Faire de la généalogie, c’est aussi passer des heures à parcourir des sources écrites afin de mieux cerner et comprendre le contexte historique d’une période donnée. Ici, nous sommes à Saint-Jean-de-Maurienne, à l’automne 1576. Alors que Pierre de Lambert, évêque de 1567 à 1591, projette de construire un collège dans l’actuelle avenue du Mont-Cenis en rénovant une maison achetée, le noble Pierre Salière Darve tient un livre des comptes dans lequel se niche un détail remarquable en la présence d’ours dans la capitale de la vallée :

 La dépense totale des manoeuvres pendant le mois de septembre 1576 est de 204 florins, 8 sols, sur quoi il y a 7 sols pour les colliers de deux ours, le mâle et la femelle. On apprend par ce détail que l’évêque avait alors des ours entretenus aux frais de l’évêché.

[…]

Façon d’un tornet pour la chenne de l’ours avec sa boucle… 3 sols. »

D’après l’abbé Rambaud, « Histoire du collège Lambertin », dans les  Travaux de la Société d’histoire et d’archéologie de la province de Maurienne, 1885, p.30.

L’anecdote a de quoi surprendre et il est même difficile d’imaginer le spectacle au sein de l’évêche à la fin du XVIe siècle. Fait d’autant plus étonnant quand nous lisons l’étude passionante de Michel Pastoureau, contenue dans Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, que je vous recommande de lire sans tarder ! Notamment spécialiste des couleurs, des images et des symboles, l’historien écrit, à propos de l’ours :

 Un tel animal ne pouvait qu’effrayer l’Église du haut Moyen Âge. Non seulement l’ours est doté d’une force prodigieuse mais il est lubrique et violent. En outre, il ressemble à l’homme par son aspect extérieur, par son atptitude à se tenir debout et par ses pratiques sexuelles. Depuis Pline, en effet, qui a mal interprété un passage d’Aristote, tous les bestiaires et toutes les encyclopédies affirment que les ours s’accouplent more hominum et non pas à la façon des autres quadrupèdes. L’ours est donc un dangereux cousin de l’homme. Enfin, contrairement au lion, sur tous les terroirs d’Europe occidentale, c’est un animal indigène : le voir, l’admirer, le redouter, le vénérer est chose fréquente. De fait, à l’époque carolingienne [soit jusqu’au Xe siècle], dans une bonne partie de l’Europe germanique et scandinave, il fait encore l’objet de cultes païens associés à des fêtes calendaires, et passe encore pour le roi des bêtes sauvages ; rôle, nous l’avons vu, déjà tenu par le lion dans l’Europe méridionale. Dès lors, l’Église part en guerre contre l’ours et cherche à le faire descendre de son trône. Partout, entre le VIIIe et le XIIe siècle, elle favorise la promotion du lion, animal exotique et non pas indigène, issu de la culture écrite et non pas des traditions orales, animal par là même maîtrisable et non pas imprévisible. Partout, elle « joue » le lion contre l’ours. Partout elle s’acharne contre ce dernier.

Pour ce faire, elle utilise trois procédés : l’ours est d’abord diabolisé, puis dompté et enfin ridiculisé. S’appuyant sur la Bible, où l’ours est toujours pris en mauvaise part, et reprenant une phrase de saint Augustin, « ursus est diabolus », les Pères et les auteurs chrétiens de l’époque carolingienne rangent l’animal dans le bestiaire de Satan ; du reste, à les croire, le Diable prend souvent la forme d’un ours pour venir menacer et tourmenter les hommes pécheurs. La plupart des ateurs occultent la tradition selon laquelle l’ourse redonne vie à ses petits morts-nés en les léchant – tradition ambiguë, héritée de Pline, qui aurait pu être glosée comme un symbole de résurrection – et mettent constamment en avant les vices de l’ours : brutalité, méchanceté, lubricité, saleté, goinfrerie, paresse, colère.

Dans un deuxième temps, l’ours devient un animal domestique, ou plutôt domestiqué, au sens médiéval de ce mot (domesticus). Ici c’est l’hagiographie qui s’attage à l’ours. […]

Diabolisé puis dompté, l’ours est ensuite ridiculisé. Cela se fait en général après l’an mille. L’Église, pourtant hostile à tous les spectacles d’animaux, ne s’oppose désormais plus à la circulation des montreurs d’ours. Muselé et enchaîné, l’ours accompagne les jongleurs et les bateleurs due château en château, de foire en foire, de marché en marché. L’ancien animal royal, admiré et redouté, devient une bête de cirque, qui danse, fait des tours, amuse le public. À partir du XIIIe siècle, offrir un ours n’est plus vraiment un cadeau de roi comme c’était encore le cas à l’époque carolingienne ; l’animal sort même des ménageries princières où il n’a plus sa place. […] Au tournant des XIIe-XIIIe siècles, l’affaire semble donc entendue : le lion, roi des animaux dans les traditions orientales et méridoniales, le devient aussi, à la place de l’ours, dans les traditions occidentales septentrionales. »

Michel Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, 2004, pp.70-72.

Si je concède que le passage cité est long, il n’en est pas moins intéressant et à la lumière de ces mots, la possession de deux ours par l’évêque de Lambert revêt un sens particulier, celui qui place l’animal mythique au coeur d’un évêché qui a lutté, des siècles durant, pour l’en faire sortir !

Progressivement, le lion détrône l’ours de son statut de roi des animaux en Europe. (Illustration allemande, 1810). Source : Wikipédia.

L’histoire commence au détour d’une recherche sur mes ancêtres lyonnais en août dernier. En fin de table de l’année 1758 dans la paroisse Sainte-Croix, surprise ! Deux anges au regard serein, calme, accompagnés d’un vieillard.

Puis, il y a quelques jours, je retombe sur un nouveau dessin, toujours en fin de table mais cette fois-ci concernant celle de l’année 1756. Après publication sur Twitter, comme je le fais de temps en temps quand je découvre des petits trésors similaires, je repense au dessin d’août et me rend finalement compte qu’il s’agit de la même paroisse, de la même période et… sans doute du même dessinateur.

J’interroge alors la base des Archives municipales de Lyon pour la paroisse Sainte-Croix et je tombe sur une dizaine de dessins, la plupart du temps insérés en fin de table annuelle mais parfois aussi en fin de registre paroissial. Des petits bijoux. Le coup de crayon commence à partir de 1752 et 1753, timidement.

Branches, fin de table annuelle de 1752, paroisse Sainte-Croix. Source : Archives municipales de Lyon, http://www.fondsenligne.archives-lyon.fr/ac69v2/menu.php

 

1753

Branches (2), fin de table annuelle de 1753, paroisse Sainte-Croix. Source : Archives municipales de Lyon, http://www.fondsenligne.archives-lyon.fr/ac69v2/menu.php

Puis, en 1754, on découvre un premier paysage. Peut-on dire qu’il s’agit là d’une vue de la presqu’île ? En effet, l’ancienne église Sainte-Croix se situait – elle a été partiellement détruite au XIXe siècle – juste à côté de la cathédrale Saint-Jean actuelle, dans le Vieux Lyon, qui borde quasiment la Saône. Serait-ce donc le quai des Célestins ?

1754

Vue du quai des Célestins ?, fin de table annuelle de 1754, paroisse Sainte-Croix. Source : Archives municipales de Lyon, http://www.fondsenligne.archives-lyon.fr/ac69v2/menu.php

En 1755, le coup de crayon esquisse deux portraits, celui d’un ange, qui semble regarder vers le Ciel, et celui d’un démon aux cornes de bélier et au regard sombre, imperceptible. Il est intéressant de noter que tout sur le personnage du haut semble s’élever, y compris les cheveux, alors que sur le portrait démoniaque, tout est dirigé vers le bas, jusqu’au bouc en pointe.

1755

Portraits d’un ange et d’un démon, fin de table annuelle de 1755, paroisse Sainte-Croix. Source : Archives municipales de Lyon, http://www.fondsenligne.archives-lyon.fr/ac69v2/menu.php

En 1756, retour à un paysage, le coup de crayon semble, comme en 1754, quelque peu hésitant. Le dessin nous montre quelques arbres, dont un particulièrement massif. À gauche, que doit-on deviner ? L’église Sainte-Croix ?

1756

Des arbres et une église, fin de table annuelle de 1756, paroisse Sainte-Croix. Source : Archives municipales de Lyon, http://www.fondsenligne.archives-lyon.fr/ac69v2/menu.php

En 1757, le trait est beaucoup plus fourni, plus précis aussi. La croix dessinée sur la porte de l’édifice représenté nous montre certainement une église, un édifice religieux en tout cas, avec un clocher attenant. Pour s’y rendre, un pont, en tout cas ce que l’on imagine comme tel. Tout autour, une nature abondante et riche.

1757

Un pont et une église, fin de table annuelle 1757, paroisse Sainte-Croix. Source : Archives municipales de Lyon, http://www.fondsenligne.archives-lyon.fr/ac69v2/menu.php

Je ne reviens pas sur le dessin de 1758, si ce n’est que l’on retrouve bien une similitude des traits de l’ange dessiné en 1755, ce qui laisse supposer qu’il s’agit bien du même auteur.

1758

Deux anges et un père, fin de table annuelle de 1758, paroisse Sainte-Croix. Source : Archives municipales de Lyon, http://www.fondsenligne.archives-lyon.fr/ac69v2/menu.php

1759, mon dessin préféré, celui qui me laisse le plus songeur. Je l’ai appelé, sans aucune originalité, Le pêcheur. Vous noterez le double sens. Un homme assis, concentré, tenant fermement sa canne (à deux mains). Devant lui, le strict nécessaire. Entouré d’eau, et d’une nature toujours aussi prégnante, l’homme est positionné au centre de l’image, dans des proportions égales à celles de la végétation. En revanche, la barque, ce qui ressemble à une barque, elle, est étonnamment petite. Je vous laisse être sensible aux éventuels messages que l’auteur a voulu faire passer.

1759

Le pêcheur, fin de table annuelle de 1759, paroisse Sainte-Croix. Source : Archives municipales de Lyon, http://www.fondsenligne.archives-lyon.fr/ac69v2/menu.php

En 1760 et 1761, de nouveau un paysage. Le premier montre deux édifices, le premier me fait penser une nouvelle fois à une église. Une nature toujours là, omniprésente et l’eau qu’on devine couler sous la voûte. Le deuxième en revanche est plus démonstratif : un pont, une entrée – celle amenant au Vieux Lyon actuel ? -, des fortifications en arrière-plan, de l’eau, des arbres et même des oiseaux qui partent ou qui arrivent. La tâche derrière l’arbre, sans doute involontaire, rappelle même un semblant de soleil.

1760

Deux édifices, fin de table de 1760, paroisse Sainte-Croix. Source : Archives municipales de Lyon, http://www.fondsenligne.archives-lyon.fr/ac69v2/menu.php

1761

Un pont et un arbre, fin de table annuelle de 1761, paroisse Sainte-Croix. Source : Archives municipales de Lyon, http://www.fondsenligne.archives-lyon.fr/ac69v2/menu.php

Puis, en 1762, trois portraits. Les Trois Mousquetaires avant l’heure, très en avance – l’oeuvre de Dumas date de 1844 ! Que veut représenter l’auteur ? Nous ne sommes plus dans l’imagerie religieuse, les anges, les démons, la nature, les paysages…

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Les Trois Mousquetaires avant l’heure, fin de table annuelle de 1762, paroisse Sainte-Croix. Source : Archives municipales de Lyon, http://www.fondsenligne.archives-lyon.fr/ac69v2/menu.php

En 1763, de nouveau un pont, en plan plus rapproché cette fois. Les détails semblent être plus maîtrisés, la nature toujours omniprésente. Pour la première fois, le dessin apparaît en fin de registre paroissial et non en fin de table annuelle.

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Un pont de 1763, fin de registre paroissial de 1763, paroisse Sainte-Croix. Source : Archives municipales de Lyon, http://www.fondsenligne.archives-lyon.fr/ac69v2/menu.php

1764, l’inspiration s’en est allée, où au contraire est-elle en germe ? Le dessin est casé dans le coin inférieur droit de la page, en toute discrétion.

1764

Un germe, fin de table annuelle de 1764, paroisse Sainte-Croix. Source : Archives municipales de Lyon, http://www.fondsenligne.archives-lyon.fr/ac69v2/menu.php

Enfin, car oui toutes les bonnes choses ont une fin, nous retrouvons pour la dernière fois notre artiste en fin d’année 1765. Le dessin ressemble plus à une esquisse : les trois personnages du haut rappellent les Trois Mousquetaires avant l’heure, ceux du bas semblent plus originaux : la lassitude de celui qu’on devine être une sorte d’ange à gauche illustre un dessin qui, pour la première et seule fois, n’abrite aucun élément naturel explicite. Pour la seconde et dernière fois, le dessin apparaît en fin de registre paroissial et non en fin de table annuelle.

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Expressions, fin de registre paroissial de 1765, paroisse Sainte-Croix. Source : Archives municipales de Lyon, http://www.fondsenligne.archives-lyon.fr/ac69v2/menu.php

Pour en arriver à rédiger un article, j’avoue avoir été un peu plus qu’interpellé par ces dessins, tous apparaissant entre 1752 et 1765. Dès 1766, on remarque par ailleurs que les tables annuelles ne sont plus tenues par le même auteur si on en juge par l’écriture. Qui était donc cet artiste ? Il est très difficile de le savoir : les dessins ne sont évidemment pas signés, plusieurs écritures se succédent au sein des registres paroissiaux… Après tout, peu importe. La récurence des dessins et leur qualité suffisent largement à calmer mes questions sans grand intérêt. En définitive, il n’est pas tellement rare de tomber sur un petit bout de dessin au coin d’un registre paroissial mais de cette ampleur, avec cette régularité, c’est assez exceptionnel.

N’hésitez pas à partager vos petits trésors dans les commentaires !

J’en profite également pour saluer le travail et la qualité des Archives municipales de Lyon en ligne. C’est un vrai plaisir d’y mener des recherches.

Trouver un acte de décès, c’est bien, trouver un acte de décès qui mentionne les causes du décès, c’est mieux et même exceptionnel.

Contexte généalogique

Jacques Milliex naît le 25 juin 1767 à Saint-Sorlin-d’Arves, en Maurienne, appartenant à l’époque au duché de Savoie. Dernier de sa fratrie, il se marie le 27 octobre 1789 avec Anne-Marie Milliex. De cette union, naissent sept enfants :

  1. Catherine, décédée moins de deux mois après sa naissance en 1790,
  2. Pierre, né en 1792,
  3. Geneviève, née en 1794,
  4. Françoise, née en 1797,
  5. Joseph, né en 1800,
  6. Jean Baptiste, né en 1802,
  7. …et Catherine, née en 1807 et qui est par ailleurs mon sosa n°39 (la mère d’Etienne et de Joseph Brunet, mes oncles partis en Californie).

Jacques et Anne-Marie Milliex sont donc mes sosas n°78 et 79.

Un acte de décès dans le Dauphiné et de multiples informations

Grâce à une mention, je sais que Jacques décède en 1817 à Laval, petit village d’Isère. Interpellé par le lieu de sa mort, je m’empresse donc d’aller consulter l’acte en question et je lis :

Le onze avril mil huit cent dix-sept, par devant nous Etienne François David, maire et officier de l’Etat civil de la commune de Laval, canton de Domène arrondissement de Grenoble,

Est comparu Joseph Millet, ramoneur, domicilié à Saint-Sorlin-en-Maurienne, duché de Savoie, assisté de Pierre Coche dit Bouteuil & de Philibert Berthet Maguet, tous deux majeurs, propriétaires agricoles habitant à Prabert, hameau de Laval, lesquels nous ont déclaré que ce jourd’hui à neuf heures du matin, sur la montagne appelée le Muret au lieu-dit à Eyguebelle, commune de Laval, Jacques Millet, natif de Saint-Sorlin-en-Maurienne, âgé de cinquante ans environ, fils à feu Pierre, époux de Marie Millet, propriétaire domicilié audit Saint-Sorlin et Jean Baptiste Millet, son fils âgé de treise ans, sont décédés par suite d’une tempête et d’un tourbillon de neige qu’ils ont éprouvé au passage de la Coche en allant dans leur famille. Desquels décès nous avons dressé le présent acte en présence dudit Joseph Millet, fils audit Jacques […]. »

Source : AD de l’Isère, cote : 9NUM1/AC206/10, Laval, décès, coll. communale (1807-1819), vue 131/162.

Première remarque sur l’orthographe du patronyme qui indique que le X de Milliex ne se prononce pas. Ce qui concorde avec l’origine étymologique du nom de famille Milliex, dérivé de Millet et qui serait un diminutif de mil (du latin milium), nom d’une céréale cultivée au Moyen Âge pour la panification et la préparation de bouillies (d’après GABION, Robert, Dictionnaire des noms de familles de Savoie, Haute-Savoie, canton de Genève (partie), Montmélian, La Fontaine de Siloé, 2011, p.683).

L’acte de décès nous apprend en outre que Joseph, qui déclare le décès de son père et de son jeune frère Jean Baptiste, exerce la profession de ramoneur à Laval, en Dauphiné. À vol d’oiseaux, une vingtaine de kilomètres seulement sépare Laval de Saint-Sorlin-d’Arves. Sur Google Maps, un itinéraire à vélo nous est même proposé.

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Evidemment, à l’époque, Jacques et son fils Jean Baptiste se rendent à Laval à pied ou éventuellement à dos de mule[t]s. L’itinéraire indiqué ci-dessus ne doit pas tellement différer de celui qu’ils empruntent à l’époque. D’abord le franchissement du Col-de-la-Croix-de-Fer, au-dessus de Saint-Sorlin, le suivi de la rivière d’Eau-d’Olle qui passe par le Rivier-d’Allemond, puis la montée vers le Pas de la Coche (aujourd’hui encore, le Pas de la Coche est fréquenté par les randonneurs) et la descente enfin vers Prabert et la commune de Laval, précisément vers l’endroit où ils décèdent.

Avril 1817, il est aisé d’imaginer le manteau de neige couvrant probablement la plupart des massifs environnants. Le vent se lève, et voici Jacques et Jean Baptiste, rentrant d’une visite à leur fils et frère à Laval, pris dans « tempête » et un « tourbillon » de neige alors même qu’ils tentent de rentrer chez eux à Saint-Sorlin. Joseph, resté à Laval, s’est-il inquiété des conditions météorologiques quelques heures après le départ de son père et de son frère ? Ont-ils seulement retrouvé les corps ?

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Panneau indiquant le Pas de la Coche. Source

 

Au détour d’une recherche, il arrive parfois qu’on tombe sur ce que j’appelle des perles généalogiques. Des petits trésors qui le sont soit par le contenu de l’acte en question, soit par la forme qu’ils prennent – de la trace effacée d’une patte de chat sur un registre au dessin fait par un curé qui s’ennuyait dans la tenue de ses registres paroissiaux.

Aujourd’hui, bien qu’elle soit macabre, cette perle concerne la découverte d’un cadavre non loin de Saint-Sorlin-d’Arves, au début du XIXe siècle. C’est la première fois que je trouve autant de détails sur un décès et pour cause, le rapport de l’officier de santé mobilisé est littéralement transcrit dans le registre d’état civil.

Notes préliminaires

Depuis la fin d’année 1793, la Maurienne est française et rattachée au département du Mont-Blanc. Elle l’est jusqu’en 1815 et la restitution par la France des territoires de Savoie à la Sardaigne. Saint-Sorlin-d’Arves est la commune d’origine de l’immense majorité de mon ascendance paternelle : elle se situe entre 1500 et 3500 mètres d’altitude. Elle est surplombée par les Aiguilles d’Arves, aujourd’hui encore très réputées pour leur beauté. Enfin, les dates appartiennent au calendrier révolutionnaire ou appelé également républicain qui reste en vigueur jusqu’en 1806. Entre crochets, je propose la conversion de ces dates.

Sur l’acte en lui-même, le maire François Chaix n’est autre que mon arrière arrière arrière grand-père, mon Sosa numéro 32 (1). C’est donc lui qui rédige cet acte dont je ne restitue ici que le texte. Vous pouvez évidemment vous reporter au document original dont la cote est la suivante : Archives Départementales de la Savoie en ligne, 3E 507, folios 131-132.

Transcription du document

Du vingt-deux vendémiaire an douze [15 octobre 1803] de la République française,

Nous François Chaix maire de la commune de Saint-Sorlin-d’Arves faisant les fonctions d’officier de police judiciaire en vertu de l’art. quatre de la loi du septième pluviose an neuf [27 janvier 1801], sur l’avis à nous donné par le citoyen François Coche de cette commune qu’il vient d’apprendre qu’un individu de cette commune nommé Vincent Chaix a découvert de loin sur une petite éminence de rocher un cadavre exposé lui icelui à l’endroit appelé au Rocher Blanc dépendant de la dite commune qu’il croit soit par la taille du dit cadavre, soit par la qualité des vêtements être celui d’Antoine fils de François Coche qui a disparu et dont on n’a aucune nouvelle depuis le trente messidor an dix [19 juillet 1802], jour auquel il est sorti de la montagne avec un fusil, duquel jour malgré toutes les recherches qui furent faites après cette disparition il n’a pu être découvert vu que probablement un éboulement de neige l’avoit [sic] enveloppé mais l’on trouvat [sic] au-dessus de l’endroit où il a été découvert actuellement le fusil dont il était nanti [pourvu]….

Nous nous sommes transportés avec les citoyens Vincent Chaix et André Chaix jusqu’au lieu le plus abordable du dit rocher accompagné du citoyen Laurent Bergé, chirurgien gradué affecté à l’hospice civil de St-Jean [de-Maurienne] distante de cette commune de plus de six heures ni en n’ayant aucune de plus prises où étant [sic] nous avons fait apporté le dit cadavre en notre présence que nous avons reconnu masculin. vêtu de draps pays gris dont les bas qui étoient noir de laine tricotés dans sabot et sans chapeau, visite faite il a été trouvé dans ses poches un couteau commun de corne tout rouillé ainsi qu’un cornet de poudre. Il avoit en outre deux […] de laine blanche du pays. Le dit cadavre ne présentant plus que les ossements, toutes les chaires ayant été consumées, ne restant qu’une partie postérieure de la peau de la tête à laquelle se trouve attachés les cheveux rouge avec un ruban de fluret [sic] noir.

De suite les citoyens Vincent et André Chaix et François Coche, son père, nous ont dit reconnaître parfaitement que le cadavre est celui d’Antoine Coche tant par les habillements désignés ci-dessus que par les cheveux rouge et de la manière dont ils sont liés le dit cadavre étant entièrement dépouillé de ses chairs. Et ils assurent que c’est là effectivement Antoine fils de François Coche qu’ils n’ont plus vu depuis cette époque et qu’il connaissoit par l’entièrement et le dit François Coche nous a déclaré qu’il reconnaissoit parfaitement que c’étoit son fils tant par ses habillements que par ses cheveux qui étoient rouge que à sa corne de poudre et à son couteau et ont signé avec nous leurs déclarations.

Après quoi nous avons invité le citoyen Bergé chirurgien de l’hôpital civil de Saint-Jean de procéder à la visite du dit cadavre après avoir été duement assermenté, il nous a fait son rapport comme suit :

Je, Laurent Bergé, chirurgien de l’hôpital civil de Saint-Jean, en suite de la visite faite en votre présence, vous rapporte et fait observer que le cadavre qui m’est présenté est masculin & celui d’un jeune homme d’environ dix-huit à vingt ans, que le squelette qui a résisté à la putréfaction est entier sans qu’il manque aucune partie osseuse de sa construction, qu’aucune de ses parties dures ne paroit altérée par une violence extérieure mais se séparant les uns des autres par la destruction des parties molles et des ligaments qui les unissoient occasionnée par la dislocation à la suite de la putréfaction. En conséquence je ne puis juger quelle a été la cause de mort du dit cadavre, j’estime néanmoins que la mort de ce jeune homme vu l’état du squelette date d’environ un an.

Lecture faite au dit citoyen Bergé de son rapport, il a déclaré y persisté et a signé avec nous sur l’original.

Duquel rapport résulte que le cadavre qu’on nous a dit être celui d’Antoine fils de François Coche, il n’est possible de connaître par quelles fins il est mort, attendu que le citoyen Bergé n’en a pu juger dans son rapport sachant qu’il a estimé que la mort de ce jeune homme vu l’état du squelette pouvoit dater d’environ un an.

Nous avons ensuite déclaré que rien ne s’oppose à l’inhumation du dit cadavre suivant les formes ordinaires et avons ordonné qu’extrait du procès verbal de transport de reconnaissance et du rapport de l’officier de santé Bergé sera joint au registre de l’état civil de cette commune et que toute la présente formalité sera transmise au Substitut du commissaire du gouvernement pris le tribunal criminel du département du Mont-Blanc. Pour l’arrondissement de Maurienne…

Fait et clos par nous maire susdit aux lieu les ans et jour que dessus et par extrait conforme à l’original.

Et vous, avez-vous déjà trouvéun tel acte détaillé dans les registres d’état civil ou paroissiaux ?

(1) En fait, non. Confusion au niveau des dates, je me suis en fait référé à la signature très ressemblante mais ce François Chaix n’est sans doute pas mon ancêtre. Dont acte.