#RDVAncestral n°18 – Monsieur X

Vue générale de Saint-Sorlin-d’Arves, au début du XXe siècle. Coll. familiale Chaix. Tous droits réservés

Je me suis toujours demandé combien de points lumineux pouvaient scintiller dans le ciel une fois le soleil passé derrière les montagnes. Est-ce moi qui contemple cette vaste immensité ou l’inverse ? Un jour, mon père m’a dit que les étoiles traversent les âges et que celles qui brillent aujourd’hui, brillaient déjà au temps de nos lointains ancêtres. Ce qui veut dire que cette casserole, mon aïeul le plus reculé s’amusait peut-être à la suivre déjà du doigt, seul, allongé dans les champs, comme c’est le cas pour moi en plein cœur de l’été.

C’est drôle car ces étoiles me font justement penser à celles et ceux qui sont passés avant moi. Discrètes veilleuses de nuit, toujours prêtes à se laisser observer même pour les gens qui n’y comprennent pas grand-chose, comme moi. Elles orientent, elles guident, elles rassurent parfois, elles éclairent. Comme pour les étoiles, je ne sais pas grand-chose de mes ancêtres mais je les connais. En mon for intérieur, je sais qu’ils rayonnent. Un jour peut-être, un lointain descendant se demandera qui j’étais, moi, le père inconnu de celle qu’on a appelé Marie-Françoise. Dans notre petit village, tout se sait mais les secrets sont bien gardés. Parole d’homme. Suis-je homme de bien ? Qui pour me juger ? Là, une étoile filante !

Je suis l’inconnu d’une opération mathématique pourtant bien résolue. Un bâillement sans retenue, un sourire, puis un bref assoupissement. Une soirée intemporelle, que je souhaite à tous de vivre au moins une fois.

La vie n’a pas besoin d’identité, ces étoiles ont-elles un nom ? On les nomme mais personne ne sait vraiment qui ils sont. Il en sera de même pour moi. Peut-être me croisera-t-on ici ou là dans tel pan de l’histoire familiale mais je ne serai jamais percé à jour. J’aime cette idée-là, finalement. Et puis identifier un homme ne signifie pas pour autant le connaître. Je suis né dans un XIXe siècle en pleine mutation ; l’industrialisation commence à gagner toute la vallée de la Maurienne. Le monde change. Les gens aussi. Aussi bien d’où je regarde les étoiles, à Saint-Sorlin-d’Arves, que partout ailleurs.

J’ai aimé Clémentine, le temps d’un instant, le temps de cette étreinte. Qui a déterminé la descendance qui réfléchira peut-être à moi dans les prochaines décennies, dans les prochains siècles. Je l’ai aimé au point d’accepter sa proposition de lui donner un enfant. Comme un service rendu. Un drôle de service : la vie.

Un silence rompu par des éclats de rire venant de tel chalet d’alpage. Ah, les veillées restent une véritable institution dans nos montagnes. Nos belles montagnes qui subliment le ciel que je contemple chaque soir comme si c’était la première fois. Marie-Françoise, un indice de mon identité se trouve peut-être dans le prénom de ma chère petite qui grandira sans savoir qui je suis. Les François sont des « hommes libres », eh bien, que ceux qui le voient puissent en attester (1).

Je m’appelle X et aujourd’hui, 13 septembre 1898, j’ai rendez-vous avec le ciel.

***

14 septembre 2018, sous un magnifique ciel étoilé. – Je dois rédiger mon 18e #RDVAncestral pour demain et ne sais toujours pas quel ancêtre rencontrer. Et si je cherchais du côté de mon SOSA n°18 : X. Comment imaginer une rencontre avec X ? Un bâillement sans retenue, un sourire, puis un bref assoupissement. Un coup d’œil vers le ciel. Tiens, je me suis toujours demandé combien de points lumineux pouvaient scintiller dans le ciel une fois le soleil passé derrière les montagnes… Là, une étoile filante !

L’arbre qui cache la forêt.

 

Notes

(1) Selon la mémoire familiale, celui qui aurait mis enceinte mon arrière arrière-grand-mère ne serait autre que… son beau-frère, François Marie Balmain, mari de sa soeur. Il est évidemment difficile de savoir exactement ce qu’il s’est passé. On a toujours dit que mon aïeule, Clémentine, “réclamait” une descendance afin que le patrimoine familial ne change pas de famille (et de nom), ses deux frères, Étienne et Joseph étant partis en Amérique. Légende ou réalité… Bien malin celui qui pourra percer le mystère.

Suite de l’épisode 6 – Aux origines

CHAPITRE II – LE DEPART

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Pour Étienne, la première étape de l’aventure américaine commence avec l’embarcation à bord du Mataro le 23 octobre 1858 au départ du Havre. Bien sûr, Étienne n’est pas seul : il est accompagné de Jacques Balmain, 44 ans, Vincent Chaix, 28 ans et de Jean François Arnaud, 27 ans. Étienne est le plus jeune des quatre et arrive au bout de sa 24e année.

Près de 900 kilomètres séparent Saint-Sorlin-d’Arves – qui appartient toujours aux États sardes à cette date, rappelons-le – et Le Havre. Comment les quatre individus s’y sont-ils rendus ? Un manque cruel de sources empêche de retracer avec exactitude l’itinéraire des Mauriennais jusqu’au Havre. Aux Archives Départementales de la Savoie et la série appartenant au fonds sarde (1FS), aucune trace de demande de passeport : en cause, des registres très lacunaires. Difficile donc de savoir à quelle date Étienne est parti de Saint-Sorlin ni par quel moyen s’est-il rendu dans la ville portuaire du Havre en 1858. Il est très probable que la petite compagnie ait pris le train, au départ de Saint-Jean-de-Maurienne, empruntant la ligne historique nouvellement créée par Victor-Emmanuel II, en 1853. Ils auraient alors rejoint Chambéry, puis la Suisse, avec Genève. Aux Archives Départementales de la Savoie toujours, une piste intéressante a permis de déduire le parcours des quatre Mauriennais.

Contrat de voyage retrouvé aux Archives départementales de la Savoie, janvier 2016. Il est probable quÉtienne et ses amis soient passés par cette agence pour traverser l”Atlantique. Malheureusement très lacunaires, aucun autre type de contrat en particulier avant que la Savoie ne soit française) na été retrouvé.

Le document, seul de ce genre retrouvé aux archives, concerne un contrat passé entre un homme de Saint-Michel-de-Maurienne, Antoine François Didier, et une agence d’émigration censée lui permettre de rejoindre l’Amérique du Sud. En en-tête, nous pouvons lire : “Paquebots réguliers entre Le Havre New-York – New-Orleans – et Buenos-Ayres”. Il est probable, donc, qu’Étienne et ses trois compères aient fait appel à cette agence. D’où un voyage en train qui passerait par la Suisse, puis par Lyon, Paris et, enfin, Le Havre. Néanmoins, voici ce qu’écrit, sur l’émigration, le chanoine Louis Gros, aussi surprenant que cela puisse paraître, l’émigration a aussi pu se faire à pied ! Ce dernier évoque en effet « la peine des émigrants » en ces termes :

« Ce n’est pas un voyage de plaisir que faisaient les émigrants. Ils quittaient leur village à l’automne, habituellement du moins, alors que les gros travaux de l’été étaient terminés. Ils partaient à pied ; l’un d’eux nous a dit qu’il franchissait en quinze jours la distance qui sépare Saint-Jean-de-Maurienne de Paris, ce qui fait une moyenne de 40 kilomètres par jour. Le soir, ils prenaient un peu de repos réparateur dans une hôtellerie bien modeste, à savoir une grange ou une écurie. […] À partir de 1850 surtout, la police française fut sévère. Chaque émigrant devait être muni de moyens d’existence suffisants pour faire son voyage jusqu’à destination ; il devait avoir 50 francs en poche ; sinon, il était impitoyablement refoulé. Le pauvre est gênant ; il doit rester dans sa chaumière. » [1]

Ici, Louis Gros parle notamment de l’émigration saisonnière en France mais ce qu’il dit concerne évidemment tout émigrant traversant la France à cette période. Pour les Mauriennais partis en Amérique du Sud, les départs se faisaient surtout à partir de Gênes, ville portuaire italienne  la plus proche quand on part de Maurienne.

Mais revenons un instant sur les trois individus qui partent avec Étienne, tous originaires de Saint-Sorlin.

Jacques n’est autre qu’un cousin d’Étienne : il s’agit en réalité du cousin germain de son père, François Brunet. Pierre Jacques Balmain naît le 11 janvier 1814. Ses parents, Pierre Balmain et Marie Brunet, grand-tante paternelle d’Étienne, sont tous deux cultivateurs. Il est l’aîné des garçons d’une fratrie de six enfants. En raison de son âge au moment du départ, 44 ans, il est plausible que c’est lui qui entraîne Vincent, Jean François et Étienne dans l’aventure californienne. Vincent Marie Chaix naît le 5 août 1830 d’un père charpentier – Jean-Baptiste Chaix – et d’une mère cultivatrice – Catherine Didier et demeure le cinquième enfant d’une fratrie de onze. Enfin, Jean François Arnaud naît le 24 mai 1831 et est aussi, comme Jacques et Étienne, l’aîné des garçons dans une fratrie de huit enfants [2]. Vincent Arnaud et Anne Guille – ses parents – sont, sans surprise, cultivateurs à Saint-Sorlin.

Ce sont certainement les seuls Mauriennais à embarquer ce 23 octobre 1858, au Havre, lesquels sont par ailleurs désignés comme étant Italiens. À leurs côtés, des Français bien sûr, mais aussi des Allemands, des Italiens de l’île de Sardaigne, quelques Américains, des hommes seuls, des couples et aussi quelques familles [3], au total 215 passagers tous réunis pour une traversée de l’Atlantique de plus d’un mois.

Dès son arrivée à la Nouvelle-Orléans, le capitaine du navire recense tous les passagers. Parmi les 215 personnes, se trouvent Jacques Balmain, Vincent Chaix, Jean François Arnaud et Étienne Brunet. En 1858, la Savoie n’est pas encore française et c’est sans doute ce qui explique la raison de la mention, approximative, du capitaine quand il désigne leur pays d’origine : l’Italie… Qui n’existe d’ailleurs encore pas en 1858 !

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5 décembre 1858, l’entrée sur le territoire américain se fait par la Nouvelle-Orléans, en Louisiane, sur la côte est des États-Unis, jadis partie intégrante de la Nouvelle-France. Quel est l’état d’esprit des quatre Mauriennais ? Sans doute un mélange de fatigue, d’excitation et de surprise. En 1860, d’après l’étude du recensement de la même année par Jacques Houdaille [4], 4039 personnes – dont une majorité d’hommes – habitant la Nouvelle-Orléans sont natifs de France [5], sur une population globale d’une centaine de milliers de personnes. Difficile d’imaginer qu’Étienne, Jacques, Vincent et Jean François soient anglophones à leur arrivée aux États-Unis ; se dirigent-ils vers le Vieux carré, quartier français au centre historique de la ville ? Aussi voient-ils certainement de leurs propres yeux le commerce d’esclaves pourtant officiellement interdite depuis une loi de 1807.

CHAPITRE III – LA VIE EN CALIFORNIE

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Déclarés farmers – cultivateurs – sur la liste de passagers, ce n’est sans doute pas en ville qu’ils comptent de toute façon rester. Le 8 juin 1860, au moment du recensement de la population de Californie, nous retrouvons Étienne, Vincent et Jean François en Californie, dans le comté de Stanislaus, non loin de La Grange [6]. Aucune trace en revanche de Jacques Balmain.

Construite à l’origine par des pionniers Français qui auraient trouvé de l’or après avoir sillonné en bateau la Tuolumne River, La Grange – à l’origine appelée French Bar – est un petit village situé à plusieurs dizaines de kilomètres à l’est de Modesto, siège du comté de Stanislaus.

En moins d’un an et demi, Étienne, Jean François et Vincent ont traversé les États-Unis d’est en ouest. Pas moins de 3000 kilomètres séparent les deux régions. Deux possibilités : soit ils reprennent le bateau et rejoignent la Californie par voie maritime en passant par le Panama, soit ils effectuent le voyage en band wagon – en diligence – par voie terrestre, le train n’existant évidemment pas en 1860. Jusqu’à la mise en place du Pony Express en avril 1860, l’ouest américain est encore largement isolé de l’est du territoire américain. [7] Ce service postal ne reste en place toutefois que peu de temps puisqu’il disparaît en octobre 1861 car insuffisamment rentable. L’acheminement du courrier s’effectue alors en diligence et est pris en charge par des sociétés comme la Butterfield Overland Mail.

En case 108, nous retrouvons bien Vincent “Schaix” et Frank “Arnaux” ; à côté, seul, c’est bien Étienne Brunet qui est mentionné…

 

Le recensement de 1860 en Californie mentionne donc Étienne, Vincent et Jean François [8], le premier vivant seul à côté des deux suivants. Les trois sont déclarés comme étant Sardinian – Sardes. Dans la zone où ils se trouvent, de nombreux Français et autres Sardes, sachant qu’il est impossible de distinguer s’il s’agit de Sardes de l’île de Sardaigne, ou de Sardes « Savoyards ». Quoiqu’il en soit, les trois Mauriennais sont désormais Français depuis le Traité de Turin du 24 mars 1860 qui officialise le rattachement du duché de Savoie et du comté de Nice à la France.

Les trois sont déclarés miners – mineurs, tous certainement à la recherche du métal jaune précieux. Autant dire qu’à cette date, aucun des trois n’a beaucoup de chance : l’officier chargé du recensement estime la valeur des biens immobiliers et personnels de chaque ménage qu’il visite : celui de Vincent et Jean François représente 5 dollars en biens immobiliers, celui d’Etienne 8 [9], aucune valeur personnelle n’est indiquée. Pour comparaison, à côté d’Etienne, vit Félix Noël, un Français, seul dans son ménage : l’officier indique 50 dollars en value of real estate et 400 en value of property estate. [10]

En fin d’année 1864, Vincent Chaix n’est plus en Amérique comme en témoigne une lettre d’Étienne, la première datée que nous avons à disposition. Elle est écrite depuis San Francisco, le 1er décembre 1864, comme en témoigne d’ailleurs le poinçon « SF » en haut à gauche de la feuille de papier sur laquelle écrit Étienne[11].

.L’orthographe est parfois très approximative. Pour exemple, le mot “lettre”, écrit “laittres”… Coll. familiale, tous droits réservés.

St Francisco ce 1 decembre 1864

Mes biens chers parents
père et mere frere et cœurs [sœurs]

Je me hatte en ce jour de repondre a vos deux laittres
que je vien de recevoir yer [hier] 30 septembre 1864
la premiere comme la segonde ayent ette arraite
parles indien seur [sur] la malle overlande qui passe par terre
qui ont ette aublige [obligé de] revenir a noyork pour passer par mer
le nombres des laittres en retard était de 100 : mille [100 000]
de manière qu’il n y a de negligeance ni de votre cotte [côté] ni du
mien :                   mes chers parents j’aprand avec
beaucoup de paine les reverts qui vous sont arrive [arrivés] en juliet [juillet]
Cette une perte il est vraix mais il faut espere qu’avec le
temps qu’elle se guerira   il ne faudrait pas pour un mulet
serait il même deux se chagriner pour cela les jumian [juments]
en font encor des autres    puis apraix [après] tout ce la n’avance
à rien dutout   si c’est [rature] tel que vous me le marquer dans
vos deux laittres randons grase [grâce] a l’aitre supraime de nous [rature]
avoir conserve la santé a chacun de nous et je muni [m’unis] a vous
tous pour que nous lui demendions d’un cœur sensaire [sincère] de nous
[rature] proteger desorme [désormais] et de nous rassembler [rature] tous ensembles
au plutôt possibles comme nous le desirons en parfaitte sante

J’ais [rature] été traix satisfait de tous les [rature]
[rature] detail que vous m’ave faits dans vos deux laittres dont
[un] peti [rature] billiet, [raturé] Je viens de recevoir je men vais main-
-tenent repondre a quel-que une des quesqu’on [questions] de celle que vous
m’avez ecris en fevrier le 29 1864. J’ecrire sur les compliments
qui mont été fait de tous les parents et amis et speciallement
ceux d’une tante d’un oncle dune marraine apraix ceux de ma
famillie [en soit, raturé] mes enfen j’abraige un peux seur lapresente
mais je leurs rend [rature] atous bien le bon jour et biens des

Lettre du 1er décembre 1864 [2]

Compliments de ma part vous leur dire que jespair
en corre un jour les revoir et leur faire mes compliment en
personne   que je mu ni [m’unis] a eux comme avous pour en demander
a Dieu la grace par une priaire sensaire [sincère]
plus j’ais été assais contemp de savoir ce que vous deviez encorre.
mon cousin Jaques doit partir pour alle au pays pour vous
ramener tous isi voila pour quoi je vous en parle c’est pour que
vous soyez tous prait qu’and il arrivera car il n y restera pas
longtemps il ne senva que pour re voir en corre sa mère ma
tante nous avons resu de c’est nouvelles il ya 2 mois quil avait ecri
d’es ornite [désormais ?] il se porte bien. pour moin [moi] j’ai toujour bricolle de
drote a gauche isi en ville pendan 2 mois jais reste 3 mois en service
dans une maison mentenent je ne sais se que je ferais mentenent
si je partirais pour les mine ou si je resterais isi en ville
pour quand à toi mon bien cher cousen [cousin] Jean fils de François
Je te remercie beaucoup de loffre que m’avais fait en fevrier
dernier je t’au rais lameme aubligation a ce sujet je te fais bien
mes compliment insi [ainsi] qu’a toute la famillie je te soite [souhaite] bonheur et
prosperite dans toutes tes afaire ; Arnaud jouit egalement dune
bonne sante et [travaillie ?] toujour de s’on etat    isi il vous prie
de dire a cest parents qu’and il lui ecrirons de mettre ses
deux nom de baptaime vu quil-y [a] isi des autres Arnaud
mentenent en allant chercher les mienne j’an ai vu une Arnaud
François restaurent et je lui en ais parle il at été pour la
voir. elle ny était plus lors quil y at été et avec les deux
non se serat plus fasille il n-y auras pas crainte dese tromper
vous donnerez bien le bonjour a Chaix Vencent [Vincent] de ma part et de
celle d’Arnaund et en fen [enfin] je vais termine en vous disent de ne
pas vous chagriner. Je vous fai atous bien des compliment et je
desire que la presente vous trouve tous en parfaitte sante père et mere
fere [frère] et cœurs [sœurs] et a tous les parents et ami dans quel-que temps jevou
ecrirais une laittre un peux plus soignie [soignée] que cellesi vu que je
ne sais se que je ferais de orsme [désormais] comme je vous ai di ci desu je
vous embrasse tous d’un cœur sensaire [sincère]. Je sui pour la vie
votre tout de voue [dévoué] fils et frere Brunet Etienne

Lettre du 1er décembre 1864 [en marge]
Si par [rature] foi [parfois] vous autres comme les parents d’arnaud etions [étiez] de cide [décidé] de venir, vous noule [nous le] marquerie [marqueriez]
au plu tôt mes [mais] l’un comme lautre notre ide [idée] ait la meme a cet egard pour lembition de vous revoir au pays
se que vous ne vous y decidie [décidiez] pas de venir isi je vous recommende de ne pas vous chagriner du bien de
la terre

San Francisco au début des années 1860.

D’abord sur le lieu et la date de rédaction de la lettre : Étienne se trouve à San Francisco. Il dit écrire en réponse des lettres reçues le 30 septembre, s’est-il trompé en voulant écrire novembre ? Quoiqu’il en soit, sur les lettres reçues de sa famille justement, il explique qu’elles ont sont arrivées après un retard significatif dû notamment aux « Indiens » qui auraient arrêté la malle de courriers transportée par l’Overland. Avant la complète mise en place des chemins de fer, les attaques indiennes sont monnaie courante dans la mesure où l’Overland franchit en toute impugnité le territoire des autochtones. Pas moins de cent milles lettres sont donc reçues en retard, puisqu’on a ramené celles-ci à New-York, d’où elles sont reparties en bateau, et arrivées donc à San Francisco par voie maritime comme l’explique Étienne.

Après ces explications, le jeune Mauriennais répond, aux désolations de ses parents et notamment la perte de bêtes en juillet 1864 : il se veut rassurant et invoque Dieu non seulement de tous les garder en parfaite santé mais aussi de tous les rassembler : ainsi, ce qui pouvait apparaître comme l’œuvre d’une aventure solitaire se révèle en fait être une aventure qu’Étienne désire familiale. Étienne y revient deux autres fois par la suite : après avoir passé le bonjour et ses amitiés à tous ses proches, il évoque Jacques Balmain, son cousin avec qui il est parti en 1858, qui doit revenir au pays pour sa mère [12], certes, mais aussi, surtout, pour ramener les familles : c’est ce qu’Étienne semble appeler de ses vœux lorsqu’il écrit « […] Jacques doit partir pour aller au pays pour vous ramener tous ici voilà pourquoi je vous en parle c’est pour que vous soyez tous prêts quand il arrivera […] ». Enfin, il enfonce le clou en marge de sa lettre quand il écrit qu’Arnaud et lui, ont la même idée : faire venir leurs familles respectives en Californie. Pour les convaincre, Étienne rassure les siens en leur précisant qu’où il vit, les terres ne manquent pas ; argument ultime quand on sait à quel point les bouts de terre étaient précieux dans un village alpin où, les fratries étaient nombreuses, et où les parcelles de terre n’étaient finalement pas extensibles.

De plus, le fait qu’il se dise satisfait d’avoir reçu des « compliments » de la part de ses proches et « spécialement ceux d’une tante, d’un oncle, d’une marraine, après ceux de ma famille » prouve bien qu’il n’y a pas eu de rupture au moment de son départ de Saint-Sorlin avec ses proches. Tous semblent l’encourager dans son nouveau départ, peut-être par espoir qu’Étienne puisse gagner de l’argent et mettre en sécurité les siens.

Outre le fait qu’il souhaite revoir les siens auprès de lui en Californie, Étienne explique qu’il « bricole » de droite à gauche en ville depuis quelques mois, « en service dans une maison » notamment et qu’il hésite à « partir pour les mines », en réalité repartir puisque, nous l’avons vu, en 1860, il est déclaré comme étant mineur, ou rester en ville. Le reste de la lettre nous donne des indications toutes plus intéressantes les unes que les autres : d’abord, le cousin qu’il remercie – Jean, fils de François – n’est autre que Jean Baptiste Sorlin Brunet (1830-1908), cousin germain de son père : Étienne lui envoie même une lettre, malheureusement non datée, sur laquelle nous reviendrons prochainement ; ensuite, une anecdote sur Jean François Arnaud, qui n’est appelé d’ailleurs que par un seul prénom (comme Jacques par exemple qui s’appelle en réalité Pierre Jacques Balmain) : il s’agit donc bien de lui dans le recensement de 1860, aux côtés de Vincent Chaix, dénommé en effet « Frank Arnaux » – dans une orthographe très approximative – Frank étant la forme anglaise de François.

En fin de lettre, le bonjour conjoint d’Étienne et de Jean François à Vincent Chaix indique que ce dernier n’est déjà plus à leurs côtés en 1864 et qu’il est retourné vivre à Saint-Sorlin-d’Arves. Le retour de Vincent est-il la conséquence directe de son manque de « fortune » constaté lors du recensement ?

Enfin, il faut s’arrêter un instant sur la signature d’Étienne, laquelle demeurera inchangée tout au long de sa correspondance : « Je suis pour la vie », titre de mon roman. S’agit-il d’une simple formule ou est-elle le reflet d’une appartenance quelconque d’Étienne ? Depuis 1855 en effet, La Grange habite une loge d’Oddfellows – terme anglais qui désigne une société amicale, aussi appelée société amicale et pourrait peut-être expliquer l’expression d’Étienne de par l’aspect philosophique qu’elle revêt quoiqu’il faille noter que les Oddfellows, à la différence des loges maçonniques par exemple, sont davantage axés sur le secours mutuel de ses membres et la mutualisation financière que sur les aspects rituels et philosophiques de la franc-maçonnerie. Toutefois, il ne s’agit là que d’une hypothèse. L’expression est peut-être tout simplement d’inspiration religieuse, religion catholique ô combien présente au milieu du XIXe siècle dans un petit village comme Saint-Sorlin-d’Arves.

Suite au prochain épisode…

Notes

[1] GROS, Louis (Chanoine), La Maurienne de 1815 à 1860, Chambéry, 1968, pp.131-132.

[2] À noter que la naissance de Jean François survient entre deux enfants morts-nés, nés et décédés le premier le 10 mars 1830 et le second le 24 août 1834.

[3] La liste de passagers mentionne 187 adultes, 23 enfants et 5 nourrissons.

[4] HOUDAILLE, Jacques, « Les Français à la Nouvelle-Orléans (1850-1860) », Population, vol.51, n°6, pp. 1245-1250. Disponible en ligne via http://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_1996_num_51_6_18508.

[5] Bien que la Savoie soit de nouveau et définitivement rattachée à la France en 1860, l’étude ne concerne donc pas les populations issues des Etats sardes et n’inclut évidemment pas les éventuels migrants qui ont transité par la Nouvelle-Orléans entre 1850 et 1860.

[6] Le recensement fédéral de la population des Etats-Unis de 1860, comme ceux de 1870, 1880, 1900, 1910, 1920, 1930 et 1940 sont disponibles en ligne sur le site Ancestry.fr (en accès payant) et sur le site archives.org (en libre accès).

[7] Sorte de service postal, le Pony Express est un service qui désigne l’acheminement du courrier par des cavaliers qui se relayent tout au long du voyage, à différentes stations. Le premier trajet d’est en ouest a été effectué en 10 jours seulement

[8] Jacques Balmain est visiblement absent : il y a toutefois de fortes chances pour qu’il habite en Californie.

[9] 8 dollars en 1860 correspond à environ 225 dollars actuels, d’après un outil de calcul basé sur une inflation annuelle moyenne d’environ 2% aux Etats-Unis entre 1860 et 2016. Ces données sont évidemment indiquées ici à titre d’ordre d’idée. Source : http://www.in2013dollars.com/1860-dollars-in-2016?amount=8.

[10] Ces données sont toutefois à prendre avec précaution car elles reposent certainement sur du déclaratif.

[11] Les scans des lettres sont disponibles dans le roman que j’ai édité. Afin de ne pas alourdir inutilement cette série d’articles, je ne les joins pas ici. Pour la transcription, tout ce qui est entre crochets est un ajout de ma part. En général, Étienne n’accentue aucun mot, et emploie très peu de ponctuation, d’où des phrases des fois compliquées à lire. Mais à l’oral, la syntaxe des phrases est relativement saine !

[12] Marie Brunet (1787-1864), grande tante d’Étienne, décède le 9 août 1864 à Saint-Sorlin-d’Arves : peut-être que les nouvelles qu’elle avait envoyées n’étaient pas très bonnes, d’où le retour de Jacques en Maurienne ? Quoiqu’il en soit, Jacques, s’il est bien revenu en 1864, est sans doute arrivé trop tard.

Alors que je viens de publier mon premier roman, je veux vous proposer de découvrir tout le travail de recherches que j’ai effectué en amont. Au départ, c’était une étude historique que je voulais proposer et au lieu qu’elle dorme au fond de mes dossiers, pourquoi ne pas la partager gratuitement ici sur mon blog. J’espère par ces publications, apporter à la fois un complément de lecture aux personnes ayant déjà acheté mon livre, et en même temps donner envie aux autres de le lire (possibilité de le commander – 15€ + frais d’envoi éventuels (4€) en m’envoyant un message ici). Vous découvrirez dans les publications qui suivront toute la vie d’Étienne, avec une transcription de toutes les lettres qui ont constituées la matière première de mon roman. Bonne lecture !

CHAPITRE I – AUX ORIGINES

1

Saint-Sorlin-d’Arves, 14 janvier 1834, onze heures du soir, un cri de vie vient perturber le calme d’une longue nuit d’hiver. Perché à plus de 1500 mètres d’altitude, le hameau du Pré accueille une nouvelle âme, celle d’Étienne Brunet. À l’image de la racine étymologique de son prénom, il est le premier à couronner [1] l’union de ses parents, François et Catherine Milliex, mariés un an et demi plus tôt, le 4 juillet 1832.

Dès le lendemain, Étienne reçoit le baptême du recteur de la paroisse, Henri Albert, à l’église Saint-Saturnin du village, emmené par son parrain, le frère de son grand-père paternel [2] dont il porte le prénom et sa marraine Geneviève Milliex, une de ses tantes maternelles.

L’arrière-grand-père d’Étienne, Barthélémy Brunet, 78 ans, est toujours en vie et reste le témoin privilégié de l’éclosion de cette nouvelle génération. Anne-Marie Milliex, 68 ans, grand-mère maternelle d’Étienne est également en vie. Les prières des familles Brunet, Milliex, Bernard, Charpin, Didier et Arnaud se succèdent pour souhaiter à ce petit être une vie de rêve.

Dans les années 1830, Saint-Sorlin-d’Arves abrite un peu plus de 900 âmes, réparties sur pas moins de 12 hameaux. Très étendu, le village fait partie du canton de Saint-Jean-de-Maurienne et, bien sûr, de la vallée de l’Arvan qui donne accès à différents cols comme celui de la Croix-de-Fer ou celui des Prés-Nouveaux, axes de communication essentiels vers l’Oisans et le Dauphiné notamment. La commune est surplombée par le massif des Arves, et ses aiguilles, qui sépare naturellement les départements de la Savoie et des Hautes-Alpes actuelles.

Les aiguilles d’Arves, en août 2014. Photo : G.Chaix

 

Étienne ne naît d’ailleurs pas français, mais sarde. La Maurienne, comme la Savoie, devient définitivement française à partir de 1860. Cela étant, le français est largement répandu y compris dans des contrées reculées comme dans les Arves. En effet, depuis le XVIe siècle et jusqu’au lendemain de la Révolution française avec le premier rattachement de la Savoie à la France – on parle alors de département du Mont-Blanc – les Mauriennais sont les témoins des tribulations entre la France et la Maison de Savoie. Ils n’ont par ailleurs pas attendus les rebondissements de l’histoire pour établir des liens et des migrations avec leurs voisins français, en témoignent, entre autres, les travaux de l’archiviste et historien Gabriel Pérouse (1874-1928) [3].

Depuis des siècles, les habitants de Saint-Sorlin mènent une vie agro-pastorale quasi-autarcique. Tout le monde cultive la terre. Les familles se font et se défont, les patrimoines se transmettent de génération en génération suivant le jeu des alliances.

Depuis au moins le premier tiers du XVIIIe siècle, la famille Brunet vit au Pré, si l’on se réfère notamment à la mappe sarde [4]. La maison appartenait alors à Philibert Brunet, né en 1652, fils de Barthélémy. En tant qu’aîné de sa fratrie, et bien sûr en tant que potentiel héritier, le destin d’Étienne semble joué d’avance.

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Deux ans après la naissance d’Étienne, en 1836, vient celle de sa première sœur, Marie Françoise. En 1841, Clémentine Anne Genevivève – mon arrière-arrière-grand-mère agrandit à son tour la fratrie, suivie de Jeanne Marie Sylvie Philomène en 1844 et du cadet Jacques Joseph en 1846. Tous grandissent au Pré.

Barthélémy, l’arrière-grand-père Brunet, y décède le 1er octobre 1837. Avec sa femme, Catherine Charpin (1751-1822), ils eurent 7 enfants, dont Joseph, né en 1775, l’aîné des garçons, le grand-père d’Étienne. Ce dernier passe sa vie dans la maison familiale, accompagné de sa femme Catherine Bernard (1781-1812) avec laquelle il se marie le 6 juillet 1805. Ensemble, ils n’ont que deux enfants : Sorlin, en 1807 et François, en 1809, père d’Étienne. Catherine décède trois ans après la naissance de son dernier fils, en 1812. Joseph reste veuf jusqu’à sa mort, en octobre 1845, comme en témoigne son acte de décès, sur lequel il est uniquement déclaré veuf en premières noces.

En 1847, désormais âgé de 13 ans, Étienne assiste déjà certainement son père aux travaux agricoles. Saint-Sorlin dispose d’une école depuis le début du XVIIIe siècle : il est fort probable qu’Étienne la fréquente une partie de l’année. Le 9 juin 1847, les registres paroissiaux de Saint-Sorlin-d’Arves relatent par ailleurs la visite pastorale de l’évêque de Maurienne, François Marie Vibert.

« […] des jeunes gens  qui devaient nous être présentés pour la Confirmation. Leur instruction nous a paru entièrement satisfaisante et nous a prouvé les efforts du pasteur. […] Nous avons donné le sacrement de la Confirmation à soixante et quinze jeunes gens des deux sexes. » [5]

Étienne fait sans doute partie de ces 75 enfants et le commentaire du recteur Bouttaz indique que l’instruction est dispensée par le prêtre de la commune, comme depuis 1723 et l’ouverture de la première école à Saint-Sorlin. En outre, d’après le chanoine Louis Gros, 70% des Mauriennais nés entre 1830 et 1840 savent lire et écrire. [6]

Étienne reçoit donc une instruction religieuse, sait sûrement lire et écrire, travaille aux champs pour aider ses parents et subvenir aux besoins de la famille. Comment vit-il son adolescence ? Quels rêves lui est-il permis de formuler, même secrètement ? Il se voit sûrement grandir dans les yeux de ses parents, lui dont l’avenir paraît tellement évident.

3

Le matin du 17 septembre 1854 marque à jamais le village de Saint-Sorlin-d’Arves, après une nuit de terreur et de flammes. Un incendie a ravagé, en quelques dizaines de minutes, près de l’intégralité du hameau du Pré. Jamais ou presque Saint-Sorlin n’a connu pareil drame. Par le passé, deux incendies avaient déjà frappé les esprits, un en août 1789, détruisant une quinzaine de maisons dans le hameau de la Ville, l’autre en juin 1840 touchant quelques maisons du hameau de Cluny ; mais ces deux événements tragiques étaient imputables à la foudre, au « feu du Ciel » d’après les mots du curé Dupré relatant la tragédie en juin 1840 dans les registres paroissiaux de la commune. [7]

Mais jamais, depuis la Révolution française, un incendie n’a fait autant de dégâts que celui s’étant produit dans la nuit du 16 au 17 septembre 1854. La presse locale s’empresse de couvrir l’événement.

« Voici les renseignements qui nous sont parvenus sur l’incendie de St-Sorlin-d’Arves dont nous avons parlé dans notre dernier numéro :

La cause du sinistre est encore inconnue, mais il paraît à peu près certain que la malveillance y est étrangère. Les progrès du feu ont été tellement rapides qu’en moins de vingt minutes, l’incendie, qui n’avait éclaté que dans une seule maison se propageant de proche en proche, en avait envahi plus de trente, non compris les greniers au nombre de quinze à vingt. Tout a réduit en cendres. Les pertes sont estimées à 180 mille francs. Les traits de dévouement n’ont pas manqué dans cette douloureuse circonstance. On nous cite, comme s’étant particulièrement distingué, M. J.-B. Alex, vice-syndic de la commune de St-Jean-d’Arves »

Le Constitutionnel Savoisien, 23/09/1854.

 

« Le 16 du courant, à huit heures du soir, le feu se déclara tout à coup dans une des maisons de Saint-Sorlin-d’Arves. Sous l’influence du vent qui soufflait alors vivement, les flammes se communiquèrent avec une rapidité effrayante aux autres maisons du village, de telle sorte qu’en moins d’un quart d’heure elles avaient déjà envahi trente-trois maisons et vingt greniers, qu’elles ont réduits totalement en cendres.

La perte est évaluée à plus de 150 mille francs, et les malheureux habitants de ce hameau n’ayant rien pu sauver sont réduits à la plus profonde misère.

Au milieu de ce désastre, plusieurs traits de courage et de dévouement ont eu lieu. Nous croyons surtout devoir signaler la conduite du vice-syndic d’une commune voisine, celle de Saint-Jean-d’Arves, M. Jean-Baptiste Alex. Accoure des premiers à la tête d’une partie des habitants de sa commune, M. Alex entend dire que, dans la maison du syndic occupée par les flammes, deux petits enfants étaient enfermés. Aussitôt M. Alex saisit une échelle, et, l’appliquant aux fenêtres embrasées, il pénètre dans l’intérieur de la chambre. Heureusement, les enfants en avaient déjà été enlevés ; néanmoins, M. Alex fut assez heureux pour profiter de sa position et il sauva, de concert avec trois de ses administrés, plusieurs titres et papiers importants, et plusieurs meubles. »

Le Courrier des Alpes, 22/09/1854. [8]

Les mots sont évocateurs, plus encore peut-être de la plume du recteur Alexis Bouttaz, qui écrit :

« En 1854 le 16 du mois de septembre, un violent incendie a éclaté au village du Pré, vers 9 heures du soir. En moins d’une heure, tout le village a été la proie des flammes, le seul grenier à côté de la grange n’a pas été atteint par le fléau destructeur : l’année 1854 avait été très précoce puisque toute la récolte était déjà retirée. Tout a péri. Que le bon Dieu nous préserve d’un malheur semblable ! Hommage soit rendu au plus grand nombre de paroissiens du diocèse qui, par le moyen de quêtes, sont venus au secours des victimes de l’incendie ; malgré cela, il y a beaucoup de souffrance et quelle peine pour rebâtir surtout dans cette paroisse où il n’y a point de forêt  communale. Pour mémoire. A. Bouttaz, recteur. » [9]

Rien. Il n’y a plus rien, ou presque. L’habitant ancien a certainement contribué à la propagation de l’incendie, avec des toits couverts de chaume notamment (en paille de seigle à Saint-Sorlin) [10]. Les greniers, construits à l’origine à l’écart des maisons pour justement prévenir les risques d’incendie en y conservant les affaires de valeur et autres costumes traditionnels, même les greniers, ont été ravagés par les flammes.

Étienne, comme le reste de sa famille, assiste-t-il, impuissant, à la terrible scène [11] ? Une étincelle aura suffi à faire basculer le destin de familles entières. Les cris des enfants, les hurlements des mères inquiètes et les pleurs discrets des pères de famille laissent progressivement place au silence plombant de la nuit profonde. Au petit matin, les habitants du hameau, comme ceux du reste du village, restent là, impassibles, hagards, regardent dans le vide et prient discrètement pour rendre grâce à Dieu que le feu n’ait pas eu raison de qui que ce soit. Il s’en est fallu pourtant de peu.

« Monsieur le Rédacteur,

J’ai vu avec plaisir, il y a quelques jours, dans votre journal l’éloge qui était adressé aux habitants des communes de Saint-Jean et Saint-Sorlin-d’Arves, en Maurienne, pour le courage et le dévouement dont ils ont fait preuve dans l’incendie qui a réduit en cendres un village entier de la commune de Saint-Sorlin ; mais, au nombre des habitants de ces montagnes qui se sont le plus distingués en cette circonstance, il en est un qui a mérité par sa conduite une reconnaissance plus spéciale. M. Joseph Chaix, jeune homme d’une vingtaine d’année environ, de la commune de Saint-Sorlin, a exposé sans hésiter sa vie pour sauver un vieillard.

La maison de Jean-Michel Didier était en feu et tellement environnée par les flammes, qu’il ne lui était plus possible de trouver une issue pour en sortir. Joseph Chaix, voyant un de ses concitoyens sur le point de périr, ne consulta que son courage. Se précipiter à travers les flammes, charger ce vieillard sur ses épaules et le sortir sain et sauf du foyer de l’incendie, fut l’affaire d’un instant. Le danger auquel il s’est exposé était tel, qu’il faillit être victime de son dévouement ; car il fut, malgré sa promptitude, atteint en partie par les flammes.

Veuillez, je vous prie, faire place dans les colonnes de votre estimable journal à ces quelques lignes que je vous adresse, pour ne point laisser dans l’oubli une action qui mérite tant d’écoles.

Falcoz. »

La Gazette de Savoie, 05/10/1854

Jean-Michel Didier est né en 1798, il a 56 ans en 1854 et habite la première maison du hameau du Pré d’après le recensement de 1876 à Saint-Sorlin-d’Arves [12]. Il habite avec sa femme, Françoise Milliex qui n’est autre que la tante maternelle d’Étienne. Ils n’ont pas d’enfants.

Charles Joseph Chaix habite également au Pré en 1876. Neuvième d’une fratrie de quinze enfants [13], ses parents – Sorlin Chaix (1788-1859) et Marie Falcoz (1797-1865) – habitent plus haut dans le village, au hameau de Pierre-Aigüe. Né en 1828, Joseph est maréchal-ferrant, habite avec son épouse Sophie Falcoz et leurs enfants, puis également avec son frère Auguste, sa belle-sœur Marie-Françoise Arnaud et leurs enfants. Étienne et sa famille habitent tout près, à quatre maisons seulement de la famille Chaix-Falcoz.

Plan de Saint-Sorlin-d’Arves, par Roger et Renée Flamand. Source : A.S.P.E.C.T.S., À la découverte de Saint-Sorlin-d’Arves, d’hier à aujourd’hui, Saint-Jean-de-Maurienne, Imprimerie Salomon, 1989, p.32.

 

Tout ce monde est sain et sauf. Les bêtes également, revenu essentiel des familles, semblent avoir été sauvées. Tant bien que mal, la vie continue et le jour qui se lève sur les cendres du Pré en ce 17 septembre en est la preuve irréfutable.

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Les jours qui suivent le drame défilent à toute vitesse, comme s’il fallait tout de suite oublier, passer à autre chose. Comment pourrait-il en être autrement ? Reconstruire une habitation mais pas seulement, affronter désormais l’hiver arrivant sans les réserves stockées dans les granges des maisons dévastées. Le foin, les céréales – l’orge et le seigle notamment -, le chanvre, la paille… Les habitants du Pré doivent désormais compter sur la solidarité de leurs voisins [14]. Dès le 23 septembre, une quête est suggérée par l’intendant de la province de Maurienne pour venir en aide aux habitants sinistrés du Pré.

En plus de la maison familiale, c’est certainement l’avenir d’Étienne en Maurienne qui est parti en cendres cette nuit de septembre. En effet, comment imaginer alors construire sa vie sur un tel drame, alors même que sa famille n’a plus rien ?

Depuis 1848 et la découverte de l’or à Sutter Mill’s en Californie, la conquête de l’ouest américain donne pour la première fois du sens aux termes de « rêve américain ». Dès lors,  le monde entier se rue dans ces contrées qui, paraît-il, vont jusqu’à rendre les gens fous [15]. Étienne rêve-t-il d’or ? Sans doute voit-il là la chance d’offrir, à sa famille et d’abord à lui, un nouveau départ. Ne plus subir en définitive, prendre en main sa destinée.

En Maurienne, l’émigration n’est pas un phénomène nouveau. Depuis des siècles déjà, elle concerne une bonne partie de la population bien qu’elle soit saisonnière et majoritairement dirigée vers la France, avec une porte d’entrée dans le Dauphiné toute proche des Arves. Cela étant, l’émigration en dehors du Vieux continent devient fréquente qu’à partir du XIXe siècle et concerne principalement les Amériques du Sud et le Canada. [16]

À suivre, le chapitre 2 – Le départ.

Notes

[1] Le prénom Étienne est un dérivé du prénom Stéphane, du grec Stephanos qui signifie « couronné ».

[2] Étienne Brunet (1784-1843), frère de Joseph (1775-1845), grand-père du petit Étienne.

[3] Se référer notamment à son excellente « Histoire d’une population aux XVIIe et XVIIIe siècles. Étude statistique et démographique sur Saint-Sorlin-d’Arves commune des hautes vallées alpestres de Savoie » dans Mémoires de la Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie, tome LXVII, 1930, pp.17-65.

À propos de l’émigration des populations mauriennaises, lire aussi ONDE, Henri, « Les mouvements de la population en Maurienne et en Tarentaise » dans La Revue de géographie alpine, tome 30 n°2, 1942, pp.365-411.

[4] La copie de la mappe sarde ; qui date de 1733 à Saint-Sorlin-d’Arves, est consultable en ligne via le site Internet des AD ou bien en salle de lecture, où se trouvent également les tabelles générales contenant les propriétaires de chaque parcelle mentionnée sur la mappe. A ce sujet, consulter l’excellent travail de DEQUIER, Daniel, FLORET, Marie-Claire, GARBOLINO, Jean, La Maurienne en 1730, Saint-Jean-de-Maurienne, Editions Roux, 2004, 253p.

[5] D’après la transcription faite par le recteur Alexis Bouttaz dans les registres paroissiaux de la commune, disponible en ligne sur le site des Archives Départementales de la Savoie, http://www.archinoe.fr/ark/77293/2d15dba406bd3d94#, vue 314-315/381.

[6] GROS, Louis (Chanoine), La Maurienne de 1815 à 1860, Chambéry, Imprimeries réunies de Chambéry, 1968, p.49.

[7] D’après la transcription faite par le curé, disponible en ligne sur le site des Archives Départementales de la Savoie, http://www.archinoe.fr/ark/77293/2d15dba406bd3d94#, vue 313/381.

[8] Les articles sont consultables en ligne sur le site http://www.memoireetactualite.org/fr/presse.php.

Note : Selon les périodes, Le Constitutionnel Savoisien se nomme Le Patriote Savoisien.

[9] D’après la transcription faite par le recteur Alexis Bouttaz, disponible en ligne sur le site des Archives Départementales de la Savoie, http://www.archinoe.fr/ark/77293/2d15dba406bd3d94#, vue 315/381.

[10] Se référer à la présentation de l’habitat ancien par Renée Flamand dans A la découverte de Saint-Sorlin-d’Arves, d’hier à aujourd’hui, publiée à l’initiative de l’Association Sauvegarde du Patrimoine Et de la Culture Traditionnelle de Saint-Sorlin (ASPECTS).

[11] En effet, difficile de savoir si Etienne est bien présent à Saint-Sorlin à cette date. S’il est permis d’imaginer que oui, il faut savoir qu’à cette date, la levée militaire concerne les jeunes hommes de 18 ans, sur la base d’un service de huit années et surtout du volontariat. La levée est par ailleurs systématique lorsque les effectifs militaires viennent à manquer, par exemple en cas de guerre. Or, s’il avait été mobilisé ou volontaire, Etienne l’aurait été au plus tôt en 1852, pour huit ans ; en 1860, Etienne n’est déjà plus en Maurienne. L’hypothèse selon laquelle il serait déserteur est très peu probable.

[12] Recensement de 1876 disponible en ligne sur le site des Archives Départementales de la Savoie, http://www.archinoe.fr/ark/77293/5cf650deec5a8372#, vue 7/16.

[13] Avant lui dans la fratrie, deux bébés portaient les mêmes prénoms que lui : le premier Charles Joseph Théodore, né le 5 février 1820 et décédé un mois plus tard le 6 mars ; le deuxième, Charles Joseph, né le 20 avril 1823 et décédé le 4 mai suivant.

[14] Dès le 23 septembre, une quête est suggérée par l’intendant de la province de Maurienne pour assister les sinistrés, lequel intendant se rend sur place immédiatement. D’après La Gazette de Savoie datée du 23/09/1854, il part de Saint-Jean-de-Maurienne dès 5 heures du matin à pied, sachant que « le trajet est de quatre heures et demie, par une montrée très rapide. »

[15] Lire à ce propos l’excellente biographie du général Sutter : CENDRARS, Blaise, L’or – La merveilleuse histoire du général Johann August Suter, Denoël, 1960, 183p.

[16] Se référer à l’ouvrage de DEQUIER, Daniel, L’émigration mauriennaise aux XIXe et XXe siècles, 2002, 230p.

Et si nous revenions à la généalogie ? Aujourd’hui, je vous propose de partir dans le Lyon du XIXe siècle et d’étudier la trajectoire familiale des Poizat, en particulier par le prisme des recensements annuels de population, source précieuse vous allez comprendre pourquoi.

Gabriel Poizat (1) naît dans la capitale des Gaules le 18 septembre 1794. Quatrième d’une fratrie de cinq enfants, il est en effet la première génération à y naître, alors que ses parents, Jean Etienne et Marguerite Champagnon, étaient originaires des environs de Lyon, respectivement de Chaponost et de Charnay. Le 15 octobre 1814, Gabriel et Marie Pierrette Guilloud se marient. Lui est fabricant d’étoffes de soie, et les deux habitent la rue Confort, dans le 2e arrondissement de Lyon.

La première trace du couple, je la retrouve au recensement annuel de 1815, au 8 de la rue Bourchanin, toujours dans le 2e arrondissement. Locataires au 2e étage, ils sont parents depuis le 10 août de la même année et la naissance de leur premier enfant, Jean Claude, mon ancêtre. Le recensement a donc été fait après août 1815. Pas de changement en 1816. En 1817, un ouvrier habite avec la petite famille et une observation : Unis (PAS) (2).

En 1818, si la situation reste inchangée aux yeux du recensement annuel, il se trouve en réalité que le couple a eu un deuxième enfant, Claude François, né le 30 janvier et mort seulement quelques heures plus tard, le 1er février.

En 1819, la famille est introuvable au 8 de la rue Bourchanin et pour cause, elle a déménagé au 9 de la rue des prêtres, dans le 5e arrondissement de Lyon, au premier étage. Rien ne change jusqu’en 1821 où, de nouveau, un ouvrier rejoint le ménage.

Intérieur d’un atelier de canut, Musées Gadagne (c) : http://www.gadagne.musees.lyon.fr/index.php/histoire_fr/Histoire/Musee-d-histoire-de-Lyon. Mes ancêtres rhôdaniens ont migré à Lyon au moment de l’industrialisation. Canuts, ils l’ont été sur plusieurs générations.

Un mariage révélateur

Le 9 mai 1822, Gabriel est témoin au mariage de Jean Claude Page et Anne Marie Guilloud, où il est décrit comme étant « neveu de l’épouse », même si l’acte ne précise qu’il s’agit du neveu par alliance puisqu’Anne Marie Guilloud n’est autre que la tante maternelle de sa femme. C’est justement grâce à cet acte que nous avons su que le couple Poizat avait déménagé rue des prêtres. Mais un détail attire mon attention : alors que sur l’acte de mariage, le conjoint Page est déclaré « fabricant d’étoffes » rue Bourchanin, sur le recensement annuel, au numéro 6, il se déclare « écrivain ». Dans le même temps, au 3 de la place de l’hôpital, le même Jean Claude Page tient une boutique en tant que « revendeur d’eau de vie ». Le recensement précise : « Boutique adossée à l’église de l’hôpital, habite rue Bourchanin n°6 ». Et cette situation, nous la retrouvons à l’identique dans les recensements de 1820 et 1821. En 1819, la boutique est occupée par un Pelletier, « revendeur d’eau de vie », et qui habite, lui, rue Confort. La même année, Page habite déjà au 6 de la rue Bourchanin et se dit « écrivain ». Ainsi, nous savons grâce aux recensements annuels quand Page reprend l’affaire de Pelletier, à quelques mois près.

Ouvrier de la soie… Dans l’attente de mieux ?

Mais revenons à Gabriel. Jusqu’en 1828, il occupe toujours le premier étage du 9 de la rue des prêtres avec sa femme, son fils et un ouvrier. En 1829, c’est désormais « Dlle Cochard dite Marianne », journalière, qui y  habite . Où sont donc passés Gabriel et sa petite famille ? Jetons un œil à la rue Bourchanin. Bonne pioche ! La famille réside désormais au 3e étage du 6 de la rue Bourchanin… Un étage au-dessus de l’écrivain Page !

Toujours ouvriers de la soie, leur situation ne va cependant pas tarder à changer puisqu’en 1830, Gabriel est désormais « revendeur vinaigrier » avec « échoppe sur place de l’hôpital ». Jean Claude Page vit toujours au-dessous en tant qu’écrivain. On imagine donc que l’oncle par alliance a proposé à Gabriel de reprendre son affaire, l’heure de la retraite approchant à grands pas.

Jusqu’en 1833, rien ne change si ce n’est l’absence de Page au 6 de la rue Bourchanin. En 1834, veuf de sa femme, Page vit de nouveau au 6, mais au 3e étage (sans doute le logement qu’occupaient Gabriel et sa famille jusqu’à présent) alors que Gabriel, lui, est maintenant au 1er étage, toujours « revendeur d’eau de vie ». Dans ce recensement, Page est alors désigné comme étant « petit rentier » et « vieillard octogénaire ». C’est la dernière trace de lui puisqu’il décède le 31 mai 1835 : le recensement annuel a donc été établi après le mois de mai dans la mesure où Page n’apparaît plus. Aucun changement en 1836, ni en 1837 quoique c’est la dernière année où Jean Claude Poizat vit avec ses parents, puisqu’il se marie le 2 juin 1838 avec Jeanne Antoinette Dubessy.

Voici la rue du Bourchanin, aujourd’hui Bellecordière, où a habité pendant des décennies mes ancêtres Poizat avec l’hôtel Dieu à proximité. L’échoppe se trouvait au bout de la rue, “adossée à l’église”. Source : Google Street View.

La lumière amène l’ombre !

Jusqu’ici, tout était relativement limpide. Après leur mariage, en juillet 1839, Jean Claude et Jeanne Antoinette donnent naissance à leur premier enfant, une fille, Jacqueline Gabrielle. Jean Claude est ouvrier bijoutier et vit au 8 de la rue Bourchanin. En 1842, alors que le recensement annuel ne précise pas les membres du ménage, le couple et un enfant habite au 8. Or, le 22 septembre 1841, naît Antoine Marie Poizat, leur deuxième enfant. Ainsi, en dépit du fait que je ne retrouve pas le décès de Jacqueline Gabrielle dans les registres de Lyon, il y a de fortes chances pour qu’elle soit décédée en bas âge. À partir de 1844, 4 individus habitent désormais l’appartement, avec l’arrivée au monde de mon ancêtre Joseph Claude, le 4 mai.

En 1846, chose étrange, la famille n’est plus visible rue Bourchanin dans le recensement annuel alors que nous la retrouvons dans le recensement quinquennal (consultable via les Archives départementales), qui précise, lui, la composition du ménage. Ainsi, Jean Claude Poizat vit au 6 (et non plus au 8) avec… son fils Joseph Claude uniquement. Où sont passés sa femme et son premier fils ? Le 9 mars 1848, je sais que mon ancêtre Jean Claude décède. Il n’est alors âgé que de 32 ans. Par acquis de conscience, je vérifie en 1851, année du recensement quinquennal, qui vit à la rue du Bourchanin. Jusque-là, Gabriel et sa femme y vivaient sans interruption.  Eh bien, le flair était bon : le couple est toujours présent, lui toujours « marchand de vin », avec échoppe pas très loin. En plus de sa femme, je retrouve… « Claudius » Poizat, « orphelin ». S’agirait-il de mon ancêtre Joseph Claude ? Peu de place pour le doute. Mais alors, que sont devenus sa mère et son frère ?

Après la mort de son père, Joseph Claude, appelé ici “Claudius” vit chez ses grands-parents paternels. Il est dit “orphelin”. Source : AD Lyon.

Faire des détours pour arriver au but

Jusqu’ici, le mystère planait. M’a alors pris l’idée de jeter un œil aux Poizat qui se marient à Lyon. Grâce à la possibilité d’une recherche nominative sur le site des archives municipales de Lyon, je tombe sur celui d’Antoine Marie, le fils aîné, en 1864. Et quelle ne fut pas ma surprise. Je n’avais jamais trouvé son acte de naissance. Pour cause, il n’est pas né à Lyon mais à Oullins. Ni une ni deux, je m’empresse d’aller consulter son acte de naissance et j’apprends qu’il naît en fait chez ses grands-parents maternels, qui habitent la petite commune. Premier réflexe : consulter le recensement de 1846. Peut-être y trouverais-je des indices. Nouvelle bonne pioche : Antoine, « petit-fils », vit bien avec ses grands-parents. Alors, l’énigme n’est que partiellement résolue : où est la mère ?

En 1851, je n’ai toujours pas trouvé trace d’Antoine à Oullins. Ni de Jeanne Antoinette Dubessy. Cette dernière meurt peu de temps après le 27 juin 1852… à Mascara, en Algérie. Vu que mon ancêtre Joseph Claude est dit « orphelin », il est très peu probable que la mère soit partie avec ses enfants. Comme au moment du décès de son mari, elle a aussi 32 ans au moment où elle rend l’âme, « au domicile de M. Philippi, restaurateur ». Elle est dit « épouse de Jean Claude Poizat », alors qu’elle est veuve… Qu’a-t-elle été faire en Algérie ?

Comment Jeanne Antoinette Dubessy s’est-elle retrouvée en Algérie ?

Ironie du sort…

Ou pas, me direz-vous. Quelques années plus tard, en 1861, à 17 ans à peine, Joseph Claude s’engage dans l’armée et se retrouve dans les 2e Zouaves. Devinez où il est alors domicilié… Mascara en effet. Ville où il se marie 7 ans plus tard, en 1868. Est-il parti sur les traces de sa mère ? Pour l’heure, je ne le sais toujours pas. Sur le reste de la descendance, ceci est une autre histoire.

Trouvaille de dernière minute

En rédigeant ce billet (étalé sur deux semaines), l’idée m’a pris d’aller fouiner sur Filae un éventuel décès de la lignée Dubessy. Le père de Jeanne Antoinette est en effet voyageur de commerce et a apparemment beaucoup bougé. Je n’ai jamais réussi à trouver son acte de décès. Eh bien, le 1er avril 1858, à 9h40, mon ancêtre est mort à Livourne, en Toscane. De quoi donner quelques idées de roman…

Partir de Lyon et se retrouver à Livourne…. Source : https://www.getyourguide.fr/livourne-l427/

Notes & Sources

(1) : Retrouvez mon #RDVAncestral consacré à Gabriel ici. Depuis sa rédaction, je sais que Gabriel est mort le 31 décembre 1871 à Lyon.

(2) Dans de nombreux recensements annuels, est indiqué le type de métier utilisé par les ouvriers de la soie. Ici, mon ancêtre fabriquait du tissu uni. Tulle, crêpe, ou encre gaze, pas moins de 11 types de métier sont renseignés.

Sources consultées : AM de Lyon ; AD du Rhône ; ANOM.

17 janvier 2017. Cette fois, c’est la bonne, c’est le jour J. Mon premier roman est enfin disponible !

“Je suis pour la vie”, mon premier roman, est disponible à la vente au tarif de 15 euros (hors frais de port en cas d’envoi postal). Janvier 2017, tous droits réservéss

L’émotion est particulière car c’est l’aboutissement d’un travail de longue haleine, une espèce de course de fond qui nécessite patience et endurance. J’ai une pensée pour mon grand-père, à qui je dédie ce livre. Que j’aimerais le voir tenir entre les mains ce petit bouquin. Où qu’il soit, j’espère que la mise en lumière de l’histoire de ses grands oncles – dont il ne connaissait finalement pas grand chose en fait, fera écho au souvenir qu’il s’était fabriqué autour d’eux. Je veux remercier également toutes les personnes qui sont intervenues de près ou de loin dans le projet. En réalité, je n’ai pas l’impression d’une aventure qui se termine mais vraiment d’une qui commence. Et à vous, chers lecteurs, qui j’espère serez nombreux, un grand merci pour l’intérêt que vous portez à mon travail ! Mille mercis.

Afin de vous procurer l’ouvrage, donc, je vous propose deux solutions :

  • Soit vous habitez Saint-Jean-de-Maurienne et ses environs, auquel cas il suffit de m’envoyer un message privé ici ou via les réseaux sociaux afin de fixer une date et un lieu de rencontre. Pour rappel, le tarif du livre est de 15 euros.
  • Soit je vous l’envoie par La Poste, auquel cas je vous demande de m’adresser un règlement de 19€ (15€ + 4€ de frais d’envoi) par chèque de préférence, ou éventuellement par virement (plus de détails en message privé) avec vos nom, prénom et adresse postale.

N’hésitez pas, une fois le livre lu, à me faire part de vos impressions et puis tant qu’à faire, à en parler autour de vous, pourquoi pas à le suggérer à vos entourages… On appelle ça le bouche-à-oreille, non ?

A très bientôt !

Voici qu’arrive à grands pas la fin de l’année 2017. L’occasion de jeter un œil sur les 365 jours écoulés, tellement riches, et d’évoquer les projets en cours et à venir. En reprenant le bilan que j’avais écrit l’année dernière, pour 2016 donc, j’ai voulu dans un premier temps comparer ce que j’avais prévu et ce que j’ai finalement réalisé.

1) La parution d’un livre

Objectif atteint ! Ou presque, puisque l’ouvrage sortira courant janvier 2018 (vous pouvez encore le réserver en m’envoyant un message avec vos coordonnées). Je ne reviens pas dessus puisque j’en parle longuement ici et que j’aurai l’occasion d’en redire quelques mots dans les semaines à venir. Cette aventure s’est étalée sur plusieurs années avant d’atteindre son point d’orgue en 2017 où j’ai découvert le monde de l’édition, sur lequel je reviendrai prochainement dans un billet. En filigrane, ce projet est sans doute le plus abouti et le plus enrichissant que j’ai eu à accomplir généalogiquement parlant.

2) Enrichir mon blog (1) et ma généalogie

Il me semble que l’objectif est également atteint. Je voulais « proposer plus de contenu, de nouvelles rubriques, enrichir mon histoire familiale en faisant le tour des cousins de chaque branche pour mutualiser photos et papiers de famille » : les deux premiers points ont été réalisés notamment grâce aux #RDVAncestral et #AdopteUnAncêtre quoique pour cette dernière rubrique, je n’ai publié qu’un article. J’espère pouvoir l’alimenter dans l’année à venir. J’ai aussi évoqué de nouvelles branches de ma famille et mis en place une rubrique, “Une histoire, un livre”, que j’aurai, je l’espère, plaisir à enrichir en 2018. Pour le troisième point, je suis très content d’avoir pu rencontrer des cousin-e-s que je ne connaissais pas auparavant, d’avoir pu échanger autour d’une histoire familiale commune et de découvrir des albums et donc des photos que je ne connaissais pas. Évidemment, je n’ai pas fini de faire le tour et je continuerai sur ma lancée en 2018.

Exemple de découverte, avec la légende insérée dans l’article dédié : La photo la plus ancienne que je possède mettant en scène Olle et des membres de ma famille. D’une qualité exceptionnelle, j’aime le contraste entre les habits de ville (Jean François, le frère de Charles, avait été le premier à partir à Paris dans le dernier quart du XIXe siècle) et le toit de chaume en arrière-plan. 1906-07. Archives familiales, tous droits réservés.

3) Vivre mieux de mon activité

Fin 2016, je vous annonçais que je retrouvais la voie du salariat en intégrant la rédaction de l’hebdomadaire de ma vallée, La Maurienne. En avril, je rédigeais « Demain j’arrête » (2), pensant à terme ne pas pouvoir gérer les deux volets de ma vie professionnelle, très chronophages. Bon eh bien, 8 mois et quelques commandes plus tard, je ne renonce pas à mon activité d’autoentrepreneur et compte bien la développer autant que faire se peut ! Je crois que la vie parfois est semblable aux montagnes russes : des montées, des descentes, des frayeurs, de la joie… L’essentiel c’est de rester à bord et de vivre le moment présent.

Cap sur 2018

« Je suis pour la vie »

Je vais commencer l’année sur des chapeaux de roue avec la sortie de mon premier roman, sur le destin extraordinaire d’un de mes  grands oncles, Étienne Brunet, parti de ses Arves natales pour rejoindre la Californie dans la seconde moitié du XIXe siècle. Dans le courant de l’année, je souhaite participer à des salons du livre près de chez moi et profiter pour échanger autour de cette belle aventure qu’a été la rédaction de ce bouquin. Le titre que j’ai choisi pour ce livre, qui reprend les propres mots de mon grand oncle, résume à lui seul l’état d’esprit que je compte insuffler dans l’année à venir. Je pense en effet que 2018 sera une bonne rampe de lancement pour la rédaction d’un nouveau roman. #AlerteSpoil

L’écriture, encore et toujours

Je ne reviens pas sur le #RDVAncestral qui vole désormais de ses propres ailes, grâce notamment à la petite équipe derrière (3) et aux nombreux participants chaque mois. Je l’ai dit, je souhaite développer #AdopteUnAncêtre avec des personnages historiques issus de ma vallée, mais il y a aussi un projet qui devrait arriver courant février, et qui s’appelle Raconte-moi nos Ancêtres (RMNA). Sur ce dossier, nous sommes plusieurs aux manettes (la même équipe que pour le #RDVAncestral) et j’espère que nous aurons l’honneur de mobiliser la communauté de généanautes !

Texte de présentation publié sur Twitter mi-juillet 2017.

Dans mon bilan de 2016, je souhaitais aussi « pouvoir investir dans des tas de projets comme le fait de réaliser des voyages généalogiques sur les traces de tels ou tels ancêtres, de telle ou telle branche en proposant dans le même temps des sortes de chroniques (écrites et pourquoi pas vidéo…). C’est en effet un projet que j’ai en tête mais que je sais encore trop prématuré pour l’annoncer et le programmer. Rendez-vous en 2018 ? » Bon, les copains, je ne sais pas si le rendez-vous sera honoré en 2018 mais je vais tout faire pour. Ce projet a en tout cas germé, il n’est pas encore forcément arrivé à maturation mais croyez-bien que je ferai mon possible afin de vous proposer un petit quelque chose, que ce soit ici ou via mes réseaux sociaux (Twitter, Facebook et Instagram).

L’analyse transgénérationnelle

C’est l’objectif essentiel de l’année à venir : développer mes compétences dans le champ si vaste et si passionnant que constitue l’analyse transgénérationnelle (4) au travers de ma propre expérience mais aussi de celles de mon entourage. Je ne sais pas si je trouverai le temps et les ressources nécessaires pour me former en 2018 mais ce qui est certain c’est que je continuerai à explorer ce chemin parfois tellement sinueux mais toujours incroyable par sa richesse. J’espère avoir l’occasion de partager mes pérégrinations sur le blog ou ailleurs avec le plus grand nombre. Même si je n’en parle pas plus longuement, il s’agit vraiment d’un pilier d’ambitions que je projette dans les années à venir, qui dépasse carrément le cadre généalogique.

Petit point statistiques

Je ne vous embêterai pas avec les chiffres longtemps mais cela me permettra d’avoir un point de référence pour l’année prochaine. Avec 28 articles publiés dans l’année (grâce au #RDVAncestral, j’ai assuré une publication mensuelle et j’en suis très content), mon site (qui fêtera ses deux ans au printemps) a enregistré 54 300 visiteurs pour 118 000 visites effectuées. Merci, merci, merci, mille mercis. J’en profite aussi pour remercier tous celles et ceux qui commentent mes publications, sur le blog ou sur les réseaux sociaux et aussi tous les gens qui me contactent directement via le formulaire “Contact” du site. C’est toujours un plaisir d’échanger avec vous, quel que soit le sujet. Merci évidemment aux gens qui me font confiance et me permettent d’explorer avec eux leur passé familial. Merci.

Au-delà de la généalogie

Je vous souhaite de réaliser tous les rêves qui vous sont chers, y compris ceux reclus depuis longtemps aux oubliettes. Que votre santé vous porte vers tous les objectifs que vous vous fixerez et surtout que 2018 vous apporte des tas de petits inattendus, peu importe leur nature, car c’est bien la force de ce que nous n’attendons pas qui créent les conditions du véritable bonheur. Excellentes fêtes de fin d’année et tous mes voeux de réussite pour l’année 2018.

Le bonheur, c’est continuer à désirer ce que l’on possède.

Saint-Augustin

La Tempête, par Giorgione, oeuvre conservée par la Gallerie dell’Accademia de Venise (Italie). Source

Notes

(1) : À commencer par une refonte formelle du site ! Nouveau look, nouvelles couleurs, nouveau départ pris en… juin, de mémoire.

(2) : en vérité, j’avais titré cet article en référence à un morceau que j’avais écrit et sorti en 2013, écoutable ici.

(3) : Clément, Marie, Marion, NathaliePascalina pour ne pas les citer !

(4) : Découvrez mon #ChallengeAZ de juin 2017 consacré à cette thématique et que j’avais réalisé sous forme de threads sur Twitter et disponible via Storify qui disparaîtra très prochainement.

 

Écrire pour ne pas oublier. Écrire pour se souvenir. Pianoter sur le clavier comme un musicien sur les touches noires et blanches de son instrument. Écrire enfin. Que la plume soit numérique ou manuscrite, elle porte en elle toutes les époques qui l’ont précédée, tous les personnages du monde ; elle porte en elle toute l’humanité. Écrire pour donner vie. Et la plume s’envole, légère, devenant prétexte à planer au-dessus des histoires, virevoltant parfois en direction des cieux, bleus ou gris, n’hésitant pas à descendre vers la terre, argileuse et toujours féconde. Cette terre et ces cieux, semblables à la permanence de la vie, toujours renouvelée. Écrire pour partager. Écrire pour voyager.

Voyager dans le plus beau pays du monde, celui de l’intérieur, celui dont on revient forcément différent, celui des racines emmêlées autour du socle de notre identité profonde, commune à tous les êtres sensibles qui nous entourent. Voyager de l’extérieur vers l’intérieur, voyager à l’extérieur, de l’intérieur. Les mots permettent, ne se refusent rien, autorisent tout. Y compris des rencontres, de belles rencontres avec ces femmes et ces hommes qui constituent l’arbre de nos origines.

Une plume comme vecteur temporel. Écrire pour panser. Se servir des maux pour mieux penser aujourd’hui, s’en servir comme d’un signal nous rappelant que nous ne sortons finalement jamais indemnes de nos vies passées. Et c’est tant mieux. Écrire pour s’évader.

C’est donc l’histoire d’une plume qui parcourt les siècles, sans but précis, sans objectif particulier sinon celui de voler. Voler des instants. Survoler les générations d’ancêtres qui ont fait d’elle ce qu’elle est. Ce qu’elle envisage d’être. Si tant est que.

XVIe siècle, sur ce Pierre est bâtie la plus vieille racine connue de l’arbre. Pierre Rodier, fils de Jean, qui se marie en 1516 avec Catherine Valadayre dans le nord de la Lozère. À l’origine fabricante de roues en Aveyron, d’après la racine étymologique du patronyme, la famille Rodier est devenue noble au XIVe siècle. De confession protestante, c’est aussi un XIV, Louis, roi de France, qui sera à l’origine de la confiscation des terres nobles de la famille. Telle une roue qui tourne, triste ironie du sort, Pierre porte en lui tout ce que la vie a de paradoxal.

À la même époque, jouxtant le Dauphiné appartenant au Royaume de France depuis le milieu du XIVe siècle, des toits de chaume, des pâturages et de la neige plantent le décor montagnard de familles vivant ici depuis déjà quelques générations. André Chaix, exerçant la profession de notaire, fait partie de ceux qui possèdent le plus à Saint-Sorlin-d’Arves. Mais tout comme ces voisins moins favorisés, il cultive, vit grâce aux fruits de la terre en dépit d’une instruction plus favorable qui lui rapporte quelque pécule en plus chaque année. Milliex, Ruaz, Charpin, Brunet, Didier, Mollard, Guille, Fay-Jacquet, Sibué : l’écrasante majorité des racines de cette branche survivent à la peste de 1588. Imaginent-elles seulement que le temps les rassemblera pour toujours grâce à une notion qui leur échappe sûrement, la génétique. Symbolisée ici par cette plume qu’un gamin essaye de saisir au vol au début du XVIIe siècle dans les chalets d’alpages des Arves.

Insaisissable, cette plume qui traverse la frontière et se retrouve donc, au XVIIe toujours, dans le Dauphiné, dans un village qui s’appelle Huez. Ah, Huez, qui conserve avec Oz-en-Oisans, les stigmates énigmatiques de la préhistoire où vivaient ici des populations d’abord ligures, puis celtes, puis celto-ligures. Ici vit la famille Pierraz, Hugues et Marguerite Coulet. Du grec petros, du latin petrus, pierre, rocher, cette racine aussi porte en elle l’ancrage de temps immémoriaux que seule l’imagination peut tenter de percer. D’apparence nonchalante, innocente, le vol de la plume a toujours un sens, une cohérence particulière qui permet de lier des pièces d’un puzzle complexe, riche, passionnant.

XVIIIe siècle, une fin de siècle bouleversante où Jean Fourcade, au fin fond des Hautes-Pyrénées actuelles, dans un petit village s’appelant Vielle-Adour, devient agent national, défend certainement les idéaux révolutionnaires. Dans ce village, pas moins de sept ou huit familles Fourcade que les sobriquets se sont attachés à les différencier. Le patronyme porte en lui deux sens : le premier, celui d’embranchement, de croisement ; le second, celui de bois de chênes. Alors que Jean est à la croisée de deux mondes, il choisit de rester fidèle au sobriquet qui est assigné à sa famille depuis des générations : celui de Mascaret, qui désigne aujourd’hui un phénomène naturel spectaculaire qui créé une espèce de vague que rien ne peut arrêter. XVIIIe siècle, celui des records aussi : Marie Arnaud, à Saint-Sorlin-d’Arves, donne naissance à son quinzième et dernier enfant, en 1702, à l’âge de 48 ans ! Née en 1654, elle mourra en 1739, à l’âge de 85 ans. Incroyable.

Ainsi va le monde et le XIXe siècle porte en lui celui des départs définitifs, en Algérie pour toutes ces familles du Sud de la France, les Fourcade, les Verdoux, les Gauguet, les Blanchard, les Rodier, les Larguier. Rejointes par d’autres familles fuyant aussi la misère ou des contextes politiques fâcheux telles les familles espagnoles Francès, Beltran et Amoros. Telles les familles allemandes Rieth, Duringer, Feymann et Ingold. Telles les familles suisses Guillod et Gindroz. La misère qui en amène une autre, comme en témoigne Mathias Duringer qui signe en 1854 une pétition contre leur statut d’indigent dans une colonie déjà injuste par sa nature même.

Et le XXe siècle alors, plume entachée de sang qui donne du courage dans les tranchées afin de permettre à Ernest Chaix, à Alphonse Didier ou encore à Louis Rodier d’écrire quelques mots à leur chère famille afin d’affronter une Première Guerre mondiale féroce, sanglante, indiciblement douloureuse. Un XXe siècle marqué par les épreuves de la vie, celle du déclassement, des ruptures, des morts. Et marqué aussi par des histoires d’amour incroyables, entre Paul Fourcade et Berthe Gauguet, entre Ferdinand Blanchard et Louise Gabrielle Poizat, entre Charles Chaix et Marie Françoise Brunet. Quelle plume à part celle-ci peut en témoigner ?

Enfin le XXIe siècle, celui des générations actuelles, la mienne, celles de ma plume, qui tracent un chemin reprenant parfois les travers ancestraux tout en les exorcisant car l’essentiel du travail généalogique est bien là, quelque part entre toute cette forêt. Rencontrer ses ancêtres, les comprendre avec nos yeux, avec le prisme de ce que nous sommes. Laisser le soin aux plumes de retranscrire ce qu’elles portent en elle aussi bien dans leur lumière que dans leur ombre. Car si l’arbre cache souvent la forêt, il est de ces ancêtres dont on ne parle jamais, mais qui sont là, bien présents. Ma plume ne les oublie pas. Écrire pour mieux en parler. Écrire pour témoigner. Écrire pour rendre à l’éternité ce qui lui appartient. Son langage.

Le bec de la plume peigne la chevelure du langage.

Hafiz

Le grand jour semble être arrivé. Enfin, le grand jour… Le jour du dévoilement de la couverture et du titre de mon livre, qui paraîtra dans quelques semaines, en janvier 2018. Avant de vous proposer un extrait de mon travail, quelques mots sur le titre : “Je suis pour la vie”. Il s’agit d’une formule qu’employait systématiquement mon grand oncle, Étienne Brunet, en fin de lettre adressée à sa famille restée à Saint-Sorlin-d’Arves. Une formule énigmatique et qui contient à elle seule tous les mystères de son destin et de sa vie. Je salue au passage le travail du service PAO (Mickaël) des éditions Derrier qui a su faire ressortir les mots d’Étienne sur la couverture car le point de départ du projet se trouve bien là, dans les lettres de celui qui a tout quitté pour la Californie.

Par ailleurs, le 23 octobre dernier, je démarrais cette petite série d’épisodes sur les coulisses et l’écriture de ce livre, lequel a mobilisé des jours, des nuits et des heures incalculables de recherches, de discussions et de réflexions. Pourquoi le 23 octobre ? Car, il y a 159 ans, Étienne quittait définitivement l’Europe. Le 5 décembre, il débarquait dans sa nouvelle vie, sur la côte est des États-Unis, au port de la Nouvelle-Orléans, en Louisiane. Je trouvais ainsi le clin d’oeil sympathique : en quelque sorte, aujourd’hui est aussi pour moi un nouveau départ, une nouvelle aventure qui commence. Celle de la publication de mon travail, celle de l’aboutissement d’un projet de longue haleine et en même temps cette nouvelle aventure est sans doute le point de départ de quelque chose d’autre : le statut d’auteur. Car je compte bien continuer à écrire et publier. Je me le souhaite !

Si malheureusement mon livre ne pourra pas être au pied du sapin vu qu’il sera disponible à la vente en janvier, n’hésitez pas à me dire, en commentaire de cet article, si vous êtes intéressé par l’achat de mon livre, de manière à ce que je puisse faire une sorte de liste de réservation. Il vous sera proposé au tarif de 15€ et paraîtra, je l’ai laissé entendre précédemment, aux éditions Derrier de Saint-Jean-de-Maurienne.

Voici donc… Je remarque que je tarde à finaliser mon article, c’est drôle comme sensation… La couverture de mon livre, suivie d’un court extrait du récit… Dans l’attente de vos réactions !

 

Couverture de mon premier roman, “Je suis pour la vie” écrit à partir de l’histoire extraordinaire d’un de mes grands oncles, Étienne Brunet, parti en 1858 de Saint-Sorlin-d’Arves pour la Californie. Il paraîtra en janvier aux éditions Derrier de Saint-Jean-de-Maurienne et sera proposé au tarif de 15€. Tous droits réservés.

Extrait de mon premier roman, “Je suis pour la vie” – De Saint-Sorlin-d’Arves à la Californie, l’histoire extraordinaire d’Étienne Brunet, à paraître en janvier 2018 aux éditions Derrier de Saint-Jean-de-Maurienne.

5 décembre 1858.

Le jour se lève sur un horizon incroyable. La brume épaisse laisse néanmoins présager la terre ferme. Nous voici donc en Amérique, enfin ! Nous nous prenons dans les bras les uns les
autres, excités que nous sommes à l’idée d’arriver, de poser le pied sur le sol, d’être en vie ! Des scènes surréalistes ont lieu sur le pont supérieur. Une mère agenouillée lève son enfant au Ciel, on dirait même un nouveau-né, semblant remercier Dieu dans une langue que Jacques me dit être de l’allemand.

Le débarquement met du temps à se dérouler. J’observe Jacques discuter avec celui qu’il nous a présenté comme l’homologue de l’agent d’émigration rencontré à Genève. Il règle les derniers papiers sans doute, en témoigne cette poignée de mains ferme, celle qui semble signifier l’adieu. J’observe de loin le capitaine du navire, il me semble que c’est lui, un Irlandais, qui signe les formalités d’entrée dans le port de la Nouvelle-Orléans, le visage enfumé par un cigare déjà bien consumé.

Les affaires des passagers sont déposées à quai. Une grosse malle à nous quatre, nous avons économisé le prix du voyage de cette manière d’après ce que je sais. Pour ma part, quelques habits, un missel, le strict nécessaire. Je ne m’en soucie que très peu. Je songe surtout au privilège que nous avons d’être en vie. Des machines énormes se chargent de sortir du navire ce que je reconnais être des meules de gruyère, des caisses entières d’aliments, de dames-jeannes – sortes de grosses bouteilles servant à conserver des aliments ou des boissons – et d’autres marchandises venues d’Europe. Ce que je me dis à ce moment : nous avons quitté le vieux monde et nous voici désormais dans celui de toutes les promesses.

C’est devenu un rituel. Passer les photos, les unes après les autres, tenter de résoudre l’énigme sur celles que je n’ai pas encore identifiées. Là, tel costume, ici, telle personne. À chaque pièce du puzzle replacée, l’espoir un peu plus concret de classer le cliché et un sourire qui se dessine naturellement sur mon visage.

Olle, perchée à un peu moins de 2000 mètres d’altitude, ses chalets d’alpage, sa situation en contrebas du chemin communal qui mène d’un côté à Saint-Sorlin-d’Arves, en remontant par le col de la Croix-de-Fer, de l’autre à la vallée des Villards, en passant le col du Glandon. Je sais que mon grand-père adorait y monter l’été. Il n’y reste aujourd’hui quasiment que des vestiges. Je fixe cette photo en me demandant quel était le but de cette vue : pensait-on seulement que le monde allait se métamorphoser à ce point ? Le pressentait-on dans le premier quart du XXe siècle ?

En zoomant sur la photo, je cherche l’habitation qu’occupaient les membres de ma famille il y a de cela un siècle en période estivale. Y étant monté dans le courant des années 1950, les souvenirs de mon oncle me sont précieux. Je ferme les yeux un instant.

Chalets d’Olle vus depuis le col de la Croix-de-Fer, Saint-Sorlin-d’Arves, années 1930-1940. Archives familiales, tous droits réservés.

« Là, la photo devrait être superbe une fois développée… », commente en murmurant celui qui semble ranger son attirail de reporter. Enfermé dans ce qui ressemble un drôle de rêve, je comprends alors que je vis la scène comme si j’en étais l’auteur. Le photographe, c’est moi ! Le paysage que j’avais alors en instantané sous mes yeux devient d’un coup réel, bien réel. La couleur a remplacé le noir et blanc mais de quel corps suis-je l’hôte incognito ? Sans doute de celui d’un de mes grands oncles Ernest, Théophile ou François. Je ne contrôle évidemment rien, n’ai aucun moyen d’action. Simple spectateur, les scènes défilent à chaque appui du bouton de prise comme si j’assistais à une séance de diapositives.

Mon arrièree-grand-père Charles posant à Olle avec deux de ses fils. Vu le très jeune âge de mon grand-père (à droite), le cliché date du début des années 1920. Archives familiales, tous droits réservés.

« Souris, mon petit ! Ca y est, déjà ? » Les trois personnages se mettent soudainement en mouvement, mon arrière-grand-père incrédule devant un si petit appareil. À ses côtés, se tiennent mon grand oncle Edouard, qui doit avoir une dizaine d’années, et mon grand-père, grincheux à ce moment, et qui ne doit avoir guère plus que 2 ou 3 ans. Nous sommes donc au début des années 1920, toujours à Saint-Sorlin, à Olle. Comme depuis des siècles, les toits sont faits de chaume et les maisons construites en pierres. Clac.

L’été, ne montaient en alpages que la mère, les filles et éventuellement les garçons en bas âge, les plus grands restaient en effet avec le père “en bas” pour d’autres travaux agricoles. Ici, mon arrière-grand-mère, déjà bien âgée, et l’une de ses filles, Césarie. Archives familiales, tous droits réservés.

« Bougez plus ! Parfait, « le petit cochon » sera sur la photo ! C’est bon c’est terminé… ». Mais à qui appartient la voix que j’emprunte, à qui sont les yeux au travers desquels je perçois ma toute petite arrière-grand-mère et l’une de mes grand-tantes, Césarie ? Peu importe. Immortalisé grâce aux nombreux clichés que nous avons la chance d’avoir dans la famille, ce regard permet aujourd’hui de garder trace d’une époque bien révolue. Loin d’être issu d’une famille de photographes, j’ai néanmoins la chance d’avoir eu quelques passionnés et de pouvoir consulter des petits trésors comme en témoigne cette photo fascinante que n’a pas pu prendre l’un de mes grands oncles, trop petits en ce temps, certains n’étant d’ailleurs même pas nés.

La photo la plus ancienne que je possède mettant en scène Olle et des membres de ma famille. D’une qualité exceptionnelle, j’aime le contraste entre les habits de ville (Jean François, le frère de Charles, avait été le premier à partir à Paris dans le dernier quart du XIXe siècle) et le toit de chaume en arrière-plan. 1906-07. Archives familiales, tous droits réservés.

Souvenir à un cousin, bonne année 1907, signé Vincent Chaix, le cousin de Paris qui pose à gauche de ses parents, Jean François et Marie Victorine Chaix. Sans doute la photo la plus ancienne d’un chalet d’Olle que nous conservons dans les archives familiales.

Avoir rendez-vous avec ses ancêtres, c’est aussi prendre le temps de converser intérieurement avec eux lorsqu’on feuillette un album de famille ou parcourt un fonds sur notre visionneuse informatique. Avoir rendez-vous avec ses ancêtres, c’est suivre, quand c’est possible, leurs pas et se rendre sur place afin d’interroger le paysage sur le temps passé. Pas loin de l’illusion, on touche pourtant là à quelque chose d’essentiel : le rêve qui nourrit la quête de sens qu’est la généalogie.

Sans même y penser, j’ai immortalisé la même vue qu’un de mes grands oncles en aoput dernier. Aujourd’hui, quelques chalets d’alpage sont encore debout, le reste n’est que ruine. Mon grand-père disait qu’à proximité, se trouvait une source qui donnait vie éternelle à qui en buvait. Impossible de ne pas imaginer mes ancêtres passer une partie de l’année. Coll. G.Chaix, tous droits réservés.

La nature a repris progressivement ses droits mais les pierres ont sans doute beaucoup à raconter. Coll. G.Chaix, tous droits réservés.

Exemples de chalets encore debout aujourd’hui. Derrière l’un deux, une remontée mécanique qui illustre à quel point le monde a changé ! Coll. G.Chaix, tous droits réservés.

 

La piste de l’Oregon, de Albert Bierstadt (1830-1902) : Étienne l’a sans doute emprunté à la fin des années 1850.

Le chemin a été long et difficile et je dois dire qu’il a aussi été passionnant. Au départ, je me suis lancé dans une étude biographique et historique, avec la méthodologie universitaire classique, les références et les lectures nombreuses sur les émigrés en Amérique et même d’ailleurs. J’ai rédigé une soixantaine de pages, toutes sourcées, documentées, intéressantes dans la mesure où elles replaçaient cette trajectoire de vie dans un contexte plus large. Mais en réalité, à la relecture, j’étais frustré. Frustré de réduire ces lettres, cette histoire extraordinaire à une étude « froide », dans laquelle je ne retrouvais pas les sentiments ressentis à la lecture des mots de mon grand oncle. J’appuyais donc sur le bouton « reset » et décidais de tout reprendre à zéro ; partir sur un récit mêlant à la fois l’étude historique et le roman.

Mais là encore, au bout d’une trentaine de pages seulement, je n’étais pas convaincu, ayant le sentiment d’avoir poussé le curseur à l’extrême inverse. Insérer des dialogues, romancer complétement la vie de mon grand oncle ne m’intéressait pas plus. Il fallait juste que je trouve le bon équilibre. Tout récit, qu’il soit drapé dans un jargon scientifique ou pas, traverse le prisme de son auteur. L’objectif était donc le suivant : retranscrire ce qu’a vécu mon grand oncle en insérant toutes les projections que j’ai pu faire à son sujet, en insérant tous les éléments du contexte qui permettent de mieux comprendre les mots qu’il a pu employer tout en restant fidèle à une trame chronologique et factuelle avérée.

Parmi les ressources en ligne consultées, la presse ancienne francophone et anglophone. Ici, un petit article de 1858 où l’on parle encore de la fièvre de l’or alors que, historiquement, la ruée vers l’or a plutôt concerné le début des années 1850.

Ainsi, tout le travail de recherches en amont se révélait d’un seul coup très utile pour construire les assises d’un récit qui devenait alors de plus en plus fluide, de plus en plus convaincant. En somme, un récit qui correspondait tout à fait à ce que j’avais en tête lorsque j’imaginais écrire un livre sur mon grand oncle. Ce travail d’équilibriste, ô combien enrichissant, a été couplé d’un travail de digestion que je ne néglige jamais dans mon travail d’écriture. Il fallait que le temps fasse son affaire et que je digère, donc, toutes les informations lues, apprises, parcourues, parfois rejetées. Il a fallu que je sois totalement imprégné de cette histoire pour la retranscrire de cette manière.

Je suis heureux aujourd’hui de partager cela avec vous car je crois qu’il y a là une clé essentielle. Écrire un livre n’est pas réservé à des esprits géniaux, inspirés par je ne sais quelle force. Non, écrire un livre c’est d’abord et surtout un travail de digestion et de patience. Si un jour l’idée vous vient d’écrire et de vous lancer dans une entreprise comme celle-là, ne la refoulez sous aucun prétexte !

Finalement, je crois que ce qui importe lorsqu’on écrit un roman, c’est la vision qu’on donne au lecteur. Avec l’histoire de mon grand oncle, extraordinaire en soi, je voulais apporter ma vision, je voulais partager ce que j’avais ressenti, ce qui m’avait ému, ce qui m’avait mis mal à l’aise, bref, je voulais vivre à ma manière cette histoire. Voilà ce que j’ai appris de cette aventure.

Lors du long et fastidieux travail de relecture, je m’étonnais toujours d’éprouver les mêmes sentiments à tel ou tel passage. En vrai, cette histoire m’a appris une chose essentielle : la réalité dépasse toujours la fiction !

Non négligeables et non négligées, les sources iconographiques ont aussi nourri l’imaginaire de l’époque pour écrire. Source : Collection of the Oakland Museum of California.