#RDVAncestral n°5 – Jacques Milliex (1767-1817)

19 avril 1817. L’hiver le plus froid du siècle, paraît-il. J’arrive non sans peine à Laval, petit village de l’Isère situé à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Grenoble. La neige est abondante, le vent impitoyable, le ciel menaçant. Je dois y rejoindre trois membres de ma famille : Jacques Milliex, mon sosa n°78 et deux de ses fils, Joseph et Jean Baptiste. Entre Jacques et moi, 5 générations ont vécu. Rien que ça.

Lui est né en 1767 à Saint-Sorlin-d’Arves, comme ses fils Joseph et Jean Baptiste respectivement en 1800 et 1802. Le premier est actuellement ramoneur dans ce village de Laval. Du haut de ses 17 ans, il a dû déjà comprendre la dureté de la vie, du monde qui l’entoure, des souffrances nécessaires pour simplement vivre, et encore. Le mythe du ramoneur savoyard, acte I, scène I : petit, enfilant aux aurores son bonnet rouge déteint tentant sans succès de ne pas ressentir la douleur articulaire aux mains, aux genoux, au dos, aux pieds… Et son visage, noirci de suie comme s’il s’agissait d’un signe distinctif indélébile. Le mythe du ramoneur savoyard est sans doute bien réel en ce printemps, encore largement empreint de l’ambiance hivernale.

Le père Jacques et son fils cadet Jean Baptiste, âgé d’une quinzaine d’années, sont donc venus lui rendre visite. Simple marque d’affection ? Bien que Saint-Sorlin-d’Arves et Laval soient situés à quelques kilomètres seulement à vol d’oiseau, il reste les massifs à traverser, imaginez-vous deux individus – à dos de mule ? – bravant la neige, s’enfonçant la moitié du corps dans les passages les plus périlleux, les mains endolories qui ne sentent même plus l’appréhension qui pousse à serrer le poing.

Bref, voici le trio au complet, au soir du 19 avril 1817. Les maisons respirent par les cheminées, d’une fumée à peine observable tant la nuit engloutit rapidement les quelques détails que je tente encore de percevoir. L’ambiance y est terne, les quelques visages que je croise fermés : ont-ils seulement remarqué ma présence ? Je me surprends à interpeller l’un d’eux n’obtenant qu’un grommèlement incompréhensible et une accélération du pas.

Là, un petit groupe semble s’agiter : deux gamins, un père soucieux et un individu qui m’a tout l’air de profiter de la misère. Mélange de patois et de français, je crois comprendre que le père tente d’acheter la liberté de son fils ramoneur pour qu’il puisse rentrer au pays l’aider aux menus travaux. C’est certain, il s’agit de Jacques et de ses fils. L’autre ne veut rien savoir, ne prend quasiment pas la peine de répondre, se contente d’un mouvement de tête de droite à gauche, un sourire de façade placardé sur ses lèvres, le genre de sourire qui pousse à la violence.

Jacques n’obtiendra évidemment aucune indulgence. Joseph est ramoneur et son engagement n’est pas arrivé à son terme. Dépité, Jacques prend son fils dans les bras, pudiquement mais énergiquement. J’aimerais aller à leur rencontre mais les circonstances ne s’y prêtent pas du tout. Très mal à l’aise, je décide néanmoins de poursuivre mon aventure, regrettant presque d’être là. Il est des spectacles qu’on aimerait bien ne jamais voir.

20 avril 1817. Le soleil brille de mille feux bien qu’il ne suffise pas à réchauffer cette ambiance gelée. J’ai même du mal à discerner si j’ai dormi, si tout ceci n’est qu’illusion. Je suis tiré d’une sorte de demi-sommeil par une agitation à l’extérieur. Je m’empresse de sortir, et je vois Joseph courir de porte en porte, vainement, sans que je comprenne de quoi il en retourne.

Je sens qu’il se passe quelque chose de grave. L’édile de la ville prend lui-même la peine de venir trouver Joseph, l’écoute, lui tapote l’épaule de façon étrange. Que s’est-il passé ?

Passablement exaspéré par la tournure des événements, Jacques a décidé de repartir dans ses Arves, avant même que le jour ne se lève complétement et ce, en dépit d’un vent apparemment féroce et de températures plus que glaciales, son cadet n’arrivant presque pas à décoller ses paupières pour mettre un pied devant l’autre. Vers 9h, animé d’une sorte de sixième sens, celui que l’on développe quand l’inquiétude envahit notre corps, Joseph ne put se défaire d’un mauvais présentiment. Et pour cause, le vent soufflant en rafales, la neige étant abondante… son père et son frère étant sur le chemin du retour…

Ce n’est seulement qu’en fin de matinée que deux hommes, Bouteuil et Philibert, sont venus alertés le maire. Tous deux propriétaires agricoles de Prabert, un hameau de Laval situé plus en hauteur, ils ont vu périr le père et son jeune fils, décédés « par suite d’une tempête et d’un tourbillon de neige qu’ils ont éprouvé au passage de la Coche en allant dans leur famille »… La tape sur l’épaule était en fait sensée donné du courage à Joseph pour qu’il suive les autorités afin de procéder à la reconnaissance des corps. La vie est parfois tellement cruelle.

Je ne peux me résoudre à assister ne serait-ce qu’une minute de plus à cette succession de scènes, toutes les plus sombres les unes que les autres. La tristesse infinie d’un gamin ramoneur déjà bien éprouvé, la fin tragique d’un père désespéré, l’indifférence d’une population qui ne vit qu’au jour le jour, le visage fermé… Il est des rendez-vous qui vous marquent à tout jamais. Loin d’être agréable, celui-là aura le mérite de rappeler à quel point nous ne sommes pas grand-chose, nous qui croyons aujourd’hui maîtriser tout ou presque. Humilité amène à Sagesse.

Deux ramoneurs dans Paris, sans doute à la fin ou au début du XXe siècle. La pose théâtrale ne reflète évidemment pas la réalité de leur quotidien. Celui de gauche interpelle habitants pour trouver du travail, celui de droite croque fièrement un morceau de pain durement gagné.

Il y a presque 200 ans jour pour jour, périssaient mon ancêtre et l’un de ses fils, loin du décor somptueux que l’on voit ici.

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2 commentaires

    1. Merci Marie pour le commentaire, l’histoire est en effet pas très heureuse… Jacques est d’ailleurs le grand-père maternel d’Etienne Brunet, mon grand oncle parti en Californie 🙂

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