#RDVAncestral n°2 – Pierre Rodier (1772-1848)

#RDVAncestral n°2 – Pierre Rodier (1772-1848)

9 août 1795, Carry-le-Rouet, dans les Bouches-du-Rhône. Pierre Rodier a 22 ans au moment où il s’apprête à dire oui et jurer fidélité à Thérèse Fouques. Cinq enfants naîtront de cette union, dont l’aîné, que l’on prénommera Pierre comme la tradition le veut depuis plusieurs générations.

Lui est originaire de la Lozère, natif de Saint-Julien-d’Arpaon et issu d’une famille protestante. Depuis la Révolution, il revendique fièrement sa confession. Protestant et libre de l’être, lui qui sait que son grand-père fut enfermé dans le château de Ferrières, dans le Tarn. Lui, le descendant d’une lignée persécutée jusqu’à il n’y a pas si longtemps. Le passé n’est plus mais il résonne encore douloureusement dans le cœur des siens et de sa famille.

Au moment de son mariage, Pierre est canonnier volontaire engagé depuis peu dans l’armée française afin de défendre les acquis de la Révolution. Une des premières questions que je lui poserai tournera sans doute autour de ce sujet. Mais avant cela, je souhaite encore l’observer, lui qui bavarde facilement, mais jamais pour ne rien dire. Sa future femme, il la chérit déjà largement et imagine non sans contentement un futur à ses côtés. Ne plus revenir en Lozère, mais s’installer dans le Gard. Alès est en effet une ville formidable.

Le matin de ce 9 août 1795, entre deux portes, je l’épierai en train d’ajuster son col. Vérifier son uniforme, écouter d’une oreille inattentive les éloges de ses amis de garnison. Ses parents ne sont pas présents mais ils consentent à l’union de leur cher fils. À ce moment, il a certainement une pensée émue pour Antoine, Louis et Louise, ses frères et sa sœur, eux aussi absents. Dans un dernier sourire, il demanderait peut-être à ses compagnons d’armes de le laisser seul un instant. Pour qu’il se concentre, fasse le point, savoure le moment qui s’offre à lui. C’est alors que j’entrerai, ou pas. Et si je décidai d’être spectateur de ce moment privilégié ?

Pierre Rodier, devant moi. Numéro Sosa 248 au rapport. Comment lui faire comprendre que je descends du fils qu’il n’a pas encore ? Que ce même fils aura 8 enfants, dont Calixte, le cinquième. Que ce même Calixte bénéficiera de l’ascenseur social grâce à ses études. Qu’il sortira maître-mineur de l’Ecole des Mines d’Alès. Qu’il fait bien, donc, de partir s’installer là-bas après son mariage. Que la France des années 1850 aura déjà connu une restauration de la monarchie, puis une deuxième révolution en 1848, une seconde république… Non, comment pourrait-il me croire ? Pourtant, il le vivra. Son petit-fils Calixte partira avec sa femme en Algérie, aura une fille, Elisa, qui elle-même aura une fille Eliane, qui elle-même aura une fille Sabine… qui n’est autre que ma grand-mère maternelle. Non, certainement que je ne le bassinerai pas avec ma généalogie. Ni avec sa généalogie.

L’entrée au temple est désormais imminente. Je les regarderai tous, de loin, en cette journée estivale de 1795. J’assisterai peut-être ému à l’union de mes deux ancêtres. Des catholiques présents ? Et pourquoi pas ? Devant Dieu, les hommes et les femmes ne sont-ils pas égaux ? Devant Dieu, comment les querelles de jadis pourraient resurgir en ce jour censé être heureux ? Le ciel est bleu, sans nuage. Il est des jours où le passé est oublié, doit l’être par la force des choses. Alors qui suis-je, moi, pour venir semer le trouble autour du cortège ? En quel honneur pourrait-on venir perturber l’insouciance de ses ancêtres ? C’est pourquoi je déciderai d’être en retrait. C’est à ce moment-là, peut-être juste au moment de dire oui à sa femme que Pierre jetterait un œil aux gens présents dans l’assemblée. Son regard croisant le mien, un froncement de sourcils se demandant qui est cet étrange individu ? Après un bref chuchotement à sa promise, il tournerait à nouveau le regard en ma direction mais la place serait vide. Sans doute une illusion. « Oui, je le veux. »

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7 commentaires

  1. J’ai remarqué que dans les mariages protestants, l’assemblée est souvent importante et les témoins, nombreux. Cela donne souvent une idée du « réseau » des époux, pour utiliser un mot moderne 😉
    Merci pour cet article très bien écrit et qui en plus m’a rappelé, non sans émotion, la formation de l’année dernière et les recherches que j’ai faites aussi sur les protestants (mais dans le sud-ouest).
    Quand on connaît les épreuves par lesquelles certaines familles sont passées, on ne peut que qu’être fier qu’elles aient survécu pour être témoins de ce mariage…

    1. Merci Pascalina pour le mot. Pour le coup, la famille de Pierre ne semble pas être présente (et pour cause, il n’est pas originaire des BdR et est engagé volontaire dans l’armée) et ses témoins sont tous des militaires.
      Oui c’est en effet un passé parfois très douloureux et que je ne connaissais qu’à peine il y a encore quelques mois.

  2. Merci pour ce bel article qui m’a replongé dans mon enfance dans les environs d’Alés. Le dimanche, ma maman, moi et notre voisine partions à la messe…Cette dernière au temple, nous deux à l’eglise.

  3. Tout d’abord un grand merci à toi Guillaume pour ton idée géniale du #RDVAncestral qui nous place dans des rencontres inédites avec nos ancêtres. Ces situations ne sont pas toujours faciles à gérer, cependant cela vaut vraiment la peine de s’y confronter et de construire un récit.
    Ici, il est étonnant de voir la discrétion dont tu fais preuve lors du mariage de ton ancêtre, d’autres de ses descendants auraient réagi différemment dans cette circonstance. Tu t’en sors à merveille !

    1. Merci beaucoup Marie pour le commentaire. Nous avons déjà eu l’occasion de l’évoquer mais je crois que le #RDVAncestral en dit plus sur nous que sur nos ancêtres. En cela, il me paraît intéressant et surtout inédit. Nous ne sommes plus dans la simple description généalogique mais bien dans le ressenti. Ravi et fier de voir que certain-e-s des généanautes se prennent au jeu et publient le troisième samedi de chaque mois leur #RDVAncestral. Merci de ta participation.

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