C’est un billet particulier que je m’apprête à écrire aujourd’hui. Au départ, je voulais mettre en lumière le terrible accident dont fut victime un de mes grands oncles, Amédée Fay-Jacquet, décédé le 27 avril 1907 entre Saint-Jean-de-Maurienne et Villargondran.

SAINT-JEAN-DE-MAURIENNE. —

Terrible accident. — Un terrible accident
a coûté la vie à un enfant de quatorze
ans, le nommé Amédée Fay-
Jacquet, né à Saint-Sorlin-d’Arves,
dont les parents sont domiciliés à Saint-
Jean-d’Arves.
Cet enfant était occupé à transporter
du fumier, avec l’âne de ses parents,
pour le compte de M. Victorin Champlong,
de la commune de Villargondran.
Il partit du domicile de ce dernier vers
dix heures du matin.avec sa bête
chargée, pour se rendre sur une propriété
située au-dessous du chef lieu de
la commune.
Mme Champlong partit un instant
après l’enfant pour se rendre sur la
même propriété. En route, elle aperçut

le pauvre petit pris sous sa bête, qui
était, elle, couchée sur le flanc. Elle
s’empressa de le dégager, mais le malheureux
petit ne donnait plus signe de
vie.
On ne releva sur son corps qu’une
légère contusion au cou, pairaissant
avoir été faite par les courbes du bât de
l’animal. Ce qui permet de croire que
l’enfant est mort par strangulation.
Son corps sera transporté à Saint-
Jean d’Arves pour être inhumé.

Source : L’Indicateur de Savoie, 11 mai 1907

Né le 2 juillet 1893 à Saint-Sorlin-d’Arves, Amédée Fay-Jacquet a en réalité 13 ans au moment de sa mort. Il est le premier d’une fratrie de trois enfants :

  • François Amédée Léon Albert Alexandre (1893-1907)
  • Marie Victorine (1897-1973), mon arrière grand-mère
  • Adélaïde Louise Virginie (1900-1985)

Ses parents, Sébastien et Rose Françoise Sibué se sont mariés le 13 juillet 1892 à Saint-Sorlin-d’Arves (1). Vous allez le voir, les correspondances avec le nombre 13, ou un nombre portant le 13, est assez spectaculaire. S’il s’est marié un 13, Sébastien est également né un 13, le 13 février 1859. Bon, jusque-là, rien de fou non plus mais j’ai bien envie de vérifier à la génération précédente si le 13 revient encore. Tiens, le grand-père Fay-Jacquet, qui s’appelait François Amédée (comme son petit-fils, donc), qu’en est-il ? Ah, ben il est né le 13 juin 1824 et mort le… 12 juin 1864, presque. La grand-mère ? Marie Virginie Didier est née le 6 novembre 1831 (allez, je ne relève pas le 13 inversé que constitue le 31) et est décédée le… 13 avril (!) 1906.

En vérité, vous voulez que je vous dise ? Il n’y a aucun sens qui ressort de cette découverte. Pas de fantôme transgénérationnel, ni de triskaïdékaphobie à l’horizon. La seule chose qui m’interpelle est l’âge jeune auquel est mort le grand-père François Amédée (la veille de son 40e anniversaire), de même que l’absence de registre matricule pour Sébastien (bizarrement absent du répertoire alphabétique de 1879). Une petite odeur de mystère plane du coup sur cette lignée que je n’ai jamais approfondie. Allez savoir pourquoi.

Revenons un instant sur ce pauvre ado qui est sans doute mort étouffé sous la monture qu’il guidait. Pour mémoire.

(1) : le même jour, le 13 donc, son frère Jean Baptiste Alphonse se marie également.

 

L’effervescence est à son paroxysme, les uns s’affairent dans les pièces du bas, les autres continuent de remplir des cartons dans les chambres du haut, et moi, je viens de franchir l’escalier qui sépare le grenier du reste de la maison. La lumière du soleil, puissante, éclaire sans mal cet espace rendu presque poétique grâce aux rayons blancs se reflétant sur telle ou telle affaire poussiéreuse. Je tapote mes mains : du boulot, il va m’en falloir, pour faire le tri.

« Bienvenue dans l’espace de la CIA », retranscrit un message maladroit sur une poutre, sans doute l’œuvre imaginaire d’un de mes oncles. Ces malles traduisent un changement de siècle, cette poussette aussi. J’avance prudemment, comme si je marchais sur des œufs quand une araignée inconsciente provoque un sursaut que je réprouve immédiatement dans un souffle. L’agitation des étages inférieurs n’arrive plus jusqu’à moi, j’ai l’impression d’être dans une église, un temple, un lieu de recueillement. Un lieu de mémoire. Comme si j’étais au cœur de ce qu’on met machinalement de côté lorsque le quotidien défile à une allure insensée : « va donc mettre ça au grenier », j’imagine les enfants venus jouer là de manière imprudente ; mes grands-parents monter de temps en temps, en coup de vent, pour entreposer ce qui leur paraissait désormais inutile mais pas suffisamment pour que ça finisse à la poubelle. « Rien ne se jette », disait ma grand-mère.

Là, derrière une pyramide de cartons et de malles admirablement construite, comme une petite caisse en bois. Il me la faut. Je souris à l’idée que, dans une multitude de propositions, le cerveau a toujours cette fâcheuse tendance à sélectionner un détail, un petit rien qui, en l’espace d’une seconde, devient une évidence, le centre de tout. Je considère ainsi cette petite boîte comme le centre névralgique de tout ce désordre organisé.

« Cette boîte appartient à Maurice Chaix, né le 27 février 1918 à Saint-Sorlin-d’Arves », l’écriture de mon grand-père est soignée, gravée de ses mains. Je mets quelques instants avant de me décider à l’ouvrir comme s’il s’agissait d’une boîte magique que j’allais dévoiler. C’est lui qui a fabriqué cette boîte, j’en suis sûr, je le sens. Je la tourne dans tous les sens, à la recherche d’une autre inscription, je prends mon temps. J’essaye de l’ouvrir par la gauche, puis par la droite, manquant presque de la faire tomber. Calme. « Le couvercle coulisse, imbécile ! »

J’ai alors comme la sensation que le temps est suspendu, ou du moins marche au ralenti, en slowmotion. Les photos défilent sous mes doigts, passant d’une main à l’autre. Machinalement. Quelques feuilles volantes, et une K7. Je bloque. Deux faces marquées sobrement d’un 1 et d’un 2. Un baladeur, il me faut un baladeur. Mon pouls est soudainement rapide, le calme a laissé place au bouillonnement. Je cherche partout, sans trouver, évidemment. Je remue trois fois le même carton, peste en me tapant le pied dans la même poutre qui n’a rien à faire là. « Le coin de la CIA », il y a forcément de quoi enfiler une K7 là-bas. En trois foulées, me voici au milieu de jouets d’enfants et de babioles. « Ça va, par là-haut ? », « Pas de problème, j’avance bien, continue de vider les chambres », que personne ne monte surtout, c’est ce que je me dis nerveusement en tentant de répondre posément. Là, un baladeur K7. Un vieux casque recouvert de poussière. Faites que ça marche !

Je m’assois, respire fortement, prends une grande inspiration en regardant les photos posées à ma gauche. J’appuie sur Play.

Quelques crépitements, un raclement de gorge, « est-ce que ça marche ? », c’est la voix de mon grand-père,

 Bon, ça a l’air de tourner en tout cas. Hm. Je m’appelle Maurice Ernest Edouard Célestin Chaix, je suis né le 27 février 1918 à Saint-Sorlin-d’Arves, plus beau village de Maurienne. Je suis le dernier garçon de ma fratrie, deux petites sœurs me suivent à quelques années d’écart. Bon. Je ne sais pas dans quoi je me lance, ni même qui écoutera cette K7 qui risque de finir à la poubelle, mais j’y vais. Je me suis marié le 21 décembre 1944, un peu dans l’urgence, il est vrai. Ma femme était enceinte, ce n’était pas prévu. Du moins, pas tout de suite. Le bébé est né trois mois plus tard, le 3 février 1945 et est mort dans la foulée. Sale journée d’hiver, l’accouchement se fit dans la grange, le médecin tarda à monter jusqu’à chez nous et une fois arrivé, c’était trop tard. Pauvre gosse. Et pauvre de nous. Depuis, on s’est bien rattrapés puisque 5 enfants sont nés et vivent assurément, j’en témoigne. Au moment où j’enregistre ça, je viens de fêter mes 60 ans, et mon départ à la retraite par la même occasion. Oh, j’en ai passé des années à respirer la poussière provoquée par cet aluminium produit à Saint-Jean. Parce qu’il le fallait. Ça aura eu le mérite de nous permettre d’accéder à la propriété, de faire construire, et d’être à peu près tranquilles. Quand on a connu la guerre, ce n’est pas rien d’être tranquilles. »

Des silences entrecoupent les phrases et je suis à la fois estomaqué de l’aisance de mon grand-père sur la bande magnétique et en même temps mal à l’aise. Je l’entends tirer sur son mégot de tabac gris régulièrement.

Maurice, sa mère, ses deux petites soeurs et sa nièce, à Saint-Sorlin-d’Arves. Archives familiales. Tous droits réservés.

 Quand j’étais enfant, je partais avec ma mère et mes sœurs dans le chalet d’alpage l’été. J’en garde un souvenir fabuleux : la vie était rude, mais belle. À Olle, une source d’eau que seuls nous connaissions, donnait vie éternelle à qui en buvait. Avec tout ce que j’ai avalé, je ne m’imagine pas mourir demain. J’avais 17 ans quand mon père est passé de l’autre côté. Arf, il n’avait même pas 70 ans. Mon enfance est partie en même temps que lui. Quelques mois plus tard… Bon, je n’en ai jamais parlé à personne. Les on-dit, les mauvaises langues sont légion par chez nous et ça fait vite le tour du quartier, j’ai des gosses à préserver. Je toussais beaucoup, me sentais mal. On m’a diagnostiqué un truc aux poumons. D’aucuns dans le village me voyaient déjà passer l’arme à gauche. En cure à Saint-Hilaire-du-Touvet, dans l’Isère, on disait que l’air d’altitude me ferait du bien. On me gava de nourriture à n’en plus pouvoir. J’y suis resté de longs mois, jusqu’à l’été 1938. J’en garde aujourd’hui encore les séquelles. Le mal s’est porté sur mon genou gauche et en même temps que la guérison arriva, la calcification des os me bloqua la rotule. De retour à Saint-Sorlin, ma petite sœur manqua de s’évanouir en me voyant boîter. Ce fut dur. Réformé de service militaire, j’échappai à la guerre comme ça, c’est déjà ça. »

Mon grand-père en train de réaliser une paire de sabots. Archives familiales. Tous droits réservés.

 À la même époque, j’appris à faire des sabots. Après sa mort, je récupérais le matériel d’un voisin sabotier qui nous avait mis au défi de savoir fabriquer une paire comme lui. Je réussis haut la main. Les copains me demandaient de leur couper les cheveux, dont certains qui n’étaient pas loin du maquis. Après mon mariage, il a fallu que j’assume la vie d’un foyer. Mon frère était à Saint-Jean depuis quelques années déjà. Il me débrouilla une place à Pechiney, et puis la vie suivit son cours. Notre maison est toujours remplie, d’amis, de membres de la famille. Je cultive un peu de tout, passe la moitié de mon temps dans le jardin, l’autre dans ce qui me sert d’atelier. Quand je travaillais, je me levais tôt, faisais un bout de jardin, partais à l’usine, mangeais, repartais à l’usine, rentrais, refaisais un bout de jardin, mangeais, et me couchais. La routine en somme. Dans le quartier, j’ai été le premier à avoir une télévision : fallait nous voir tous, voisins y compris, amassés devant l’écran comme des poules ayant trouvé un couteau. En 1968… »

Germaine, Maurice (mes grands-parents), tondeuse à la main, une amie. Archives familiales. Tous droits réservés.

La bande gondole, le bouton Play se soulève. La première face est terminée. Je m’empresse de tourner la K7, sans prêter attention à ce qui m’entoure. Je rappuie. Crépitements, silence. Crépitements. Rien. J’appuie sur Foward, m’agace, en voulant à cette bande qui défile de ne plus retranscrire la voix de mon grand-père. Je chope une photo de mon grand-père, hoche la tête devant un jeune visage que je n’ai pas connu. Pour moi, il a toujours été le grand-père, celui qui me montrait ses lapins, qui s’enrageait à la tombée du ballon dans ses légumes. Le temps d’un instant, j’eus l’impression qu’il m’ouvrit la porte de ses secrets, le temps d’un instant seulement.

Note : si les faits ci-dessus concernant mon grand-père sont authentiques, la manière de les aborder – en employant la première personne du singulier notamment – est inédite en ce sens que je ne fais jamais parler mes ancêtres. C’est une exception qui s’inscrit dans un récit largement romancé au niveau de ses contours, fruit d’une imagination qui, je l’espère, vous donnera envie d’aller fouiller dans vos greniers respectifs, à la recherche de votre petite boîte magique.

Maurice Chaix, mon grand-père. Archives familiales. Tous droits réservés.

Faire de la généalogie, c’est aussi passer des heures à parcourir des sources écrites afin de mieux cerner et comprendre le contexte historique d’une période donnée. Ici, nous sommes à Saint-Jean-de-Maurienne, à l’automne 1576. Alors que Pierre de Lambert, évêque de 1567 à 1591, projette de construire un collège dans l’actuelle avenue du Mont-Cenis en rénovant une maison achetée, le noble Pierre Salière Darve tient un livre des comptes dans lequel se niche un détail remarquable en la présence d’ours dans la capitale de la vallée :

 La dépense totale des manoeuvres pendant le mois de septembre 1576 est de 204 florins, 8 sols, sur quoi il y a 7 sols pour les colliers de deux ours, le mâle et la femelle. On apprend par ce détail que l’évêque avait alors des ours entretenus aux frais de l’évêché.

[…]

Façon d’un tornet pour la chenne de l’ours avec sa boucle… 3 sols. »

D’après l’abbé Rambaud, « Histoire du collège Lambertin », dans les  Travaux de la Société d’histoire et d’archéologie de la province de Maurienne, 1885, p.30.

L’anecdote a de quoi surprendre et il est même difficile d’imaginer le spectacle au sein de l’évêche à la fin du XVIe siècle. Fait d’autant plus étonnant quand nous lisons l’étude passionante de Michel Pastoureau, contenue dans Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, que je vous recommande de lire sans tarder ! Notamment spécialiste des couleurs, des images et des symboles, l’historien écrit, à propos de l’ours :

 Un tel animal ne pouvait qu’effrayer l’Église du haut Moyen Âge. Non seulement l’ours est doté d’une force prodigieuse mais il est lubrique et violent. En outre, il ressemble à l’homme par son aspect extérieur, par son atptitude à se tenir debout et par ses pratiques sexuelles. Depuis Pline, en effet, qui a mal interprété un passage d’Aristote, tous les bestiaires et toutes les encyclopédies affirment que les ours s’accouplent more hominum et non pas à la façon des autres quadrupèdes. L’ours est donc un dangereux cousin de l’homme. Enfin, contrairement au lion, sur tous les terroirs d’Europe occidentale, c’est un animal indigène : le voir, l’admirer, le redouter, le vénérer est chose fréquente. De fait, à l’époque carolingienne [soit jusqu’au Xe siècle], dans une bonne partie de l’Europe germanique et scandinave, il fait encore l’objet de cultes païens associés à des fêtes calendaires, et passe encore pour le roi des bêtes sauvages ; rôle, nous l’avons vu, déjà tenu par le lion dans l’Europe méridionale. Dès lors, l’Église part en guerre contre l’ours et cherche à le faire descendre de son trône. Partout, entre le VIIIe et le XIIe siècle, elle favorise la promotion du lion, animal exotique et non pas indigène, issu de la culture écrite et non pas des traditions orales, animal par là même maîtrisable et non pas imprévisible. Partout, elle « joue » le lion contre l’ours. Partout elle s’acharne contre ce dernier.

Pour ce faire, elle utilise trois procédés : l’ours est d’abord diabolisé, puis dompté et enfin ridiculisé. S’appuyant sur la Bible, où l’ours est toujours pris en mauvaise part, et reprenant une phrase de saint Augustin, « ursus est diabolus », les Pères et les auteurs chrétiens de l’époque carolingienne rangent l’animal dans le bestiaire de Satan ; du reste, à les croire, le Diable prend souvent la forme d’un ours pour venir menacer et tourmenter les hommes pécheurs. La plupart des ateurs occultent la tradition selon laquelle l’ourse redonne vie à ses petits morts-nés en les léchant – tradition ambiguë, héritée de Pline, qui aurait pu être glosée comme un symbole de résurrection – et mettent constamment en avant les vices de l’ours : brutalité, méchanceté, lubricité, saleté, goinfrerie, paresse, colère.

Dans un deuxième temps, l’ours devient un animal domestique, ou plutôt domestiqué, au sens médiéval de ce mot (domesticus). Ici c’est l’hagiographie qui s’attage à l’ours. […]

Diabolisé puis dompté, l’ours est ensuite ridiculisé. Cela se fait en général après l’an mille. L’Église, pourtant hostile à tous les spectacles d’animaux, ne s’oppose désormais plus à la circulation des montreurs d’ours. Muselé et enchaîné, l’ours accompagne les jongleurs et les bateleurs due château en château, de foire en foire, de marché en marché. L’ancien animal royal, admiré et redouté, devient une bête de cirque, qui danse, fait des tours, amuse le public. À partir du XIIIe siècle, offrir un ours n’est plus vraiment un cadeau de roi comme c’était encore le cas à l’époque carolingienne ; l’animal sort même des ménageries princières où il n’a plus sa place. […] Au tournant des XIIe-XIIIe siècles, l’affaire semble donc entendue : le lion, roi des animaux dans les traditions orientales et méridoniales, le devient aussi, à la place de l’ours, dans les traditions occidentales septentrionales. »

Michel Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, 2004, pp.70-72.

Si je concède que le passage cité est long, il n’en est pas moins intéressant et à la lumière de ces mots, la possession de deux ours par l’évêque de Lambert revêt un sens particulier, celui qui place l’animal mythique au coeur d’un évêché qui a lutté, des siècles durant, pour l’en faire sortir !

Progressivement, le lion détrône l’ours de son statut de roi des animaux en Europe. (Illustration allemande, 1810). Source : Wikipédia.

1936, impasse Pontcharra, Saint-Jean-de-Maurienne. Théophile Chaix est le chef  d’un ménage composé de sa femme, Césarie, de ses filles Lucienne et Renée, de son fils Paul, le petit dernier, né en février 1935, et d’un domestique, Albert Dompnier. Le recensement ne laisse évidemment pas présager qu’à cette date, deux enfants manquent à l’appel, Albert et Alice, nés et morts respectivement en 1925 et 1931 et déjà enterrés dans l’ancien cimetière de Saint-Jean, non loin d’où la famille réside.

Théophile est le deuxième d’une fratrie de 11 enfants ; né le 4 mai 1899 à Saint-Sorlin-d’Arves, il est incorporé au 17e régiment d’infanterie le 19 avril 1918, avant d’être réformé temporairement en juin pour « boiterie de la jambe gauche en flexion avec marche sur la pointe des pieds, douleur à la pression de la région fessière ». Hospitalisé en septembre, il est finalement déclaré « inapte à l’infanterie » le 7 février 1919. Le 26 février, il est rappelé à l’activité et affecté au 2e régiment d’artillerie de campagne. Un an plus tard, en avril 1920, il passe au 2e régiment d’artillerie de campagne d’Afrique. En novembre, il envoie ses « souvenirs du Maroc » à travers plusieurs cartes postales de Méknès et ses alentours, sous protectorat français depuis le traité de Fès de 1912 :

Au Maroc rien de sensationnel, je tiens toujours bon, ainsi que l’ami Brunet, les positions de Méknès. Lui pense partir dans une dizaine de jours mais pour la France alors. Notre Batterie est rentrée aujourd’hui du Bled. Je vois que ce soir je vais avoir un boulot fou. J’en ai déjà 28 maintenant ; puis encore une vingtaine qui viendront peut-être manger ça va faire du 50 : ça commence à cimpter ; surtout que le chef de popote ne s’en occupe pas du tout. Il me dit de faire comme je veux. Et d’acheter ce que je veux. En douce, je ne m’en fais pas. Le petit bisnais [business ?] marche toujours bien. Je termine pour cette fois. En attendant le doux plaisir de vous relire ou encore mieux de vous revoir, recevez, mes chers parents, mes meilleurs amitiés. Votre fils qui vous aime. »

Carte postale envoyée du Maroc par Théophile à ses parents. La signature sur le recto est celle d’un petit garçon, mon grand-père, Maurice, qui semble avoir tenu à indiquer qu’il était là ! Archives familiales, tous droits réservés.

Renvoyé dans ses foyers en avril 1921, il se marie en février 1922 à Saint-Sorlin-d’Arves avec Césarie Balmain, qui habite Saint-Jean-de-Maurienne, justement à l’impasse Pontcharra, avec sa mère et une partie de ses frères et soeurs. Théophile et Césarie ont un lien de parenté : ils sont cousins. La grand-mère maternelle de Césarie n’est autre que la tante paternelle de Théophile. En 1923, naît leur première fille, Lucienne ; lors du recensement de 1926, la famille habite déjà l’impasse Pontcharra, devenue aujourd’hui la rue du Dr Mottard ; Célestine, une des soeurs de Théophile habite d’ailleurs avec eux. Lors de celui de 1931, la famille s’est agrandie, avec l’arrivée de Renée ; Charles, le père de Théo, comme chaque année, est venu l’aider au moment de la période des foins, c’est sans doute pour cela qu’il apparaît dans la composition du foyer.

Charles Chaix, au début des années 1930, à Saint-Jean-de-Maurienne, chez Théophile. Archives familiales, tous droits réservés.

En 1943, alors âgée de 20 ans seulement, la fille aînée du couple, Lucienne, meurt tragiquement, semble-t-il après une terrible maladie, selon la mémoire familiale.

« Souvenir des fêtes des Etats Généraux et costumes savoyards », sûrement au milieu des années 1930, Lucienne Chaix se trouve à gauche. Archives familiales, tous droits réservés.

En juillet 1955, Renée se marie à Saint-Jean-de-Maurienne avec René Auguste Dianoux. La famille se retrouve régulièrement chez le plus jeune frère de Théophile, Maurice, mon grand-père, dans le quartier de Sous-le-Bourg, toujours à Saint-Jean-de-Maurienne. Pour mon grand-père, Théo a toujours fait figure de deuxième figure paternelle.

Réunion de famille avec Renée Chaix (en blanc, à gauche), chez Maurice et Germaine Chaix, mes grands-parents (derrière Renée) ; Célestine Chaix, mentionnée dans l’article, se tient assise juste au-dessus de ma grand-mère. Théophile et sa femme, Césarie, sont assis, à droite de la photo, qui est datée, elle, du milieu des années 1950. Archives familiales, tous droits réservés.

En septembre 1962, alors qu’il distribue les allocations familiales à vélo dans les rues de Saint-Jean, il est fauché par un véhicule à hauteur du pont de l’Arvan, pas très loin de l’ancien musée Mont-Corbier. Il décède peu après. Ses funérailles ont lieu le 19 septembre, « imposantes », selon la presse locale, et pour cause, il était une figure dans sa ville, à la fois impliqué dans la vie locale, agricole et politique de sa vallée :

Une foule considérable, grosse de plusieurs milliers de personnes, a accompagné à sa dernière demeure, M. Théophile Chaix, président cantonal de la C.G.A. de Saint-Jean-de-Maurienne, vice-président de la Fédération des Exploitants Agricoles, officier du Mérite Agricole, personnalité très connue dans les milieux savoyards.

Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Emile Praz, Florimond Girard, Bellet, Marcel Peyrille, Grand, Dardel et Jean-Baptiste Collet, représentant l’Amicale des classes 1919-1920, la municipalité, les organisations agricoles et le parti socialiste.

A la cathédrale, M. le chanoine Gros, curé de Saint-Jean-de-Maurienne, retraça la vie de dévouement du défunt, qui passa de très longues années au service de la cause de l’agriculture.

Au cimetière, littéralement envahi par la foule, plusieurs allocutions furent prononcées. M. Emile Praz, au nom de l’amicale de sa classe, dit un touchant adieu à son camarade disparu.

M. Dardel, président de la Fédération des Exploitants Agricoles, apporta le salut des cultivateurs savoyards à celui qui, tout au long de sa vie, mit au premier rang de ses préoccupations les problèmes qui leur tiennent à coeur et les défendit de toutes ses forces. M. Bellet, au nom du Parti Socialiste, rappela le combat mené tout au long de sa vie par M. Chaix pour améliorer le sort des humbles.

M. Paul Perrier, conseiller général, dit son admiration pour l’homme dévoué et généreux que la Maureinne et la Savoie perdent aujorud’hui. « Sa vie consacrée à un idéal élevé restera un exemple pour nous tous. Nous devrons, dit-il, continuer son oeuvre. »

Enfin, Me Samuel Pasquier, maire de Saint-Jean-de-Maurienne, après avoir rappelé le souvenir de M. Charles Bouttaz, adjoint, décédé il y a un an à peine, évoqua la vie et l’oeuvre de M. Théophile Chaix, qui à son tour disparaît aujourd’hui.

Il décrivit le travailleur acharné, l’homme dévoué et de bon conseil, qui considérait comme un apostolat la tâche qu’il s’était lui-même fixée en tant que représentant des agriculteurs au sein du conseil municipal.

Tous les orateurs laissèrent percer, au long de leurs allocutions, une très vive émotion. Et cette émotion, comme celle de la foule, la présence à la cérémonie de très hautes autorités départementales, l’immense courant de sympathie témoigné à la famille de M. Chaix, montrent à quel point le défunt était un homme estimé et aimé. »

Suit en effet une liste impressionnante de personnalités. Ayant assisté à ses funérailles, mon oncle s’en rappelle encore : « Le cortège était arrivé au cimetière, à pied, que des gens continuaient de sortir de l’église… », c’est dire.

Aujourd’hui, si l’impasse Pontcharra n’existe plus, le cimetière, situé à quelques centaines de mètres à peine, lui, abrite toujours la tombe de mon grand oncle. En la découvrant pour la première fois ce matin, impossible de ne pas imaginer les orateurs se succéder pour évoquer la disparition tragique de cet homme que je ne connais qu’à travers des photos et quelques souvenirs rapportés. A ses côtés, sa femme, morte en 1989, et une partie de ses enfants, dont Renée, disparue en 2012 et que je n’ai pas connu non plus. Une plaque, que je suppose à son intention, indique : « Lorsque tu auras trouvé ton étoile, éclaire la nuit dans laquelle nous sommes plongés désormais ».

Un silence accompagne ma lecture. Puisse cet humble billet éclairer la mémoire de cette famille !

Théo, sa femme et ses enfants, dans leur propriété à Saint-Jean-de-Maurienne. Archives familiales, tous droits réservés.

#RDVAncestral n°8 – Une affaire judiciaire exceptionnelle

Je me réveille dans un sursaut, tiré d’un sommeil profond qui m’empêche de tout de suite comprendre où je suis, ni même l’époque à laquelle je me trouve. Je jette machinalement un œil à gauche, puis à droite, m’étonne d’être entouré de foin, ressent un haut-le-cœur tant l’odeur est forte. Les rayons d’un soleil radieux traversent les rainures d’un bois ancien, respectable. J’observe les petits grains de poussière voler, comme témoin d’un spectacle inédit. Je perçois enfin des voix venues de dehors, la grange donnant directement sur un petit chemin. Les personnes qui parlent ont l’air bien agité, parlent une langue que je ne comprends pas vraiment. Je suis bien à Saint-Sorlin-d’Arves et je me trouve dans la grange de la maison familiale Brunet, celle-là même qui a dû vu naître Étienne, cet oncle d’Amérique, quelques décennies plus tard. Bien que je ne sache encore pas précisément dans quel siècle je me situe, j’entends parler d’un Philibert : prénom inédit de mon ascendance, je suis forcément dans la première moitié du XVIIIe siècle. « Il paiera », mais de qui parle-t-on ? Je comprends que le petit groupe doit descendre à Saint-Jean-de-Maurienne pour une déposition. Je saisis enfin : il y a quelques semaines, on a tenté d’assassiner Philibert Brunet, neveu de mon sosa 1216. C’est lui que j’entends maugréer au-dehors, calmé par une voix agacée : « tu vas attirer toutes les mauvaises oreilles ! »

Nous sommes le 3 août 1727, au hameau encore largement endormi du Pré. Les pièces du puzzle se mettent en place et j’appréhende fortement de mettre un visage sur des noms que j’ai tant de fois étudiés. Philibert Brunet est né en 1682, il est le fils de Claude, lui-même frère de mon ancêtre Philibert, décédé il y a peu, en avril 1727. Celui qui parle français en roulant les r, sur un ton agacé, doit être Catherin, mon sosa 608, fils aîné de Philibert. Depuis vingt ans, il partage sa maison avec Marie Balmain, son épouse. Je me suis redressé, prête l’oreille, tente de percevoir le moindre indice pertinent. Je me dis soudain qu’en-dessous de mes pieds, se trouve certainement Sorlin, fils de Catherin, le plus jeune de sa fratrie, né en 1721. Les voix s’éloignent soudain, il faut que je sorte de là pour les suivre.

Un chien aboie consécutivement à ma sortie que je voulais furtive. Mon cœur a failli sortir de ma poitrine mais tout va bien. Le calme revient enfin. Je m’empresse de rejoindre la route départementale, étonné par le fait que le paysage ne soit pas radicalement différent de celui que je connais. Un petit groupe est formé au loin, descend en direction de la capitale de la vallée : Saint-Jean. La tenue de chacun me fait penser qu’ils vont sans doute témoigner au procès qui inculpe Jean Baptiste Thibieroz, un jeune de la commune, pour tentative d’homicide volontaire. Parmi les témoignants à charge : Joseph Chaix, le frère d’un autre de mes ancêtres, Barthélémy (sosa n°638). Lequel est-il ? Ils sont au moins quinze.

En juillet 1727, Philibert Brunet (1682-1744) est victime d’une tentative d’homicide : Jean Baptiste Thibieroz est en effet accusé d’avoir attaqué de nuit le percepteur de la taille de la paroisse pour lui dérober une forte somme d’argent et d’avoir essayé de le pousser dans le torrent. Il est par ailleurs accusé de vols, de larcins, de port de pistolet. Le dossier du procès, quoique très dense, contient, à travers les témoignages qu’il renferme notamment, une porte d’entrée dans la vie quotidienne de mes ancêtres de la première moitié du XVIIIe siècle.

Saint-Jean-de-Maurienne, quelques heures plus tard. Le sergent Bernard prévient de l’importance de témoigner dans une affaire aussi grave que celle-ci. Le silence est complet, tout le monde acquiesce en baissant la tête. Joseph est appelé à entrer, il se lève, fébrilement met un pied devant l’autre, lance un regard à son frère Barthélémy qui pince ses lèvres dans un hochement de tête qu’il veut rassurant. La lourde porte en bois se referme implacablement derrière lui. Tellement de questions aurais-je à poser à cette brochette d’individus qui se tient à proximité de moi : d’une manière ou d’une autre, tous pourraient me renseigner sur telle ou telle branche de mon ascendance.

Joseph commence à parler :

Je soussigné Joseph Chaix dis et dépose que le jour de la Toussaint dernière, me retirant des offices divins auxquels j’avois assisté, environ à une heure de jour pour m’en aller au village du vacher dépendant de la dite paroisse, où j’avois pour lors mon habitation, j’ay vu et fait attention que le nommé Jean-Baptiste fils de feu Joseph Thibieroz dudit lieu, marchoit après moi à la portée d’un coup de fusil, étant, moi qui dépose, accompagné de Jacques Arnaud et de Pierre Arnaud, et étant nous trois arrivé au dit village, nous nous y sommes reposés et comme nous causions ensemble, ledit Jean-Baptiste Thibieroz a passé et suivi son chemin dans ledit village au milieu duquel il s’est arrêté, et comme ma maison est dans le haut du village, j’ai salué les deux autres qui étoient avec moi en leur disant « je me retire »… et quand j’ai été au milieu dudit village, j’ai vu ledit Thibieroz assis sur une pierre, sur le grand chemin, qui chargeoit un pistolet que j’ai bien remarqué être un petit pistolet de poche garni de garniture de letton ; ce que voyant faire ledit Thibieroz, je lui ai dit, « tu te feras prendre » en continuant mon chemin, et il m’a répondu, « vous n’avez que de gueule ». Je dis, de plus, que ce qui a fait que moi qui dépose : avec mes deux compagnons nous sommes aperçus que ledit Thibieroz avoit tiré un coup de pistolet sans que j’aie cependant vu pour lors ledit pistolet, parce que comme je l’ai déjà dit, nous étions éloignés de lui d’environ la portée d’un coup de fusil, c’est qu’ayant entendu le bruit du coup, nous nous sommes tous trois  retournés et nous avons vu la fumée tout près dudit Thibieroz et je lui ai vu retirer le bras, j’ai bien remarqué que dans ce temps-là, ledit Thibieroz s’est recoigné [cacher]contre une broussaille qu’il y a par la & qui est le lieu appelé le pont de Buissard et ce qui m’a encore plus fait croire que c’étoit ledit Thibieroz qui avoit tiré et tiré ledit coup de pistolet, c’est parce que je luy ai vu charger un moment après un pistolet comme je l’ai déjà dit. Je dis de plus d’avoir ouï dire communément par la paroisse que ledit Thibieroz est en coutume de voler le blé par les champs et de faire plusieurs autres friponneries et autres dont je dis ne savoir. »

Source : Archives départementales de la Savoie, 2B 13529, folios 26-28.

Après quelques instants de répit, Joseph reprend :

Je réponds d’être âgé d’environ quarante-trois ans, laboureur de profession, et d’avoir en bien environ la somme de trois mille livres. »

Joseph ressort enfin, quelques gouttes perlant sur son front, froissant un bout de tissu entre ses doigts, apparemment fier d’avoir fait son devoir. Ces braves gens ne savent pas encore que la procédure judiciaire sera annulée pour vices de forme. Pour ma part, je reste surpris des mots employés par Joseph, les expressions parfois utilisées et ce n’est rien comparé à la description que fera Antoine Pellissier, aussi de Saint-Sorlin. Après un moment de flottement, l’un des gardes me fixe avec insistance. « Qui êtes-vous, bon sang ? » Dans un ultime effort, je m’arrache à une époque définitivement bien révolue.

Hameau du Pré, années 1920, collection familiale, tous droits réservés. A droite, la maison familiale Brunet, autour de laquelle s’est êut-être produite la tentative d’homicide.