« Quand il n’y en a plus, il y en a encore… » : en généalogie, prononcer ce proverbe revient à dire que l’eau est mouillée tant c’est évident !

Un acte de mariage, et de nouvelles pistes

Grâce à la correspondance que j’entretiens avec Adrien, un cousin de la branche Rodier, j’ai découvert un acte de mariage étonnant à Carry-le-Rouet, dans les Bouches-du-Rhône. En effet, le 22 Thermidor an III – 9 août 1795, Pierre Rodier se marie à Thérèse Geneviève Joséphine Fouques. Pour rappel, Pierre Rodier est le petit-fils de Pierre de Ferrières. La cousine de mon arrière grand-mère ne mentionne même pas l’union du couple par, je pense, manque de source. L’acte de mariage, malgré une orthographe extraordinairement hasardeuse, nous révèle beaucoup d’informations intéressantes.

Je sais que ce Pierre Rodier décède en 1848 à Cassagnas et que son acte de décès mentionne un âge le faisant naître en 1772. Eh bien, l’acte de mariage nous confirme cela en nous indiquant qu’il naît le 27 novembre 1772. Le lieu de naissance ? « Arpaon » : d’emblée, cela ne me dit rien mais après discussion avec Adrien, qui connaît mieux que moi les Cévennes, la piste de Saint-Julien-d’Arpaon, en Lozère, est avancée. La commune se situe entre Florac et Cassagnas, à même pas 10 kilomètres au nord-ouest de cette dernière. D’après l’acte, son père, Pierre Rodier – travailleur – et sa mère, Jeanne Martin, y résident. Pour autant, aucun indice confirmant leur présence entre 1772 et 1795 n’a été retrouvé dans les registres paroissiaux de la commune de Saint-Julien, les registres protestants n’étant pas disponibles pour cette période.

Environ 200km séparent Saint-Julien-d'Arpaon et Carry-le-Rouet. Source : Google Maps

Environ 200km séparent Saint-Julien-d’Arpaon et Carry-le-Rouet. Source : Google Maps

Mais qu’est venu faire Pierre Rodier dans les Bouches-du-Rhône ? Au moment de son mariage, il est dit que Pierre est « canonnier volontaire du premier bataillon de la Lozère […] en garnison dans la commune de Carry […] » Pour une découverte, c’est une découverte !

Pierre Rodier fait donc partie de ses volontaires nationaux engagés dans l’armée au sortir de la Révolution afin d’en défendre les acquis face à une coalition contre la France et la menace d’une guerre. Malheureusement, je n’ai que peu de chances de retrouver une éventuelle liste de volontaires aux Archives départementales de la Lozère. Comme le souligne l’historien Jean-Paul Bertaud, moderniste spécialisé dans l’histoire militaire de la Révolution et professeur émérite à la Sorbonne :

Le 5 mai 1792, Lacuée [président de l’Assemblée] présentait un rapport sur les volontaires et, bien avant le décret fameux du 23 août 1793 [à cette date, la Convention décide la levée de 300 000 hommes célibataires ou veufs âgés de 18 à 25 ans], il envisageait une « levée en masse » pour une guerre révolutionnaire qui devait avoir pour devise : « la liberté ou la mort ».

[…]

La création de 31 nouveaux bataillons de volontaires fut décidée. 20 d’entre eux seraient levés dans 10 départements qui n’avaient pas encore été admis à fournir un contingent en 1791 : le Cantal, l’Aveyron, le Tarn, le Lot, le Lot-et-Garonne, l’Ardèche, la Lozère, le Gers, la Dordogne et la Haute-Loire. […] Sur cette levée, devaient être pris des hommes qui seraient incorporés dans les bataillons de 1791 que l’on désirait porter de 570 à 800 hommes. Cette décision embarasse le chercheur qui ne retrouve pas ces recrues dans les archives locales, les cherche avec difficulté toujours, déception parfois dans des registres de contrôle incomplets. »

BERTAUD, Jean-Paul. Enquête sur les Volontaires de 1792, dans Annales historiques de la Révolution française, n°272, 1988. p.152. Article en ligne sur Persee.

Ainsi, difficile de savoir de quelle manière s’est engagé Pierre. Le 1er bataillon de Lozère est par ailleurs formé le 8 août 1792.

L’après mariage

Mais que devient alors le couple après le mariage ? En 1796, le premier enfant du couple, Pierre (mon Sosa n°124) naît, selon la mémoire familiale, à Saint-André-de-Lancize, dans le hameau des Ayres. Or, aucune trace de sa naissance dans les registres de la commune en 1796. Je cherche du côté de Carry-le-Rouet, rien non plus. Je me dirige donc vers Martigues, commune d’origine de sa mère… Rien non plus.

Le deuxième enfant ne naît pas moins de 13 ans plus tard, en 1809 et à Alès, dans le Gard. Jusque là, je pensais qu’il s’agissait d’un écart anormal, que d’autres naissances avaient certainement dû se produire mais à la lumière de cette découverte et maintenant que je sais que Pierre est engagé volontaire à cette période, il se peut qu’il ait été absent pendant tout ce temps. Donc deux recherches à mener encore : la première, retrouver la naissance du fils aîné, Pierre et par là même, cela m’aidera peut-être à comprendre pourquoi le deuxième – et le troisième d’ailleurs – enfants du couple naissent à Alès ; me pencher sur le parcours militaire de Pierre entre 1792 et 1808 et que j’essaye d’en reconstituer les grandes lignes.

L’écho à une autre découverte

En 1817, Pierre Rodier, l’aîné du couple Rodier-Fouques, se marie à Saint-André-de-Lancize et une autre découverte que j’avais faite il y a de cela quelques années maintenant me revient en mémoire et résonne comme un écho à la découverte que je viens de faire. En effet, du couple Rodier-Sirven naissent huit enfants, dont le cinquième, Calixte Victor, parti en Algérie dans les années 1850. Or, le premier de la fratrie s’appelle Damacé Pierre et est, lui aussi, parti et… mort en Algérie. Au hasard des registres de la commune de Cassagnas, je trouve en février 1841 la transcription de son décès, que je vous restitue ici :

Du registre des décès du dit hôpital [Hôpital militaire d’Oran] a été extrait ce qui suit : Le sieur Rodier Damacé, fusiller à la 5ème Compagnie du 4ème bataillon du 41ème Régiment de ligne immatriculé sous le n°11360 […] né le 11 décembre 1817 à Saint-André-de-Lancize […] fils de Pierre et de Rozalie [à cette date, la mère de Damacé est décédée depuis 4 ans déjà] Sirvain, est entré au dit hôpital le cinq du mois de novembre de l’an 1840 et y est décédé le douze du mois de novembre 1840 à midi par suite de dysenterie »

Source : AD de la Lozère en ligne, 4E 036/6, naissances, mariages, publications de mariage, décès (1838-1850), vue 80/320.

Le 41e régiment de ligne auquel il appartient s’embarque pour Alger fin septembre 1839. En mai 1840, Damacé a certainement participé à l’expédition et l’occupation de Médéa par les troupes françaises. À cette époque, la conquête de l’Algérie se heurte à la résistance des populations arabes dirigées par l’émir Abd-el-Kader qui créé un Etat à l’ouest du territoire algérien. Damacé meurt finalement en novembre par suite de dysenterie, maladie infectieuse du côlon – quelle ironie du sort ! – qui se caractérise par une diarhée abondante accompagnée de crampes abdominales… bref, je vous en passe les détails.

Calixte a 13 ans lorsque son frère aîné meurt. J’ai du mal à imaginer qu’il ne sait pas, au moment où il s’embarque pour l’Algérie, que l’un de ses frères est mort durant les guerres de conquête.

Les pistes de recherche se multiplient

Comme je l’ai dit précédemment, les pistes de recherche se multiplient, de fait, depuis que que j’ai fait cette découverte. Dans un premier temps, il conviendra de s’intéresser au parcours militaire de Pierre entre 1792 et 1808 – a-t-il participé aux guerres napoléoniennes ? Ensuite, bien entendu, toute l’ascendance de Thérèse Geneviève Fouques reste à rechercher. L’acte de mariage de 1795 précise qu’elle est native de Martigues, dans les Bouches-du-Rhône. Enfin, je cherche encore le mariage des parents de Pierre, Pierre Rodier et Jeanne Martin, mariés a priori en 1771 ou au début de l’année 1772 vu que l’aîné, s’appelant systématiquement Pierre, est né en novembre de cette dernière année. Je rejoins la mémoire familiale et les dires de la cousine de mon arrière grand-mère : si Jeanne Martin était originaire du mas de Solpéran à Saint-André-de-Lancize, il y a de fortes chances pour que le mariage se soit passé là-bas. Vous l’aurez compris, le mot fin en généalogie n’existe pas et je suis loin d’avoir exploré ne serait-ce que la moitié des fonds d’archives qui pourraient m’éclairer sur ce pan de l’histoire familiale. Affaire à suivre, donc.

Et je remercie encore Adrien pour sa précieuse aide, preuve s’il en faut que la généalogie se conjugue non seulement au présent mais parfois aussi au pluriel…