Faire de la généalogie, ce n’est pas exclusivement chercher ses ancêtres dans l’état civil, registres paroissiaux ou autres archives de tous ordres. Les sources écrites constituent également une potentielle mine d’informations qu’il convient de ne pas négliger. En l’occurence, je veux m’arrêter aujourd’hui sur deux épisodes marquants dans la commune de mes ancêtres paternels, Saint-Sorlin-d’Arves : la peste et les nécessités des guerres entre le duché de Savoie et la France de la fin du XVIe siècle imposées aux communes de Maurienne et notamment dans les Arves.

La peste de 1588 (1)

Saint Roch (à droite) et Saint Sébastien (au centre) sont deux saints protecteurs de la peste. Lire à ce sujet : Un remède contre la Peste Le Culte de Saint Roch en Maurienne par Pierre Geneletti, Saint-Jean-de-Maurienne, 2001.

Dans la seconde moitié du XVIe siècle, plusieurs épisodes de peste éclatent en Maurienne (2) : en 1588, Saint-Sorlin est à son tour frappé par le fléau. Dans un fascicule consacré à La Peste à Saint-Sorlin-d’Arves en 1588, l’abbé Truchet écrit :

Le jeudi 2 septembre 1588, la fille de Claude Bernard, syndic, mourut. Son fils mourut le lendemain ; sa femme et son autre enfant tomèrent malades. Bernard reçut ordre de rester dans sa montagne où l’autre syndic lui enverrait les vivres nécessaires. La maladie se déclarait par des charbons ou bubons qui se produisaient, chez les uns sur les côtes, chez les autres sous le croupion ou en la cuisse. »

On envoie alors un messager à Saint-Jean-de-Maurienne afin de lancer l’alerte. Samedi 4 septembre, deux morts de plus. On fait alors construire des « cabannes » de quarantaine. Certains rechignent à y aller, assurant n’être pas malades. L’abbé Truchet cite alors un document d’archives :

A quoy jay satisfayct me seroys transporte jusques au village du Pré auquel lieu ay trouve le dict Sibellin auquel jay faict commandement de par Mgr le Rme et de M. le juge mage de sortir de sa mayson et entrer en cabanne separee lequel a respondu quil se tiendroyt bien separe en sa mayson mais quil nestoyt pas malade pour aller en cabanne.« 

On suggère ensuite audit Sybillin qu’on lui construirait une cabane, étant donné que ce dernier se plaint de ne pas avoir les moyens d’en construire une. Il finit alors par accepter. Le responsable de cette calamité ?

Benoît Bernard était accusé d’avoir apporté la peste parce qu’il était arrivé peu de temps auparavant d’un pays infecté et qu’il en avait apporté des besongnes (habillements) ; de plus, il était entré dans plusieurs maisons suspectes. On lui donna plusieurs fois l’ordre de se faire une cabane séparée de celle des malades, sous peine d’être arquebousé et d’avoir ses biens confisqués. Il refusa et ferma sa porte. On l’enfonça et il sortit en jurant qu’il feut peu de temps quil en auroyent et que repentiroyent. Il finit cependant par s’adoucir et par promettre, en donnant caution, de n’avoir aucune relation avec personne. On lui accorda jusqu’au lendemain pour qu’il pût retirer le reste de sa récolte. »

Un médecin et des remèdes arrivent de Saint-Jean-de-Maurienne : on ordonne aux habitants de Saint-Sorlin de nettoyer leurs maisons. Le 9 septembre, alors que tout le village est réuni devant la chappelle Saint-Pierre, on charge deux femmes – Jeanne Falcoz (de Saint-Jean) et « sa coadjutrice et chambrière » Marmite Decluny – de « nettoyer, purger et laver duement cinq maisons infectées de maladie contagieuse ». Le 23 septembre, Brise Didier est chargée d’aider à nettoyer les maisons infectées de la peste, ce qui laisse présager, conclut l’abbé Truchet, que Marmite Decluny a contracté la maladie.

Au total, 130 pestiférés reçurent des vivres aux frais de la commune.

Leur nourriture était par trop frugale, car elle se composait presque exclusivement de pain et d’un peu de fromage. L’enterreur et les deux nettoyeuses avaient une nourriture plus confortable. L’enterreur, Jérôme Decluny, reçut 30 pots de vin à lui seul. Jeanne Rol eut plus d’un quintal de viande et on lui fournit di pain de froment de première qualité, ou du pain gruaz. En compensation, ils étaient bannis de la société et durent faire quarantaine après leurs fonctions remplies. »

Suite logique des mesures d’hygiène prises, on coupe toute communication avec Saint-Sorlin.

Il y avait des sentinelles placées sur le col d’Arves, pour empêcher toute communication avec la commune infectée ; des hommes chargés de faire la patrouille dans l’intérieur de la commune, afin que les pestiférés n’eussent aucune relation avec les autres habitants ; et deux commis pour la santé à qui étaient confiées la haute surveillance et l’administration de tout ce qui concernait le service des malades, c’étaient noble Pierre Sallières d’Arves et Jean Dedux. Il y avait encore des procureurs et serviteurs des affligés, dont la mission consister à veiller aux détails de la nourriture et aux soins à leur donner, à s’occuper des sépultures et à surveiller les ensevelisseurs, etc. L’acte qui les nomme est du 12 septembre. »

Parmi les témoins de l’acte, nous retrouvons alors « maistre André Chaix notaire », qui n’est autre que mon ancêtre le plus lointain retrouvé dans ma lignée patronymique.

 

Les remèdes donnés aux malades se composent d’emplâtres, d’onguent mello, d’appostoloses, de digestifs et de tablettes. Pour purifier les maisons, on faisait tout simplement brûler de l’encens et de la myrrhe. »

À la fin du mois de janvier 1589, la liberté de circuler est redonnée aux habitants de Saint-Sorlin par le magistrat général de Chambéry.

La guerre pour le marquisat de Saluces

Charles-Emmanuel Ier, duc de Savoie de 1580 à 1630. Source : Wikipédia

À la même période, la grande Histoire influe sur la vallée de la Maurienne. Profitant des guerres de religion dans lequelles sont empêtrées en France, le duc de Savoie Charles-Emmanuel Ier s’empare de Saluces, avec le soutien de l’Espagne. L’abbé Truchet écrit à ce propos :

Dès le commencement de la guerre pour le marquisat de Saluces (septembre 1588), le duc Charles-Emmanuel Iern craignant que Lesdiguières tentât d’opérer une diversion en envahissant la Maurienne, chargea Mgr Pierre de Lambert, à raison de son pouvoir temporel sur les communes de la rive gauche de l’Arc depuis le Frênet jusqu’à Pontamafrey, de prendre les mesures nécessaires pour défendre les passages de nos montagnes. […] Pour les Arves le commandement efut confié à Pierre de Sallières dit darve, qui eut pour lieutenants nobles Jacques Ducol et Henri Varnier, et Jean Dedux.

L’invasion redoutée n’eut pas lieu à cette époque, le fort de la guerre en Savoie s’étant porté du côté de Genève. Mais les mesures prises et les passages de troupes à St-Jean, soit de celles du duc, soit des auxiliaires espagnols, imposèrent aux communes des charges très lourdes, même après la promesse de Charles-Emmanuel de les en exempter moyennant une dîme extraordinaire qui fut levée. »

Il ne s’agit évidemment pas de faire le détail de tout ce qu’écrit l’abbé Truchet sur cet épisode qui aura pour conséquence une occupation française en 1600 par les troupes d’Henri IV. Suspendue par le traité de Bourgoin en novembre 1595, la guerre reprend en juin 1597 et à cette date une garnison française est en place à Saint-Jean-d’Arves. Elle y restera jusqu’au prochain traité de paix, celui de Vervins le 2 mai 1598.

Les notes recueillies par M. Buttard sur l’année 1598 sont tirées du compte de Jacques Didier syndic de St-Sorlin. Je vais en donner de nombreux extraits. Ils montreront ce que cette commune eut à souffrir sous les deux gouvernements et surtout de la part de la garnison de St-Jean-d’Arves. La plus à plaindre fut le syndic, rendu responsable de tous les retards de paiement des contributions de guerre, emprisonné par les autorités et battu par les soldats. Evidemment les autres communes ne furent pas mieux traitées. »

Dans les notes insérées par l’abbé Truchet, je retrouve mon ancêtre André Chaix :

Livré 7 sous 3/4 pour 3 pièces de pain au capitaine Chatelet qui voulait retenir André Chaix prisonnier. »

Pourquoi cet article ? Car il faut parfois passer des heures à chercher dans les sources à notre disposition sans parfois rien trouver ou seulement quelques maigres informations utiles à notre généalogie. Ceci étant dit, en apprendre plus sur le contexte historique de nos ancêtres, c’est, de facto, en apprendre plus sur nos ancêtres, d’une manière ou d’une autre.

Notes :

(1) Toutes les citations qui suivent sont extraites de « La peste à St. Sorlin-d’Arves (Savoie) en 1588 » et « La commune de St Sorlin-d’Arves et les guerres de la fin du XVIe Siècle » rédigées par l’abbé Truchet dans les Travaux de la Société d’histoire et d’archéologie de la province de Maurienne, Saint-Jean-de-Maurienne, 1876.

(2) En 1472 et 1478 déjà, la peste touche la Savoie et en particulier le village de Fontcouverte, qui se situe, à vol d’oiseau, à quelques kilomètres des Arves. Moins d’un siècle plus tard, en 1564-1565, l’épidémie touche de nouveau la vallée et en particulier Saint-Jean-de-Maurienne. Plus loin, l’abbé Truchet fait état des dépenses qu’il juge utile de préciser. 66 florins ont ainsi été dépensés pour la garde des pestiférés (49 jours à 12 sous et 24 jours à 9 sous).

Lorsque j’ai commencé l’étude de ma généalogie paternelle, je ne pensais pas sortir du périmètre des Arves, en Maurienne, dans le département de la Savoie. Et pourtant, dès le XIXe siècle, je relevais un patronyme que je n’avais alors jamais noté jusqu’ici : Pierraz. C’est avec cette lignée que je veux ainsi démarrer mes histoires en Oisans.

Origine du patronyme

Je veux d’abord m’arrêter un instant sur l’origine du nom Pierraz. En recherchant dans le Gabion (1), je lis, pour Pierre, Piéron, Pierra, Pierraz, Pierron, Pierroz :

Noms de baptême puis patronymes, d’après le latin populaire Petrus (grec petros, rocher, issu de l’araméen), nom du premier des douze apôtres du Christ, mais après le XVIe siècle l’appellatif a pu se confondre quelquefois avec « pierre » (latin petra), dans des patronymes à valeur topographique qui sont des abrègements de De La Pierre. Le nom de baptême Pierre, théoriquement le plus courant jusqu’au XIIe siècle (devant Jean) s’est surtout manifesté sous de très nombreux hypocristiques ou diminutifs (exemple : Perret) ou sous-diminutifs (exemple : Pernet), généralement d’après les formations anciennes Pere (langue d’oïl) et Peyre (occitan). […] Pierra, peut-être matronyme, a disparu en Savoie mais a produit (fin XVIIe siècle) la variante Pierraz, qui s’est éteinte en Savoie au siècle dernier.

Génération 1 : Madeleine Pierraz (1801-1875)

L’histoire commence… ou plutôt devrais-je dire se termine le 13 août 1875 à Saint-Sorlin-d’Arves lorsque la dernière porteuse du patronyme Pierraz de mon ascendance s’éteint, à l’âge de 74 ans. Deuxième d’une fratrie de deux enfants, elle naît à Saint-Sorlin le 28 janvier 1801 et s’y marie le 30 avril 1822, avec Joseph Didier (mon Sosa n°40). Ensemble, ils auront 10 enfants et je vous renvoie à l’article correspondant à l’origine des Didier que j’ai rédigé en octobre 2016 pour en savoir plus de ce côté. Le frère de Madeleine, François, né en 1799, exerce la profession de marchand et se marie en 1824 à Nantua, dans l’Ain. Il n’aura, lui, a priori que deux filles.

Génération 2 : Jean Baptiste Pierraz (1767-1803)

Il est le premier de sa famille à naître dans les Arves, le 25 juillet 1767. Avant lui, Hugues, François, Jeanne… tous nés à Huez respectivement en 1754, 1756 et 1758. Après cette dernière année, j’ai du mal à reconstituer la fratrie : je sais que Jean Baptiste a une autre soeur, Marguerite, qui se marie à Saint-Sorlin, comme Jeanne. Jean Baptiste lui, s’y marie le 26 juin 1797. Grâce à la mise en ligne du tabellion par les Archives Départementales de la Savoie, j’ai réussi à retrouver le mariage passé devant notaire, au hameau du Pré, toujours à Saint-Sorlin.

Du six messidor de l’an cinq de la République française une et indivisible et suivant le vieux stèle (sic) l’an mille sept cent quatre vingt dix sept et le vingt quatre du mois de juin, après midi, environ l’heure de quatre, à la commune de St Sorlin d’Arves, dans mon étude située au village du Pré par devant moi notaire soussigné et en présence des témoins ci-après nommés, se sont établis et constitués en personne Jean Baptiste fils de François Pieraz assisté et autorisé de d[it] père et d’une Marie feu Barthélémy Didier tous neufs natifs et habitants de cette commune lesquels de leur gré, ensuite des promesses de mariage entr’eux verbalement faites, ont promis et promettent par le présent se prendre et s’urnir en mariage […]

Reconnaissance : le d[it] futur époux, assisté comme est dû ci-devant de son d[it] père, les meubles, linges, habillements [énoncés] ci-après, savoir : quatre robes drap du paÿs, deux neuves et deux mi-usées, cinq paires de […] même drap, trois paires neuves et deux paires mi-usées plus deux blanches, un de toile, neuf et un de drap du paÿs mi-usé plus quatre paires de bas, deux paires neufs, et deux paires mi-usés plus un tapis de laine, neuf, plus un tablier de laine, neuf, plus douze chemises, sept neuves et cinq mi-usées, plus six tabliers de toile, quatre neufs et deux mi-usés, plus sept mouchoirs de col d’indienne et de Röen ; plus un chappeau neuf, plus enfin un coffre de bois sapin mi-usé garni de ses ferrures, serrure et clef dans lequel sont renfermés tous les autres menus linges et effets de la d[ite] future épouse […]

Le présent mariage est agréable au d[it] François feu Hugues Pieraz natif de la commune d’Hüez, en Dauphiné, aussi habitant de cette commune, celui-ci de gré pour lui et les siens, étant aussi ici personnellement établi et constitué par devant moi d[it] notaire en la présence des d[its] témoins a fait faire, en faveur du d[it] Jean Baptiste Pieraz son fils futur époux et pour rendre le présent mariage certain et déterminé, la donnation suivante, savoir : le d[it] François Pieraz donne au d[it] futur époux la moitié de tous et chacun (sic) les biens généralement quelconques qu’il délaissera s’en réservant expressément la propriété et les revenus jusqu’à son décès, et ceux sous les charges suivantes, savoir qu’il fournira à la Marguerite Pieraz, sa femme, la motiié d’une habitation convenable et qu’il payera une moitié de tous ses legs tant pieux qu’atres et la moitié de pension, le tout porté par son testament du vingt six septembre mille sept cent quatre vingt six par moi reçu […]

[Enonciation des témoins] Le d[it] François Pieraz dont la famille est composée de sa femme et de quatre enfants, déclare que le revenu annuel de ses biens, vallants tout au plus cinq cent francs et de quarante francs ; et la d[ite] future épouse m’a aussi déclaré que tous ses biens dotaux vallent cent francs, et que son troupeau vaut aussi cent francs. La d[ite] future épouse a fait sa marque sur ma minute, le d[it] futur époux, ses parents et témoins ont signé sur celle avec moi notaire soussigné que le présent contenant trois pages et deux tiers, ai fait lever pour le Bureau du Tabellion de la ville de St Jean de Maurienne et après collation faite, je l’ai signé.

Charles Catherin Didier

C’est dire à quel point un acte notarié est précieux… Informations généalogiques ou simplement description du quotidien de nos ancêtres, il est incontournable à qui étudie une histoire familiale. Jean Baptiste meurt le 11 juin 1803, alors âgé de seulement 35 ans. Son acte de décès reste muet quant à la cause du décès (on la retrouve parfois dans les actes d’état civil de la période post-révolutionnaire). Je rappelle ici que la Savoie est, à cette date, française et intégrée au département du Mont-Blanc.

Génération 3 : François Pierraz (1737-1807)

C’est lui qui migrera, avec sa famille, dans les Arves, situées sur l’autre versant de la montagne (voir carte ci-dessous). Né le 15 août 1737 à Huez, il s’y marie le 9 janvier 1753 avec Marguerite Pierraz (2), une cousine. C’est pour cette raison que le couple obtient une dispense (en raison du « troisième degré de consanguinité) de la part de « Monseigneur l’Évêque et Prince de Grenoble ». François est par ailleurs cultivateur à Huez et n’a donc que 15 ans lorsqu’il se marie. D’après les dates de naissance des enfants du couple, la famille migre dans les Arves entre 1758 et 1767, sans doute car la vie en Dauphiné devenait trop compliquée. François décède à Saint-Sorlin le 3 avril 1807.

Église Saint-Ferréol, Huez, collection personnelle, tous droits réservés. Venez jeter un oeil à mon Instagram !

Génération 4 : Hugues Pierraz (1708- )

Ici, les choses se compliquent sérieusement car les archives d’Huez sont lacunaires dans la première moitié du XVIIIe siècle avec un trou malheureux entre 1710 et 1725. La chance me sourit néanmoins car je mets la main sur son baptême, le 3 avril 1708… qui s’est fait « à la maison à cause du danger » que semblait courir l’enfant. Par chance, il a survécu, ce qui me permet accessoirement de vous écrire aujourd’hui. Si la date de son mariage avec Anne Coulet m’échappe encore, je ne désespère pas de le trouver entre 1726 et 1737 (a minima, éplucher les registres dans cette période me permettra sans doute d’avoir d’autres éléments sur la fratrie de François).

Génération 5 : Philibert Pierraz (marié en 1705)

Comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, j’ai identifié le mariage des parents d’Hugues, Philibert et Michelle Giraud, le 15 septembre 1705. Hugues serait ainsi le premier enfant du couple. Aucune information sur la naissance (il est forcément né avant 1687, année où commence la tenue des registres paroissiaux d’Huez) et la mort de Philibert.

Remarque : il signe distinctement en 1708 au moment de la naissance de son fils.

Lors du baptême d’Hugues, en 1708, son père Philibert signe distinctement. Source : AD de l’Isère en ligne.

Génération 6 : Hugues Pierraz

Mise à part l’information selon laquelle il se marie avec Marguerite Coulet à une date inconnue, je n’ai rien de très fameux. Hugues est mon ancêtre à la 11e génération et est enregistré comme étant mon Sosa n°1312. Dans les registres paroissiaux de la fin du XVIIe siècle toutefois, assez peu de Pierraz et beaucoup se rapportent à un marchand prénommé George… Reste à savoir s’il s’agit d’un collatéral ou d’un aïeul.

Voies de communication entre les Arves et le Dauphiné au XVIIIe siècle. À vol d’oiseau, seuls quelques kilomètres séparent Saint-Sorlin-d’Arves d’Huez.

Notes et sources

(1) D’après GABION, Robert, Dictionnaire des noms de familles de Savoie, Haute-Savoie, canton de Genève (partie), Montmélian, La Fontaine de Siloé, 2011, p.769.

(2) Le patronyme Pierraz s’orthographie Piera dans les registres paroissiaux d’Huez.

AD de la Savoie, de l’Isère

C’est un billet particulier que je m’apprête à écrire aujourd’hui. Au départ, je voulais mettre en lumière le terrible accident dont fut victime un de mes grands oncles, Amédée Fay-Jacquet, décédé le 27 avril 1907 entre Saint-Jean-de-Maurienne et Villargondran.

SAINT-JEAN-DE-MAURIENNE. —

Terrible accident. — Un terrible accident
a coûté la vie à un enfant de quatorze
ans, le nommé Amédée Fay-
Jacquet, né à Saint-Sorlin-d’Arves,
dont les parents sont domiciliés à Saint-
Jean-d’Arves.
Cet enfant était occupé à transporter
du fumier, avec l’âne de ses parents,
pour le compte de M. Victorin Champlong,
de la commune de Villargondran.
Il partit du domicile de ce dernier vers
dix heures du matin.avec sa bête
chargée, pour se rendre sur une propriété
située au-dessous du chef lieu de
la commune.
Mme Champlong partit un instant
après l’enfant pour se rendre sur la
même propriété. En route, elle aperçut

le pauvre petit pris sous sa bête, qui
était, elle, couchée sur le flanc. Elle
s’empressa de le dégager, mais le malheureux
petit ne donnait plus signe de
vie.
On ne releva sur son corps qu’une
légère contusion au cou, pairaissant
avoir été faite par les courbes du bât de
l’animal. Ce qui permet de croire que
l’enfant est mort par strangulation.
Son corps sera transporté à Saint-
Jean d’Arves pour être inhumé.

Source : L’Indicateur de Savoie, 11 mai 1907

Né le 2 juillet 1893 à Saint-Sorlin-d’Arves, Amédée Fay-Jacquet a en réalité 13 ans au moment de sa mort. Il est le premier d’une fratrie de trois enfants :

  • François Amédée Léon Albert Alexandre (1893-1907)
  • Marie Victorine (1897-1973), mon arrière grand-mère
  • Adélaïde Louise Virginie (1900-1985)

Ses parents, Sébastien et Rose Françoise Sibué se sont mariés le 13 juillet 1892 à Saint-Sorlin-d’Arves (1). Vous allez le voir, les correspondances avec le nombre 13, ou un nombre portant le 13, est assez spectaculaire. S’il s’est marié un 13, Sébastien est également né un 13, le 13 février 1859. Bon, jusque-là, rien de fou non plus mais j’ai bien envie de vérifier à la génération précédente si le 13 revient encore. Tiens, le grand-père Fay-Jacquet, qui s’appelait François Amédée (comme son petit-fils, donc), qu’en est-il ? Ah, ben il est né le 13 juin 1824 et mort le… 12 juin 1864, presque. La grand-mère ? Marie Virginie Didier est née le 6 novembre 1831 (allez, je ne relève pas le 13 inversé que constitue le 31) et est décédée le… 13 avril (!) 1906.

En vérité, vous voulez que je vous dise ? Il n’y a aucun sens qui ressort de cette découverte. Pas de fantôme transgénérationnel, ni de triskaïdékaphobie à l’horizon. La seule chose qui m’interpelle est l’âge jeune auquel est mort le grand-père François Amédée (la veille de son 40e anniversaire), de même que l’absence de registre matricule pour Sébastien (bizarrement absent du répertoire alphabétique de 1879). Une petite odeur de mystère plane du coup sur cette lignée que je n’ai jamais approfondie. Allez savoir pourquoi.

Revenons un instant sur ce pauvre ado qui est sans doute mort étouffé sous la monture qu’il guidait. Pour mémoire.

(1) : le même jour, le 13 donc, son frère Jean Baptiste Alphonse se marie également.

 

L’effervescence est à son paroxysme, les uns s’affairent dans les pièces du bas, les autres continuent de remplir des cartons dans les chambres du haut, et moi, je viens de franchir l’escalier qui sépare le grenier du reste de la maison. La lumière du soleil, puissante, éclaire sans mal cet espace rendu presque poétique grâce aux rayons blancs se reflétant sur telle ou telle affaire poussiéreuse. Je tapote mes mains : du boulot, il va m’en falloir, pour faire le tri.

« Bienvenue dans l’espace de la CIA », retranscrit un message maladroit sur une poutre, sans doute l’œuvre imaginaire d’un de mes oncles. Ces malles traduisent un changement de siècle, cette poussette aussi. J’avance prudemment, comme si je marchais sur des œufs quand une araignée inconsciente provoque un sursaut que je réprouve immédiatement dans un souffle. L’agitation des étages inférieurs n’arrive plus jusqu’à moi, j’ai l’impression d’être dans une église, un temple, un lieu de recueillement. Un lieu de mémoire. Comme si j’étais au cœur de ce qu’on met machinalement de côté lorsque le quotidien défile à une allure insensée : « va donc mettre ça au grenier », j’imagine les enfants venus jouer là de manière imprudente ; mes grands-parents monter de temps en temps, en coup de vent, pour entreposer ce qui leur paraissait désormais inutile mais pas suffisamment pour que ça finisse à la poubelle. « Rien ne se jette », disait ma grand-mère.

Là, derrière une pyramide de cartons et de malles admirablement construite, comme une petite caisse en bois. Il me la faut. Je souris à l’idée que, dans une multitude de propositions, le cerveau a toujours cette fâcheuse tendance à sélectionner un détail, un petit rien qui, en l’espace d’une seconde, devient une évidence, le centre de tout. Je considère ainsi cette petite boîte comme le centre névralgique de tout ce désordre organisé.

« Cette boîte appartient à Maurice Chaix, né le 27 février 1918 à Saint-Sorlin-d’Arves », l’écriture de mon grand-père est soignée, gravée de ses mains. Je mets quelques instants avant de me décider à l’ouvrir comme s’il s’agissait d’une boîte magique que j’allais dévoiler. C’est lui qui a fabriqué cette boîte, j’en suis sûr, je le sens. Je la tourne dans tous les sens, à la recherche d’une autre inscription, je prends mon temps. J’essaye de l’ouvrir par la gauche, puis par la droite, manquant presque de la faire tomber. Calme. « Le couvercle coulisse, imbécile ! »

J’ai alors comme la sensation que le temps est suspendu, ou du moins marche au ralenti, en slowmotion. Les photos défilent sous mes doigts, passant d’une main à l’autre. Machinalement. Quelques feuilles volantes, et une K7. Je bloque. Deux faces marquées sobrement d’un 1 et d’un 2. Un baladeur, il me faut un baladeur. Mon pouls est soudainement rapide, le calme a laissé place au bouillonnement. Je cherche partout, sans trouver, évidemment. Je remue trois fois le même carton, peste en me tapant le pied dans la même poutre qui n’a rien à faire là. « Le coin de la CIA », il y a forcément de quoi enfiler une K7 là-bas. En trois foulées, me voici au milieu de jouets d’enfants et de babioles. « Ça va, par là-haut ? », « Pas de problème, j’avance bien, continue de vider les chambres », que personne ne monte surtout, c’est ce que je me dis nerveusement en tentant de répondre posément. Là, un baladeur K7. Un vieux casque recouvert de poussière. Faites que ça marche !

Je m’assois, respire fortement, prends une grande inspiration en regardant les photos posées à ma gauche. J’appuie sur Play.

Quelques crépitements, un raclement de gorge, « est-ce que ça marche ? », c’est la voix de mon grand-père,

 Bon, ça a l’air de tourner en tout cas. Hm. Je m’appelle Maurice Ernest Edouard Célestin Chaix, je suis né le 27 février 1918 à Saint-Sorlin-d’Arves, plus beau village de Maurienne. Je suis le dernier garçon de ma fratrie, deux petites sœurs me suivent à quelques années d’écart. Bon. Je ne sais pas dans quoi je me lance, ni même qui écoutera cette K7 qui risque de finir à la poubelle, mais j’y vais. Je me suis marié le 21 décembre 1944, un peu dans l’urgence, il est vrai. Ma femme était enceinte, ce n’était pas prévu. Du moins, pas tout de suite. Le bébé est né trois mois plus tard, le 3 février 1945 et est mort dans la foulée. Sale journée d’hiver, l’accouchement se fit dans la grange, le médecin tarda à monter jusqu’à chez nous et une fois arrivé, c’était trop tard. Pauvre gosse. Et pauvre de nous. Depuis, on s’est bien rattrapés puisque 5 enfants sont nés et vivent assurément, j’en témoigne. Au moment où j’enregistre ça, je viens de fêter mes 60 ans, et mon départ à la retraite par la même occasion. Oh, j’en ai passé des années à respirer la poussière provoquée par cet aluminium produit à Saint-Jean. Parce qu’il le fallait. Ça aura eu le mérite de nous permettre d’accéder à la propriété, de faire construire, et d’être à peu près tranquilles. Quand on a connu la guerre, ce n’est pas rien d’être tranquilles. »

Des silences entrecoupent les phrases et je suis à la fois estomaqué de l’aisance de mon grand-père sur la bande magnétique et en même temps mal à l’aise. Je l’entends tirer sur son mégot de tabac gris régulièrement.

Maurice, sa mère, ses deux petites soeurs et sa nièce, à Saint-Sorlin-d’Arves. Archives familiales. Tous droits réservés.

 Quand j’étais enfant, je partais avec ma mère et mes sœurs dans le chalet d’alpage l’été. J’en garde un souvenir fabuleux : la vie était rude, mais belle. À Olle, une source d’eau que seuls nous connaissions, donnait vie éternelle à qui en buvait. Avec tout ce que j’ai avalé, je ne m’imagine pas mourir demain. J’avais 17 ans quand mon père est passé de l’autre côté. Arf, il n’avait même pas 70 ans. Mon enfance est partie en même temps que lui. Quelques mois plus tard… Bon, je n’en ai jamais parlé à personne. Les on-dit, les mauvaises langues sont légion par chez nous et ça fait vite le tour du quartier, j’ai des gosses à préserver. Je toussais beaucoup, me sentais mal. On m’a diagnostiqué un truc aux poumons. D’aucuns dans le village me voyaient déjà passer l’arme à gauche. En cure à Saint-Hilaire-du-Touvet, dans l’Isère, on disait que l’air d’altitude me ferait du bien. On me gava de nourriture à n’en plus pouvoir. J’y suis resté de longs mois, jusqu’à l’été 1938. J’en garde aujourd’hui encore les séquelles. Le mal s’est porté sur mon genou gauche et en même temps que la guérison arriva, la calcification des os me bloqua la rotule. De retour à Saint-Sorlin, ma petite sœur manqua de s’évanouir en me voyant boîter. Ce fut dur. Réformé de service militaire, j’échappai à la guerre comme ça, c’est déjà ça. »

Mon grand-père en train de réaliser une paire de sabots. Archives familiales. Tous droits réservés.

 À la même époque, j’appris à faire des sabots. Après sa mort, je récupérais le matériel d’un voisin sabotier qui nous avait mis au défi de savoir fabriquer une paire comme lui. Je réussis haut la main. Les copains me demandaient de leur couper les cheveux, dont certains qui n’étaient pas loin du maquis. Après mon mariage, il a fallu que j’assume la vie d’un foyer. Mon frère était à Saint-Jean depuis quelques années déjà. Il me débrouilla une place à Pechiney, et puis la vie suivit son cours. Notre maison est toujours remplie, d’amis, de membres de la famille. Je cultive un peu de tout, passe la moitié de mon temps dans le jardin, l’autre dans ce qui me sert d’atelier. Quand je travaillais, je me levais tôt, faisais un bout de jardin, partais à l’usine, mangeais, repartais à l’usine, rentrais, refaisais un bout de jardin, mangeais, et me couchais. La routine en somme. Dans le quartier, j’ai été le premier à avoir une télévision : fallait nous voir tous, voisins y compris, amassés devant l’écran comme des poules ayant trouvé un couteau. En 1968… »

Germaine, Maurice (mes grands-parents), tondeuse à la main, une amie. Archives familiales. Tous droits réservés.

La bande gondole, le bouton Play se soulève. La première face est terminée. Je m’empresse de tourner la K7, sans prêter attention à ce qui m’entoure. Je rappuie. Crépitements, silence. Crépitements. Rien. J’appuie sur Foward, m’agace, en voulant à cette bande qui défile de ne plus retranscrire la voix de mon grand-père. Je chope une photo de mon grand-père, hoche la tête devant un jeune visage que je n’ai pas connu. Pour moi, il a toujours été le grand-père, celui qui me montrait ses lapins, qui s’enrageait à la tombée du ballon dans ses légumes. Le temps d’un instant, j’eus l’impression qu’il m’ouvrit la porte de ses secrets, le temps d’un instant seulement.

Note : si les faits ci-dessus concernant mon grand-père sont authentiques, la manière de les aborder – en employant la première personne du singulier notamment – est inédite en ce sens que je ne fais jamais parler mes ancêtres. C’est une exception qui s’inscrit dans un récit largement romancé au niveau de ses contours, fruit d’une imagination qui, je l’espère, vous donnera envie d’aller fouiller dans vos greniers respectifs, à la recherche de votre petite boîte magique.

Maurice Chaix, mon grand-père. Archives familiales. Tous droits réservés.

1936, impasse Pontcharra, Saint-Jean-de-Maurienne. Théophile Chaix est le chef  d’un ménage composé de sa femme, Césarie, de ses filles Lucienne et Renée, de son fils Paul, le petit dernier, né en février 1935, et d’un domestique, Albert Dompnier. Le recensement ne laisse évidemment pas présager qu’à cette date, deux enfants manquent à l’appel, Albert et Alice, nés et morts respectivement en 1925 et 1931 et déjà enterrés dans l’ancien cimetière de Saint-Jean, non loin d’où la famille réside.

Théophile est le deuxième d’une fratrie de 11 enfants ; né le 4 mai 1899 à Saint-Sorlin-d’Arves, il est incorporé au 17e régiment d’infanterie le 19 avril 1918, avant d’être réformé temporairement en juin pour « boiterie de la jambe gauche en flexion avec marche sur la pointe des pieds, douleur à la pression de la région fessière ». Hospitalisé en septembre, il est finalement déclaré « inapte à l’infanterie » le 7 février 1919. Le 26 février, il est rappelé à l’activité et affecté au 2e régiment d’artillerie de campagne. Un an plus tard, en avril 1920, il passe au 2e régiment d’artillerie de campagne d’Afrique. En novembre, il envoie ses « souvenirs du Maroc » à travers plusieurs cartes postales de Méknès et ses alentours, sous protectorat français depuis le traité de Fès de 1912 :

Au Maroc rien de sensationnel, je tiens toujours bon, ainsi que l’ami Brunet, les positions de Méknès. Lui pense partir dans une dizaine de jours mais pour la France alors. Notre Batterie est rentrée aujourd’hui du Bled. Je vois que ce soir je vais avoir un boulot fou. J’en ai déjà 28 maintenant ; puis encore une vingtaine qui viendront peut-être manger ça va faire du 50 : ça commence à cimpter ; surtout que le chef de popote ne s’en occupe pas du tout. Il me dit de faire comme je veux. Et d’acheter ce que je veux. En douce, je ne m’en fais pas. Le petit bisnais [business ?] marche toujours bien. Je termine pour cette fois. En attendant le doux plaisir de vous relire ou encore mieux de vous revoir, recevez, mes chers parents, mes meilleurs amitiés. Votre fils qui vous aime. »

Carte postale envoyée du Maroc par Théophile à ses parents. La signature sur le recto est celle d’un petit garçon, mon grand-père, Maurice, qui semble avoir tenu à indiquer qu’il était là ! Archives familiales, tous droits réservés.

Renvoyé dans ses foyers en avril 1921, il se marie en février 1922 à Saint-Sorlin-d’Arves avec Césarie Balmain, qui habite Saint-Jean-de-Maurienne, justement à l’impasse Pontcharra, avec sa mère et une partie de ses frères et soeurs. Théophile et Césarie ont un lien de parenté : ils sont cousins. La grand-mère maternelle de Césarie n’est autre que la tante paternelle de Théophile. En 1923, naît leur première fille, Lucienne ; lors du recensement de 1926, la famille habite déjà l’impasse Pontcharra, devenue aujourd’hui la rue du Dr Mottard ; Célestine, une des soeurs de Théophile habite d’ailleurs avec eux. Lors de celui de 1931, la famille s’est agrandie, avec l’arrivée de Renée ; Charles, le père de Théo, comme chaque année, est venu l’aider au moment de la période des foins, c’est sans doute pour cela qu’il apparaît dans la composition du foyer.

Charles Chaix, au début des années 1930, à Saint-Jean-de-Maurienne, chez Théophile. Archives familiales, tous droits réservés.

En 1943, alors âgée de 20 ans seulement, la fille aînée du couple, Lucienne, meurt tragiquement, semble-t-il après une terrible maladie, selon la mémoire familiale.

« Souvenir des fêtes des Etats Généraux et costumes savoyards », sûrement au milieu des années 1930, Lucienne Chaix se trouve à gauche. Archives familiales, tous droits réservés.

En juillet 1955, Renée se marie à Saint-Jean-de-Maurienne avec René Auguste Dianoux. La famille se retrouve régulièrement chez le plus jeune frère de Théophile, Maurice, mon grand-père, dans le quartier de Sous-le-Bourg, toujours à Saint-Jean-de-Maurienne. Pour mon grand-père, Théo a toujours fait figure de deuxième figure paternelle.

Réunion de famille avec Renée Chaix (en blanc, à gauche), chez Maurice et Germaine Chaix, mes grands-parents (derrière Renée) ; Célestine Chaix, mentionnée dans l’article, se tient assise juste au-dessus de ma grand-mère. Théophile et sa femme, Césarie, sont assis, à droite de la photo, qui est datée, elle, du milieu des années 1950. Archives familiales, tous droits réservés.

En septembre 1962, alors qu’il distribue les allocations familiales à vélo dans les rues de Saint-Jean, il est fauché par un véhicule à hauteur du pont de l’Arvan, pas très loin de l’ancien musée Mont-Corbier. Il décède peu après. Ses funérailles ont lieu le 19 septembre, « imposantes », selon la presse locale, et pour cause, il était une figure dans sa ville, à la fois impliqué dans la vie locale, agricole et politique de sa vallée :

Une foule considérable, grosse de plusieurs milliers de personnes, a accompagné à sa dernière demeure, M. Théophile Chaix, président cantonal de la C.G.A. de Saint-Jean-de-Maurienne, vice-président de la Fédération des Exploitants Agricoles, officier du Mérite Agricole, personnalité très connue dans les milieux savoyards.

Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Emile Praz, Florimond Girard, Bellet, Marcel Peyrille, Grand, Dardel et Jean-Baptiste Collet, représentant l’Amicale des classes 1919-1920, la municipalité, les organisations agricoles et le parti socialiste.

A la cathédrale, M. le chanoine Gros, curé de Saint-Jean-de-Maurienne, retraça la vie de dévouement du défunt, qui passa de très longues années au service de la cause de l’agriculture.

Au cimetière, littéralement envahi par la foule, plusieurs allocutions furent prononcées. M. Emile Praz, au nom de l’amicale de sa classe, dit un touchant adieu à son camarade disparu.

M. Dardel, président de la Fédération des Exploitants Agricoles, apporta le salut des cultivateurs savoyards à celui qui, tout au long de sa vie, mit au premier rang de ses préoccupations les problèmes qui leur tiennent à coeur et les défendit de toutes ses forces. M. Bellet, au nom du Parti Socialiste, rappela le combat mené tout au long de sa vie par M. Chaix pour améliorer le sort des humbles.

M. Paul Perrier, conseiller général, dit son admiration pour l’homme dévoué et généreux que la Maureinne et la Savoie perdent aujorud’hui. « Sa vie consacrée à un idéal élevé restera un exemple pour nous tous. Nous devrons, dit-il, continuer son oeuvre. »

Enfin, Me Samuel Pasquier, maire de Saint-Jean-de-Maurienne, après avoir rappelé le souvenir de M. Charles Bouttaz, adjoint, décédé il y a un an à peine, évoqua la vie et l’oeuvre de M. Théophile Chaix, qui à son tour disparaît aujourd’hui.

Il décrivit le travailleur acharné, l’homme dévoué et de bon conseil, qui considérait comme un apostolat la tâche qu’il s’était lui-même fixée en tant que représentant des agriculteurs au sein du conseil municipal.

Tous les orateurs laissèrent percer, au long de leurs allocutions, une très vive émotion. Et cette émotion, comme celle de la foule, la présence à la cérémonie de très hautes autorités départementales, l’immense courant de sympathie témoigné à la famille de M. Chaix, montrent à quel point le défunt était un homme estimé et aimé. »

Suit en effet une liste impressionnante de personnalités. Ayant assisté à ses funérailles, mon oncle s’en rappelle encore : « Le cortège était arrivé au cimetière, à pied, que des gens continuaient de sortir de l’église… », c’est dire.

Aujourd’hui, si l’impasse Pontcharra n’existe plus, le cimetière, situé à quelques centaines de mètres à peine, lui, abrite toujours la tombe de mon grand oncle. En la découvrant pour la première fois ce matin, impossible de ne pas imaginer les orateurs se succéder pour évoquer la disparition tragique de cet homme que je ne connais qu’à travers des photos et quelques souvenirs rapportés. A ses côtés, sa femme, morte en 1989, et une partie de ses enfants, dont Renée, disparue en 2012 et que je n’ai pas connu non plus. Une plaque, que je suppose à son intention, indique : « Lorsque tu auras trouvé ton étoile, éclaire la nuit dans laquelle nous sommes plongés désormais ».

Un silence accompagne ma lecture. Puisse cet humble billet éclairer la mémoire de cette famille !

Théo, sa femme et ses enfants, dans leur propriété à Saint-Jean-de-Maurienne. Archives familiales, tous droits réservés.

#RDVAncestral n°8 – Une affaire judiciaire exceptionnelle

Je me réveille dans un sursaut, tiré d’un sommeil profond qui m’empêche de tout de suite comprendre où je suis, ni même l’époque à laquelle je me trouve. Je jette machinalement un œil à gauche, puis à droite, m’étonne d’être entouré de foin, ressent un haut-le-cœur tant l’odeur est forte. Les rayons d’un soleil radieux traversent les rainures d’un bois ancien, respectable. J’observe les petits grains de poussière voler, comme témoin d’un spectacle inédit. Je perçois enfin des voix venues de dehors, la grange donnant directement sur un petit chemin. Les personnes qui parlent ont l’air bien agité, parlent une langue que je ne comprends pas vraiment. Je suis bien à Saint-Sorlin-d’Arves et je me trouve dans la grange de la maison familiale Brunet, celle-là même qui a dû vu naître Étienne, cet oncle d’Amérique, quelques décennies plus tard. Bien que je ne sache encore pas précisément dans quel siècle je me situe, j’entends parler d’un Philibert : prénom inédit de mon ascendance, je suis forcément dans la première moitié du XVIIIe siècle. « Il paiera », mais de qui parle-t-on ? Je comprends que le petit groupe doit descendre à Saint-Jean-de-Maurienne pour une déposition. Je saisis enfin : il y a quelques semaines, on a tenté d’assassiner Philibert Brunet, neveu de mon sosa 1216. C’est lui que j’entends maugréer au-dehors, calmé par une voix agacée : « tu vas attirer toutes les mauvaises oreilles ! »

Nous sommes le 3 août 1727, au hameau encore largement endormi du Pré. Les pièces du puzzle se mettent en place et j’appréhende fortement de mettre un visage sur des noms que j’ai tant de fois étudiés. Philibert Brunet est né en 1682, il est le fils de Claude, lui-même frère de mon ancêtre Philibert, décédé il y a peu, en avril 1727. Celui qui parle français en roulant les r, sur un ton agacé, doit être Catherin, mon sosa 608, fils aîné de Philibert. Depuis vingt ans, il partage sa maison avec Marie Balmain, son épouse. Je me suis redressé, prête l’oreille, tente de percevoir le moindre indice pertinent. Je me dis soudain qu’en-dessous de mes pieds, se trouve certainement Sorlin, fils de Catherin, le plus jeune de sa fratrie, né en 1721. Les voix s’éloignent soudain, il faut que je sorte de là pour les suivre.

Un chien aboie consécutivement à ma sortie que je voulais furtive. Mon cœur a failli sortir de ma poitrine mais tout va bien. Le calme revient enfin. Je m’empresse de rejoindre la route départementale, étonné par le fait que le paysage ne soit pas radicalement différent de celui que je connais. Un petit groupe est formé au loin, descend en direction de la capitale de la vallée : Saint-Jean. La tenue de chacun me fait penser qu’ils vont sans doute témoigner au procès qui inculpe Jean Baptiste Thibieroz, un jeune de la commune, pour tentative d’homicide volontaire. Parmi les témoignants à charge : Joseph Chaix, le frère d’un autre de mes ancêtres, Barthélémy (sosa n°638). Lequel est-il ? Ils sont au moins quinze.

En juillet 1727, Philibert Brunet (1682-1744) est victime d’une tentative d’homicide : Jean Baptiste Thibieroz est en effet accusé d’avoir attaqué de nuit le percepteur de la taille de la paroisse pour lui dérober une forte somme d’argent et d’avoir essayé de le pousser dans le torrent. Il est par ailleurs accusé de vols, de larcins, de port de pistolet. Le dossier du procès, quoique très dense, contient, à travers les témoignages qu’il renferme notamment, une porte d’entrée dans la vie quotidienne de mes ancêtres de la première moitié du XVIIIe siècle.

Saint-Jean-de-Maurienne, quelques heures plus tard. Le sergent Bernard prévient de l’importance de témoigner dans une affaire aussi grave que celle-ci. Le silence est complet, tout le monde acquiesce en baissant la tête. Joseph est appelé à entrer, il se lève, fébrilement met un pied devant l’autre, lance un regard à son frère Barthélémy qui pince ses lèvres dans un hochement de tête qu’il veut rassurant. La lourde porte en bois se referme implacablement derrière lui. Tellement de questions aurais-je à poser à cette brochette d’individus qui se tient à proximité de moi : d’une manière ou d’une autre, tous pourraient me renseigner sur telle ou telle branche de mon ascendance.

Joseph commence à parler :

Je soussigné Joseph Chaix dis et dépose que le jour de la Toussaint dernière, me retirant des offices divins auxquels j’avois assisté, environ à une heure de jour pour m’en aller au village du vacher dépendant de la dite paroisse, où j’avois pour lors mon habitation, j’ay vu et fait attention que le nommé Jean-Baptiste fils de feu Joseph Thibieroz dudit lieu, marchoit après moi à la portée d’un coup de fusil, étant, moi qui dépose, accompagné de Jacques Arnaud et de Pierre Arnaud, et étant nous trois arrivé au dit village, nous nous y sommes reposés et comme nous causions ensemble, ledit Jean-Baptiste Thibieroz a passé et suivi son chemin dans ledit village au milieu duquel il s’est arrêté, et comme ma maison est dans le haut du village, j’ai salué les deux autres qui étoient avec moi en leur disant « je me retire »… et quand j’ai été au milieu dudit village, j’ai vu ledit Thibieroz assis sur une pierre, sur le grand chemin, qui chargeoit un pistolet que j’ai bien remarqué être un petit pistolet de poche garni de garniture de letton ; ce que voyant faire ledit Thibieroz, je lui ai dit, « tu te feras prendre » en continuant mon chemin, et il m’a répondu, « vous n’avez que de gueule ». Je dis, de plus, que ce qui a fait que moi qui dépose : avec mes deux compagnons nous sommes aperçus que ledit Thibieroz avoit tiré un coup de pistolet sans que j’aie cependant vu pour lors ledit pistolet, parce que comme je l’ai déjà dit, nous étions éloignés de lui d’environ la portée d’un coup de fusil, c’est qu’ayant entendu le bruit du coup, nous nous sommes tous trois  retournés et nous avons vu la fumée tout près dudit Thibieroz et je lui ai vu retirer le bras, j’ai bien remarqué que dans ce temps-là, ledit Thibieroz s’est recoigné [cacher]contre une broussaille qu’il y a par la & qui est le lieu appelé le pont de Buissard et ce qui m’a encore plus fait croire que c’étoit ledit Thibieroz qui avoit tiré et tiré ledit coup de pistolet, c’est parce que je luy ai vu charger un moment après un pistolet comme je l’ai déjà dit. Je dis de plus d’avoir ouï dire communément par la paroisse que ledit Thibieroz est en coutume de voler le blé par les champs et de faire plusieurs autres friponneries et autres dont je dis ne savoir. »

Source : Archives départementales de la Savoie, 2B 13529, folios 26-28.

Après quelques instants de répit, Joseph reprend :

Je réponds d’être âgé d’environ quarante-trois ans, laboureur de profession, et d’avoir en bien environ la somme de trois mille livres. »

Joseph ressort enfin, quelques gouttes perlant sur son front, froissant un bout de tissu entre ses doigts, apparemment fier d’avoir fait son devoir. Ces braves gens ne savent pas encore que la procédure judiciaire sera annulée pour vices de forme. Pour ma part, je reste surpris des mots employés par Joseph, les expressions parfois utilisées et ce n’est rien comparé à la description que fera Antoine Pellissier, aussi de Saint-Sorlin. Après un moment de flottement, l’un des gardes me fixe avec insistance. « Qui êtes-vous, bon sang ? » Dans un ultime effort, je m’arrache à une époque définitivement bien révolue.

Hameau du Pré, années 1920, collection familiale, tous droits réservés. A droite, la maison familiale Brunet, autour de laquelle s’est êut-être produite la tentative d’homicide.

En septembre, je partais sur les traces des Chaix et je mentionnais notamment l’étude de Gabriel Pérouse sur Saint-Sorlin-d’Arves, village d’origine de mes ancêtres paternels, qui citait mon ancêtre André Chaix (n° Sosa 2048), à ce jour le plus lointain que j’ai avéré en lignée directe. Pérouse explique en effet que cet André a trois enfants, deux garçons et une fille. Claude, l’aîné des deux garçons, était notaire ; l’autre, Jacques, était syndic. Je descends pour ma part de Claude, qui a eu 7 enfants. Voici alors ce que j’écrivais :

 Si l’archiviste précise que l’un des enfants de Claude est prêtre, je n’en trouve pour l’instant aucune trace. »

Au fil de mes recherches – je travaille en ce moment sur le tabellion du bureau de Saint-Jean-de-Maurienne, je suis tombé, dans le répertoire des actes de 1709, sur le mariage de deux de mes ancêtres arvins : Joseph Ruaz et Jeanne Arnaud (n°264 et 265) : ça tombe bien, je n’avais pas relevé le mariage dans les registres paroissiaux. Content de ma découverte, je m’empresse d’aller consulter l’acte notarié au folio indiqué. Je commence à lire l’acte et je lis que Joseph est assisté de son père et du « Révérend Messire Humbert Chaix prêtre ». Ni une, ni deux, je m’occupe d’aller vérifier si un Humbert ne figure pas dans les enfants de Claude Chaix. Et il se trouve que si. Jusqu’ici, je n’ai pas la preuve formelle qu’il s’agit bien du même individu mais en revenant à l’acte je me rends compte qu’en lisant rapidement, j’ai oublié un détail essentiel : Humbert Chaix est l’oncle de Joseph Ruaz. Vu la différence de patronyme, j’en déduis que la mère de Joseph – que je ne connaissais pas jusque là car l’acte notarié, comme dans les registres paroissiaux, n’évoque que le père – porte forcément le patronyme Chaix. Dans la fratrie Chaix, j’ai justement un mariage en 1670 d’une des filles, Sébastienne, mais en notant l’acte dans les registres paroissiaux à l’époque, je n’avais pas réussi à déchiffrer le patronyme. Je me déêche alors de vérifier à nouveau et là, surprise : le patronyme que je n’avais pas déchiffré est bien celui de Ruaz ! Sébastienne Chaix est donc bien la mère de Joseph Ruaz, donc la soeur d’Humbert et de mon aïeul en lignée directe Sorlin (n°512).

Les choses se confirment donc. Sur les 7 enfants, seuls trois garçons : Bernard, l’aîné, que je suppose être mort en bas âge même si je n’ai pas retrouvé encore sa sépulture ; Sorlin, mon ancêtre ; et Humbert. Chez les filles, Marie, mariée à un Arnaud ; Dominique, morte à un an ; Sébastienne, mariée à un Ruaz et dont je suis descendant aussi du coup ; et Catherine, mariée à un Milliex et dont je suis également descendant. L’implexe est logiquement élevé à ce niveau de ma généalogie dans la mesure où il s’agit d’un très petit village de quelques centaines d’âmes à peine. Mis à part Bernard, j’ai donc presque finalisé l’étude biographique de chacun-e des membres de la fratrie.

Une carrière de prêtre

J’ai dans un premier temps été étonné de lire le titre de révérend : aujourd’hui, on continue de parler de révérend chez les protestants et encore. En fait, rien d’anormal : le révérend désignait à l’époque un ministre de culte. Mais alors, où a-t-il exercé ? Abandonnant mon acte de mariage, je pars en quête de nouveaux éléments. Afin de gagner du temps, j’entreprends tout de suite de chercher dans la bibliothèque généalogique de Généanet et les recherches se montrent très vite fructueuses : le Révérend Chaix aurait exercé, de 1682 à 1688 à La Table, commune du canton actuel de Montmélian, à environ 70 kilomètres de Saint-Sorlin. Réflexe : je retourne à mes AD de la Savoie en ligne et cherche dans les registres paroissiaux du village en question et je tombe sans mal sur la signature d’Humbert.

Première signature d’Humbert Chaix au bas de la première page du registre paroissial de 1682. Source : AD de la Savoie en ligne, 3E 338, folio 90, vue 93/518.

Humbert est né le 16 juillet 1649 à Saint-Sorlin-d’Arves. Destiné à la prêtrise, il a bien fallu qu’il étudie : ce sera le sujet principal de mes prochaines recherches. Tenter de déterminer où a-t-il étudié. Pour l’heure, je pense au collège Lambertin de Saint-Jean-de-Maurienne mais après tout, pourquoi pas Turin, alors capitale du duché de Savoie à l’époque ? Dans le tabellion, j’ai vu passer des contrats d’entrée en religion de femmes parties s’établir là-bas alors sait-on jamais.

Au hasard d’une recherche, j’ai donc éclairé une petite zone d’ombre dans une branche qui n’était même pas concernée au départ, du moins que je ne pensais pas être concernée. Prenez bien le temps de lire les actes que vous consultez, soyez attentifs à tous les détails. Avec un peu de chance, vous arriverez sûrement à faire de petites découvertes comme celle-ci.

19 avril 1817. L’hiver le plus froid du siècle, paraît-il. J’arrive non sans peine à Laval, petit village de l’Isère situé à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Grenoble. La neige est abondante, le vent impitoyable, le ciel menaçant. Je dois y rejoindre trois membres de ma famille : Jacques Milliex, mon sosa n°78 et deux de ses fils, Joseph et Jean Baptiste. Entre Jacques et moi, 5 générations ont vécu. Rien que ça.

Lui est né en 1767 à Saint-Sorlin-d’Arves, comme ses fils Joseph et Jean Baptiste respectivement en 1800 et 1802. Le premier est actuellement ramoneur dans ce village de Laval. Du haut de ses 17 ans, il a dû déjà comprendre la dureté de la vie, du monde qui l’entoure, des souffrances nécessaires pour simplement vivre, et encore. Le mythe du ramoneur savoyard, acte I, scène I : petit, enfilant aux aurores son bonnet rouge déteint tentant sans succès de ne pas ressentir la douleur articulaire aux mains, aux genoux, au dos, aux pieds… Et son visage, noirci de suie comme s’il s’agissait d’un signe distinctif indélébile. Le mythe du ramoneur savoyard est sans doute bien réel en ce printemps, encore largement empreint de l’ambiance hivernale.

Le père Jacques et son fils cadet Jean Baptiste, âgé d’une quinzaine d’années, sont donc venus lui rendre visite. Simple marque d’affection ? Bien que Saint-Sorlin-d’Arves et Laval soient situés à quelques kilomètres seulement à vol d’oiseau, il reste les massifs à traverser, imaginez-vous deux individus – à dos de mule ? – bravant la neige, s’enfonçant la moitié du corps dans les passages les plus périlleux, les mains endolories qui ne sentent même plus l’appréhension qui pousse à serrer le poing.

Bref, voici le trio au complet, au soir du 19 avril 1817. Les maisons respirent par les cheminées, d’une fumée à peine observable tant la nuit engloutit rapidement les quelques détails que je tente encore de percevoir. L’ambiance y est terne, les quelques visages que je croise fermés : ont-ils seulement remarqué ma présence ? Je me surprends à interpeller l’un d’eux n’obtenant qu’un grommèlement incompréhensible et une accélération du pas.

Là, un petit groupe semble s’agiter : deux gamins, un père soucieux et un individu qui m’a tout l’air de profiter de la misère. Mélange de patois et de français, je crois comprendre que le père tente d’acheter la liberté de son fils ramoneur pour qu’il puisse rentrer au pays l’aider aux menus travaux. C’est certain, il s’agit de Jacques et de ses fils. L’autre ne veut rien savoir, ne prend quasiment pas la peine de répondre, se contente d’un mouvement de tête de droite à gauche, un sourire de façade placardé sur ses lèvres, le genre de sourire qui pousse à la violence.

Jacques n’obtiendra évidemment aucune indulgence. Joseph est ramoneur et son engagement n’est pas arrivé à son terme. Dépité, Jacques prend son fils dans les bras, pudiquement mais énergiquement. J’aimerais aller à leur rencontre mais les circonstances ne s’y prêtent pas du tout. Très mal à l’aise, je décide néanmoins de poursuivre mon aventure, regrettant presque d’être là. Il est des spectacles qu’on aimerait bien ne jamais voir.

20 avril 1817. Le soleil brille de mille feux bien qu’il ne suffise pas à réchauffer cette ambiance gelée. J’ai même du mal à discerner si j’ai dormi, si tout ceci n’est qu’illusion. Je suis tiré d’une sorte de demi-sommeil par une agitation à l’extérieur. Je m’empresse de sortir, et je vois Joseph courir de porte en porte, vainement, sans que je comprenne de quoi il en retourne.

Je sens qu’il se passe quelque chose de grave. L’édile de la ville prend lui-même la peine de venir trouver Joseph, l’écoute, lui tapote l’épaule de façon étrange. Que s’est-il passé ?

Passablement exaspéré par la tournure des événements, Jacques a décidé de repartir dans ses Arves, avant même que le jour ne se lève complétement et ce, en dépit d’un vent apparemment féroce et de températures plus que glaciales, son cadet n’arrivant presque pas à décoller ses paupières pour mettre un pied devant l’autre. Vers 9h, animé d’une sorte de sixième sens, celui que l’on développe quand l’inquiétude envahit notre corps, Joseph ne put se défaire d’un mauvais présentiment. Et pour cause, le vent soufflant en rafales, la neige étant abondante… son père et son frère étant sur le chemin du retour…

Ce n’est seulement qu’en fin de matinée que deux hommes, Bouteuil et Philibert, sont venus alertés le maire. Tous deux propriétaires agricoles de Prabert, un hameau de Laval situé plus en hauteur, ils ont vu périr le père et son jeune fils, décédés « par suite d’une tempête et d’un tourbillon de neige qu’ils ont éprouvé au passage de la Coche en allant dans leur famille »… La tape sur l’épaule était en fait sensée donné du courage à Joseph pour qu’il suive les autorités afin de procéder à la reconnaissance des corps. La vie est parfois tellement cruelle.

Je ne peux me résoudre à assister ne serait-ce qu’une minute de plus à cette succession de scènes, toutes les plus sombres les unes que les autres. La tristesse infinie d’un gamin ramoneur déjà bien éprouvé, la fin tragique d’un père désespéré, l’indifférence d’une population qui ne vit qu’au jour le jour, le visage fermé… Il est des rendez-vous qui vous marquent à tout jamais. Loin d’être agréable, celui-là aura le mérite de rappeler à quel point nous ne sommes pas grand-chose, nous qui croyons aujourd’hui maîtriser tout ou presque. Humilité amène à Sagesse.

Deux ramoneurs dans Paris, sans doute à la fin ou au début du XXe siècle. La pose théâtrale ne reflète évidemment pas la réalité de leur quotidien. Celui de gauche interpelle habitants pour trouver du travail, celui de droite croque fièrement un morceau de pain durement gagné.

Il y a presque 200 ans jour pour jour, périssaient mon ancêtre et l’un de ses fils, loin du décor somptueux que l’on voit ici.

#RDVAncestral n°3 – Charles Chaix (1868-1935)

« T’avais les mains comme des raquettes… » pépé (1).

En évoquant ce #RDVAncestral, va savoir pourquoi j’ai ce titre de Léo en tête. Même si évidemment il n’est pas question ici de chimpanzé. Je ne t’ai jamais connu et pourtant je t’ai souvent observé, tantôt avec fierté, tantôt avec interrogation. Qui étais-tu ? Quelle était ta voix ? Ton visage m’est si familier et pourtant je ne te connais pas. Je te devine à ma façon avec les quelques photos à ma disposition, partiellement et partialement, forcément. Nous portons certes le même nom mais nos trajectoires de vie sont tellement différentes. Si tu savais les siècles d’histoire que j’ai à te raconter, et si nous venions du Dauphiné ? Qu’en penses-tu ?

Tu travaillais la terre, élevais quelques bêtes. Tu tissais le chanvre et étais toujours prêt à rendre service. On se souvient de toi comme étant quelqu’un de généreux mais d’apparence austère : tu en imposais, paraît-il. Tu t’impliquais dans la vie de ton village et avec raison. Plusieurs fois élu au conseil municipal, quel regard porterais-tusur ton pays natal aujourd’hui ? Je n’ose même pas l’imaginer.

Comment étaient tes parents ? Quels rapports entretenais-tu avec les tiens ? Ta belle-famille ? Tes amis ? Et bien sûr tes enfants ? Sur la photo de mariage d’Ernest, ton aîné, tu as fait le déplacement à Paris. Vous avez fait le déplacement puisque Marie Françoise, ton épouse, mon arrière-grand-mère, était là également. Que vous semblez fiers de votre fils ! En même temps, vu comment il s’est débrouillé dans la capitale, épaulé par ses cousins Chaix et Arnaud, tes neveux, il y a de quoi être fier !

Le sens de l’honneur, de la parole donnée, voilà comment je perçois les valeurs que tu prônes, la dignité aussi. Avant que naisse le dernier de tes fils, Maurice – mon grand-père – en 1918, un autre l’a précédé et est décédé en 1919, à l’âge de 4 ans. Où est-il enterré et surtout de quoi est-il mort ?

Mon manque de réserve te surprendra sûrement, mon tutoiement et mon assurance aussi mais que veux-tu, ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre son arrière-grand-père.

Charles, tu portes un prénom pas si commun dans la famille. Je pense ponctuellement à toi, à ton parcours, à qui tu étais. Je feuillette ton livret militaire, fait défiler les photos et la ressemblance avec mon grand-père me frappe toujours. T’avais les mains comme des raquettes du haut de ton mètre 68 et tu avais fini ta vie avec des douleurs articulaires atroces. Mon pauvre grand-père.

Toutes mes questions au fond ne sont que le reflet de ma curiosité généalogique et ne sont pas si importantes que cela.

Alors, dans un regard, je chercherais à te faire sourire et à capter le fond de ton âme. Qui es-tu ?

Charles Chaix (1868-1935) assis devant sa maison du Pré, Saint-Sorlin-d'Arves, fin des années 1920, archives familiales.

Charles Chaix (1868-1935) assis devant sa maison du Pré, Saint-Sorlin-d’Arves, fin des années 1920, archives familiales.

L’essentiel ne se dit pas, il se ressent.

Saint-Sorlin-d’Arves, une journée estivale de la fin des années 1920.

Notes

(1) Léo Ferré, Pépée.

L’histoire commence avec une carte postale ancienne retrouvée dans les archives familiales. Sergent Arnaud, qui es-tu ?

Expt. Sergent Arnaud 13e ch. 11e cie Modane, Savoie.

Modane le 8-8-16

Bien cher oncle, tante, cousins et cousines,

Me voici à Modane de nouveaux . Tout va bien pour le moment. J’espère que vous irez bien également et que mon cousin Ernest sera bien rentré. Recevez de votre neveu et cousin ses meilleurs souvenirs.

C.Arnaud »

Les cousins Arnaud, mon grand-père en parlait de temps en temps. Sa tante paternelle, Jeanne Marie Célestine Chaix, s’était en effet mariée en 1883 avec Henri Victorin Arnaud. Entre 1884 et 1899, pas moins de six enfants : quatre garçons, deux filles. Écart d’âge avec la fratrie de mon grand-père qui s’étale, elle, de 1897 à 1924. Les cousins Arnaud, ce sont ceux de Paris, cafetiers comme la plupart de ceux qui ont tenté l’aventure dans la capitale. Mais avant l’aventure, la guerre.

  • Albert Henri François Victorin (1884-1965), l’aîné, n’y laisse pas sa peau.

 

  • Charles Eugène Henri Jean Marie (1886-1961), lui, est blessé le 9 mai 1915 à Souchez (Pas-de-Calais) par balle au niveau de la fosse sus épineuse (omoplate) gauche et du bras. Son dossier miltaire précise simplement : « infection » et « atteint de troubles psychiques le 10 juin 1917 dans la région de Chateau-Thierry. »Comme beaucoup de Poilus, la guerre laisse des séquelles. Cela étant, il se marie en 1919 à Paris et exerce, sa vie durant, la profession de marchand de vins.

 

  • Aristide Henri Victorin (1889-1918) n’a pas la chance de revenir du front. Nommé sergent, comme son frère qui écrit en 1916, il décède dans la région de Mailly-Raineval le 18 avril 1918. Mort pour la France, donc.

 

  • Charles Jean Marie Albert (1891-1965), enfin, le plus jeune des garçons de la fratrie. Incorporé d’abord au 11e bataillon de Chasseurs à pied le 1er octobre 1912 (1), il est nommé caporal le 8 novembre 1913. Le 2 août 1914, il est déjà sur le front. Nommé sergent le 14 août, il est blessé à Ban-de-Sapt (Vosges) par « balle aux testicules ». Le 2 février 1915, il passe au 13e bataillon de Chasseurs alpins et retrouve les combats. Jusqu’au 21 septembre 1915 où il est de nouveau blessé, à Wesserling (Haut-Rhin), par « éclat d’obus au genou droit ». Le 8 août 1916, il écrit donc à son oncle et sa tante, Charles et Marie Françoise Chaix, mes arrière-grands-parents, depuis Modane. À cette date, Charles est déjà marié ! Il est passé devant le maire en avril 1916 dans le 11e arrondissement de Paris. Le 4 février 1917, il est incorporé au 32e bataillon de Chasseurs alpins et retrouve, encore, la guerre. Le 28 mars 1918, au  Plessier (Somme), il est, pour la troisième fois, blessé par « balle à l’orbite gauche » : son dossier précise qu’il n’est pas évacué. Le 7 octobre de la même année, il est nommé adjudant. Le certificat de bonne conduite lui est évidemment accordé ; il est rappelé à l’activité le 24 août 1939 en tant que « personnel de remplacement » mais définivitement dégagé d’obligations militaires le 15 octobre 1940.

 

Après la guerre de 14 et jusqu’en 1925, Charles fait des allers-retours entre Paris et Saint-Sorlin-d’Arves, d’où il est natif. Il exerce la profession de garçon de café. À partir de 1925, il s’installe à Chambéry, plus précisément sur les Monts situés sur les hauteurs de la capitale savoyarde. Il acquiert un café route de Bassens, aujourd’hui quai Charles Ravet. Les affaires tournent bien. Il cède son commerce à son neveu, Édouard, frère de mon grand-père et habite désormais en Isère, avec sa femme. En 1960, il est nommé Chevalier de la Légion d’Honneur. Il décède le 11 février 1965 à Chapareillan (Isère).

En lisant son dossier de membre de l’ordre national de la Légion d’honneur, je reste perplexe. Si je n’apprends rien de particulier, j’ai l’occasion de lire les citations dont il a fait l’objet par rapport à son engagement dans la guerre de 14, où, je le rappelle, il fut blessé trois fois.

Cité à l’ordre de la Division n°32 du 12.3.15 :

S/Officier d’une grande valeur ; grâce à son sang-froid, a pu enrayer une contre-attaque malgré un feu violent d’Infanterie et de bombes en maintenant une demi-section sur la position conquise ».

Cité à l’ordre de la Division n°92 du 17.8.15 :

« Bon S/Officier, plein de sang-froid et de courage ; a contribué à arrêter une contre-attaque ennemie en mettant ses pièces en batterie. »

Cité à l’ordre du Bataillon n°142 du 29.4.18 :

« Chef de section très courageux ; a fait preuve de sang-froid aux combats du 28 mars, au cours desquels il a été blessé ».

Croix de guerre – 2 étoiles d’argent – 1 étoile de bronze.

Médaille militaire – Décret du 29.12.1924 – J.O. du 1.1.1925″ (2)

Certes, il n’a pas manqué de sang froid, mais à quel prix ? À l’heure où on commémore le centenaire de la Grande guerre, j’ai du mal à me contenter de ces reconnaissances et autres médailles. Charles a perdu un frère ! Dans ma famille, plusieurs morts, de nombreux blessés. Pour qui et pourquoi ? J’ai en effet du mal à imaginer la fierté et l’honneur que ces hommes ont peut-être ressentis à combattre contre « l’ennemi ». Évidemment, je mesure l’immense courage. Je me doute surtout qu’ils n’avaient pas le choix. D’ailleurs, jamais ils ne se sont et se seraient vantés de quelque gloire que ce soit. Cette nomination à l’ordre national de la Légion d’honneur, je n’en avais jamais entendu parlé avant mes recherches. C’est donc à la mémoire de ce Charles Arnaud, que j’ai connu grâce à une banale carte postale retrouvée, que je rédige cet article. Derrière des mots simples, j’ai découvert une vie que je ne soupçonnais pas.

Carte postale envoyée par Charles Arnaud, le 8 août 1916, archives familiales. En pleine guerre, une image des écoles. La rature. Et la rature enfantine de mon grand-père Maurice, sûrement loin de se douter dans quel contexte elle fut écrite.

Carte postale envoyée par Charles Arnaud, le 8 août 1916, archives familiales. En pleine guerre, une image des écoles. Et la signature enfantine de mon grand-père Maurice, sûrement loin de se douter dans quel contexte elle fut écrite.

Sources

(1) AD de la Savoie en ligne, 1R 208, vue 165/627

(2) Base Léonore (en ligne), Extrait du dossier de membre de l’ordre national de la Légion d’honneur de Charles Arnaud, vue 12/13, cote 19800035/627/72537, Archives nationales ; site de Fontainebleau.