20 mai 2017, c’est la première fois que je rencontre les paysages cévenols. Au gré du vent, je laisse aller mes pas dans ceux de mes ancêtres lointains. Les temps d’arrêt que je marque fréquemment me laissent songeurs : « ils ont certainement emprunté ces sentiers ». Le silence qui règne n’est même pas perturbé par un quelconque chant d’oiseau : seul le vent souhaite communiquer, à coup de rafales qui me contraignent à cacher ma tête dans mon coude. Le temps n’est pas stable, les nuages épais laissent entrevoir des bouts de ciel bleu mais l’orage semble proche. Je continue mon chemin. Je tente de percer à jour des secrets enfouis d’une mémoire ancestrale à défaut de chercher une quelconque gravure sur les vieilles pierres que je croise. Des heures me séparent de la première habitation. Une caverne, voilà ce que je cherche. En plein milieu d’un désert de végétation. Le Désert, c’est comme ça que l’on appelle la période pendant laquelle mes ancêtres étaient clandestins. Exclus car réformés. Persécutés car protestants. Les premières gouttes de pluie me forcent à trouver refuge au pied d’une espèce de muret surplombé d’arbres hauts et sécurisants. Essoufflé, je crois ressentir un fragment de ce qu’ont pu ressentir femmes, hommes et enfants en quête de liberté, traqués comme des bêtes pour leur foi.

L’orage semble être passé, de même que mon sommeil soudain. Je prends le temps de chaque respiration, l’odeur de terre mouillée m’encourage à ne pas me précipiter. Le vent s’est calmé, et une branche au-dessus de ma tête est témoin de toute l’eau tombée du ciel, à raison des gouttes régulières qu’elle laisse échapper sur mon bras. J’ouvre enfin les yeux, prudemment, lentement. Ces derniers restent d’ailleurs un moment plissés en raison de la luminosité incroyable autour de moi. L’ambiance a changé du tout au tout. Comme si je ne m’étais pas réveillé au bon endroit, ni au bon moment. Le sentier que j’ai alors suivi jusqu’ici n’est plus si net. Puis cet arbre là-bas, je ne me rappelle pas l’avoir croisé tout à l’heure. Merde, mon portable n’affiche plus rien, ma batterie semble totalement déchargée. Quelle heure est-il ? Sans savoir où aller, je reprends ma marche, un chemin semble tracé là et il traverse une espèce de vallon sauvage. Mes coups d’œil à gauche, à droite puis derrière trahissent de fait une angoisse que je ressens et que je tente de contenir dans des respirations profondes. Tout va bien aller, mais qu’est-ce que je fous là ?

Au bout de cette espèce de ruelle que la nature a très bien dessinée, je semble apercevoir un enfoncement dans la roche. C’était quoi ça ? Des gens sont là. « Dieu seul pourra lui venir en aide. Prions pour lui. » « Ils le tueront, c’est sûr. » « Chhht, cessez vos jérémiades, vous savez qu’ils se presseront dans ce cul-de-sac s’ils nous entendent… » À force d’avoir cherché, je crois bien que je viens de retrouver la trace de mes ancêtres. « Ton père va revenir, petit, je l’ai vu en rêve la nuit dernière ». Pierre Rodier, c’est lui le gamin que j’aperçois de dos ? J’ai en effet réussi à m’infiltrer discrètement dans cette cache qui me semble finalement accueillante. Elle contraste en tout avec le contexte sauvage qui l’entoure. Ils sont bien une quinzaine au total et je m’efforce de trouver un signe distinctif qui m’assurerait qu’il s’agit bien d’une partie de mes ancêtres. Je n’ai jamais vu ces visages, et pourtant toutes les gravures parcourues sur le sujet me reviennent en mémoire : sauf qu’il ne s’agit plus d’archives là. Je me sens proche d’eux et pour cause… Leur histoire constitue forcément une partie de la mienne.

Des prières, des accolades, des silences, et beaucoup de marques d’affection. Nous sommes sûrement dans le cours de l’année 1751, et si j’ai bien compris le dialogue de tout à l’heure, celui qui doit revenir est bien Pierre Rodier, dit de Ferrières car enfermé dans une prison du Tarn qui se situe dans cette commune pour avoir eu le malheur de croire différemment. Père du gamin qui se tient là. Il s’en sortira, je le sais. Mais à quel prix ? Celui des massacres des Dragons du roi qui enflamment un contexte religieux plus qu’explosif. Que de souffrances pour une considération aussi impalpable que celle de la croyance Ce petit n’arrête pas de pleurer, il a peur de mourir dit-il. Je repense à mon arrière grand-mère Eliane, la scène est tellement surréaliste. Sur sa pierre tombale, un message qui conviendrait parfaitement en pareil moment. Concours de circonstance extraordinaire, le vieux qui semble être pasteur, et rassure tout le monde à coup de psaumes, se dresse désormais devant le petit qui sanglote sans discontinuer. « Petit, on peut être détruit sans être vaincu… » Exactement le message qui figure sur la tombe de mon aïeule.

Mon portable ! Ces satanées vibrations entraînent la panique chez le petit monde qui se dresse à quelques mètres de moi. Impossible de l’arrêter. Ils vont me repérer bordel, il n’était pas éteint tout à l’heure ?

Un sursaut me ramène soudain à une autre réalité, malgré le fait que mon portable n’a pas cessé de vibrer. Des dizaines de notifications et trois appels en absence. Un rayon de soleil perce la couverture nuageuse au-dessus de ma tête. Foutu rêve !

« Ces liens entre passé et présent et aussi avenir ont une importance considérable. Ils font un tout de l’aventure humaine, lui donnant un sens, et nous ne pouvons les trancher qu’avec risques et périls. »

Caveau familial, Fayence, Archives familiales, 2016, tous droits réservés.