carbonell, que je remercie encore au passage, pour causer généalogie, j’ai été très content de pouvoir m’y exprimer ainsi que de répondre aux questions des auditrices et auditeurs. Le podcast est toujours disponible ici. Ce n’est pas exclu que l’expérience se renouvelle, à suivre…

En cette rentrée, j’ai le plaisir aussi de signer une rubrique mensuelle de généalogie dans l’hebdomadaire local La Maurienne. Tous les premiers jeudis de chaque mois donc, vous découvrirez une partie de mes recherches à travers réflexions, biographies et autres histoires de mon Grenier. Rendez-vous demain 1er septembre pour la première !

La planète généalogie sur Internet…

En 2014, j’avais eu l’occasion de répondre aux questions d’Elisabeth Zetland, de MyHeritage. Un nouvel entretien est paru dans le courant du mois d’août et je l’en remercie au passage.

On s’est connus sur les bancs de la fac en Histoire, il est désormais traducteur en freelance et amateur de photo, je vous propose de vous évader sur son le tout nouveau blog de Sébastien Cutaia, qui mêle photographies de voyage et histoire. En cette rentrée, on a besoin de jolis paysages !

En parlant d’autres blogs, je signale celui d’Aliénor Samuel-Hervé, Le temps s’en mêle, créé lui aussi dans le courant de l’été et qui propose, outre des articles généalogiques de qualité, une veille hebdomadaire de la planète généalogie sur Internet. Le rendez-vous est donné tous les vendredis, si cela vous tente…

La génétique en généalogie, ça vous parle ? Si l’envie d’étudier votre ADN vous vient, je vous conseille de suivre les aventures de Brigitte et Marion, deux généalogistes passionnées et passionnantes, qui vous permettront de voir concrétement comment utiliser des résultats de tests avec un travail de généalogie.

La part belle aux réseaux sociaux

Si vous souhaitez suivre l’actualité généalogique et les innombrables blogs de généalogie, je vous invite à rejoindre la communauté via Twitter (@grenierancetres) où vous serez très bien accueillis et même sur Facebook. Pour les généanautes, n’hésitez pas à laisser en commentaire le nom et le lien de votre blog !

Les projets en cours

Ils sont nombreux !

Déjà la tenue à jour de mon blog. Je suis content de voir que la trilogie d’articles (+1 qui s’est ajouté) sur les Rodier ait plu. Je compte renouveller la formule sur d’autres branches. Par ailleurs, le blog cartonne et j’ai battu, au mois d’août, à peu près tous les records de fréquentation de mon jeune site avec près de 1500 visites pour environ 800 visiteurs uniques et pas moins de 2800 pages vues ! Depuis la création de mon site, je totalise environ 5000 visites pour 2500 visiteurs uniques et près de 10 000 pages vues ! Ainsi, en moyenne et par mois, mon Grenier reçoit 1200-1250 visites. Voilà pour le point stats : merci, merci et encore merci

J’ai lancé une possibilité de financement participatif sur Tipeee pour tenter un nouveau canal de rémunération et permettre aux gens qui me suivent (et pas que d’ailleurs) et qui le souhaitent de me soutenir financièrement. Je ne reviens pas sur le pourquoi du comment, tout est dit ici et .

Mon livre. Celles et ceux qui ne me suivent pas depuis longtemps ne le savent peut-être pas mais j’ai pour projet de publier un livre sur l’histoire extraordinaire de deux grands oncles, Etienne et Joseph Brunet, partis en Californie dans la seconde moitié du XIXe siècle. Originaires de Saint-Sorlin-d’Arves, j’ai reconstitué et continue de retracer leurs destins et leurs aventures. J’espère pouvoir me rendre aux Etats-Unis dans le courant de l’année 2017 voire en 2018 et seulement après je finaliserai l’écriture du livre. Aller là-bas semble indispensable car tout n’est pas en ligne et je rêve de pouvoir mettre les pieds là où mes grands oncles l’ont fait il y a de cela plus d’un siècle. Autour de ce voyage, je prévois quelques petites choses mais j’en parlerai en temps et en heure.

Vous connaissez tous le rendez-vous annuel des généanautes : le Challenge AZ. Cet été, sur Twitter, j’ai posé la question suivante : et si vous aviez la possibilité de passer un moment avec un-e de vos ancêtres, ce serait qui et pour quelles raisons ? Ayant eu beaucoup de retours, et si on lançait un nouveau hashtag sur ce thème avec une publication mensuelle sur nos blogs respectifs ? L’idée ici est de mêler généalogie et littérature : la forme est libre, vous traversez les époques pour vous rendre en telle année ou à telle époque avec tel ancêtre ! Ceci permettant justement de mélanger récit personnel et récit généalogique. Si vous êtes partant-e, manifestez-vous et, le cas échéant, je partirai seul dans ce thème car j’ai plein d’idées. #RDVAncestral pourrait être le hashtag, qu’en pensez-vous ?

Le reste des projets en cours concernent essentiellement des projets de recherche : parmi eux, l’idée folle de mettre la main sur la correspondance de mon arrière grand-mère qu’elle entretenait avec sa cousine Marcelle Rodier épouse Chamayou. C’est cette même Marcelle qui a rédigé le livret dont je parle dans mes articles. Décédée à la fin des années 1980, je sais qu’elle était plus âgée que mon AGM (qui est née en 1909), qu’elle vivait à Montpellier, qu’elle avait deux enfants – Hubert et Roland – et une petite-fille, Hélène. Si j’ai à ma disposition les lettres de Marcelle, je serai ravi de pouvoir jeter un oeil à celles de mon AGM. Je lance donc cette petite bouteille à la mer, sait-on jamais…

Sur ce, bonne rentrée à tous que je vous souhaite heureuse, tendre et évidemment généalogique !

Des vérifications et des mystères

Continuons à parcourir le livret transmis à mon arrière grand-mère par sa cousine. En 1300, lorsque mon ancêtre Jean Rodier achète un mas, il est précisé :

Il doit promettre de ne jamais vendre ses terres au prieuré d’Ispagnac même s’il y a un changement de seigneur. Il doit jurer tout ceci sur les Saints Evangiles et faire hommage et garder fidélité et à genoux devant le seigneur Etienne de Mundo et les siens et devant témoins dans la maison de maître Capelan et maître Etienne Blancard, notaires publics. »

Si je ne doute pas de la bonne foi de ma lointaine cousine qui se base a priori sur des archives retrouvées aux Archives départementales de la Lozère à Mende, j’ai du mal à vérifier et identifier les lieux et les personnes qu’elle cite. D’abord sur le lieu, ce mas jouxterait le mas de « Volpillos, appartenant déjà aux Rodier et acheté à noble dame Hélis de Jalès. » Si je me réfère au Dictionnaire géographique de la Lozère, je trouve un toponyme Volpilhous, situé dans la commune de Florac. J’imagine que c’est bien de ce mas qu’il s’agit ici, Florac se situant à moins de 10 kilomètres au sud-est de la commune d’Ispagnac.

Itinéraire calculé entre Florac et Ispagnac. Source : Google Maps

Itinéraire calculé entre Florac et Ispagnac. Source : Google Maps

Ce mas acheté en 1300 se localiserait donc aux abords d’Ispagnac. Il aurait été vendu par un seigneur appelé Etienne de Mundo. Là, pour le coup, je pense qu’il y a confusion. Je ne retrouve déjà aucun seigneur de Mundo dans la région. En revanche, il existe bien une seigneurie de Budos qui exerce son influence dès le XIVe siècle dans la région d’Uzès (notice historique de la famille de Budos) mais il n’est jamais question d’un Etienne. À ce stade des recherches, vous comprenez les limites d’Internet : une visite aux AD de la Lozère pourrait sans doute m’éclairer davantage.

Avançons dans le temps et dans la lecture du livret :

En 1516, au moment du Concordat et des guerres d’Italie, le 9 avril, sous le règne de François 1er, Pierre Rodier, le fils cadet de Jean, a une terre à Fontanès et il jure sur les Evangiles de Dieu de prendre en mariage Catherine Valadier qui lui apporte en dot des champs, des pâtures, des bois et une somme de 15 livres tournois. Le voilà aussi riche que son frère aîné Jean. […] Après le mariage de Pierre Rodier et Catherine Valadier, le couple habite le mas de Zinzelles dans la paroisse de Fontanès et c’est là que naît leur fils Pierre, en 1518. Puis les fils se succèdent, ce sont naturellement des Pierre (fils aîné qui aura les terres). En 1570, un mariage entre Pierre et Marianne Pellet agrandit encore le domaine. »

Ici, je me suis servi des inventaires proposés en ligne par les AD de la Lozère. Ainsi, dans la série E, j’ai pu remarquer deux documents très intéressants :

  • une transaction passée entre Catherine VALADAYRE et Pierre Rodier, de Sinzelles en 1516 : c’est sans doute ce document que ma lointaine cousine a consulté à l’époque. Mais Catherine s’appelle en réalité VALADAYRE et non Valadier. Puis le mas de Sinzelles, après une consultation du Dictionnaire géographique de la Lozère se situe bien dans la paroisse de Fontanès (aujourd’hui, Fontanès a été intégrée à Naussac : la commune s’appelle donc Naussac-Fontanès et se situe en dehors des Cévennes, dans le Nord-Lozère, presqu’à la frontière de la Haute-Loire).
  • un testament de Jeanne BATIFOLLIERE, femme de Jean Rodier, du lieu de Sinzelles, paroisse de Fontanès (1627). J’en déduis, peut-être à tort, que ce Jean est un descendant direct ou collatéral du couple Rodier-Valadayre.

Pour autant, difficile de savoir si ces individus sont mes ancêtres en ligne directe ou non. Pour tout dire, cela est même impossible à vérifier en l’état actuel des ressources que j’ai à disposition. On poursuit :

En 1675, Rodier Pierre, ministre en religion, préside le synode des Cévennes à Anduze. »

De nouveau, confusion. Grâce à Gallica, il m’est possible de consulter un fonds documentaire exceptionnellement grand, dans lequel je trouve La France protestante, publié en dix volumes entre 1846 et 1859 par les frères Haag, historiens français protestants. Dans le volume VIII, je peux lire :

Rodier (N.) : ministre de Tornac, fut appelé à présider le synode des Cévennes et du Gévaudan qui se tint à Anduze le 19 juin 1675 […] Ce synode fut très nombreux ; soixante-cinq églises y envoyèrent leurs députés : […] »

Source : HAAG, Eugène et Emile, La France protestante…, Paris, 1846-1859, vol.VIII, p.464. Disponible en ligne.

Ainsi, il ne s’agirait pas d’un Pierre Rodier, mais d’un N. Rodier. Les frères Haag ont pu se tromper dans le prénom mais ce qui me met définitivement le doute quant au fait qu’il s’agisse d’un Pierre Rodier est la localité : Tornac, qui se situe dans le Gard. Pour autant, l’auteure du livret précise bien qu’elle a consulté les archives de Mende… et de Nîmes. De plus, les protestants de Lozère sont évidemment représentés par leurs ministres et parmi eux figure peut-être un Pierre Rodier. Cela reste à vérifier.

Pierre Rodier à cette époque avait un frère Antoine qui s’était engagé dans la Maréchaussée et était même devenu prévot à Mende. Celui-ci eut un fils Antoine qui devint notaire à Barre [Barre-des-Cévennes] et ce dernier eut un fils Privat qui devint notaire à Florac. »

En effet, toujours grâce à Internet, je retrouve bien trois Rodier notaires : Antoine, Privat et même un Pierre. Mais attention aux confusions et aux homonymes. Comme la cousine le présente, Antoine serait le frère du Pierre soi-disant président du synode en 1675. Or, les dates ne correspondent pas : Antoine aurait exercé entre 1596 et 1615 à Barre ; Privat, de 1678 à 1741 à Florac ; et ce Pierre de 1744 à 1773 à Florac aussi. Ainsi, le Antoine dont il est question ne peut pas être le frère du Pierre ministre en religion. Toutefois, Antoine est sans doute le frère du père voire du grand-père de ce Pierre.

Un procès sous fond de Guerres de Religion ?

Après le massacre de Fraissinet-de-Fourques en 1703, la cousine explique :

Pour comble de malheur, les terres des Rodier sont convoitées par leurs voisins catholiques. Parmi ceux-ci, Abraham Méjean, sire de la Rouvière, qui voudrait leurs terres et leur fait des procès (au sujet d’herbes à pâture pour les moutons, de prix d’un chemin qui traverse les terres de Méjean, des fruits d’un verger mitoyen, etc etc.) Cela durera 25 ans. Pierre Rodier et Jean son frère sont soutenus par tous les autres voisins et même par Rampon, de Paris, cousin de Méjean, qui lui écrit une lettre à ce sujet. Mais rien n’y fait, le procès suit son cours. Il faut attendre 1732 pour que soient déclarés Jean, Antoine et Pierre « sincères » et ils gagnent leur procès (200 livres et quelques sols). »

Ici, il s’agit bien du Pierre de Ferrières puisque, plus loin, lorsque la cousine explique que sa grand-mère Jeanne Borelly lui propose de récupérer ses terres à sa mort, il s’engage à dédommager ses deux frères.

Mais, hélas, les descendants d’Abraham Méjean mécontents de la fin des procès entre Pierre Rodier s’attaquent aux enfants de Pierre et veulent saisir leurs biens. Entre ces nouveaux procès et les besoins du roi Louis XV et par représailles contre ceux qui abritent ou ont abrité des Camisards, les localités de l’Acrole, Fabreguettes, la métairie Rodier, la Rouvière, le Villard […] sont imposées pour 291 livres. […] Peu à peu, l’animosité entre catholiques et protestants disparaît. On respire un peu mieux. Mais les descendants de Pierre Rodier doivent payer aux descendants d’Abraham Méjean « les condamnations » autrement il sera aisé de saisir sur leurs bien et même emprisonnés. »

Il faut attendre les années 1790 pour que les rivalités entre les deux familles disparaissent :

Une fille de Jean Rodier, Jeanne, épouse un descendant d’Abraham Méjean et la paix règne entre les deux familles. Enfin ! »

Si je n’ai aucun moyen de vérifier les dires de ma lointaine cousine, je crois plausible tout ce qu’elle raconte. Abraham Méjean est bien seigneur de La Rouvière : un fonds, concernant le XVIIIe siècle, est même disponible aux AD de la Lozère. Par hasard, en parcourant les registres paroissiaux de Saint-Hilaire-de-Lavit, j’ai trouvé le mariage d’un Antoine Rodier en 1734. Fils d’un Pierre, il est originaire du mas Méjean de la paroisse d’Ispagnac. Je n’ai pas réussi à le relier directement mais il est très probable qu’il fasse partie de ma famille Rodier d’autant qu’à Ispagnac, les Rodier semblent être présents depuis 1300 et le fait que cet Antoine vienne du mas Méjean me conforte sur cette piste.

Frustration et recomposition du puzzle

En trois articles, vous avez pu voir à quoi peuvent ressembler des recherches généalogiques. Pour celles-ci, j’ai eu la chance de m’appuyer sur un document familial et le travail réside d’abord dans le fait de vérifier tout ce qui est dit et de critiquer cette source comme une source à part entière. De cette manière, et grâce à Internet, le but du jeu est de recomposer le puzzle familial en infirmant ou confirmant certaines informations et, bien sûr, en en récoltant d’autres.

Frustration dans un deuxième temps car vous voyez qu’Internet ne fait pas tout et ne constitue pas l’outil ultime du chercheur, loin s’en faut. Désormais, si je veux continuer à avancer – et je pense qu’il est possible d’avancer encore beaucoup dans cette histoire – il faut que je me rende sur place. D’abord aux Archives départementales de la Lozère, puis dans les différentes localités citées afin de trouver d’autres pistes, d’autres sources et surtout d’autres informations.

Vous l’aurez compris, je n’ai pas fini d’être sur les traces des Rodier !


Malheureusement, j’ai assez peu de photos de la famille Rodier, l’épisode algérien ayant dispersé et fait disparaître beaucoup d’archives familiales. Toutefois, j’ai une photo d’Elisa Rodier, la dernière de ma lignée à porter ce nom, la mère de mon arrière grand-mère. Son regard bienveillant n’en demeure pas moins mystérieux, exactement à l’image des recherches et de la vision que je porte sur cette branche de mon ascendance.

Elisa Rodier (1869-1913), mon AAGM.

Elisa Rodier (1869-1913), mon AAGM.