Voilà un moment que je m’intéresse à la branche allemande de mon ascendance sans pour autant arriver à en reconstituer la teneur. De l’Algérie au Grand Duché de Bade, ou chronologiquement du Grand Duché de Bade à l’Algérie… Je vous propose un état des lieux des recherches que j’ai pour l’instant menées.

Le point de départ ? L’engagement de mon ancêtre Karl Rieth dans la Légion étrangère le 30 novembre 1854. Né le 28 janvier 1836 à Mannheim, dans le Grand Duché de Bade, Karl Wilhelm Rieth devient Français en juin 1867 : il habite alors en Algérie. Quelques mois plus tard, le 5 décembre, il se marie à Oran avec Anna Maria Dieringer, native elle aussi du Grand Duché de Bade, plus précisément de Wolfenweiler.

J’ai la chance d’avoir les états de service de mon ancêtre Karl. La première orthographe retenue ici est Rith, qui renseigne sur la prononciation du patronyme (en Algérie, je croise le nom orthographié de diverses manières comme Rite).

Un acte de mariage comme seule ressource généalogique

Pendant des années, c’est en effet le seul acte d’état civil que je possédais et qui me permettait de tracer mon ascendance allemande. Ainsi, les parents de Charles sont André Rieth, décédé le 24 février 1858 à Mannheim et Catherine Fehmann, décédée le 16 mai 1839. Pour la branche Rieth, c’est tout ce que j’avais jusqu’à il y a encore quelques semaines. Puis, suite à un article de Brigitte (Chronique d’antan), j’ai pris connaissance d’un site allemand ayant numérisé une partie des registres paroissiaux et d’état civil d’Allemagne. N’étant absolument pas germanophone, j’ai passé des heures à déchiffrer les registres de Mannheim et cela a payé puisqu’en 1831, j’ai retrouvé la mention du mariage d’André et Catherine Fehmann.

La branche Rieth

Grâce à l’aide de Brigitte et de son réseau, que je remercie encore, j’ai enfin pu mettre des noms sur les grands-parents de Charles.

Andreas Rieth, bourgeois et maître serrurier, fils légitime et célibataire de Johann Ehrhardt Rieth, bourgeois (1) et de sa femme Anne Katharine née Benzinger, avec Katherine Elisabethe Fehmann, fille légitime et célibataire de Johann Fehmann, maitre menuisier, bourgeois de Mannheim (2) et de son épouse Maria Rosine née Reinecker.

Témoins : Julius Reinhardt, bourgeois et brasseur, et Albrecht Jakob Rieth, bourgeois et maître pêcheur

Source : https://www.archion.de/

Ainsi, le père d’André, Johann Ehrhardt, était serrurier, bourgeois de la ville de Mannheim. Un nouveau patronyme apparaît alors au niveau de la mère d’André : Anne Katharine Benzinger. Du côté de Catherine Fehmann, le père était menuisier et sa mère s’appelait Maria Rosine Reinecker. Tous sont a priori originaires de Mannheim. L’un des témoins est sans doute un parent d’André, Albrecht Jakob Rieth, qui exerce la profession de pêcheur.

Né cinq ans après l’union de ses parents, Charles n’est vraisemblablement pas l’aîné de sa fratrie. Mais pour l’heure, je n’ai pas encore trouvé la trace d’éventuels frères et soeurs. Lorsqu’il s’engage dans la Légion étrangère à Metz, en 1854, il est dit qu’il exerce la profession de boucher. Il faut préciser qu’après la création de la Légion en 1831, la majorité des engagés est originaire d’Allemagne : près de 70% d’après le Centre de documentation historique sur l’Algérie. Une bonne partie de ces engagés vient du Grand Duché de Bade, encore indépendant à l’époque mais qui subit la pression prussienne, laquelle Prusse projetant de récupérer dans son giron la rive gauche du Rhin. Ainsi, ce seraient pour des raisons politiques, plus qu’économiques (toujours selon l’association précédemment citée) que des milliers de Badois quittent leur terre natale. Sans oublier une démographie très dense qui contribue, de facto, à l’émigration.

La branche Dieringer

Également originaire du Grand Duché de Bade, l’émigration de la famille Dieringer est familiale, contrairement à l’émigration de Charles, parti tout seul, engagé volontaire dans la Légion. Une demande de concession à SIdi-bel-Abbès est faite par Mathias Dieringer sans doute au début des années 1850. Marié à Marie Anne Ingold, j’ai en effet réussi à reconstituer partiellement la fratrie de mon ancêtre Anna Maria.

  1. Barbe, née le 17 novembre 1832 à Wolfenweiler, mariée le 22 mars 1856 à Sidi-bel-Abbès et décédée le 18 juillet 1890 à Tabia.
  2. Mathias, né vers 1837 si l’on se fie à l’âge mentionné dans son acte de décès en date du 20 octobre 1884 à l’hôpital militaire de Sidi-bel-Abbès.
  3. Anna Maria, mon ancêtre, née le 12 février 1839 à Wolfenweiler, mariée une première fois en 1867 avec Charles à Oran et décédée le 19 février 1917 à Sidi-Brahim (Prudon).
  4. Caroline, née le 6 mai 1845 à Wolfenweiler, mariée une première fois en 1863 à Detrie, une seconde fois en 1897 à Lamtar et décédée le 9 octobre 1904 à Zerouala (Deligny).
  5. Charles, né à Schallstadt vers 1849 d’après l’âge mentionné dans son acte de décès en date du 17 mars 1871 à Detrie.

Le trou entre 1832 et 1837 laisse à penser qu’un autre enfant a pu naître entre Barbe et Mathias. Malheureusement, les archives de Wolfenweiler ne sont pas en ligne. Pas plus que celles de Schallstadt, d’où sont originaires Mathias Dieringer et Marie Anne Ingold, nés respectivement vers 1810 et 1806. Ces dernières informations sont déduites à partir de leur acte de décès : les deux sont en effet morts en Algérie : le premier à Sidi-bel-Abbès le 23 novembre 1878 et la deuxième à Détrie, le 18 juillet 1871, soit 4 mois, presque jour pour jour, après le décès de Charles, leur dernier enfant. L’émigration de la famille Dieringer suit la volonté des autorités françaises de construire une colonie agricole. Grâce aux recherches d’une de mes cousines, Hélène, nous savons que Mathias signe une pétition en 1854 à Sidi-Lhasen :

Tous citoyens laborieux et pères de famille du pays de Bade, arrivés depuis le 10 mars et forcés de vivre sur l’argent qu’ils ont apporté et du peu qu’ils gagnent en journées, sans que rien ne leur fasse entrevoir une réalisation quelconque qui leur avait été faite dans leur pays.

Obligés de reconnaître que les espérances qu’ils avaient conçues d’après ces promesses se sont toutes évanouies et que leur petit capital est déjà presque totalement épuisé par un long voyage et de peines perdues, sans but, comme sans utilité au profit, de telle sorte que s’il ne leur arrive aucun secours, ils seront hors d’état de conserver leur concession.

Résolus à ne pas devenir victimes de la misère et bien convaincus que telles ne sont pas les intentions de l’Empereur, ils viennent supplier Sa Majesté de leur faire accorder des moyens d’existence jusqu’à ce qu’ils aient obtenu une récolte et en même temps faire donner à chacun une avance pour construire une habitation. Ils pourront ainsi en répondant aux vues du Gouvernement et de l’Empereur atteindre les buts qu’ils se sont proposés.”

Source : Roland Leber, Hermann le Badois, de Fribourg à Saïda – 1840-1930, Les Presses du Midi, Toulon, 2008. Il s’agit en fait d’un roman. Ce texte apparaît en annexe II de l’ouvrage, p.491 (3)

Cela confirme bien la période d’émigration de la famille Dieringer. Grâce aux actes de décès de Mathias et Anne Marie Ingold, je connais le nom de leurs parents. Mathias Dieringer et Aline Cahlik pour le premier (la répétition du prénom indique-t-elle que Mathias serait l’aîné de la fratrie ? ; le mystère demeure sur le patronyme Cahlik dont je ne sais rien…). Baptiste Ingold et Maria Sarcher pour la seconde. Les deux conjoints sont par ailleurs natifs de Schallstadt. Malheureusement, les archives de cette dernière localité ne sont pas en ligne.

Dernier détail : les sépultures relevées par l’association Généalogie Algérie Maroc Tunisie de Charles Rieth, sa femme Anne Marie Dieringer et son beau-père Mathias Dieringer confirment bien leur foi protestante.

De nombreuses zones d’ombre demeurent sur la branche allemande de mon ascendance mais je ne desespère pas. Tout est question de patience. Par exemple, la mémoire familiale semble prétendre que mes ancêtres allemands auraient souhaité partir aux États-Unis : juste avant de partir, le nombre de places prévues pour embarquer outre-Atlantique aurait été atteint… C’est de cette manière qu’ils se seraient retrouvés en partance pour l’Algérie. J’en déduis qu’il s’agit forcément de la branche Dieringer puisque Karl s’engage dans la Légion et que, sauf erreur de ma part, aucun autre membre de sa famille ne le rejoint en Algérie. Non, les recherches sont loin d’être terminées.

Je le répète : tout est question de patience !

De nombreux Badois s’installent dans l’arrondissement de Sidi-bel-Abbès à leur arrivée en Algérie.

Notes :

(1) le terme “Hoffischers” apparaît avant la désignation des parents d’Andreas. Que signifie ce terme ?

(2) Là aussi, un terme qu’il n’a pas été possible de traduire : “weiland”.

(3) Dans la revue L’Algérianiste, en juin 1988, Edgar Scotti a rédigé un dossier consacré à Sidi-Lhassen, disponible en ligne via le site de l’association du Cercle Algérianiste. Encore merci à Hélène pour ces précieuses informations.

 

Cher ancêtre,

C’est l’histoire d’une lettre qui n’arrivera jamais à destination ; l’histoire de quelques mots qui te sont adressés mais dont tu ne prendras jamais connaissance. Ironie du sort pour toi qui était, ta vie durant, facteur des postes. Des vies, tu en as eu plusieurs en fait. Le tout embrumé de mystère, comme cadenassé dans un écrin que j’ai du mal à appréhender. À ma disposition, des documents, évidemment, des lettres qui se succèdent formant des mots, puis des phrases, et c’est tout. En vérité, c’est impressionnant de se dire qu’une lignée entière est basée sur un concours de circonstances. Pourquoi es-tu parti de ton Duché de Bade natal où tu y as vu le jour le 28 janvier 1836 ? Engagé volontaire dans la Légion étrangère, pourquoi ? À 18 ans révolus, qu’est-ce qui pousse un jeune à vouloir prendre les armes ? Je ne sais même pas quelle est ta position dans ta fratrie : tes parents se sont mariés en 1831, ta pauvre mère est morte lorsque tu avais trois ans. Sans doute que son absence t’a marquée, profondément. Lorsque tu t’engages à Metz le 30 novembre 1854, que ressens-tu vraiment ? Ton père André était-il favorable à une telle entreprise ? Qu’as-tu voulu fuir Charles ? Permets-moi de t’appeler par ton prénom francisé car je sais que tu as été naturalisé par décret impérial en juin 1867, quelques mois avant ton mariage. La nationalité française, tu as certes dû la chérir et tu as même failli la payer au prix de ta vie. Tes états de service relatent ton parcours : embarqué à Bastia en février 1855, tu rejoins l’Armée d’Orient pour la Crimée : sale guerre qui a, j’imagine, laissé des traces. Combien de cadavres as-tu enjambé ? Combien de regards vifs as-tu vu vaciller ? Car en plus des balles et du carnage de la guerre, les épidémies faisaient bien le boulot, à commencer par le choléra. Les as-tu seulement compté, les cadavres sous tes pieds ? Comment aurais-tu pu imaginer, à cet instant, te battre contre des gens qui partageront leur sang avec ta descendance ? Car oui, Charles, je suis descendant sarde, par mon père. Le destin est farceur parfois. Du boucher d’Allemagne – l’étais-tu seulement d’ailleurs ? – te voici désormais voltigeur, fusilier, puis caporal en 1857. La Crimée n’était pas la seule campagne épique à laquelle tu as participé, je m’en doute. Celle d’Italie, avec les batailles de Magenta et de Solférino t’ont même valu une médaille. Dois-je franchement te féliciter pour ces faits d’armes ? En tout cas, je le dois pour avoir réussi à sauver ta peau. Sergent Rieth, depuis septembre 1859, tu jouissais alors de tes nouveaux droits civils par décret impérial qui t’autorisaient à élire domicile en France. La moindre des choses !

C’est ainsi, par ton engagement à 18 ans, que ton destin se scelle à l’Algérie française. Comble de la frustration, j’ai ta description physique mais aucune photo de toi, mon cher Charles, qui mesurais seulement 1,57 mètre, et qui étais brun aux yeux bleus. Issu d’une lignée protestante, c’est avec une fille de par chez toi que tu vas te marier à Oran, le cinquième jour de décembre 1867. Qu’elle est loin l’armée à l’instant où tu dis « oui » puisque tu es désormais facteur des postes. Quoique l’un des témoins est sergent infirmier major des hôpitaux militaires. Pourquoi s’être marié à Oran ? Avec ton épouse, mon ancêtre donc, vous avez légitimé une fille prénommée Caroline, née en avril 1863 à Détrie, ou Sidi-Lhassen aujourd’hui. De nombreux Badois s’y sont installés après leur émigration, dès les années 1840. Comme le prénom est la forme féminisée du tien, j’ose prétendre qu’il s’agit bien de ta fille, Charles, mais après tout peu importe. En parlant de prénom, ton deuxième, Wilhelm, me parle particulièrement puisqu’il s’agit de celui que je porte. Charles Guillaume Rieth, voilà ton identité française en 1870 lorsque naît André, votre premier fils. Tu as décidé de lui donner le même prénom que celui de ton père, décédé en 1858. Puis dans les quatre autres enfants que tu auras, figurera bien sûr celle qui nous lie, Pauline. Pauline Anna Maria que mon grand-père maternel chérissait tant. « C’est elle qui m’a élevé en définitive », me rappelle-t-il à l’occasion. Difficile d’imaginer ta petite devenue grande je sais puisqu’au moment de ton décès, elle venait de fêter son huitième anniversaire. 44 ans, est-ce bien raisonnable de mourir à un âge si précoce ? Ta femme attendra quatre années avant de se remarier, avec un Mink, André de son prénom.

Tiens, j’ai la chance d’avoir à ma disposition le titre définitif de propriété que tu as signé le 23 février 1876 avec un lot à bâtir à Sidi-Brahim. J’évoque ce document parce que taquins qu’ils sont ces Français, ils t’ont fait naître à Strasbourg ! Évidemment, après 1870, j’imagine qu’être né en Allemagne était mal vu. Ou alors est-ce toi qui tenait à naître finalement en France ?

Signature de Charles, en 1875.

Charles, toutes mes questions n’attendent à l’évidence aucune réponse. Je serai bien naïf d’imaginer que, d’une quelconque façon, tu puisses éclairer les zones d’ombre qui demeurent sur ton existence. Mon cher arrière arrière arrière grand-père, je te prie de bien vouloir excuser mon ton qui t’apparaîtra forcément comme familier. En t’écrivant, c’est un peu à une partie de moi que je me suis adressé. Et malgré mon manque d’intérêt toutes ces années, je dois bien reconnaître que cette lignée de mon ascendance, celle qui te concerne donc, se révèle être plus que fascinante. Tout vient à point à qui sait attendre.

Un de tes nombreux descendants.

PS : dans quelques temps, je partirai justement à la découverte de ta ville natale, Mannheim, que j’aimerais tant découvrir. Tu y as peut-être passé des années difficiles, ou en gardes-tu un souvenir nostalgique. Les mauvaises langues diront au mieux que t’écrire est un exercice de style inutile ; au pire, elles ne comprendront même pas ce qui se lit habituellement entre les lignes.

André et Frédéric, deux de tes fils, à gauche. Ils te ressemblent ? Collection familiale. Tous droits réservés.

Famille Rieth à Tlemcen. Je ne reconnais aucun visage. Collection familiale. Tous droits réservés.