Chers tous,

J’aimerais d’abord commencer ce billet en vous remerciant chaleureusement de l’attention que vous portez à mon blog, à mes recherches et à ce que j’écris. Vous êtes en effet environ 3000 tous les mois à venir jeter un oeil dans mon Grenier et même si je publie à une fréquence moindre, le fait de voir que l’intérêt de mon blog est croissant non seulement réconforte mais m’encourage également à continuer et à ne rien lâcher.

Devenir auto-entrepreneur

Il y a tout juste un an, presque jour pour jour, je rentrais dans le monde particulier de l’auto-entreprenariat. Celui où on ne sait jamais de quoi demain sera fait, celui où, tous les trimestres, on paye soi-même ses cotisations, celui très particulier où tomber malade est déconseillé, où recevoir un revenu pour le travail qu’on effectue n’est absolument pas une évidence. Très vite, je me suis donc rendu compte qu’il serait plus judicieux de retourner au salariat, autant que faire se peut, histoire de ne plus être étranglé par l’inconnu du lendemain. Chose faite depuis décembre 2016. Courage à celles et ceux qui persistent, et parfois avec succès, dans l’auto-entreprise.

Être généalogiste professionnel

Le coeur du sujet en fait est bien là : être généalogiste professionnel ou ne pas être, telle est la question. Vous le savez, si j’ai monté mon entreprise de généalogie c’est avant tout avec l’idée de vivre de ma passion, continuer à écrire et chercher. Pour soi, pour les autres, créer du lien, reconstituer des histoires familiales, en découvrir de nouvelles, en révéler parfois sous des traits peu reluisants, sombres et douloureux. Ce que j’ai fait pendant quelques mois, disons de mai à novembre 2016. Jusqu’au moment où je suis retourné à une vie salariée classique, chronophage et qui me contraint, de fait, à mettre mon activité entre parenthèses. Quelques semaines plus tard, le constat est finalement assez différent de ce que j’avais imaginé : galérer à boucler les fins de mois, bizarrement ça ne me manque pas. Être sur la corde raide en permanence, débusquant le moindre client (faire sa pub quoi), ça ne me manque pas non plus. Je m’étais donné un an pour tester cette aventure… Demain, j’arrête !

Si le passé n’a de sens que par rapport à ce qu’on en fait aujourd’hui, j’ai compris que la généalogie était avant tout la découverte de qui nous étions. Je laisse à d’autres le soin de facturer l’histoire des autres mais je n’ai pas véritablement cette fibre en réalité. D’autant que, j’ai constaté que, pour ma part en tout cas, la demande concernait essentiellement des commandes de généalogie successorale. Connaître son passé pour décoder un héritage… Vous imaginez bien qu’avec mon Master Recherche en Histoire contemporaine et un DU en Généalogie familiale… Voilà quoi, hein, on s’est compris. Ce n’est pas mon truc.

Guérir de ses ancêtres

C’est une approche de la généalogie que j’ai beaucoup développée dans mon travail et qui me semble tout à fait pertinente à partir du moment où l’on prend conscience que nos ancêtres sont ce que nous en faisons. Étudier leur histoire ne veut pas dire calquer ou reproduire les erreurs éventuelles ou perçues comme telles. Rester prudent, certes, mais il est évident que l’histoire familiale joue un rôle majeur dans la constitution de notre être et de notre inconscient. Dans l’attente d’éventuellement me former un jour à la psychologie clinique, je compte bien continuer à partager mes découvertes et mes réflexions sur ce sujet.

L’écriture comme lien

Voilà maintenant trois ans, ou quatre, que j’ai ouvert la porte de mon Grenier, qui renferme des tas d’histoires différentes, des tonnes de branches complexes et passionnantes, riches et tellement diverses. Une porte que je ne suis pas prêt de refermer.

En septembre 2016, j’ai lancé un nouveau rendez-vous : le #RDVAncestral qui consiste, de manière fictive, à mettre ses pas dans ceux de ses ancêtres, partir à leur rencontre et les accompagner le temps d’un instant. Chaque troisième samedi du mois, nous sommes désormais une grosse poignée de généanautes à publier nos billets. Le #RDVAncestral a même sa propre plateforme et je suis très fier de l’esprit et de la tournure que prennent les choses autour de ce rendez-vous. Avec certain-e-s, nous avons constitué un petit groupe de travail et, pour celles et ceux qui me suivent, vous savez que je n’ai pas tarder à avoir pas mal d’idées. Je ne manquerai évidemment pas de vous tenir au courant.

Mon livre. Ah, des semaines, des mois, des semestres que j’en parle. Eh bien je reste dans l’attente de trouver une maison qui voudra bien de mon manuscrit. Des envois ont été effectués et j’attends les réponses. Un roman – qui n’est donc en rien une étude historique – pour lequel j’ai investi beaucoup d’énergie, porté par l’histoire d’un grand oncle parti de Saint-Sorlin-d’Arves à la fin des années 1850 afin de rejoindre une vie meilleure en Californie. Un cas d’école qui montrera comment il est possible d’écrire une histoire à partir de quelques lettres retrouvées au fond d’une boîte en bois. Régulièrement, je reçois des messages me demandant où le projet en est : cela conforte encore plus mon impatience. Mais il paraît que tout vient à point à qui sait attendre.

Mon blog. Si j’arrête mon activité – ce qui va sans doute être le cas d’ici quelques semaines -, il est hors de question d’arrêter d’écrire et d’alimenter mon blog. Le nom de domaine ne changera pas, le fond du site non plus, mais la forme en revanche risque d’évoluer. Je vais étudier cela dans les prochaines semaines.

D’ici là, portez-vous bien, je vous remercie une nouvelle fois pour votre confiance et l’attention que vous portez à mes modestes billets. Que je sois professionnel ou amateur, je reste généalogiste et n’hésitez pas à me demander des conseils au besoin. Attention toutefois à ne pas prendre mon choix comme un choix contraint ou déçu. Il n’en est rien. Je crois que le but d’une vie est de réaliser ses rêves, je travaille chaque jour pour leur réalisation, du plus petit au plus grand. L’un d’eux est d’un jour pouvoir vivre de mon écriture. D’une manière ou d’une autre. J’ai essayé une voie qui ne me convient finalement pas vraiment, trois ou quatre autres sont déjà en ligne de mire. Croyez-bien que je n’ai pas fini de raconter des histoires.

Bien à vous,

Guillaume

(Et à l’approche d’échéances qu’on connaît tous, une petite citation, au passage…  À bon entendeur !

 La bêtise. Ah, la bêtise c’est terrible. C’est la mauvaise fée du monde. C’est la sorcière du monde, c’est la bêtise. Il n’y a pas de gens méchants : il y a des gens bêtes, mais ce n’est pas de leur faute hein, et des gens qui ont peur. Ca, c’est de leur faute, des gens qui ont peur et qui n’assument pas leur peur. Je crois que tout commence un peu comme ça. […] Mais je n’aime pas les gens bêtes parce que la bêtise c’est de la paresse. La bêtise c’est un type qui vit et il se dit « ça me suffit ! Ca me suffit, je vis, je vais bien, ça me suffit. Et il ne se botte pas le cul tous les matins en disant « ce n’est pas assez, tu ne sais pas assez de choses, tu ne vois pas assez de choses, tu ne vois pas assez de choses… ». C’est de la paresse je crois la bêtise. Une espèce de graisse autour du coeur qui arrive à une graisse autour du cerveau. Je crois que c’est ça. »

Jacques Brel, 1971.

#RDVAncestral n°8 – Une affaire judiciaire exceptionnelle

Je me réveille dans un sursaut, tiré d’un sommeil profond qui m’empêche de tout de suite comprendre où je suis, ni même l’époque à laquelle je me trouve. Je jette machinalement un œil à gauche, puis à droite, m’étonne d’être entouré de foin, ressent un haut-le-cœur tant l’odeur est forte. Les rayons d’un soleil radieux traversent les rainures d’un bois ancien, respectable. J’observe les petits grains de poussière voler, comme témoin d’un spectacle inédit. Je perçois enfin des voix venues de dehors, la grange donnant directement sur un petit chemin. Les personnes qui parlent ont l’air bien agité, parlent une langue que je ne comprends pas vraiment. Je suis bien à Saint-Sorlin-d’Arves et je me trouve dans la grange de la maison familiale Brunet, celle-là même qui a dû vu naître Étienne, cet oncle d’Amérique, quelques décennies plus tard. Bien que je ne sache encore pas précisément dans quel siècle je me situe, j’entends parler d’un Philibert : prénom inédit de mon ascendance, je suis forcément dans la première moitié du XVIIIe siècle. « Il paiera », mais de qui parle-t-on ? Je comprends que le petit groupe doit descendre à Saint-Jean-de-Maurienne pour une déposition. Je saisis enfin : il y a quelques semaines, on a tenté d’assassiner Philibert Brunet, neveu de mon sosa 1216. C’est lui que j’entends maugréer au-dehors, calmé par une voix agacée : « tu vas attirer toutes les mauvaises oreilles ! »

Nous sommes le 3 août 1727, au hameau encore largement endormi du Pré. Les pièces du puzzle se mettent en place et j’appréhende fortement de mettre un visage sur des noms que j’ai tant de fois étudiés. Philibert Brunet est né en 1682, il est le fils de Claude, lui-même frère de mon ancêtre Philibert, décédé il y a peu, en avril 1727. Celui qui parle français en roulant les r, sur un ton agacé, doit être Catherin, mon sosa 608, fils aîné de Philibert. Depuis vingt ans, il partage sa maison avec Marie Balmain, son épouse. Je me suis redressé, prête l’oreille, tente de percevoir le moindre indice pertinent. Je me dis soudain qu’en-dessous de mes pieds, se trouve certainement Sorlin, fils de Catherin, le plus jeune de sa fratrie, né en 1721. Les voix s’éloignent soudain, il faut que je sorte de là pour les suivre.

Un chien aboie consécutivement à ma sortie que je voulais furtive. Mon cœur a failli sortir de ma poitrine mais tout va bien. Le calme revient enfin. Je m’empresse de rejoindre la route départementale, étonné par le fait que le paysage ne soit pas radicalement différent de celui que je connais. Un petit groupe est formé au loin, descend en direction de la capitale de la vallée : Saint-Jean. La tenue de chacun me fait penser qu’ils vont sans doute témoigner au procès qui inculpe Jean Baptiste Thibieroz, un jeune de la commune, pour tentative d’homicide volontaire. Parmi les témoignants à charge : Joseph Chaix, le frère d’un autre de mes ancêtres, Barthélémy (sosa n°638). Lequel est-il ? Ils sont au moins quinze.

En juillet 1727, Philibert Brunet (1682-1744) est victime d’une tentative d’homicide : Jean Baptiste Thibieroz est en effet accusé d’avoir attaqué de nuit le percepteur de la taille de la paroisse pour lui dérober une forte somme d’argent et d’avoir essayé de le pousser dans le torrent. Il est par ailleurs accusé de vols, de larcins, de port de pistolet. Le dossier du procès, quoique très dense, contient, à travers les témoignages qu’il renferme notamment, une porte d’entrée dans la vie quotidienne de mes ancêtres de la première moitié du XVIIIe siècle.

Saint-Jean-de-Maurienne, quelques heures plus tard. Le sergent Bernard prévient de l’importance de témoigner dans une affaire aussi grave que celle-ci. Le silence est complet, tout le monde acquiesce en baissant la tête. Joseph est appelé à entrer, il se lève, fébrilement met un pied devant l’autre, lance un regard à son frère Barthélémy qui pince ses lèvres dans un hochement de tête qu’il veut rassurant. La lourde porte en bois se referme implacablement derrière lui. Tellement de questions aurais-je à poser à cette brochette d’individus qui se tient à proximité de moi : d’une manière ou d’une autre, tous pourraient me renseigner sur telle ou telle branche de mon ascendance.

Joseph commence à parler :

Je soussigné Joseph Chaix dis et dépose que le jour de la Toussaint dernière, me retirant des offices divins auxquels j’avois assisté, environ à une heure de jour pour m’en aller au village du vacher dépendant de la dite paroisse, où j’avois pour lors mon habitation, j’ay vu et fait attention que le nommé Jean-Baptiste fils de feu Joseph Thibieroz dudit lieu, marchoit après moi à la portée d’un coup de fusil, étant, moi qui dépose, accompagné de Jacques Arnaud et de Pierre Arnaud, et étant nous trois arrivé au dit village, nous nous y sommes reposés et comme nous causions ensemble, ledit Jean-Baptiste Thibieroz a passé et suivi son chemin dans ledit village au milieu duquel il s’est arrêté, et comme ma maison est dans le haut du village, j’ai salué les deux autres qui étoient avec moi en leur disant « je me retire »… et quand j’ai été au milieu dudit village, j’ai vu ledit Thibieroz assis sur une pierre, sur le grand chemin, qui chargeoit un pistolet que j’ai bien remarqué être un petit pistolet de poche garni de garniture de letton ; ce que voyant faire ledit Thibieroz, je lui ai dit, « tu te feras prendre » en continuant mon chemin, et il m’a répondu, « vous n’avez que de gueule ». Je dis, de plus, que ce qui a fait que moi qui dépose : avec mes deux compagnons nous sommes aperçus que ledit Thibieroz avoit tiré un coup de pistolet sans que j’aie cependant vu pour lors ledit pistolet, parce que comme je l’ai déjà dit, nous étions éloignés de lui d’environ la portée d’un coup de fusil, c’est qu’ayant entendu le bruit du coup, nous nous sommes tous trois  retournés et nous avons vu la fumée tout près dudit Thibieroz et je lui ai vu retirer le bras, j’ai bien remarqué que dans ce temps-là, ledit Thibieroz s’est recoigné [cacher]contre une broussaille qu’il y a par la & qui est le lieu appelé le pont de Buissard et ce qui m’a encore plus fait croire que c’étoit ledit Thibieroz qui avoit tiré et tiré ledit coup de pistolet, c’est parce que je luy ai vu charger un moment après un pistolet comme je l’ai déjà dit. Je dis de plus d’avoir ouï dire communément par la paroisse que ledit Thibieroz est en coutume de voler le blé par les champs et de faire plusieurs autres friponneries et autres dont je dis ne savoir. »

Source : Archives départementales de la Savoie, 2B 13529, folios 26-28.

Après quelques instants de répit, Joseph reprend :

Je réponds d’être âgé d’environ quarante-trois ans, laboureur de profession, et d’avoir en bien environ la somme de trois mille livres. »

Joseph ressort enfin, quelques gouttes perlant sur son front, froissant un bout de tissu entre ses doigts, apparemment fier d’avoir fait son devoir. Ces braves gens ne savent pas encore que la procédure judiciaire sera annulée pour vices de forme. Pour ma part, je reste surpris des mots employés par Joseph, les expressions parfois utilisées et ce n’est rien comparé à la description que fera Antoine Pellissier, aussi de Saint-Sorlin. Après un moment de flottement, l’un des gardes me fixe avec insistance. « Qui êtes-vous, bon sang ? » Dans un ultime effort, je m’arrache à une époque définitivement bien révolue.

Hameau du Pré, années 1920, collection familiale, tous droits réservés. A droite, la maison familiale Brunet, autour de laquelle s’est êut-être produite la tentative d’homicide.