#RDVAncestral n°12 : Karl, d’une lettre à l’autre

Cher ancêtre,

C’est l’histoire d’une lettre qui n’arrivera jamais à destination ; l’histoire de quelques mots qui te sont adressés mais dont tu ne prendras jamais connaissance. Ironie du sort pour toi qui était, ta vie durant, facteur des postes. Des vies, tu en as eu plusieurs en fait. Le tout embrumé de mystère, comme cadenassé dans un écrin que j’ai du mal à appréhender. À ma disposition, des documents, évidemment, des lettres qui se succèdent formant des mots, puis des phrases, et c’est tout. En vérité, c’est impressionnant de se dire qu’une lignée entière est basée sur un concours de circonstances. Pourquoi es-tu parti de ton Duché de Bade natal où tu y as vu le jour le 28 janvier 1836 ? Engagé volontaire dans la Légion étrangère, pourquoi ? À 18 ans révolus, qu’est-ce qui pousse un jeune à vouloir prendre les armes ? Je ne sais même pas quelle est ta position dans ta fratrie : tes parents se sont mariés en 1831, ta pauvre mère est morte lorsque tu avais trois ans. Sans doute que son absence t’a marquée, profondément. Lorsque tu t’engages à Metz le 30 novembre 1854, que ressens-tu vraiment ? Ton père André était-il favorable à une telle entreprise ? Qu’as-tu voulu fuir Charles ? Permets-moi de t’appeler par ton prénom francisé car je sais que tu as été naturalisé par décret impérial en juin 1867, quelques mois avant ton mariage. La nationalité française, tu as certes dû la chérir et tu as même failli la payer au prix de ta vie. Tes états de service relatent ton parcours : embarqué à Bastia en février 1855, tu rejoins l’Armée d’Orient pour la Crimée : sale guerre qui a, j’imagine, laissé des traces. Combien de cadavres as-tu enjambé ? Combien de regards vifs as-tu vu vaciller ? Car en plus des balles et du carnage de la guerre, les épidémies faisaient bien le boulot, à commencer par le choléra. Les as-tu seulement compté, les cadavres sous tes pieds ? Comment aurais-tu pu imaginer, à cet instant, te battre contre des gens qui partageront leur sang avec ta descendance ? Car oui, Charles, je suis descendant sarde, par mon père. Le destin est farceur parfois. Du boucher d’Allemagne – l’étais-tu seulement d’ailleurs ? – te voici désormais voltigeur, fusilier, puis caporal en 1857. La Crimée n’était pas la seule campagne épique à laquelle tu as participé, je m’en doute. Celle d’Italie, avec les batailles de Magenta et de Solférino t’ont même valu une médaille. Dois-je franchement te féliciter pour ces faits d’armes ? En tout cas, je le dois pour avoir réussi à sauver ta peau. Sergent Rieth, depuis septembre 1859, tu jouissais alors de tes nouveaux droits civils par décret impérial qui t’autorisaient à élire domicile en France. La moindre des choses !

C’est ainsi, par ton engagement à 18 ans, que ton destin se scelle à l’Algérie française. Comble de la frustration, j’ai ta description physique mais aucune photo de toi, mon cher Charles, qui mesurais seulement 1,57 mètre, et qui étais brun aux yeux bleus. Issu d’une lignée protestante, c’est avec une fille de par chez toi que tu vas te marier à Oran, le cinquième jour de décembre 1867. Qu’elle est loin l’armée à l’instant où tu dis « oui » puisque tu es désormais facteur des postes. Quoique l’un des témoins est sergent infirmier major des hôpitaux militaires. Pourquoi s’être marié à Oran ? Avec ton épouse, mon ancêtre donc, vous avez légitimé une fille prénommée Caroline, née en avril 1863 à Détrie, ou Sidi-Lhassen aujourd’hui. De nombreux Badois s’y sont installés après leur émigration, dès les années 1840. Comme le prénom est la forme féminisée du tien, j’ose prétendre qu’il s’agit bien de ta fille, Charles, mais après tout peu importe. En parlant de prénom, ton deuxième, Wilhelm, me parle particulièrement puisqu’il s’agit de celui que je porte. Charles Guillaume Rieth, voilà ton identité française en 1870 lorsque naît André, votre premier fils. Tu as décidé de lui donner le même prénom que celui de ton père, décédé en 1858. Puis dans les quatre autres enfants que tu auras, figurera bien sûr celle qui nous lie, Pauline. Pauline Anna Maria que mon grand-père maternel chérissait tant. « C’est elle qui m’a élevé en définitive », me rappelle-t-il à l’occasion. Difficile d’imaginer ta petite devenue grande je sais puisqu’au moment de ton décès, elle venait de fêter son huitième anniversaire. 44 ans, est-ce bien raisonnable de mourir à un âge si précoce ? Ta femme attendra quatre années avant de se remarier, avec un Mink, André de son prénom.

Tiens, j’ai la chance d’avoir à ma disposition le titre définitif de propriété que tu as signé le 23 février 1876 avec un lot à bâtir à Sidi-Brahim. J’évoque ce document parce que taquins qu’ils sont ces Français, ils t’ont fait naître à Strasbourg ! Évidemment, après 1870, j’imagine qu’être né en Allemagne était mal vu. Ou alors est-ce toi qui tenait à naître finalement en France ?

Signature de Charles, en 1875.

Charles, toutes mes questions n’attendent à l’évidence aucune réponse. Je serai bien naïf d’imaginer que, d’une quelconque façon, tu puisses éclairer les zones d’ombre qui demeurent sur ton existence. Mon cher arrière arrière arrière grand-père, je te prie de bien vouloir excuser mon ton qui t’apparaîtra forcément comme familier. En t’écrivant, c’est un peu à une partie de moi que je me suis adressé. Et malgré mon manque d’intérêt toutes ces années, je dois bien reconnaître que cette lignée de mon ascendance, celle qui te concerne donc, se révèle être plus que fascinante. Tout vient à point à qui sait attendre.

Un de tes nombreux descendants.

PS : dans quelques temps, je partirai justement à la découverte de ta ville natale, Mannheim, que j’aimerais tant découvrir. Tu y as peut-être passé des années difficiles, ou en gardes-tu un souvenir nostalgique. Les mauvaises langues diront au mieux que t’écrire est un exercice de style inutile ; au pire, elles ne comprendront même pas ce qui se lit habituellement entre les lignes.

André et Frédéric, deux de tes fils, à gauche. Ils te ressemblent ? Collection familiale. Tous droits réservés.

Famille Rieth à Tlemcen. Je ne reconnais aucun visage. Collection familiale. Tous droits réservés.

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10 commentaires

  1. Quelle belle lettre Guillaume. Un peu mystique parfois, je suis sûre qu’il l’a lira de là-haut ! On peut y croire des fois non ? Qui ne rêve pas d’adresser une lettre à ses aïeuls, même simplement pour leur dire que l’on pense à eux ? Entre passionné de généalogie, cela ne fait aucun doute 😉
    Au plaisir de te lire.

    1. Merci Emeline pour ton commentaire, bien sûr qu’il faut y croire. Tout est toujours possible 🙂
      Au plaisir de te lire également.

  2. Poser sur le papier les mots qu’on dit tous à nos ancêtres dans notre tête, au fur et à mesure de nos recherches, exercice cathartique. Bravo Guillaume, et je suis contente d’en apprendre un peu plus sur Karl, après avoir fait la connaissance de ses parents lors de leur mariage. Mannheim n’est pas une ville passionnante, elle n’a plus grand chose de son passé j’imagine, mais de là va faire un tour à Heidelberg, heureusement préservée des destructions de la guerre, tu y retrouveras peut être un peu l’atmosphère du pays de Bade …

    1. L’exercice était délicat car inhabituel : comme d’habitude, j’ai laissé faire les choses. En relisant, j’ai été surpris du ton parfois employé. Cathartique, tu as trouvé le mot juste, il y a en effet un peu de cela. Les recherches continuent dans les archives et d’autres articles ne devraient pas tarder. Merci pour le mot et je note ton conseil avec intérêt. Au plaisir de te lire.

  3. Un sacré destin que celui de « Charles », une vie bien remplie, marquée par des moments difficiles, mais surtout une quête d’identité qui a du être totale. Un ami qui possède plusieurs nationalité m’a dit un jour qu’il n’était chez lui nulle part, mais partout à la fois. Une sensation que je ne connais pas, mais que Charles Guillaume a du connaître.

    Et je me rends compte : que de lettres ce mois-ci dans notre #RDVAncestral ! C’est magique.

    Bravo Guillaume !

    1. Merci Clément pour le mot. Je ne sais pas si il y a eu quête d’identité de sa part : j’imagine plutôt une rupture totale avec ses racines et un profond sentiment d’appartenance à la France, comme beaucoup à l’époque et surtout comme beaucoup de Légionnaires. Le mystère demeure, et c’est bien parfois de ne pas tout savoir 🙂
      Au plaisir de te lire.

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