1936, impasse Pontcharra, Saint-Jean-de-Maurienne. Théophile Chaix est le chef  d’un ménage composé de sa femme, Césarie, de ses filles Lucienne et Renée, de son fils Paul, le petit dernier, né en février 1935, et d’un domestique, Albert Dompnier. Le recensement ne laisse évidemment pas présager qu’à cette date, deux enfants manquent à l’appel, Albert et Alice, nés et morts respectivement en 1925 et 1931 et déjà enterrés dans l’ancien cimetière de Saint-Jean, non loin d’où la famille réside.

Théophile est le deuxième d’une fratrie de 11 enfants ; né le 4 mai 1899 à Saint-Sorlin-d’Arves, il est incorporé au 17e régiment d’infanterie le 19 avril 1918, avant d’être réformé temporairement en juin pour « boiterie de la jambe gauche en flexion avec marche sur la pointe des pieds, douleur à la pression de la région fessière ». Hospitalisé en septembre, il est finalement déclaré « inapte à l’infanterie » le 7 février 1919. Le 26 février, il est rappelé à l’activité et affecté au 2e régiment d’artillerie de campagne. Un an plus tard, en avril 1920, il passe au 2e régiment d’artillerie de campagne d’Afrique. En novembre, il envoie ses « souvenirs du Maroc » à travers plusieurs cartes postales de Méknès et ses alentours, sous protectorat français depuis le traité de Fès de 1912 :

Au Maroc rien de sensationnel, je tiens toujours bon, ainsi que l’ami Brunet, les positions de Méknès. Lui pense partir dans une dizaine de jours mais pour la France alors. Notre Batterie est rentrée aujourd’hui du Bled. Je vois que ce soir je vais avoir un boulot fou. J’en ai déjà 28 maintenant ; puis encore une vingtaine qui viendront peut-être manger ça va faire du 50 : ça commence à cimpter ; surtout que le chef de popote ne s’en occupe pas du tout. Il me dit de faire comme je veux. Et d’acheter ce que je veux. En douce, je ne m’en fais pas. Le petit bisnais [business ?] marche toujours bien. Je termine pour cette fois. En attendant le doux plaisir de vous relire ou encore mieux de vous revoir, recevez, mes chers parents, mes meilleurs amitiés. Votre fils qui vous aime. »

Carte postale envoyée du Maroc par Théophile à ses parents. La signature sur le recto est celle d’un petit garçon, mon grand-père, Maurice, qui semble avoir tenu à indiquer qu’il était là ! Archives familiales, tous droits réservés.

Renvoyé dans ses foyers en avril 1921, il se marie en février 1922 à Saint-Sorlin-d’Arves avec Césarie Balmain, qui habite Saint-Jean-de-Maurienne, justement à l’impasse Pontcharra, avec sa mère et une partie de ses frères et soeurs. Théophile et Césarie ont un lien de parenté : ils sont cousins. La grand-mère maternelle de Césarie n’est autre que la tante paternelle de Théophile. En 1923, naît leur première fille, Lucienne ; lors du recensement de 1926, la famille habite déjà l’impasse Pontcharra, devenue aujourd’hui la rue du Dr Mottard ; Célestine, une des soeurs de Théophile habite d’ailleurs avec eux. Lors de celui de 1931, la famille s’est agrandie, avec l’arrivée de Renée ; Charles, le père de Théo, comme chaque année, est venu l’aider au moment de la période des foins, c’est sans doute pour cela qu’il apparaît dans la composition du foyer.

Charles Chaix, au début des années 1930, à Saint-Jean-de-Maurienne, chez Théophile. Archives familiales, tous droits réservés.

En 1943, alors âgée de 20 ans seulement, la fille aînée du couple, Lucienne, meurt tragiquement, semble-t-il après une terrible maladie, selon la mémoire familiale.

« Souvenir des fêtes des Etats Généraux et costumes savoyards », sûrement au milieu des années 1930, Lucienne Chaix se trouve à gauche. Archives familiales, tous droits réservés.

En juillet 1955, Renée se marie à Saint-Jean-de-Maurienne avec René Auguste Dianoux. La famille se retrouve régulièrement chez le plus jeune frère de Théophile, Maurice, mon grand-père, dans le quartier de Sous-le-Bourg, toujours à Saint-Jean-de-Maurienne. Pour mon grand-père, Théo a toujours fait figure de deuxième figure paternelle.

Réunion de famille avec Renée Chaix (en blanc, à gauche), chez Maurice et Germaine Chaix, mes grands-parents (derrière Renée) ; Célestine Chaix, mentionnée dans l’article, se tient assise juste au-dessus de ma grand-mère. Théophile et sa femme, Césarie, sont assis, à droite de la photo, qui est datée, elle, du milieu des années 1950. Archives familiales, tous droits réservés.

En septembre 1962, alors qu’il distribue les allocations familiales à vélo dans les rues de Saint-Jean, il est fauché par un véhicule à hauteur du pont de l’Arvan, pas très loin de l’ancien musée Mont-Corbier. Il décède peu après. Ses funérailles ont lieu le 19 septembre, « imposantes », selon la presse locale, et pour cause, il était une figure dans sa ville, à la fois impliqué dans la vie locale, agricole et politique de sa vallée :

Une foule considérable, grosse de plusieurs milliers de personnes, a accompagné à sa dernière demeure, M. Théophile Chaix, président cantonal de la C.G.A. de Saint-Jean-de-Maurienne, vice-président de la Fédération des Exploitants Agricoles, officier du Mérite Agricole, personnalité très connue dans les milieux savoyards.

Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Emile Praz, Florimond Girard, Bellet, Marcel Peyrille, Grand, Dardel et Jean-Baptiste Collet, représentant l’Amicale des classes 1919-1920, la municipalité, les organisations agricoles et le parti socialiste.

A la cathédrale, M. le chanoine Gros, curé de Saint-Jean-de-Maurienne, retraça la vie de dévouement du défunt, qui passa de très longues années au service de la cause de l’agriculture.

Au cimetière, littéralement envahi par la foule, plusieurs allocutions furent prononcées. M. Emile Praz, au nom de l’amicale de sa classe, dit un touchant adieu à son camarade disparu.

M. Dardel, président de la Fédération des Exploitants Agricoles, apporta le salut des cultivateurs savoyards à celui qui, tout au long de sa vie, mit au premier rang de ses préoccupations les problèmes qui leur tiennent à coeur et les défendit de toutes ses forces. M. Bellet, au nom du Parti Socialiste, rappela le combat mené tout au long de sa vie par M. Chaix pour améliorer le sort des humbles.

M. Paul Perrier, conseiller général, dit son admiration pour l’homme dévoué et généreux que la Maureinne et la Savoie perdent aujorud’hui. « Sa vie consacrée à un idéal élevé restera un exemple pour nous tous. Nous devrons, dit-il, continuer son oeuvre. »

Enfin, Me Samuel Pasquier, maire de Saint-Jean-de-Maurienne, après avoir rappelé le souvenir de M. Charles Bouttaz, adjoint, décédé il y a un an à peine, évoqua la vie et l’oeuvre de M. Théophile Chaix, qui à son tour disparaît aujourd’hui.

Il décrivit le travailleur acharné, l’homme dévoué et de bon conseil, qui considérait comme un apostolat la tâche qu’il s’était lui-même fixée en tant que représentant des agriculteurs au sein du conseil municipal.

Tous les orateurs laissèrent percer, au long de leurs allocutions, une très vive émotion. Et cette émotion, comme celle de la foule, la présence à la cérémonie de très hautes autorités départementales, l’immense courant de sympathie témoigné à la famille de M. Chaix, montrent à quel point le défunt était un homme estimé et aimé. »

Suit en effet une liste impressionnante de personnalités. Ayant assisté à ses funérailles, mon oncle s’en rappelle encore : « Le cortège était arrivé au cimetière, à pied, que des gens continuaient de sortir de l’église… », c’est dire.

Aujourd’hui, si l’impasse Pontcharra n’existe plus, le cimetière, situé à quelques centaines de mètres à peine, lui, abrite toujours la tombe de mon grand oncle. En la découvrant pour la première fois ce matin, impossible de ne pas imaginer les orateurs se succéder pour évoquer la disparition tragique de cet homme que je ne connais qu’à travers des photos et quelques souvenirs rapportés. A ses côtés, sa femme, morte en 1989, et une partie de ses enfants, dont Renée, disparue en 2012 et que je n’ai pas connu non plus. Une plaque, que je suppose à son intention, indique : « Lorsque tu auras trouvé ton étoile, éclaire la nuit dans laquelle nous sommes plongés désormais ».

Un silence accompagne ma lecture. Puisse cet humble billet éclairer la mémoire de cette famille !

Théo, sa femme et ses enfants, dans leur propriété à Saint-Jean-de-Maurienne. Archives familiales, tous droits réservés.

En septembre, je partais sur les traces des Chaix et je mentionnais notamment l’étude de Gabriel Pérouse sur Saint-Sorlin-d’Arves, village d’origine de mes ancêtres paternels, qui citait mon ancêtre André Chaix (n° Sosa 2048), à ce jour le plus lointain que j’ai avéré en lignée directe. Pérouse explique en effet que cet André a trois enfants, deux garçons et une fille. Claude, l’aîné des deux garçons, était notaire ; l’autre, Jacques, était syndic. Je descends pour ma part de Claude, qui a eu 7 enfants. Voici alors ce que j’écrivais :

 Si l’archiviste précise que l’un des enfants de Claude est prêtre, je n’en trouve pour l’instant aucune trace. »

Au fil de mes recherches – je travaille en ce moment sur le tabellion du bureau de Saint-Jean-de-Maurienne, je suis tombé, dans le répertoire des actes de 1709, sur le mariage de deux de mes ancêtres arvins : Joseph Ruaz et Jeanne Arnaud (n°264 et 265) : ça tombe bien, je n’avais pas relevé le mariage dans les registres paroissiaux. Content de ma découverte, je m’empresse d’aller consulter l’acte notarié au folio indiqué. Je commence à lire l’acte et je lis que Joseph est assisté de son père et du « Révérend Messire Humbert Chaix prêtre ». Ni une, ni deux, je m’occupe d’aller vérifier si un Humbert ne figure pas dans les enfants de Claude Chaix. Et il se trouve que si. Jusqu’ici, je n’ai pas la preuve formelle qu’il s’agit bien du même individu mais en revenant à l’acte je me rends compte qu’en lisant rapidement, j’ai oublié un détail essentiel : Humbert Chaix est l’oncle de Joseph Ruaz. Vu la différence de patronyme, j’en déduis que la mère de Joseph – que je ne connaissais pas jusque là car l’acte notarié, comme dans les registres paroissiaux, n’évoque que le père – porte forcément le patronyme Chaix. Dans la fratrie Chaix, j’ai justement un mariage en 1670 d’une des filles, Sébastienne, mais en notant l’acte dans les registres paroissiaux à l’époque, je n’avais pas réussi à déchiffrer le patronyme. Je me déêche alors de vérifier à nouveau et là, surprise : le patronyme que je n’avais pas déchiffré est bien celui de Ruaz ! Sébastienne Chaix est donc bien la mère de Joseph Ruaz, donc la soeur d’Humbert et de mon aïeul en lignée directe Sorlin (n°512).

Les choses se confirment donc. Sur les 7 enfants, seuls trois garçons : Bernard, l’aîné, que je suppose être mort en bas âge même si je n’ai pas retrouvé encore sa sépulture ; Sorlin, mon ancêtre ; et Humbert. Chez les filles, Marie, mariée à un Arnaud ; Dominique, morte à un an ; Sébastienne, mariée à un Ruaz et dont je suis descendant aussi du coup ; et Catherine, mariée à un Milliex et dont je suis également descendant. L’implexe est logiquement élevé à ce niveau de ma généalogie dans la mesure où il s’agit d’un très petit village de quelques centaines d’âmes à peine. Mis à part Bernard, j’ai donc presque finalisé l’étude biographique de chacun-e des membres de la fratrie.

Une carrière de prêtre

J’ai dans un premier temps été étonné de lire le titre de révérend : aujourd’hui, on continue de parler de révérend chez les protestants et encore. En fait, rien d’anormal : le révérend désignait à l’époque un ministre de culte. Mais alors, où a-t-il exercé ? Abandonnant mon acte de mariage, je pars en quête de nouveaux éléments. Afin de gagner du temps, j’entreprends tout de suite de chercher dans la bibliothèque généalogique de Généanet et les recherches se montrent très vite fructueuses : le Révérend Chaix aurait exercé, de 1682 à 1688 à La Table, commune du canton actuel de Montmélian, à environ 70 kilomètres de Saint-Sorlin. Réflexe : je retourne à mes AD de la Savoie en ligne et cherche dans les registres paroissiaux du village en question et je tombe sans mal sur la signature d’Humbert.

Première signature d’Humbert Chaix au bas de la première page du registre paroissial de 1682. Source : AD de la Savoie en ligne, 3E 338, folio 90, vue 93/518.

Humbert est né le 16 juillet 1649 à Saint-Sorlin-d’Arves. Destiné à la prêtrise, il a bien fallu qu’il étudie : ce sera le sujet principal de mes prochaines recherches. Tenter de déterminer où a-t-il étudié. Pour l’heure, je pense au collège Lambertin de Saint-Jean-de-Maurienne mais après tout, pourquoi pas Turin, alors capitale du duché de Savoie à l’époque ? Dans le tabellion, j’ai vu passer des contrats d’entrée en religion de femmes parties s’établir là-bas alors sait-on jamais.

Au hasard d’une recherche, j’ai donc éclairé une petite zone d’ombre dans une branche qui n’était même pas concernée au départ, du moins que je ne pensais pas être concernée. Prenez bien le temps de lire les actes que vous consultez, soyez attentifs à tous les détails. Avec un peu de chance, vous arriverez sûrement à faire de petites découvertes comme celle-ci.

L’histoire commence avec une carte postale ancienne retrouvée dans les archives familiales. Sergent Arnaud, qui es-tu ?

Expt. Sergent Arnaud 13e ch. 11e cie Modane, Savoie.

Modane le 8-8-16

Bien cher oncle, tante, cousins et cousines,

Me voici à Modane de nouveaux . Tout va bien pour le moment. J’espère que vous irez bien également et que mon cousin Ernest sera bien rentré. Recevez de votre neveu et cousin ses meilleurs souvenirs.

C.Arnaud »

Les cousins Arnaud, mon grand-père en parlait de temps en temps. Sa tante paternelle, Jeanne Marie Célestine Chaix, s’était en effet mariée en 1883 avec Henri Victorin Arnaud. Entre 1884 et 1899, pas moins de six enfants : quatre garçons, deux filles. Écart d’âge avec la fratrie de mon grand-père qui s’étale, elle, de 1897 à 1924. Les cousins Arnaud, ce sont ceux de Paris, cafetiers comme la plupart de ceux qui ont tenté l’aventure dans la capitale. Mais avant l’aventure, la guerre.

  • Albert Henri François Victorin (1884-1965), l’aîné, n’y laisse pas sa peau.

 

  • Charles Eugène Henri Jean Marie (1886-1961), lui, est blessé le 9 mai 1915 à Souchez (Pas-de-Calais) par balle au niveau de la fosse sus épineuse (omoplate) gauche et du bras. Son dossier miltaire précise simplement : « infection » et « atteint de troubles psychiques le 10 juin 1917 dans la région de Chateau-Thierry. »Comme beaucoup de Poilus, la guerre laisse des séquelles. Cela étant, il se marie en 1919 à Paris et exerce, sa vie durant, la profession de marchand de vins.

 

  • Aristide Henri Victorin (1889-1918) n’a pas la chance de revenir du front. Nommé sergent, comme son frère qui écrit en 1916, il décède dans la région de Mailly-Raineval le 18 avril 1918. Mort pour la France, donc.

 

  • Charles Jean Marie Albert (1891-1965), enfin, le plus jeune des garçons de la fratrie. Incorporé d’abord au 11e bataillon de Chasseurs à pied le 1er octobre 1912 (1), il est nommé caporal le 8 novembre 1913. Le 2 août 1914, il est déjà sur le front. Nommé sergent le 14 août, il est blessé à Ban-de-Sapt (Vosges) par « balle aux testicules ». Le 2 février 1915, il passe au 13e bataillon de Chasseurs alpins et retrouve les combats. Jusqu’au 21 septembre 1915 où il est de nouveau blessé, à Wesserling (Haut-Rhin), par « éclat d’obus au genou droit ». Le 8 août 1916, il écrit donc à son oncle et sa tante, Charles et Marie Françoise Chaix, mes arrière-grands-parents, depuis Modane. À cette date, Charles est déjà marié ! Il est passé devant le maire en avril 1916 dans le 11e arrondissement de Paris. Le 4 février 1917, il est incorporé au 32e bataillon de Chasseurs alpins et retrouve, encore, la guerre. Le 28 mars 1918, au  Plessier (Somme), il est, pour la troisième fois, blessé par « balle à l’orbite gauche » : son dossier précise qu’il n’est pas évacué. Le 7 octobre de la même année, il est nommé adjudant. Le certificat de bonne conduite lui est évidemment accordé ; il est rappelé à l’activité le 24 août 1939 en tant que « personnel de remplacement » mais définivitement dégagé d’obligations militaires le 15 octobre 1940.

 

Après la guerre de 14 et jusqu’en 1925, Charles fait des allers-retours entre Paris et Saint-Sorlin-d’Arves, d’où il est natif. Il exerce la profession de garçon de café. À partir de 1925, il s’installe à Chambéry, plus précisément sur les Monts situés sur les hauteurs de la capitale savoyarde. Il acquiert un café route de Bassens, aujourd’hui quai Charles Ravet. Les affaires tournent bien. Il cède son commerce à son neveu, Édouard, frère de mon grand-père et habite désormais en Isère, avec sa femme. En 1960, il est nommé Chevalier de la Légion d’Honneur. Il décède le 11 février 1965 à Chapareillan (Isère).

En lisant son dossier de membre de l’ordre national de la Légion d’honneur, je reste perplexe. Si je n’apprends rien de particulier, j’ai l’occasion de lire les citations dont il a fait l’objet par rapport à son engagement dans la guerre de 14, où, je le rappelle, il fut blessé trois fois.

Cité à l’ordre de la Division n°32 du 12.3.15 :

S/Officier d’une grande valeur ; grâce à son sang-froid, a pu enrayer une contre-attaque malgré un feu violent d’Infanterie et de bombes en maintenant une demi-section sur la position conquise ».

Cité à l’ordre de la Division n°92 du 17.8.15 :

« Bon S/Officier, plein de sang-froid et de courage ; a contribué à arrêter une contre-attaque ennemie en mettant ses pièces en batterie. »

Cité à l’ordre du Bataillon n°142 du 29.4.18 :

« Chef de section très courageux ; a fait preuve de sang-froid aux combats du 28 mars, au cours desquels il a été blessé ».

Croix de guerre – 2 étoiles d’argent – 1 étoile de bronze.

Médaille militaire – Décret du 29.12.1924 – J.O. du 1.1.1925″ (2)

Certes, il n’a pas manqué de sang froid, mais à quel prix ? À l’heure où on commémore le centenaire de la Grande guerre, j’ai du mal à me contenter de ces reconnaissances et autres médailles. Charles a perdu un frère ! Dans ma famille, plusieurs morts, de nombreux blessés. Pour qui et pourquoi ? J’ai en effet du mal à imaginer la fierté et l’honneur que ces hommes ont peut-être ressentis à combattre contre « l’ennemi ». Évidemment, je mesure l’immense courage. Je me doute surtout qu’ils n’avaient pas le choix. D’ailleurs, jamais ils ne se sont et se seraient vantés de quelque gloire que ce soit. Cette nomination à l’ordre national de la Légion d’honneur, je n’en avais jamais entendu parlé avant mes recherches. C’est donc à la mémoire de ce Charles Arnaud, que j’ai connu grâce à une banale carte postale retrouvée, que je rédige cet article. Derrière des mots simples, j’ai découvert une vie que je ne soupçonnais pas.

Carte postale envoyée par Charles Arnaud, le 8 août 1916, archives familiales. En pleine guerre, une image des écoles. La rature. Et la rature enfantine de mon grand-père Maurice, sûrement loin de se douter dans quel contexte elle fut écrite.

Carte postale envoyée par Charles Arnaud, le 8 août 1916, archives familiales. En pleine guerre, une image des écoles. Et la signature enfantine de mon grand-père Maurice, sûrement loin de se douter dans quel contexte elle fut écrite.

Sources

(1) AD de la Savoie en ligne, 1R 208, vue 165/627

(2) Base Léonore (en ligne), Extrait du dossier de membre de l’ordre national de la Légion d’honneur de Charles Arnaud, vue 12/13, cote 19800035/627/72537, Archives nationales ; site de Fontainebleau.

De retour sur le blog, on s’intéresse aujourd’hui à une branche de mon ascendance paternelle, celle des Didier de Saint-Sorlin-d’Arves. Plus exactement, il s’agit de la branche dont est issue ma grand-mère maternelle, Germaine.

Commençons par son père, Séraphin Alphonse, né le 1897 à Saint-Sorlin-d’Arves. Fils unique – son père a 63 ans lorsqu’il naît ! – il est incorporé au 41e Régiment d’artillerie de campagne le 28 août 1916 après avoir été ajourné une première fois en 1915 pour « faiblesse ». En participant à l’offensive de Champagne en septembre 1918, Alphonse est cité à l’ordre du Régiment n°53 du 26 septembre 1918 : « renvoyé comme coureur à un PC Infanterie, a effectué de nombreux parcours sous un très violent bombardement et a montré à cette occasion un sang froid et un courage remarquables. » En mars 1929, il recevra, comme beaucoup d’autres, la Croix de guerre et la médaille de la Victoire (1) : ont-elles suffi à effacer les traumatismes du champ de bataille ? Assurément, non.

Classe de 1917 à Saint-Sorlin-d'Arves, archives familiales. Debout à droite de la photo, Alphonse affiche un sourire de façade.

Classe de 1917 à Saint-Sorlin-d’Arves, archives familiales. Debout à droite de la photo, Alphonse esquisse un sourire de façade. Notons par ailleurs la présence d’Ernest Chaix, frère de mon grand-père paternel, deuxième assis en partant de la gauche.

 

La généalogie des Didier

Le père d’Alphonse, Vincent Auguste, naît le 30 juin 1834 à Saint-Sorlin-d’Arves. Sixième d’une fratrie de dix enfants, il se marie le 27 juillet 1896 avec Clémentine Philomène Mollard, originaire de Saint-Jean-d’Arves et de 34 ans plus jeune que lui ! Exerçant la profession de commissionnaire, il est amené sa vie durant à parcourir les routes de France, et en particulier celles menant à Crest, dans la Drôme, où il réside un temps. Il faut dire qu’il n’est pas le seul dans sa fratrie à quitter Saint-Sorlin pour vivre : son frère François Emmanuel, né en 1827, est marchand colporteur à Lyon, où il meurt en octobre 1849, âgé de 22 ans seulement.

Lyon occupe une place particulière dans l’histoire des Didier car beaucoup d’entre eux s’y retrouveront un temps au cours de leur vie. À commencer par Joseph Didier, père de Vincent Auguste. Né en 1795 à Saint-Sorlin-d’Arves et quatrième enfant d’une fratrie de huit, il décède le 27 décembre 1850 à Lyon (2). Sur son acte de décès il est précisé qu’il est journalier à Chambéry. Que faisait-il à ce moment dans la capitale rhodanienne ? La question reste posée.

En somme, Vincent Auguste est le seul homme de la fratrie à avoir une descendance. Son frère aîné François Emmanuel, nous l’avons vu, meurt à 22 ans ; Jean François Alphonse, né en 1829, lui aussi marchand colporteur, meurt en 1854 à l’âge de 25 ans ; Charles Joseph Eugène, né en 1831, décède à l’âge de 4 ans et, enfin, Pierre Joseph François Théophile, né en 1840, décède à Saint-Sorlin-d’Arves en 1854.

Joseph Didier se marie le 30 avril 1822 à Saint-Sorlin avec Madeleine Pierraz. Toute sa famille est issue de Saint-Sorlin-d’Arves depuis au moins la fin du XVIIe siècle.

Synthèse généalogique de la branche Didier

Pierre Didier

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Jean Michel Didier (1722-1801)

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Pierre Didier (1762-1834)

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Joseph Didier (1795-1850)

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Vincent Auguste Didier (1834-1908)

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Séraphin Alphonse Didier (1897-1974)

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Germaine Célestine Didier (1925-2006)

De l’origine du patronyme Didier

Didier, Dédier : noms de baptême puis patronymes, popularisés en Savoie par saint Didier, évêque de Langres au IIIe siècle, et surtout par son homonyme évêque de Vienne en Dauphiné et martyr au VIIe siècle (deux paroisses sous son vocable en Maurienne et Chablais) (3)

Des origines mauriennaises mais pas uniquement !

C’est à souligner, tous mes ancêtres du côté de ma grand-mère paternelle ne sont pas tous issus de Saint-Sorlin-d’Arves. En effet, en 1822, Joseph se marie avec Madeleine Pierraz. Née en 1801 à Saint-Sorlin, son père Jean Baptiste est le premier de la famille Pierraz à naître dans les Arves, en 1767. Les parents de Jean Baptiste, François et Marguerite, portent tous deux le patronyme Pierraz et se marient le 9 janvier 1753 à Huez, dans le Dauphiné et plus précisément dans l’Oisans, d’où ils sont originaires. Par ailleurs, la mère de Marguerite, Anne, porte le patronyme Dusser et il est intéressant de noter que je trouve trace d’un mariage dans les registres paroissiaux de Saint-Sorlin en 1720 entre un Dusser originaire de Clavans-en-Oisans et une Chaix. Preuve s’il en fallait de la proximité entre le Dauphiné et les Arves à une époque où la Savoie n’est pas encore française.

Voies de communication entre les Arves et le Dauphiné au XVIIIe siècle

Voies de communication entre les Arves et le Dauphiné au XVIIIe siècle

D’où vient le patronyme Pierraz ?

Pierre, Piéron, Pierra, Pierraz, Pierron, Pierroz : noms de baptême puis patronymes, d’après le latin populaire Petrus (grec petros, rocher, issu de l’araméen), nom du premier des douze apôtres du Christ, mais après le XVIe siècle, l’appelatif a pu se confondre quelquefois avec « pierre » (latin petra), dans des patronymes à valeur topographique qui sont des abrègements de De La Pierre. Le nom de baptême Pierre, théoriquement le plus courant jusqu’au XIIe siècle (devant Jean) s’est surtout manifesté sous de très nombreux hypocoristiques ou diminutifs (exemple : Pernet), généralement d’après les formes anciennes Pere (langue d’oïl) et Peyre (occitan). […] Pierra, peut-être matronyme, a disparu en Savoie mais a produit (fin XVIIe siècle) la variante Pierraz, qui s’est éteinte en Savoie au siècle dernier. […] (4)

Des recherches à mener

Il s’agit désormais de voir si les Pierraz sont issus exclusivement de l’Oisans ou si, avant d’être en Dauphiné, les Pierraz gravitaient déjà en Savoie.

 

Notes

(1) Source : AD de la Savoie en ligne, 1R 240, vue 530/661

(2) Source : AM de Lyon, 2E 449, vue 317/324

(3) D’après GABION, Robert, Dictionnaire des noms de familles de Savoie, Haute-Savoie, canton de Genève (partie), Montmélian, La Fontaine de Siloé, 2011, p.403

(4) D’après GABION, Robert, Ibid., p.769

Comment constituer une généalogie sans s’intéresser de près à son patronyme, celui qui nous a été transmis à la naissance, ce nom qui nous relie directement au passé et à une partie de nos ancêtres ? Le mien s’écrit Chaix, se prononce Chèxe, et la mémoire familiale retient que les Chaix de notre famille ont toujours habité Saint-Sorlin-d’Arves, petit village alpin de Maurienne, dans le département de la Savoie. Une généalogie a priori facile à constituer : pas de migration, des archives peu lacunaires et relativement bien conservées… Voyons de plus près ce qu’il en est.

12 générations attestées

Schématiquement voici comment se présente la branche Chaix de mon arbre :

Moi

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Mon père

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Maurice Ernest Edouard Célestin Chaix (1918-2003)

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Charles François Marie Chaix (1868-1935)

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Joseph Théophile Chaix (1820-1898)

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François Chaix (1786-1865)

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Joseph Chaix (1757-après 1813)

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François Chaix (1713-1791)

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Barthélémy Chaix (1672-1743)

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Sorlin Chaix (1642-1706)

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Claude Chaix ( -1665)

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André Chaix ( – )

Une famille implantée à Saint-Sorlin au moins depuis le milieu du XVIIe siècle ?

Ainsi, mon ancêtre le plus lointain, avéré par les archives à ma disposition, s’appelle André Chaix. Il exerce la profession de notaire, tout comme son fils, Claude, qui décède en 1665. Transmis de père en fils, je ne retrouve cependant pas de notaire dans les générations suivantes. Toutefois, il est important de bien comprendre que Saint-Sorlin-d’Arves est une commune pastorale avant tout. Les revenus des familles sont constitués par le travail de la terre et par l’élevage, sans exception. Gabriel Pérouse (1874-1928), archiviste et historien français, a rédigé une Etude statistique et démographique sur St-Sorlin-d’Arves, commune des hautes vallées alpestres en Savoie dans laquelle il écrit :

C’était aussi une population – et ceci nous intéresse davantage – extrêmement homogène, en ce sens qu’il n’y avait guère de différence entre le plus pauvre et le plus riche des habitants de Saint-Sorlin. La terre est très morcelée ; il y en a pour tous. Les 1455 hectares de la commune soumis au régime de la propriété individuelle sont divisés, au cadastre de 1738, en 5391 parcelles, qui se trouvent réparties entre tous les chefs de famille. […] Il y a juste neuf parcelles, sur les 5931 que nous indiquions, qui appartiennent à des étrangers, paysans des communes limitrophes. Quatre-vingt trois autres forment des dotations de l’église paroissiale et des chapelles que les villageois ont fondées. Tout le reste se trouve aux mains des habitants, tous cultivateurs,  […]. Et ce sont également des cultivateurs ceux qui joignent à la culture et à l’élevage un métier ; c’est d’ailleurs une rareté ; pendant plus d’un siècle en effet que dure notre période [1648-1758], nous ne rencontrons guère que deux tisserands, qui tissent des draps du pays, deux forgerons qui forgent le fer de Maurienne, et cinq notaires qui minutent les contrats sans trop de cérémonies et moyennant de très modiques honoraires ; ils sont restés paysans et leurs enfants le sont après eux. »

Source : PEROUSE, Gabriel, « Histoire d’une population aux XVIIe et XVIIIe siècles – Etude statistique et démographique sur St-Sorlin-d’Arves, commune des hautes vallées alpestres en Savoie », dans Mémoires et documents publiés par la Société savoisienne d’histoire et d’archéologie, Chambéry, T67, 1930, pp.17-65

Par ailleurs, Gabriel Pérouse cite André Chaix et me permet d’en savoir plus sur mon ancêtre. Son étude constitue à ce titre une source précieuse pour mes recherches généalogiques :

André Chaix, l’un des chefs de famille de 1648, était notaire. Il eut une fille et deux fils, Claude, qui fut aussi notaire, et Jacques, qui fut syndic de la commune. Cette maison dans un village où nous savons qu’il y avait d’ailleurs peu d’inégalité dans les conditions, était donc parmi les plus aisées ; il fallait, pour être notaire, avoir étudié hors de la commune, et pour être prêtre aussi, comme fut l’un des enfants du notaire Claude. »

Source : PEROUSE, Gabriel, Ibid., p.41

Je trouve également la trace d’un André Chaix, notaire, durant la peste de 1588 à Saint-Sorlin-d’Arves. S’agit-il de lui ou du père d’André ? Quoiqu’il en soit, la présence de mes ancêtres Chaix à Saint-Sorlin est attestée finalement au moins jusqu’à la fin du XVIe siècle.

La descendance d’André

Pérouse précise qu’André Chaix a trois enfants, deux garçons et une fille. Vu que mon ancêtre Claude est aussi notaire, j’en déduis que c’est lui l’aîné de la fratrie. Il se marie le 28 janvier 1636 à Saint-Sorlin-d’Arves avec Jacqueline Fay-Jacquet. De cette union, naissent 7 enfants, dont Sorlin, en 1642. Si l’archiviste précise que l’un des enfants de Claude est prêtre, je n’en trouve pour l’instant aucune trace. Mais je ne vais pas tarder à découvrir des migrations et liens avec le Dauphiné jusque là insoupçonnés.

Des liens et des cousins en Oisans

Sorlin Chaix se marie en 1667 à Saint-Sorlin-d’Arves avec Charlotte Arnaud. 8 enfants naissent de cette union, dont Barthélémy, mon ancêtre. Première surprise : en mai 1710, Jean Claude Chaix, le dernier de la fratrie né en 1687, se marie à Villard-Reculas, dans l’Oisans (Isère), avec Géline (ou Céline) Roux ; moins d’un mois plus tard, c’est au tour de sa soeur, Agnès Chaix, née en 1675, de se marier à Villard-Reculas avec Jean Revol. Deuxième surprise : le curé de ce même village de Villard-Reculas n’est autre que… Jean Baptiste Chaix, né en 1677 à Saint-Sorlin, frère de mon ancêtre Barthélémy. Troisième surprise : alors que Sorlin Chaix décède en 1706, toujours à Saint-Sorlin, sa femme – Charlotte Arnaud – décède en 1721 et est enterrée à… Villard-Reculas !

Il faut savoir que les mariages à Saint-Sorlin-d’Arves sont marqués par un fort taux d’endogamie : très exceptionnellement, je retrouve des mariages unissant des conjoints ayant des origines autres qu’arvines et paradoxalement, sur cette petite minorité, cela concerne régulièrement des individus venant du Dauphiné. En témoigne un mariage retrouvé dans les registres paroissiaux de la commune en 1720, unissant Bartholomée Chaix (sans lien direct avec les Chaix évoqués précédemment) et Barthélémy Dusser, originaire de Clavans.

Mise en évidence de la proximité entre Saint-Sorlin et le Dauphiné. Villard-Reculas se situe à quelques kilomètres au sud-ouest d’Huez.

Le premier Chaix était-il Dauphinois ?

J’arrive ainsi rapidement à me dire que les Chaix des Arves viennent finalement du Dauphiné et qu’ils sont montés se fixer dans les Arves, et précisément à Saint-Sorlin avant la fin du XVe siècle. Dans son Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du XIXe siècle, Gustave Chaix-d’Est-Ange (1800-1876) – ça ne s’invente pas ! – décrit un des patronymes Chaix de cette manière :

Le nom de Chais, ou Chaix, très répandu dans la Haute-Provence, a été porté dans cette région au moyen âge par une famille noble et distinguée. Guillaume Chaix vivait en Trièves en 1285. […]

Source : CHAIX-D’EST-ANGE, Gustave, Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du XIXe siècle, vol.IX, Evreux, 1903-1929, p.210.

La boucle est ainsi bouclée… Le tout premier Chaix recensé l’aurait été dans le Trièves, dans le sud du département de l’Isère, au XIIIe siècle et s’appelle Guillaume : ça non plus, ça ne s’invente pas. Par ailleurs, beaucoup de Chaix sont présents à l’époque médiévale dans le Briançonnais et en particulier vers Gap.

Racine étymologique du patronyme Chaix

L’étymologie même du nom pourrait indiquer que la famille Chaix migre au cours des siècles du sud vers le nord. Sur Généanet, je lis :

Le sens n’est pas très clair : le mot peut désigner une variété de genévrier. Mais il est souvent associé en topographie à des collines, et c’est sans doute le sens de « rocher » qu’il faut privilégier, soit d’après la racine « quer », soit par une métaphore liée à l’occitan « cais » (= mâchoire, dents) »

Source : Généanet

La racine occitane fait écho à la mémoire familiale qui retient cette version de l’origine du nom avec l’idée d’homme aux fortes mâchoires. Par ailleurs, les Chaix à Saint-Sorlin semblent être basés sur le haut de la commune, dans le hameau de Pierre-Aigüe, confortant l’hypothèse de l’origine topographique du nom de famille. Dans les registres paroissiaux, je trouve différentes ortographes : Chais, Chays, Cheys, ou encore Ches, le S s’étant progressivement transformé en X. Comme la mémoire familiale s’attache à le prononcer, j’ignore l’origine de mon patronyme qui viendrait du Chai, qui désigne le lieu où se déroule la vinification. D’autant qu’à Saint-Sorlin, les vignes n’existent pas. Une dernière hypothèse est émise par Robert Gabion, dans son excellent Dictionnaire des noms de familles de Savoie, Haute-Savoie, canton de Genève (partie)… :

Dérivés de l’ancien français chas, corps de bâtiment (latin capsa, coffre), correspondant aux toponymes mauriennais anciens Chassum, Cheys, Chaix (celliers, membres de maisons) ; mais « chaix » a pu représenter dans le passé une notation palatalisée de saix (latin saxum), rocher. […] »

Source : GABION, Robert, Dictionnaire des noms de familles de Savoie, Haute-Savoie, canton de Genève (partie), Montmélian, La Fontaine de Siloé, 2011, p.223.

Pas de preuve formelle quant à l’origine exacte de mes ancêtres, seules des hypothèses demeurent. Les faits, eux, se contentent de fixer l’origine de mon ascendance patronymique à Saint-Sorlin-d’Arves. À suivre…

Trouver un acte de décès, c’est bien, trouver un acte de décès qui mentionne les causes du décès, c’est mieux et même exceptionnel.

Contexte généalogique

Jacques Milliex naît le 25 juin 1767 à Saint-Sorlin-d’Arves, en Maurienne, appartenant à l’époque au duché de Savoie. Dernier de sa fratrie, il se marie le 27 octobre 1789 avec Anne-Marie Milliex. De cette union, naissent sept enfants :

  1. Catherine, décédée moins de deux mois après sa naissance en 1790,
  2. Pierre, né en 1792,
  3. Geneviève, née en 1794,
  4. Françoise, née en 1797,
  5. Joseph, né en 1800,
  6. Jean Baptiste, né en 1802,
  7. …et Catherine, née en 1807 et qui est par ailleurs mon sosa n°39 (la mère d’Etienne et de Joseph Brunet, mes oncles partis en Californie).

Jacques et Anne-Marie Milliex sont donc mes sosas n°78 et 79.

Un acte de décès dans le Dauphiné et de multiples informations

Grâce à une mention, je sais que Jacques décède en 1817 à Laval, petit village d’Isère. Interpellé par le lieu de sa mort, je m’empresse donc d’aller consulter l’acte en question et je lis :

Le onze avril mil huit cent dix-sept, par devant nous Etienne François David, maire et officier de l’Etat civil de la commune de Laval, canton de Domène arrondissement de Grenoble,

Est comparu Joseph Millet, ramoneur, domicilié à Saint-Sorlin-en-Maurienne, duché de Savoie, assisté de Pierre Coche dit Bouteuil & de Philibert Berthet Maguet, tous deux majeurs, propriétaires agricoles habitant à Prabert, hameau de Laval, lesquels nous ont déclaré que ce jourd’hui à neuf heures du matin, sur la montagne appelée le Muret au lieu-dit à Eyguebelle, commune de Laval, Jacques Millet, natif de Saint-Sorlin-en-Maurienne, âgé de cinquante ans environ, fils à feu Pierre, époux de Marie Millet, propriétaire domicilié audit Saint-Sorlin et Jean Baptiste Millet, son fils âgé de treise ans, sont décédés par suite d’une tempête et d’un tourbillon de neige qu’ils ont éprouvé au passage de la Coche en allant dans leur famille. Desquels décès nous avons dressé le présent acte en présence dudit Joseph Millet, fils audit Jacques […]. »

Source : AD de l’Isère, cote : 9NUM1/AC206/10, Laval, décès, coll. communale (1807-1819), vue 131/162.

Première remarque sur l’orthographe du patronyme qui indique que le X de Milliex ne se prononce pas. Ce qui concorde avec l’origine étymologique du nom de famille Milliex, dérivé de Millet et qui serait un diminutif de mil (du latin milium), nom d’une céréale cultivée au Moyen Âge pour la panification et la préparation de bouillies (d’après GABION, Robert, Dictionnaire des noms de familles de Savoie, Haute-Savoie, canton de Genève (partie), Montmélian, La Fontaine de Siloé, 2011, p.683).

L’acte de décès nous apprend en outre que Joseph, qui déclare le décès de son père et de son jeune frère Jean Baptiste, exerce la profession de ramoneur à Laval, en Dauphiné. À vol d’oiseaux, une vingtaine de kilomètres seulement sépare Laval de Saint-Sorlin-d’Arves. Sur Google Maps, un itinéraire à vélo nous est même proposé.

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Evidemment, à l’époque, Jacques et son fils Jean Baptiste se rendent à Laval à pied ou éventuellement à dos de mule[t]s. L’itinéraire indiqué ci-dessus ne doit pas tellement différer de celui qu’ils empruntent à l’époque. D’abord le franchissement du Col-de-la-Croix-de-Fer, au-dessus de Saint-Sorlin, le suivi de la rivière d’Eau-d’Olle qui passe par le Rivier-d’Allemond, puis la montée vers le Pas de la Coche (aujourd’hui encore, le Pas de la Coche est fréquenté par les randonneurs) et la descente enfin vers Prabert et la commune de Laval, précisément vers l’endroit où ils décèdent.

Avril 1817, il est aisé d’imaginer le manteau de neige couvrant probablement la plupart des massifs environnants. Le vent se lève, et voici Jacques et Jean Baptiste, rentrant d’une visite à leur fils et frère à Laval, pris dans « tempête » et un « tourbillon » de neige alors même qu’ils tentent de rentrer chez eux à Saint-Sorlin. Joseph, resté à Laval, s’est-il inquiété des conditions météorologiques quelques heures après le départ de son père et de son frère ? Ont-ils seulement retrouvé les corps ?

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Panneau indiquant le Pas de la Coche. Source

 

Au détour d’une recherche, il arrive parfois qu’on tombe sur ce que j’appelle des perles généalogiques. Des petits trésors qui le sont soit par le contenu de l’acte en question, soit par la forme qu’ils prennent – de la trace effacée d’une patte de chat sur un registre au dessin fait par un curé qui s’ennuyait dans la tenue de ses registres paroissiaux.

Aujourd’hui, bien qu’elle soit macabre, cette perle concerne la découverte d’un cadavre non loin de Saint-Sorlin-d’Arves, au début du XIXe siècle. C’est la première fois que je trouve autant de détails sur un décès et pour cause, le rapport de l’officier de santé mobilisé est littéralement transcrit dans le registre d’état civil.

Notes préliminaires

Depuis la fin d’année 1793, la Maurienne est française et rattachée au département du Mont-Blanc. Elle l’est jusqu’en 1815 et la restitution par la France des territoires de Savoie à la Sardaigne. Saint-Sorlin-d’Arves est la commune d’origine de l’immense majorité de mon ascendance paternelle : elle se situe entre 1500 et 3500 mètres d’altitude. Elle est surplombée par les Aiguilles d’Arves, aujourd’hui encore très réputées pour leur beauté. Enfin, les dates appartiennent au calendrier révolutionnaire ou appelé également républicain qui reste en vigueur jusqu’en 1806. Entre crochets, je propose la conversion de ces dates.

Sur l’acte en lui-même, le maire François Chaix n’est autre que mon arrière arrière arrière grand-père, mon Sosa numéro 32 (1). C’est donc lui qui rédige cet acte dont je ne restitue ici que le texte. Vous pouvez évidemment vous reporter au document original dont la cote est la suivante : Archives Départementales de la Savoie en ligne, 3E 507, folios 131-132.

Transcription du document

Du vingt-deux vendémiaire an douze [15 octobre 1803] de la République française,

Nous François Chaix maire de la commune de Saint-Sorlin-d’Arves faisant les fonctions d’officier de police judiciaire en vertu de l’art. quatre de la loi du septième pluviose an neuf [27 janvier 1801], sur l’avis à nous donné par le citoyen François Coche de cette commune qu’il vient d’apprendre qu’un individu de cette commune nommé Vincent Chaix a découvert de loin sur une petite éminence de rocher un cadavre exposé lui icelui à l’endroit appelé au Rocher Blanc dépendant de la dite commune qu’il croit soit par la taille du dit cadavre, soit par la qualité des vêtements être celui d’Antoine fils de François Coche qui a disparu et dont on n’a aucune nouvelle depuis le trente messidor an dix [19 juillet 1802], jour auquel il est sorti de la montagne avec un fusil, duquel jour malgré toutes les recherches qui furent faites après cette disparition il n’a pu être découvert vu que probablement un éboulement de neige l’avoit [sic] enveloppé mais l’on trouvat [sic] au-dessus de l’endroit où il a été découvert actuellement le fusil dont il était nanti [pourvu]….

Nous nous sommes transportés avec les citoyens Vincent Chaix et André Chaix jusqu’au lieu le plus abordable du dit rocher accompagné du citoyen Laurent Bergé, chirurgien gradué affecté à l’hospice civil de St-Jean [de-Maurienne] distante de cette commune de plus de six heures ni en n’ayant aucune de plus prises où étant [sic] nous avons fait apporté le dit cadavre en notre présence que nous avons reconnu masculin. vêtu de draps pays gris dont les bas qui étoient noir de laine tricotés dans sabot et sans chapeau, visite faite il a été trouvé dans ses poches un couteau commun de corne tout rouillé ainsi qu’un cornet de poudre. Il avoit en outre deux […] de laine blanche du pays. Le dit cadavre ne présentant plus que les ossements, toutes les chaires ayant été consumées, ne restant qu’une partie postérieure de la peau de la tête à laquelle se trouve attachés les cheveux rouge avec un ruban de fluret [sic] noir.

De suite les citoyens Vincent et André Chaix et François Coche, son père, nous ont dit reconnaître parfaitement que le cadavre est celui d’Antoine Coche tant par les habillements désignés ci-dessus que par les cheveux rouge et de la manière dont ils sont liés le dit cadavre étant entièrement dépouillé de ses chairs. Et ils assurent que c’est là effectivement Antoine fils de François Coche qu’ils n’ont plus vu depuis cette époque et qu’il connaissoit par l’entièrement et le dit François Coche nous a déclaré qu’il reconnaissoit parfaitement que c’étoit son fils tant par ses habillements que par ses cheveux qui étoient rouge que à sa corne de poudre et à son couteau et ont signé avec nous leurs déclarations.

Après quoi nous avons invité le citoyen Bergé chirurgien de l’hôpital civil de Saint-Jean de procéder à la visite du dit cadavre après avoir été duement assermenté, il nous a fait son rapport comme suit :

Je, Laurent Bergé, chirurgien de l’hôpital civil de Saint-Jean, en suite de la visite faite en votre présence, vous rapporte et fait observer que le cadavre qui m’est présenté est masculin & celui d’un jeune homme d’environ dix-huit à vingt ans, que le squelette qui a résisté à la putréfaction est entier sans qu’il manque aucune partie osseuse de sa construction, qu’aucune de ses parties dures ne paroit altérée par une violence extérieure mais se séparant les uns des autres par la destruction des parties molles et des ligaments qui les unissoient occasionnée par la dislocation à la suite de la putréfaction. En conséquence je ne puis juger quelle a été la cause de mort du dit cadavre, j’estime néanmoins que la mort de ce jeune homme vu l’état du squelette date d’environ un an.

Lecture faite au dit citoyen Bergé de son rapport, il a déclaré y persisté et a signé avec nous sur l’original.

Duquel rapport résulte que le cadavre qu’on nous a dit être celui d’Antoine fils de François Coche, il n’est possible de connaître par quelles fins il est mort, attendu que le citoyen Bergé n’en a pu juger dans son rapport sachant qu’il a estimé que la mort de ce jeune homme vu l’état du squelette pouvoit dater d’environ un an.

Nous avons ensuite déclaré que rien ne s’oppose à l’inhumation du dit cadavre suivant les formes ordinaires et avons ordonné qu’extrait du procès verbal de transport de reconnaissance et du rapport de l’officier de santé Bergé sera joint au registre de l’état civil de cette commune et que toute la présente formalité sera transmise au Substitut du commissaire du gouvernement pris le tribunal criminel du département du Mont-Blanc. Pour l’arrondissement de Maurienne…

Fait et clos par nous maire susdit aux lieu les ans et jour que dessus et par extrait conforme à l’original.

Et vous, avez-vous déjà trouvéun tel acte détaillé dans les registres d’état civil ou paroissiaux ?

(1) En fait, non. Confusion au niveau des dates, je me suis en fait référé à la signature très ressemblante mais ce François Chaix n’est sans doute pas mon ancêtre. Dont acte.

Ah, le fameux Opinel. Tout Mauriennais qui se respecte a le sien et, dans ma famille Chaix, nous avons même le nôtre, gravé s’il vous plaît !

Couteau Opinel gravé "Café Chaix"

Couteau Opinel gravé « Café Chaix ». Collection familiale, tous droits réservés.

La montée à Paris

Ces couteaux, nous les devons à mon grand oncle, frère de mon grand-père, Ernest Chaix (1897-1969). Né à Saint-Sorlin-d’Arves, aîné de sa fratrie, Ernest monte à Paris en tout début d’année 1920 rejoindre son oncle et ses cousins, et réside rue Hérold, dans le 1er arrondissement. Il est garçon de café. De même que son futur beau-père, Emmanuel Eugène Lerallut, lequel est par ailleurs marié avec Marie Célestine Justine Sylvie Chaix, la cousine germaine d’Ernest. Grâce à une carte postale adressée à Ernest et retrouvée dans les archives familiales, nous savons qu’Ernest travaille dans le restaurant Hubin, dans la fameuse rue Drouot.

Sans doute l'une des premières, voire la première photo d'Ernest à son arrivée à Paris en 1920.

Sans doute l’une des premières, voire la première photo d’Ernest à son arrivée à Paris en 1920. Archives familiales, tous droits réservés.

Après leur mariage en 1923, Ernest et sa femme Lucienne Lerallut déménagent au 36 rue Tiquetonne, dans le 2e arrondissement de Paris, logement dans lequel passeront sans exception tous les membres de la famille Chaix qui montent dans la capitale, y compris mon grand-père. Ensemble, ils ont une fille, Denise, qui passera, en grande partie, les premières années de sa vie à Saint-Sorlin-d’Arves, chez ses grands-parents Chaix.

Archives familiales, tous droits réservés. Denise dans les bras d'Ernest à Saint-Sorlin-d'Arves au milieu des années 1920 avec Charles, debout à gauche, mon arrière grand-père, et Maurice, mon grand-père, lui aussi debout à droite.

Denise dans les bras d’Ernest à Saint-Sorlin-d’Arves au milieu des années 1920 avec Charles, debout à gauche, mon arrière grand-père, et Maurice, mon grand-père, lui aussi debout à droite. Archives familiales, tous droits réservés.

En janvier 1935 – nous avons l’indication précise du changement de domiciliation grâce au registre matricule d’Ernest -, la famille rejoint le 9e arrondissement de Paris et habite au 7 de la rue Choron. Ernest y possède un établissement, le café du Central. Il y emploie de nombreuses personnes et, à l’occasion, ses frères et soeurs montent l’y aider et y travailler. En plus de son activité de cafetier, Ernest propose, entre autres choses, des services de location de voitures à bras. Les affaires tournent bien.

Archives familiales, tous droits réservés. Le 7 rue Choron au milieu des années 1930 avec, de gauche à droite, Maurice, François, Edouazrd et Célestine, frères et soeurs d'Ernest.

Le 7 rue Choron au milieu des années 1930 avec, de gauche à droite, Maurice, François, Edouard et Célestine, frères et soeurs d’Ernest. Archives familiales, tous droits réservés.

L’Opinel comme cadeau de fidélité ?

En effet, Ernest distribue à ses meilleurs clients des couteaux Opinel sur lesquels il est inscrit « Café Chaix » : plusieurs séries ont été éditées puisque certains couteaux sont gravés, d’autres portent simplement la mention sans gravure. Je ne suis pas spécialiste des couteaux Opinel mais d’après les recherches que j’ai faites, ces couteaux datent, au moins, du milieu des années 1950puisque nous remarquons déjà la virole – la bague de sécurité – sur les couteaux. Cela faisait ainsi une pierre, deux coups : la promotion du café et la promotion des couteaux Mauriennais ! Pour couronner le tout, les couteaux étaient édités en différente taille, du mini-couteau de poche au couteau de poche classique.

À ma connaissance – et elle est restreinte – il n’existe pas de couteau similaire, édité de manière promotionnelle et, qui plus est, en région parisienne. À sa manière, Ernest a contribué à rendre populaire un couteau, aujourd’hui encore, mondialement connu et reconnu.

Autre côté de la lame, portant l'inscription Opinel surmontée de la couronne et la Croix de Savoie.

Autre côté de la lame, portant l’inscription Opinel surmontée de la couronne et la Croix de Savoie. Collection familiale, tous droits réservés.

Il est une époque où les toits étaient faits de chaume, où les bêtes cohabitaient avec les humains, où les granges étaient remplies de foin, où toutes les richesses de familles alpines tenaient entre quatre murs et un peu au-delà. Au XIXe siècle, à Saint-Sorlin-d’Arves, petit village de Maurienne, les incendies représentent certainement une des catastrophes les plus redoutées, assurément une des plus redoutables.

Les premières cendres

Dans les registres paroissiaux de la commune, nous trouvons trace en 1789 d’un incendie dramatique responsable de la réduction en cendres d’une quinzaine de maisons dans le hameau de la Ville. Moins important, un nouvel incendie frappe le hameau de Cluny en 1840. Dans les deux cas, la foudre est à l’origine des flammes. En 1840, le curé de la commune déplore, dans ses registres, une catastrophe liée au « feu du Ciel. »

Les toits des habitations étant couverts de chaume (en paille de seigle à Saint-Sorlin), il est aisé d’imaginer à quel point les flammes n’ont aucun mal à se propager de maison en maison, propagation par ailleurs facilitée par le vent. Les habitants prennent alors l’habitude de construire, à Saint-Sorlin comme ailleurs en Maurienne puisque les incendies n’ont pas de préférence géographique, ce qu’on appelle des greniers, sortes de petites maisons, dans lesquelles les habitants placent leurs objets de valeur – les costumes traditionnels notamment – ainsi qu’une partie des récoltes. Ces greniers sont évidemment construits à l’écart des maisons d’habitation et constituent une manière de mettre en sécurité l’essentiel en cas d’incendie.

Grenier familial Brunet-Chaix, hameau du Pré, Saint-Sorlin-d'Arves, années 1930, collection privée, tous droits réservés.

Grenier familial Brunet-Chaix, hameau du Pré, Saint-Sorlin-d’Arves, années 1930, collection privée, tous droits réservés.

Quand le sort s’acharne

1854, 1868, 1872, 1874, 1876, 1883, 1887, 1894, 1897 : en moins de cinquante ans, Saint-Sorlin est victime de pas moins de neuf incendies, qui touchent les hameaux de Cluny, de la Ville, de l’Eglise, du Pré, de Pierre-Aigüe.

La presse locale de la seconde moitié du XIXe siècle rend compte des drames que les flammes représentent. D’abord en 1854, où la quasi-totalité du hameau du Pré est ravagé par les flammes. Le recteur de la paroisse, Alexis Bouttaz, témoigne même dans les registres paroissiaux :

En 1854 le 16 du mois de septembre, un violent incendie a éclaté au village du Pré, vers 9 heures du soir. En moins d’une heure, tout le village a été la proie des flammes, le seul grenier à côté de la grange n’a pas été atteint par le fléau destructeur : l’année 1854 avait été très précoce puisque toute la récolte était déjà retirée. Tout a péri. Que le bon Dieu nous préserve d’un malheur semblable ! Hommage soit rendu au plus grand nombre de paroissiens du diocèse qui, par le moyen de quêtes, sont venus au secours des victimes de l’incendie ; malgré cela, il y a beaucoup de souffrance et quelle peine pour rebâtir surtout dans cette paroisse où il n’y a point de forêt  communale. Pour mémoire. A. Bouttaz, recteur. » (1)

Le Constitutionnel Savoisien, 23/09/1854, disponible en ligne via http://www.memoireetactualite.org/fr/presse.php

Le Constitutionnel Savoisien, 23/09/1854, disponible en ligne via http://www.memoireetactualite.org/fr/presse.php

 

La Gazette de Savoie, 05/10/1854, disponible en ligne via

La Gazette de Savoie, 05/10/1854, disponible en ligne via http://www.memoireetactualite.org/fr/presse.php

En 1897, l’évêque de Maurienne en personne fait un appel au don dans la presse suite à un incendie touchant une nouvelle fois le hameau de la Ville. Lorsqu’il parle de l’incendie de 1895, il évoque en fait celui survenu en novembre 1894.

Le Courrier des Alpes, 06/11/1897, disponible en ligne via

Le Courrier des Alpes, 06/11/1897, disponible en ligne via http://www.memoireetactualite.org/fr/presse.php

Le fait commun souligné par l’ensemble des témoignages est sûrement la solidarité qui s’opère alors non seulement entre habitants de la même commune, mais aussi de la part des habitants des communes situées à proximité de Saint-Sorlin, notamment Saint-Jean-d’Arves. De véritables chaînes humaines se mettent en place pour acheminer l’eau sur les lieux enflammés, l’objectif étant d’arrêter la propagation de l’incendie. La solidarité passe aussi par l’organisation de quêtes à travers toute la vallée et même au-delà afin de venir en aide aux habitants sinistrés.

Par deux reprises, en 1868 et 1874, l’imprudence de parents ayant laissé leur enfant seul à proximité d’une boîte d’allumettes est mise en cause.

Le Courrier des Alpes, 12/03/1874, disponible en ligne via

Le Courrier des Alpes, 12/03/1874, disponible en ligne via http://www.memoireetactualite.org/fr/presse.php

Au XXe siècle, les incendies seront, fort heureusement, beaucoup moins fréquents à Saint-Sorlin, qui voit par ailleurs sa population baisser en raison de l’industrialisation et de l’exode rural de plus en plus massif. Dans le cadre de recherches généalogiques, il est fondamental d’avoir à l’esprit à quel point ce type de drames – il en existe bien d’autres – pèse et influe sur les trajectoires familiales étudiées à travers, par exemple, l’histoire d’une maison.

Hameau du Pré, années 1920, collection privée, tous droits réservés. De droite à gauche : la maison familiale Brunet-Chaix, le tzetza - qui signifie en patois une ruine - qui désigne l'emplacement d'un corps de bâtiment ravagé par les flammes et qui n'a jamais été reconstruit. Le grenier familial est à gauche sur la photo, avec la présence d'un puits juste à côté, attesté à partir de 1899 : sa construction est sans doute liée aux multiples incendies qu'a connu le hameau du Pré.

Hameau du Pré, Saint-Sorlin-d’Arves, années 1920, collection privée, tous droits réservés. De droite à gauche : la maison familiale Brunet-Chaix, le tzetza – qui signifie en patois une ruine – qui désigne l’emplacement d’un corps de bâtiment ravagé par les flammes et qui n’a jamais été reconstruit. On voit ensuite un puits, dont la présence est attesté à partir du cadastre de 1899 : sa construction, dont la date est inconnue, est sans doute liée aux multiples incendies qu’a connu le hameau du Pré. Enfin, le grenier familial.

À lire

A.S.P.E.C.T.S.(2), À la découverte de Saint-Sorlin-d’Arves, d’hier à aujourd’hui, Saint-Jean-de-Maurienne, Imprimerie Salomon, 1989, 48p.

Notes

(1) Archives départementales de la Savoie en ligne, RP de Saint-Sorlin-d’Arves, 5MI 567, vue 315/381

(2) Acronyme de Association Sauvegarde du Patrimoine Et de la Culture Traditionnelle de Saint-Sorlin.

 

 

Je vous imagine tous interloqués derrière vos écrans, « un procès concernant des animaux, on croit rêver » : eh bien non, pas de place aux rêves aujourd’hui, les procès mettant en scène des animaux ont bien existé. Jusqu’en Maurienne, et oui ! L’idée de cet article m’est justement vue au cours de la (re)lecture d’ouvrages de l’historien Michel Pastoureau, d’où son omniprésence ici.

S’interroger sur la responsabilité morale des animaux ouvre l’important dossier des procès qui les conduisent au tribunal à partir du milieu du XIIIe siècle. Malheureusement, malgré leur immense intérêt, ces procès attendent encore leurs historiens. Longtemps ils ont été, eux aussi, abandonnés à la « petite histoire », souvent à des publications destinées à un public friand d’anecdotes, tournant en dérision les moeurs et les croyances des sociétés anciennes. Attitude parfaitement anachronique, qui montre que parfois l’on n’a rien compris à ce qu’était l’Histoire.

Inconnus, semble-t-il, avant le milieu du XIIIe siècle, ces procès se rencontrent tout au long des trois siècles suivants. La Chrétienté occidentale a alors tendance à se replier sur elle-même, et l’Eglise devient un immense tribunal (création de l’officialité, institution de l’Inquisition et de la procédure par enquête). C’est sans doute ce qui explique, du moins en partie, l’instruction de tels procès. Pour le Royaume de France, j’ai pu repérer une soixantaine de cas entre 1266 et 1586. […] Cependant, la France n’a nullement le monopole de telles affaires. Elles concernent tout l’Occident, notamment les pays alpins où les procès faits à des insectes et à des « vers » semblent – comme ceux de sorcellerie – plus fréquents et plus durables qu’ailleurs.

PASTOUREAU, Michel, Une histoire symbolique du Moyen Age occidental, Paris, Editions du Seuil, 2014, pp.34-35.

Une justice de deux types

Comme pour les êtres humains, les animaux sont soumis à deux types de juridiction, pénale et civile, selon la nature du délit ou du crime commis, ou prétendument commis. C’est ainsi que l’on retrouve des truies, travesties parfois en être humain, soumises à la question afin qu’elles avouent ce qu’on leur reproche alors – Michel Pastoureau revient sur cette « truie qui, en 1457 à Savigny-sur-Etang, en Bourgogne, avoua (!) sous la torture avoir tué et en partie dévoré, le jeune Jehan Martin, âgé de cinq ans, sinistre repas qu’elle partagea avec ses six procelets » -, comme par exemple au procès très connu et très commenté de Falaise (Calvados) en 1386 : une truie est alors accusée d’avoir mordu mortellement un enfant, à la jambe et au visage. On l’habille d’une veste, de hauts-de-chausse et même de gants blancs et la condamne à des châtiments semblables à ceux dont on l’accuse : on lui coupe le groin, lui taillade une cuisse, et on la pend finalement par les jarrets jusqu’à ce que mort s’ensuive (le spectacle étant plus long que prévu, on l’étrangle finalement avant de la brûler…).

                                             Procès d’une truie au Moyen Age

De la mise à mort à l’expulsion des terres ravagées

Outre les divers exemples de procès d’animaux jugés pour crime ou pour simple vagabondage un peu partout en France et en Europe, outre les dissertations théologiques médiévales afin de déterminer dans quelle mesure un animal est doté d’une âme ou d’une raison – débats qui ont le mérite d’exister puisqu’à l’époque moderne, beaucoup de philosophes tranchent et considérent que les animaux ne sont pas des êtres moraux, renvoyant de fait l’animal à un dénuement de raison, de sentiment et de responsabilité. Outre tout cela, nous trouvons également des procès mettant en scène des insectes, responsables de la ruine de certaines récoltes notamment.

C’est à ce moment que nous nous arrêtons en Maurienne, où de tels procès ont lieu, à Saint-Julien-de-Maurienne (aujourd’hui Saint-Julien-Montdenis), à la fin du XVIe siècle par exemple. Rapportés par l’historien savoyard Léon Ménabréa (1804-1857) en 1846 dans les Mémoires de la Société académique de Savoie, il convient de s’y arrêter un instant.

En 1587, les syndics de St-Julien se pourvurent donc au révérend seigneur Vicaire-Général et Official de l’évêché de Maurienne, aux fins de reprendre contre les animaux brutes, animalia bruta, vulgairement appelés verpillons ou amblevins, les erremets de la contestation commencée en 1545. Ils exposent à ce magistrat que depuis deux ans en ça il est survenu dans le pays une si effroyable multitude de ces insectes, que le produit des vignobles a été dès lors réduit à néant ; que lesdits insectes commettent des dégâts inimaginables en rongeant les pampres et en dévorant la plus chère espérance du laboureur ; que jadis, grâce aux supplications et aux prières des pauvres habitants du lieu, la providence avait mis un frein à la fureur désordonnée, inordinato furori, de ces bêtes déprédatrices, mais que leur horde redoutable semble maintenant redoubler de rage et vouloir tout détruire.

MENABREA, Léon, « De l’origine de la forme et de l’esprit  des jugements rendus au Moyen Age contre les animaux », dans Mémoires de la Société académique de Savoie, Chambéry, 1846, p.407.

On nomme alors un procureur général, un procureur pour lesdits insectes, et un avocat pour représenter la cause des pauvres habitants. Le procès débute en mai. Au fil des semaines, le procureur des insectes et l’avocat des syndics de St-Julien dissertent sur des questions à la fois théologiques et philosophiques : la justice des hommes doit-elle intervenir dans les lois naturelles édictées par Dieu ? Les fruits de la nature n’appartiennent-ils pas à tous les êtres vivants ? À coup de psaumes et autres citations bibliques, les deux camps s’affrontent. En juin, les habitants proposent au procureur des insectes la cession d’une terre, « située au-dessus du village de Claret, dans un endroit connu sous le nom de Grand’Feisse »  afin qu’ils puissent en jouir en toute liberté. Après de longues délibérations, en septembre, le procureur des insectes refuse d’abord l’offre proposée. En cause : la terre proposée n’est pas suffisamment bonne, productive et intéressante pour ses clients. On nomme alors des experts chargés d’aller vérifier  l’état et la nature de la terre proposée. Malheureusement, l’histoire ne précise pas quelle sentence définitive est alors rendue en cette fin d’année 1587.

Pour plus de détails, je vous renvoie à la lecture de la publication de Ménabréa dans les Mémoires de la Société académique de Savoie, disponible en ligne sur le site de la BnF, Gallica.

Bien qu’il faille sans doute relativiser d’une part le nombre de procès similaires à celui qui vient d’être évoqué, et d’autre part leur réelle portée, ces procès ont surtout valeur symbolique. Le symbole est par ailleurs, dans la culture médiévale, très important, contrairement à l’emploi et l’usage que nous faisons du mot symbole aujourd’hui. Le mot de la conclusion, je le laisse à Michel Pastoureau et ne peut que vous encourager à lire ces ouvrages si ce n’est pas déjà fait !

Dans la culture médiévale, il en va autrement : l’animal est toujours source d’exemplarité, à un titre ou à un autre. Pour la justice, envoyer des bêtes au tribunal, les juger et les condamner (ou les acquitter), c’est toujours mettre en scène l’exemplarité du rituel judiciaire. Ce n’est nullement « justice perdue », comme le pense Beaumanoir, mais au contraire un acte indispensable à l’exercice de la « bonne justice ». Rien ne semble pouvoir échapper à l’emprise de celle-ci, pas même les animaux. Tout être vivant est sujet de droit.

Longtemps je me suis interrogé sur le nombre des procès intentés aux animaux domestiques. Est-ce que de telles affaires étaient fréquentes ? Peut-être. Mais, dans ce cas, pourquoi si peu de documents d’archives nous en ont-ils conservé le témoignage […] ? Cela est-il dû aux aléas de la conservation et de la transmission des archives ? À la volonté de faire disparaître les pièces des procès ? Ou bien, au contraire, ces affaires étaient-elles rares, voire très rares et, par là même, d’autant plus remarquables, le rituel des du procès et le spectacle du châtiment ayant fonction d’exemple et d’enseignement ? Aujourd’hui, c’est cette seconde hypothèse qui me semble être la bonne. À partir du XIIIe siècle, ces procès faits aux animaux constituent de véritables exempla ritualisés. Ils mettent en scène l’exercice parfait de la « bonne justice » appuyée sur la procédure inquisitoire et accompagnée de tous ses rituels (ceux-ci étant accomplis jusqu’au moindre détail). En outre, la justice n’encourt pas ici, comme c’est trop souvent le cas ailleurs, le risque de la subornation des témoins ni celui de la rétractation des accusés. Tout y absolument exemplaire.

PASTOUREAU, Michel, Une histoire symbolique du Moyen Age…, op.cit., p.52.

L’été approchant à grands pas, ne vous considérez pas comme fous donc si l’idée vous vient de traîner sur le banc des accusés les mouches, les taons, les moustiques et autres insectes responsables de tous vos tracas !