Cher ancêtre,

C’est l’histoire d’une lettre qui n’arrivera jamais à destination ; l’histoire de quelques mots qui te sont adressés mais dont tu ne prendras jamais connaissance. Ironie du sort pour toi qui était, ta vie durant, facteur des postes. Des vies, tu en as eu plusieurs en fait. Le tout embrumé de mystère, comme cadenassé dans un écrin que j’ai du mal à appréhender. À ma disposition, des documents, évidemment, des lettres qui se succèdent formant des mots, puis des phrases, et c’est tout. En vérité, c’est impressionnant de se dire qu’une lignée entière est basée sur un concours de circonstances. Pourquoi es-tu parti de ton Duché de Bade natal où tu y as vu le jour le 28 janvier 1836 ? Engagé volontaire dans la Légion étrangère, pourquoi ? À 18 ans révolus, qu’est-ce qui pousse un jeune à vouloir prendre les armes ? Je ne sais même pas quelle est ta position dans ta fratrie : tes parents se sont mariés en 1831, ta pauvre mère est morte lorsque tu avais trois ans. Sans doute que son absence t’a marquée, profondément. Lorsque tu t’engages à Metz le 30 novembre 1854, que ressens-tu vraiment ? Ton père André était-il favorable à une telle entreprise ? Qu’as-tu voulu fuir Charles ? Permets-moi de t’appeler par ton prénom francisé car je sais que tu as été naturalisé par décret impérial en juin 1867, quelques mois avant ton mariage. La nationalité française, tu as certes dû la chérir et tu as même failli la payer au prix de ta vie. Tes états de service relatent ton parcours : embarqué à Bastia en février 1855, tu rejoins l’Armée d’Orient pour la Crimée : sale guerre qui a, j’imagine, laissé des traces. Combien de cadavres as-tu enjambé ? Combien de regards vifs as-tu vu vaciller ? Car en plus des balles et du carnage de la guerre, les épidémies faisaient bien le boulot, à commencer par le choléra. Les as-tu seulement compté, les cadavres sous tes pieds ? Comment aurais-tu pu imaginer, à cet instant, te battre contre des gens qui partageront leur sang avec ta descendance ? Car oui, Charles, je suis descendant sarde, par mon père. Le destin est farceur parfois. Du boucher d’Allemagne – l’étais-tu seulement d’ailleurs ? – te voici désormais voltigeur, fusilier, puis caporal en 1857. La Crimée n’était pas la seule campagne épique à laquelle tu as participé, je m’en doute. Celle d’Italie, avec les batailles de Magenta et de Solférino t’ont même valu une médaille. Dois-je franchement te féliciter pour ces faits d’armes ? En tout cas, je le dois pour avoir réussi à sauver ta peau. Sergent Rieth, depuis septembre 1859, tu jouissais alors de tes nouveaux droits civils par décret impérial qui t’autorisaient à élire domicile en France. La moindre des choses !

C’est ainsi, par ton engagement à 18 ans, que ton destin se scelle à l’Algérie française. Comble de la frustration, j’ai ta description physique mais aucune photo de toi, mon cher Charles, qui mesurais seulement 1,57 mètre, et qui étais brun aux yeux bleus. Issu d’une lignée protestante, c’est avec une fille de par chez toi que tu vas te marier à Oran, le cinquième jour de décembre 1867. Qu’elle est loin l’armée à l’instant où tu dis « oui » puisque tu es désormais facteur des postes. Quoique l’un des témoins est sergent infirmier major des hôpitaux militaires. Pourquoi s’être marié à Oran ? Avec ton épouse, mon ancêtre donc, vous avez légitimé une fille prénommée Caroline, née en avril 1863 à Détrie, ou Sidi-Lhassen aujourd’hui. De nombreux Badois s’y sont installés après leur émigration, dès les années 1840. Comme le prénom est la forme féminisée du tien, j’ose prétendre qu’il s’agit bien de ta fille, Charles, mais après tout peu importe. En parlant de prénom, ton deuxième, Wilhelm, me parle particulièrement puisqu’il s’agit de celui que je porte. Charles Guillaume Rieth, voilà ton identité française en 1870 lorsque naît André, votre premier fils. Tu as décidé de lui donner le même prénom que celui de ton père, décédé en 1858. Puis dans les quatre autres enfants que tu auras, figurera bien sûr celle qui nous lie, Pauline. Pauline Anna Maria que mon grand-père maternel chérissait tant. « C’est elle qui m’a élevé en définitive », me rappelle-t-il à l’occasion. Difficile d’imaginer ta petite devenue grande je sais puisqu’au moment de ton décès, elle venait de fêter son huitième anniversaire. 44 ans, est-ce bien raisonnable de mourir à un âge si précoce ? Ta femme attendra quatre années avant de se remarier, avec un Mink, André de son prénom.

Tiens, j’ai la chance d’avoir à ma disposition le titre définitif de propriété que tu as signé le 23 février 1876 avec un lot à bâtir à Sidi-Brahim. J’évoque ce document parce que taquins qu’ils sont ces Français, ils t’ont fait naître à Strasbourg ! Évidemment, après 1870, j’imagine qu’être né en Allemagne était mal vu. Ou alors est-ce toi qui tenait à naître finalement en France ?

Signature de Charles, en 1875.

Charles, toutes mes questions n’attendent à l’évidence aucune réponse. Je serai bien naïf d’imaginer que, d’une quelconque façon, tu puisses éclairer les zones d’ombre qui demeurent sur ton existence. Mon cher arrière arrière arrière grand-père, je te prie de bien vouloir excuser mon ton qui t’apparaîtra forcément comme familier. En t’écrivant, c’est un peu à une partie de moi que je me suis adressé. Et malgré mon manque d’intérêt toutes ces années, je dois bien reconnaître que cette lignée de mon ascendance, celle qui te concerne donc, se révèle être plus que fascinante. Tout vient à point à qui sait attendre.

Un de tes nombreux descendants.

PS : dans quelques temps, je partirai justement à la découverte de ta ville natale, Mannheim, que j’aimerais tant découvrir. Tu y as peut-être passé des années difficiles, ou en gardes-tu un souvenir nostalgique. Les mauvaises langues diront au mieux que t’écrire est un exercice de style inutile ; au pire, elles ne comprendront même pas ce qui se lit habituellement entre les lignes.

André et Frédéric, deux de tes fils, à gauche. Ils te ressemblent ? Collection familiale. Tous droits réservés.

Famille Rieth à Tlemcen. Je ne reconnais aucun visage. Collection familiale. Tous droits réservés.

Juillet 1918, côté droit de la rue Géryville, Saïda, petite ville du Sud Oranais, en Algérie française. La chaleur étouffante d’un soleil de plomb assèche qui veut s’aventurer dans les rues devenues désertes en ce début d’après-midi. Ancienne place forte de l’émir Abd El-Kader, aujourd’hui bastion de la Légion étrangère, Saïda est commune de plein exercice depuis 1880. Français, Espagnols, Allemands, Arabes, catholiques, protestants, musulmans, juifs, tous se côtoient, mais personne ne se mélange. Tous se parlent mais très peu échangent. Les ressentiments liés à la colonisation et à son lot d’injustices sont comme une bombe à retardement dont tout le monde nie l’explosivité. Mais ce contexte-là, en cette journée d’été, Gilberte n’en a que faire. Comme à son habitude, elle danse et chante, amusant au passage sa plus jeune sœur Eliane, mon arrière-grand-mère, qui vient de fêter son neuvième anniversaire et qui la suit partout dans la maison, intriguée.

« Je suis enceinte, Eliane ! Je vais avoir un enfant, te rends-tu compte seulement ? » Rien ne semble pouvoir venir perturber le bonheur de Gilberte, en dépit d’un passé pour le moins difficile. Et d’ailleurs, elle se refuse d’y penser. Hors de question de ressasser ce qui appartient désormais au révolu. Et elle aurait de quoi ressasser le révolu tant il fut cruel et sans pitié. Née le 11 avril 1896, Gilberte arrive en deuxième position dans sa fratrie. Avant elle, Justin, né en 1894 ; après, viennent Adèle, née en 1897, et Eliane, en 1909. Âgée de 40 ans lors de la mise au monde de la petite dernière, Elisa, leur mère, ne se remettra jamais vraiment de l’accouchement et s’éteindra quelques années après, en novembre 1913. Un sacré monde s’est alors écroulé sous les pieds de la famille Rouquayrol. Au moment de la mort de sa mère, Justin, l’aîné, est engagé volontaire au 18e escadron du train des équipages militaires depuis août 1912. Gilberte, Adèle et Eliane se retrouvent alors seules avec leur père, les premières reprochant plus ou moins ouvertement à la cadette le décès de leur mère. Le père ? Justin Basile Rouquayrol, retrouvé en Algérie un peu par hasard alors qu’il effectue une carrière dans la police. À Saïda, il a épousé la fille d’un homme riche et influent. Porté sur les jeux d’argent, assez peu présent pour ses filles et sans doute dévasté par la mort brutale de sa femme, laquelle tenait par ailleurs une maison de couture réputée, le père semble déléguer à ses filles aînées ses responsabilités. Gilberte n’y pense jamais, sous peine de ressentir comme des coups de poing au ventre difficilement supportables. Pas plus qu’elle ne veut penser à son frère qui, revenant de son engagement en 1916, a cru qu’il pourrait être un père plus digne que son propre géniteur : « dehors ! » c’est alors ce que s’étaient employées à répéter Gilberte et Adèle. Et c’est d’ailleurs ce qu’il fit : partir.

Justin, Adèle et Gilberte Rouquayrol. Archives familiales, tous droits réservés.

Les deux sœurs s’étaient alors réparti les tâches : Gilberte, plus artiste dans l’âme, se refusait à travailler et s’était engagée à élever sa petite sœur Eliane, alors qu’Adèle, ayant hérité des doigts de fée de sa mère, ramenait de l’argent à la maison. Le 7 avril 1917, alors que les trois sœurs s’embarquent pour un train direction Oran et leur famille maternelle, leur père décède brutalement. Ce genre de mort brutale qu’il convient de ne pas trop creuser. Ce genre de mort brutale qui laisse une marque indélébile à qui ose y réfléchir, donner un sens. « Il n’y a aucun sens à tout cela ». Dès lors, c’est l’état d’esprit qu’avait adopté Gilberte, se refusant à la plainte, ne prenant les épreuves comme une succession de marches à gravir. Pas vraiment par conviction, plutôt par nécessité.

Mais aujourd’hui n’est pas un jour triste, j’en témoigne par ma présence discrète, dissimulée, imperceptible. Gilberte est éperdument amoureuse d’un légionnaire, un Espagnol du nom de Romero. Ce que sa sœur Adèle en pense ? Si seulement vous saviez. Issue d’une famille protestante par leur mère, s’allier avec un catholique n’est forcément pas une bonne idée. Et pourtant.

Du piano ? Alors même que j’observe les scènes quotidiennes avec un grand intérêt et une intense curiosité, des notes contribuent à rendre différent le film ancestral qui se trame devant moi. Je sais que la musique représente « l’art préféré » de cette branche de ma famille, celle de mon aïeule Elisa Rodier, juste avant « la peinture », d’après les dires même de mon arrière-grand-mère. Le problème dans tout ça, c’est que je ne vois personne devant le piano.

Adèle s’affaire pour dresser la table : les sœurs semblent recevoir du monde ce soir. Eliane suit Gilberte dans chaque pièce, laquelle s’est installée devant un miroir pour se maquiller. Du haut de ses neuf années, Eliane l’observe attentivement, les bras enlacés autour d’un des pieds de la chaise sur laquelle est installée Gilberte, promettant de ne pas la déranger. La scène m’arrache facilement une larme. Je mesure à la fois le privilège d’être là, mais quel effroi se dégage de l’histoire familiale passée. Les notes de Chopin résonnent en moi de manière trop forte pour que je conserve mon impassibilité. Les minutes passent, les premiers invités arrivent, ça rigole, ça chante, ça chambre, ça crie ! Et je n’entends que cette musique lancinante qui se répète inlassablement et qui donne à chaque détail de la vie un poids particulier, pas une lourdeur pesante, non, mais une certaine gravité à chaque seconde qui défile : j’en conclus que c’est le prix à payer pour songer à pareil rendez-vous.

Le repas terminé, Gilberte se lève, invite tout le monde à faire de même. La musique a cessé, pour un instant seulement. « Je veux parler à ma mère désormais ! » Le ton est ferme, déterminé et dénué de toute crainte. Mon arrière-grand-mère se tient naturellement à l’écart mais n’est pas sommée de partir. Elle sait de toute façon qu’il ne faut pas déranger. La musique reprend en même temps que les mains se joignent sur ce vieux guéridon magnifique, lequel prend désormais toute la place dans la pièce à vivre. La lumière est naturellement tamisée, agrémentée de quelques bougies qui alimentent le spectacle surnaturel qui doit se jouer devant moi. Je vois les lèvres de Gilberte bouger, sans déchiffrer quels mots sortent de sa bouche. De l’émotion, des regards qui se croisent, éberlués, d’autres qui s’inquiètent de l’engagement de Gilberte dans l’expérience. Puis le relâchement, Gilberte tombant littéralement dans sa chaise, les bras ballants. La musique s’est arrêtée et le silence est de rigueur.

« Si tu es enceinte, tu ne devrais plus jouer avec ça… », lâche une invitée, décontenancée de ce qu’elle vient de vivre. Gilberte sourit, lui conseillant de ne pas s’en faire. Huit mois plus tard, en avril 1919, le ventre rond expulsera un bébé que tout prêtait à une vie heureuse. Que tout prêtait seulement car une sage-femme mal avisée, à cause d’une blessure à l’un de ses doigts, infectera le corps de Gilberte, qui décédera peu de temps après.

J’espère que ce sourire que je n’ai jamais connu et qui reste figée dans mon souvenir imaginaire a rejoint celui de sa mère chérie, qui semblait tant lui manquer.

Mon arrière-grand-mère, Eliane, et sa mère, Elisa Rodier. Archives familiales, tous droits réservés.

20 mai 2017, c’est la première fois que je rencontre les paysages cévenols. Au gré du vent, je laisse aller mes pas dans ceux de mes ancêtres lointains. Les temps d’arrêt que je marque fréquemment me laissent songeurs : « ils ont certainement emprunté ces sentiers ». Le silence qui règne n’est même pas perturbé par un quelconque chant d’oiseau : seul le vent souhaite communiquer, à coup de rafales qui me contraignent à cacher ma tête dans mon coude. Le temps n’est pas stable, les nuages épais laissent entrevoir des bouts de ciel bleu mais l’orage semble proche. Je continue mon chemin. Je tente de percer à jour des secrets enfouis d’une mémoire ancestrale à défaut de chercher une quelconque gravure sur les vieilles pierres que je croise. Des heures me séparent de la première habitation. Une caverne, voilà ce que je cherche. En plein milieu d’un désert de végétation. Le Désert, c’est comme ça que l’on appelle la période pendant laquelle mes ancêtres étaient clandestins. Exclus car réformés. Persécutés car protestants. Les premières gouttes de pluie me forcent à trouver refuge au pied d’une espèce de muret surplombé d’arbres hauts et sécurisants. Essoufflé, je crois ressentir un fragment de ce qu’ont pu ressentir femmes, hommes et enfants en quête de liberté, traqués comme des bêtes pour leur foi.

L’orage semble être passé, de même que mon sommeil soudain. Je prends le temps de chaque respiration, l’odeur de terre mouillée m’encourage à ne pas me précipiter. Le vent s’est calmé, et une branche au-dessus de ma tête est témoin de toute l’eau tombée du ciel, à raison des gouttes régulières qu’elle laisse échapper sur mon bras. J’ouvre enfin les yeux, prudemment, lentement. Ces derniers restent d’ailleurs un moment plissés en raison de la luminosité incroyable autour de moi. L’ambiance a changé du tout au tout. Comme si je ne m’étais pas réveillé au bon endroit, ni au bon moment. Le sentier que j’ai alors suivi jusqu’ici n’est plus si net. Puis cet arbre là-bas, je ne me rappelle pas l’avoir croisé tout à l’heure. Merde, mon portable n’affiche plus rien, ma batterie semble totalement déchargée. Quelle heure est-il ? Sans savoir où aller, je reprends ma marche, un chemin semble tracé là et il traverse une espèce de vallon sauvage. Mes coups d’œil à gauche, à droite puis derrière trahissent de fait une angoisse que je ressens et que je tente de contenir dans des respirations profondes. Tout va bien aller, mais qu’est-ce que je fous là ?

Au bout de cette espèce de ruelle que la nature a très bien dessinée, je semble apercevoir un enfoncement dans la roche. C’était quoi ça ? Des gens sont là. « Dieu seul pourra lui venir en aide. Prions pour lui. » « Ils le tueront, c’est sûr. » « Chhht, cessez vos jérémiades, vous savez qu’ils se presseront dans ce cul-de-sac s’ils nous entendent… » À force d’avoir cherché, je crois bien que je viens de retrouver la trace de mes ancêtres. « Ton père va revenir, petit, je l’ai vu en rêve la nuit dernière ». Pierre Rodier, c’est lui le gamin que j’aperçois de dos ? J’ai en effet réussi à m’infiltrer discrètement dans cette cache qui me semble finalement accueillante. Elle contraste en tout avec le contexte sauvage qui l’entoure. Ils sont bien une quinzaine au total et je m’efforce de trouver un signe distinctif qui m’assurerait qu’il s’agit bien d’une partie de mes ancêtres. Je n’ai jamais vu ces visages, et pourtant toutes les gravures parcourues sur le sujet me reviennent en mémoire : sauf qu’il ne s’agit plus d’archives là. Je me sens proche d’eux et pour cause… Leur histoire constitue forcément une partie de la mienne.

Des prières, des accolades, des silences, et beaucoup de marques d’affection. Nous sommes sûrement dans le cours de l’année 1751, et si j’ai bien compris le dialogue de tout à l’heure, celui qui doit revenir est bien Pierre Rodier, dit de Ferrières car enfermé dans une prison du Tarn qui se situe dans cette commune pour avoir eu le malheur de croire différemment. Père du gamin qui se tient là. Il s’en sortira, je le sais. Mais à quel prix ? Celui des massacres des Dragons du roi qui enflamment un contexte religieux plus qu’explosif. Que de souffrances pour une considération aussi impalpable que celle de la croyance Ce petit n’arrête pas de pleurer, il a peur de mourir dit-il. Je repense à mon arrière grand-mère Eliane, la scène est tellement surréaliste. Sur sa pierre tombale, un message qui conviendrait parfaitement en pareil moment. Concours de circonstance extraordinaire, le vieux qui semble être pasteur, et rassure tout le monde à coup de psaumes, se dresse désormais devant le petit qui sanglote sans discontinuer. « Petit, on peut être détruit sans être vaincu… » Exactement le message qui figure sur la tombe de mon aïeule.

Mon portable ! Ces satanées vibrations entraînent la panique chez le petit monde qui se dresse à quelques mètres de moi. Impossible de l’arrêter. Ils vont me repérer bordel, il n’était pas éteint tout à l’heure ?

Un sursaut me ramène soudain à une autre réalité, malgré le fait que mon portable n’a pas cessé de vibrer. Des dizaines de notifications et trois appels en absence. Un rayon de soleil perce la couverture nuageuse au-dessus de ma tête. Foutu rêve !

« Ces liens entre passé et présent et aussi avenir ont une importance considérable. Ils font un tout de l’aventure humaine, lui donnant un sens, et nous ne pouvons les trancher qu’avec risques et périls. »

Caveau familial, Fayence, Archives familiales, 2016, tous droits réservés.

« Quand il n’y en a plus, il y en a encore… » : en généalogie, prononcer ce proverbe revient à dire que l’eau est mouillée tant c’est évident !

Un acte de mariage, et de nouvelles pistes

Grâce à la correspondance que j’entretiens avec Adrien, un cousin de la branche Rodier, j’ai découvert un acte de mariage étonnant à Carry-le-Rouet, dans les Bouches-du-Rhône. En effet, le 22 Thermidor an III – 9 août 1795, Pierre Rodier se marie à Thérèse Geneviève Joséphine Fouques. Pour rappel, Pierre Rodier est le petit-fils de Pierre de Ferrières. La cousine de mon arrière grand-mère ne mentionne même pas l’union du couple par, je pense, manque de source. L’acte de mariage, malgré une orthographe extraordinairement hasardeuse, nous révèle beaucoup d’informations intéressantes.

Je sais que ce Pierre Rodier décède en 1848 à Cassagnas et que son acte de décès mentionne un âge le faisant naître en 1772. Eh bien, l’acte de mariage nous confirme cela en nous indiquant qu’il naît le 27 novembre 1772. Le lieu de naissance ? « Arpaon » : d’emblée, cela ne me dit rien mais après discussion avec Adrien, qui connaît mieux que moi les Cévennes, la piste de Saint-Julien-d’Arpaon, en Lozère, est avancée. La commune se situe entre Florac et Cassagnas, à même pas 10 kilomètres au nord-ouest de cette dernière. D’après l’acte, son père, Pierre Rodier – travailleur – et sa mère, Jeanne Martin, y résident. Pour autant, aucun indice confirmant leur présence entre 1772 et 1795 n’a été retrouvé dans les registres paroissiaux de la commune de Saint-Julien, les registres protestants n’étant pas disponibles pour cette période.

Environ 200km séparent Saint-Julien-d'Arpaon et Carry-le-Rouet. Source : Google Maps

Environ 200km séparent Saint-Julien-d’Arpaon et Carry-le-Rouet. Source : Google Maps

Mais qu’est venu faire Pierre Rodier dans les Bouches-du-Rhône ? Au moment de son mariage, il est dit que Pierre est « canonnier volontaire du premier bataillon de la Lozère […] en garnison dans la commune de Carry […] » Pour une découverte, c’est une découverte !

Pierre Rodier fait donc partie de ses volontaires nationaux engagés dans l’armée au sortir de la Révolution afin d’en défendre les acquis face à une coalition contre la France et la menace d’une guerre. Malheureusement, je n’ai que peu de chances de retrouver une éventuelle liste de volontaires aux Archives départementales de la Lozère. Comme le souligne l’historien Jean-Paul Bertaud, moderniste spécialisé dans l’histoire militaire de la Révolution et professeur émérite à la Sorbonne :

Le 5 mai 1792, Lacuée [président de l’Assemblée] présentait un rapport sur les volontaires et, bien avant le décret fameux du 23 août 1793 [à cette date, la Convention décide la levée de 300 000 hommes célibataires ou veufs âgés de 18 à 25 ans], il envisageait une “levée en masse” pour une guerre révolutionnaire qui devait avoir pour devise : “la liberté ou la mort”.

[…]

La création de 31 nouveaux bataillons de volontaires fut décidée. 20 d’entre eux seraient levés dans 10 départements qui n’avaient pas encore été admis à fournir un contingent en 1791 : le Cantal, l’Aveyron, le Tarn, le Lot, le Lot-et-Garonne, l’Ardèche, la Lozère, le Gers, la Dordogne et la Haute-Loire. […] Sur cette levée, devaient être pris des hommes qui seraient incorporés dans les bataillons de 1791 que l’on désirait porter de 570 à 800 hommes. Cette décision embarasse le chercheur qui ne retrouve pas ces recrues dans les archives locales, les cherche avec difficulté toujours, déception parfois dans des registres de contrôle incomplets. »

BERTAUD, Jean-Paul. Enquête sur les Volontaires de 1792, dans Annales historiques de la Révolution française, n°272, 1988. p.152. Article en ligne sur Persee.

Ainsi, difficile de savoir de quelle manière s’est engagé Pierre. Le 1er bataillon de Lozère est par ailleurs formé le 8 août 1792.

L’après mariage

Mais que devient alors le couple après le mariage ? En 1796, le premier enfant du couple, Pierre (mon Sosa n°124) naît, selon la mémoire familiale, à Saint-André-de-Lancize, dans le hameau des Ayres. Or, aucune trace de sa naissance dans les registres de la commune en 1796. Je cherche du côté de Carry-le-Rouet, rien non plus. Je me dirige donc vers Martigues, commune d’origine de sa mère… Rien non plus.

Le deuxième enfant ne naît pas moins de 13 ans plus tard, en 1809 et à Alès, dans le Gard. Jusque là, je pensais qu’il s’agissait d’un écart anormal, que d’autres naissances avaient certainement dû se produire mais à la lumière de cette découverte et maintenant que je sais que Pierre est engagé volontaire à cette période, il se peut qu’il ait été absent pendant tout ce temps. Donc deux recherches à mener encore : la première, retrouver la naissance du fils aîné, Pierre et par là même, cela m’aidera peut-être à comprendre pourquoi le deuxième – et le troisième d’ailleurs – enfants du couple naissent à Alès ; me pencher sur le parcours militaire de Pierre entre 1792 et 1808 et que j’essaye d’en reconstituer les grandes lignes.

L’écho à une autre découverte

En 1817, Pierre Rodier, l’aîné du couple Rodier-Fouques, se marie à Saint-André-de-Lancize et une autre découverte que j’avais faite il y a de cela quelques années maintenant me revient en mémoire et résonne comme un écho à la découverte que je viens de faire. En effet, du couple Rodier-Sirven naissent huit enfants, dont le cinquième, Calixte Victor, parti en Algérie dans les années 1850. Or, le premier de la fratrie s’appelle Damacé Pierre et est, lui aussi, parti et… mort en Algérie. Au hasard des registres de la commune de Cassagnas, je trouve en février 1841 la transcription de son décès, que je vous restitue ici :

Du registre des décès du dit hôpital [Hôpital militaire d’Oran] a été extrait ce qui suit : Le sieur Rodier Damacé, fusiller à la 5ème Compagnie du 4ème bataillon du 41ème Régiment de ligne immatriculé sous le n°11360 […] né le 11 décembre 1817 à Saint-André-de-Lancize […] fils de Pierre et de Rozalie [à cette date, la mère de Damacé est décédée depuis 4 ans déjà] Sirvain, est entré au dit hôpital le cinq du mois de novembre de l’an 1840 et y est décédé le douze du mois de novembre 1840 à midi par suite de dysenterie »

Source : AD de la Lozère en ligne, 4E 036/6, naissances, mariages, publications de mariage, décès (1838-1850), vue 80/320.

Le 41e régiment de ligne auquel il appartient s’embarque pour Alger fin septembre 1839. En mai 1840, Damacé a certainement participé à l’expédition et l’occupation de Médéa par les troupes françaises. À cette époque, la conquête de l’Algérie se heurte à la résistance des populations arabes dirigées par l’émir Abd-el-Kader qui créé un Etat à l’ouest du territoire algérien. Damacé meurt finalement en novembre par suite de dysenterie, maladie infectieuse du côlon – quelle ironie du sort ! – qui se caractérise par une diarhée abondante accompagnée de crampes abdominales… bref, je vous en passe les détails.

Calixte a 13 ans lorsque son frère aîné meurt. J’ai du mal à imaginer qu’il ne sait pas, au moment où il s’embarque pour l’Algérie, que l’un de ses frères est mort durant les guerres de conquête.

Les pistes de recherche se multiplient

Comme je l’ai dit précédemment, les pistes de recherche se multiplient, de fait, depuis que que j’ai fait cette découverte. Dans un premier temps, il conviendra de s’intéresser au parcours militaire de Pierre entre 1792 et 1808 – a-t-il participé aux guerres napoléoniennes ? Ensuite, bien entendu, toute l’ascendance de Thérèse Geneviève Fouques reste à rechercher. L’acte de mariage de 1795 précise qu’elle est native de Martigues, dans les Bouches-du-Rhône. Enfin, je cherche encore le mariage des parents de Pierre, Pierre Rodier et Jeanne Martin, mariés a priori en 1771 ou au début de l’année 1772 vu que l’aîné, s’appelant systématiquement Pierre, est né en novembre de cette dernière année. Je rejoins la mémoire familiale et les dires de la cousine de mon arrière grand-mère : si Jeanne Martin était originaire du mas de Solpéran à Saint-André-de-Lancize, il y a de fortes chances pour que le mariage se soit passé là-bas. Vous l’aurez compris, le mot fin en généalogie n’existe pas et je suis loin d’avoir exploré ne serait-ce que la moitié des fonds d’archives qui pourraient m’éclairer sur ce pan de l’histoire familiale. Affaire à suivre, donc.

Et je remercie encore Adrien pour sa précieuse aide, preuve s’il en faut que la généalogie se conjugue non seulement au présent mais parfois aussi au pluriel…

Des vérifications et des mystères

Continuons à parcourir le livret transmis à mon arrière grand-mère par sa cousine. En 1300, lorsque mon ancêtre Jean Rodier achète un mas, il est précisé :

Il doit promettre de ne jamais vendre ses terres au prieuré d’Ispagnac même s’il y a un changement de seigneur. Il doit jurer tout ceci sur les Saints Evangiles et faire hommage et garder fidélité et à genoux devant le seigneur Etienne de Mundo et les siens et devant témoins dans la maison de maître Capelan et maître Etienne Blancard, notaires publics. »

Si je ne doute pas de la bonne foi de ma lointaine cousine qui se base a priori sur des archives retrouvées aux Archives départementales de la Lozère à Mende, j’ai du mal à vérifier et identifier les lieux et les personnes qu’elle cite. D’abord sur le lieu, ce mas jouxterait le mas de « Volpillos, appartenant déjà aux Rodier et acheté à noble dame Hélis de Jalès. » Si je me réfère au Dictionnaire géographique de la Lozère, je trouve un toponyme Volpilhous, situé dans la commune de Florac. J’imagine que c’est bien de ce mas qu’il s’agit ici, Florac se situant à moins de 10 kilomètres au sud-est de la commune d’Ispagnac.

Itinéraire calculé entre Florac et Ispagnac. Source : Google Maps

Itinéraire calculé entre Florac et Ispagnac. Source : Google Maps

Ce mas acheté en 1300 se localiserait donc aux abords d’Ispagnac. Il aurait été vendu par un seigneur appelé Etienne de Mundo. Là, pour le coup, je pense qu’il y a confusion. Je ne retrouve déjà aucun seigneur de Mundo dans la région. En revanche, il existe bien une seigneurie de Budos qui exerce son influence dès le XIVe siècle dans la région d’Uzès (notice historique de la famille de Budos) mais il n’est jamais question d’un Etienne. À ce stade des recherches, vous comprenez les limites d’Internet : une visite aux AD de la Lozère pourrait sans doute m’éclairer davantage.

Avançons dans le temps et dans la lecture du livret :

En 1516, au moment du Concordat et des guerres d’Italie, le 9 avril, sous le règne de François 1er, Pierre Rodier, le fils cadet de Jean, a une terre à Fontanès et il jure sur les Evangiles de Dieu de prendre en mariage Catherine Valadier qui lui apporte en dot des champs, des pâtures, des bois et une somme de 15 livres tournois. Le voilà aussi riche que son frère aîné Jean. […] Après le mariage de Pierre Rodier et Catherine Valadier, le couple habite le mas de Zinzelles dans la paroisse de Fontanès et c’est là que naît leur fils Pierre, en 1518. Puis les fils se succèdent, ce sont naturellement des Pierre (fils aîné qui aura les terres). En 1570, un mariage entre Pierre et Marianne Pellet agrandit encore le domaine. »

Ici, je me suis servi des inventaires proposés en ligne par les AD de la Lozère. Ainsi, dans la série E, j’ai pu remarquer deux documents très intéressants :

  • une transaction passée entre Catherine VALADAYRE et Pierre Rodier, de Sinzelles en 1516 : c’est sans doute ce document que ma lointaine cousine a consulté à l’époque. Mais Catherine s’appelle en réalité VALADAYRE et non Valadier. Puis le mas de Sinzelles, après une consultation du Dictionnaire géographique de la Lozère se situe bien dans la paroisse de Fontanès (aujourd’hui, Fontanès a été intégrée à Naussac : la commune s’appelle donc Naussac-Fontanès et se situe en dehors des Cévennes, dans le Nord-Lozère, presqu’à la frontière de la Haute-Loire).
  • un testament de Jeanne BATIFOLLIERE, femme de Jean Rodier, du lieu de Sinzelles, paroisse de Fontanès (1627). J’en déduis, peut-être à tort, que ce Jean est un descendant direct ou collatéral du couple Rodier-Valadayre.

Pour autant, difficile de savoir si ces individus sont mes ancêtres en ligne directe ou non. Pour tout dire, cela est même impossible à vérifier en l’état actuel des ressources que j’ai à disposition. On poursuit :

En 1675, Rodier Pierre, ministre en religion, préside le synode des Cévennes à Anduze. »

De nouveau, confusion. Grâce à Gallica, il m’est possible de consulter un fonds documentaire exceptionnellement grand, dans lequel je trouve La France protestante, publié en dix volumes entre 1846 et 1859 par les frères Haag, historiens français protestants. Dans le volume VIII, je peux lire :

Rodier (N.) : ministre de Tornac, fut appelé à présider le synode des Cévennes et du Gévaudan qui se tint à Anduze le 19 juin 1675 […] Ce synode fut très nombreux ; soixante-cinq églises y envoyèrent leurs députés : […] »

Source : HAAG, Eugène et Emile, La France protestante…, Paris, 1846-1859, vol.VIII, p.464. Disponible en ligne.

Ainsi, il ne s’agirait pas d’un Pierre Rodier, mais d’un N. Rodier. Les frères Haag ont pu se tromper dans le prénom mais ce qui me met définitivement le doute quant au fait qu’il s’agisse d’un Pierre Rodier est la localité : Tornac, qui se situe dans le Gard. Pour autant, l’auteure du livret précise bien qu’elle a consulté les archives de Mende… et de Nîmes. De plus, les protestants de Lozère sont évidemment représentés par leurs ministres et parmi eux figure peut-être un Pierre Rodier. Cela reste à vérifier.

Pierre Rodier à cette époque avait un frère Antoine qui s’était engagé dans la Maréchaussée et était même devenu prévot à Mende. Celui-ci eut un fils Antoine qui devint notaire à Barre [Barre-des-Cévennes] et ce dernier eut un fils Privat qui devint notaire à Florac. »

En effet, toujours grâce à Internet, je retrouve bien trois Rodier notaires : Antoine, Privat et même un Pierre. Mais attention aux confusions et aux homonymes. Comme la cousine le présente, Antoine serait le frère du Pierre soi-disant président du synode en 1675. Or, les dates ne correspondent pas : Antoine aurait exercé entre 1596 et 1615 à Barre ; Privat, de 1678 à 1741 à Florac ; et ce Pierre de 1744 à 1773 à Florac aussi. Ainsi, le Antoine dont il est question ne peut pas être le frère du Pierre ministre en religion. Toutefois, Antoine est sans doute le frère du père voire du grand-père de ce Pierre.

Un procès sous fond de Guerres de Religion ?

Après le massacre de Fraissinet-de-Fourques en 1703, la cousine explique :

Pour comble de malheur, les terres des Rodier sont convoitées par leurs voisins catholiques. Parmi ceux-ci, Abraham Méjean, sire de la Rouvière, qui voudrait leurs terres et leur fait des procès (au sujet d’herbes à pâture pour les moutons, de prix d’un chemin qui traverse les terres de Méjean, des fruits d’un verger mitoyen, etc etc.) Cela durera 25 ans. Pierre Rodier et Jean son frère sont soutenus par tous les autres voisins et même par Rampon, de Paris, cousin de Méjean, qui lui écrit une lettre à ce sujet. Mais rien n’y fait, le procès suit son cours. Il faut attendre 1732 pour que soient déclarés Jean, Antoine et Pierre “sincères” et ils gagnent leur procès (200 livres et quelques sols). »

Ici, il s’agit bien du Pierre de Ferrières puisque, plus loin, lorsque la cousine explique que sa grand-mère Jeanne Borelly lui propose de récupérer ses terres à sa mort, il s’engage à dédommager ses deux frères.

Mais, hélas, les descendants d’Abraham Méjean mécontents de la fin des procès entre Pierre Rodier s’attaquent aux enfants de Pierre et veulent saisir leurs biens. Entre ces nouveaux procès et les besoins du roi Louis XV et par représailles contre ceux qui abritent ou ont abrité des Camisards, les localités de l’Acrole, Fabreguettes, la métairie Rodier, la Rouvière, le Villard […] sont imposées pour 291 livres. […] Peu à peu, l’animosité entre catholiques et protestants disparaît. On respire un peu mieux. Mais les descendants de Pierre Rodier doivent payer aux descendants d’Abraham Méjean “les condamnations” autrement il sera aisé de saisir sur leurs bien et même emprisonnés. »

Il faut attendre les années 1790 pour que les rivalités entre les deux familles disparaissent :

Une fille de Jean Rodier, Jeanne, épouse un descendant d’Abraham Méjean et la paix règne entre les deux familles. Enfin ! »

Si je n’ai aucun moyen de vérifier les dires de ma lointaine cousine, je crois plausible tout ce qu’elle raconte. Abraham Méjean est bien seigneur de La Rouvière : un fonds, concernant le XVIIIe siècle, est même disponible aux AD de la Lozère. Par hasard, en parcourant les registres paroissiaux de Saint-Hilaire-de-Lavit, j’ai trouvé le mariage d’un Antoine Rodier en 1734. Fils d’un Pierre, il est originaire du mas Méjean de la paroisse d’Ispagnac. Je n’ai pas réussi à le relier directement mais il est très probable qu’il fasse partie de ma famille Rodier d’autant qu’à Ispagnac, les Rodier semblent être présents depuis 1300 et le fait que cet Antoine vienne du mas Méjean me conforte sur cette piste.

Frustration et recomposition du puzzle

En trois articles, vous avez pu voir à quoi peuvent ressembler des recherches généalogiques. Pour celles-ci, j’ai eu la chance de m’appuyer sur un document familial et le travail réside d’abord dans le fait de vérifier tout ce qui est dit et de critiquer cette source comme une source à part entière. De cette manière, et grâce à Internet, le but du jeu est de recomposer le puzzle familial en infirmant ou confirmant certaines informations et, bien sûr, en en récoltant d’autres.

Frustration dans un deuxième temps car vous voyez qu’Internet ne fait pas tout et ne constitue pas l’outil ultime du chercheur, loin s’en faut. Désormais, si je veux continuer à avancer – et je pense qu’il est possible d’avancer encore beaucoup dans cette histoire – il faut que je me rende sur place. D’abord aux Archives départementales de la Lozère, puis dans les différentes localités citées afin de trouver d’autres pistes, d’autres sources et surtout d’autres informations.

Vous l’aurez compris, je n’ai pas fini d’être sur les traces des Rodier !


Malheureusement, j’ai assez peu de photos de la famille Rodier, l’épisode algérien ayant dispersé et fait disparaître beaucoup d’archives familiales. Toutefois, j’ai une photo d’Elisa Rodier, la dernière de ma lignée à porter ce nom, la mère de mon arrière grand-mère. Son regard bienveillant n’en demeure pas moins mystérieux, exactement à l’image des recherches et de la vision que je porte sur cette branche de mon ascendance.

Elisa Rodier (1869-1913), mon AAGM.

Elisa Rodier (1869-1913), mon AAGM.

Des précisions sur le patronyme

Avant d’être un patronyme, le mot rodier n’est autre qu’un nom de métier qui désigne le charron, celui qui est chargé notamment de fabriquer des roues. En parlant de roue, je trouve trace d’un moulin Rodier au XVIIe siècle près de Meyrueis, au coeur des Cévennes. Un relevé des archives de la ville trouvé sur Internet confirme le nombre important de Rodier qui gravite aux alentours de Meyrueis à cette période.

Localisation de Meyrueis en plein coeur des Cévennes. Source : Google Maps

Localisation de Meyrueis en plein coeur des Cévennes. Source : Google Maps

Des confusions et un jeu de piste

Revenons en 1703 et à la guerre des Camisards. La même cousine de mon arrière grand-mère énonce ensuite :

Entre temps, Pierre a été obligé de fuir devant les dragons du roi. Il fuit vers Castres avec sa femme et ses deux enfants. Mais il est dénoncé et rattrapé et enfermé au château de Ferrières près de Montpellier. Sa femme est transportée dans la tour de Constance à Aigues-Mortes. Pour sauver sa femme et ses enfants, il se fait baptiser dans la religion catholique et obtient la liberté de sa famille contre une somme de 163 livres 1 sol et 3 deniers. Sinon c’était une peine de 27 ans de galère ou de prison. »

Avant toute chose et pour que vous y voyez plus clair, le Pierre dont il est question ici n’est autre que mon Sosa 992, né a priori au début du XVIIIe siècle, et serait donc le fils du Pierre hypothétiquement mort à Fraissinet-de-Fourques en 1703. Un peu plus loin dans son récit, la cousine donne le nom de sa femme, une certaine Louise Fau. Sur ce passage donc, beaucoup de confusions. Grâce à Généanet, j’ai réussi à trouver trace d’un couple Rodier-Fau marié au Désert mais dont nous trouvons trace dans les registres de l’Eglise réformée de Roquecourbe, dans le Tarn, le 19 septembre 1745. Après vérification, le couple semble bien correspondre à celui de mes ancêtres. Roquecourbe se situe à un peu plus de 200 kilomètres au sud-ouest de Fraissinet-de-Fourques et à seulement une dizaine de kilomètres au nord-est de Castres. Première confusion : si fuite il y a eu, Pierre Rodier se marie bien après. Par ailleurs, dans les trois années qui suivent, nous trouvons trace de deux baptêmes dans les registres de l’Eglise réformée de Roquecourbe, Jean Pierre en 1746 et Louis en 1748. Cela confirme le fait que le couple a bien deux enfants.

Mais qu’en est-il du château de Ferrières et de la Tour de Constance ? Déjà, le château de Ferrières se situe à une vingtaine de kilomètres à l’est de Roquecourbe et pas du tout près de Montpellier. La confusion est sans doute liée au fait qu’elle parle juste après de l’hypothétique enfermement de Louise Fau à Aigues-Mortes. Hypothétique en effet car elle n’a en réalité jamais été à Aigues-Mortes, du moins si j’en crois la liste des prisonnières protestantes de la Tout de Constance publiée sur le site du Musée du Désert que vous pouvez visiter à Mialet, dans le Gard. Cela étant, il est fort probable qu’au moment où Pierre est emprisonné, elle soit menacée de déplacement à Aigues-Mortes. Car, oui, Pierre Rodier a bien été à Ferrières et j’en trouve une trace dans l’Histoire du protestantisme dans l’Albigeois et le Lauragais, depuis la révocation de l’Edit de Nantes (1685) jusqu’à nos jours édité rédigée par Camille Rabaud (1827-1921), pasteur et historien français, publiée en 1898 et disponible en ligne via Gallica :

Roquecourbe. – Baptêmes au Désert……………………………………………………………………………… 58

Arrêtés pour baptêmes au Désert…………………………………………………………… 3

Pierre Cumenge et Pierre Rodier ne quittent les cachots de Ferrières qu’en payant 163 liv. et en promettant un second mariage et de nouveaux baptêmes à l’Eglise,

11 novembre 1751. »

Source : RABAUD, Camille, Histoire du protestantisme… op.cit., Fischbacher, Paris, 1898, p.616.

Précisions sur le château de Ferrières

S’il existait apparemment un château médiéval à Ferrières, il aurait été transformé au XVIe siècle par Guillaume Guilhot, seigneur huguenot. Nous sommes en pleines guerres de Religion entre catholiques et protestants et Ferrières devient alors un bastion important pour les Réformés de la région. Ironie du sort, un peu plus d’un siècle plus tard, à la fin du XVIIe siècle et après la révocation de l’Edit de Nantes, Pierre III de Bayard, arrière petit-fils de Guilhot, devient le persécuteur des protestants et Ferrières sert dans un premier temps de garnison pour les troupes royales jusqu’en 1708 où le château devient alors une prison.

Entrée du château de Ferrières. Source : http://patrimoines.midipyrenees.fr/

Entrée du château de Ferrières (Tarn). Source : http://patrimoines.midipyrenees.fr/

Cour du château. Crédit : F@M. Source : http://www.cartesfrance.fr/

Cour du château. Crédit : F@M. Source : http://www.cartesfrance.fr/

S’il n’est pas possible de visiter le château aujourd’hui, le simple fait d’en voir des photographies me glace presque le sang. Sentiment très étrange, que je n’ai, je crois, jamais ressenti au cours de mes recherches généalogiques mais imaginer mon ancêtre passer la voûte du château, l’imaginer désespéré craignant pour sa femme et ses deux enfants me trouble. Certains en souriront peut-être mais je crois pouvoir imaginer le ressenti de mon ancêtre en plein automne 1751. C’est étrange d’ailleurs car il y a quelques semaines, j’ai découvert sur la tombe de mes arrière grands-parents et donc de mon arrière grand-mère Eliane, le message suivant :

Caveau familial, Fayence, Archives familiales, 2016, tous droits réservés.

“On peut être détruit sans être vaincu” Message trouvé sur le caveau familial Rouquayrol-Blanchard, Fayence, Archives familiales, 2016, tous droits réservés.

Mon arrière grand-mère se passionnait pour l’histoire de ses ancêtres Rodier et je suis fier aujourd’hui de pouvoir mener ces recherches, facilitées en grande partie grâce à elle et la correspondance qu’elle a entretenue avec l’une de ses cousines.

Des Pierre et des Pierre

Il convient ici de faire un point sur ma filiation. Je remonte de manière certaine au fils du Pierre que je viens d’évoquer, qui s’appelle aussi Pierre et se marie à une Martin du mas de Solpéran à Saint-André-de-Lancize au début des années 1770. D’après son acte de décès à Cassagnas en 1831, j’estime sa naissance à 1749. Or, si j’en crois la cousine de mon arrière grand-mère, son père n’aurait eu que deux enfants. Et je ne trouve en effet, comme je l’ai dit plus haut, que deux naissances issues du couple Rodier-Fau, dont l’aîné, Jean Pierre, en 1746. Pourquoi Jean Pierre ? Car son parrain n’est autre que Jean Pierre, certainement le même que celui qui est désigné comme étant le père de Pierre à son mariage en 1745. Aurait-on ajouter Jean pour différencier les individus ? Le Jean Pierre né en 1746 est-il bien mon ancêtre ? Je reste prudent bien que tout semble indiquer que oui. Voici donc le schéma d’ascendance des Rodier à ce stade :

Jean Pierre Rodier x ? (l’acte de mariage de son fils en 1745 ne précise pas l’identité de sa mère)

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Pierre Rodier x Louise Fau

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Pierre Rodier x Jeanne Martin

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Pierre Rodier x Thérèse Geneviève Joséphine Fouques

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Pierre Rodier x Jeanne Julie Sirven

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Calixte Vitor Rodier x Julisme Adèle Larguier

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Marie Elisa Rodier

Après la fuite, le retour dans les Cévennes

Il [Pierre de Ferrières] revient en Lozère […] et s’installe pour quelque temps chez sa grand-mère Jeanne Borelly, veuve de Jean Cabanel de Fourques qui lui laisse son domaine et son argent à sa mort, à condition qu’il dédommage ses deux frères (280 livres chacun). Son fils Pierre se marie avec Marie Martin du mas de Solpéran. Ils auront un fils aîné qu’ils nommeront Pierre. Après la mort de sa femme Louise Fau, il viendra habiter le mas de Solpéran avec son fils Pierre, sa belle-fille Martie Martin et son petit-fils Pierre. Il y mourra d’ailleurs. »

Que de Pierre ! Deux remarques préliminaires : la femme de Pierre, d’après son acte de décès à Cassagnas en 1827, s’appelle Jeanne Sirven et non Marie. Pour identifier les mas cités dans le travail de la cousine de mon arrière grand-mère, je me suis servi du Dictionnaire géographique de la Lozère publié en 1852 et réédité de nombreuses fois, par un certain Jean Bouret. Il est disponible en ligne. Il existe deux mas de Solpéran dans des communes très proches, limitrophes mêmes, à savoir Saint-André-de-Lancize et Saint-Germain-de-Calberte. Je penche plutôt pour Saint-André-de-Lancize dans la mesure où Pierre, le petit fils de Pierre et Jeanne Martin, naît aux Ayres à Saint-André-de-Lancize, ce qui tend à montrer que la famille réside là-bas, avant de migrer dans la commune de Cassagnas.

Revenons à l’histoire de Pierre de Ferrières. La cousine explique qu’après l’épisode tragique du Tarn, Pierre s’installe à Fourques, comprenez Fraissinet-de-Fourques, où réside sa grand-mère Jeanne Borelly. Après des recherches dans les registres paroissiaux de cette commune, je trouve en effet, le 27 juin 1758, la sépulture de Jeanne Borelly, veuve de Jean Cabanel (1). L’occurence des noms et le fait que son décès intervient après 1751 et donc l’épisode du Tarn m’amènent à conclure qu’il s’agit bien de mon ancêtre. Toutefois, aucune trace ensuite d’un éventuel décès concernant Louise Fau, avec qui Pierre semble résider à Fraissinet. Dans l’étude des registres paroissiaux cependant, je croise beaucoup de Rodier avec des prénoms familiers : Antoine, Louis, Jean, quelques Pierre aussi. Malheureusement, à ce stade des recherches, je n’ai pas encore les moyens de les relier directement à mon ascendance. Et la malchance s’en mêle puisque les registres paroissiaux de la commune de Saint-André-de-Lancize ne sont disponibles qu’à partir de 1793. Comme Pierre de Ferrières semble mourir au mas de Solpéran, retrouver sa sépulture risque d’être délicat.

(1) S’il s’agit, comme je le pense, de ses grands-parents maternels, cela voudrait dire que la mère de Pierre, femme de Jean Pierre du coup, est une Cabanel. Quoiqu’il en soit, Jeanne Borelly (née vers 1698-1758) est mon Sosa 3 971.

Suite au prochain billet.


En introduction du livret remis à mon arrière grand-mère, nous pouvons lire ces quelques mots apparemment prononcés par Yehudin Menuhin, violoniste et chef d’orchestre américain de renom :

Ces liens entre passé et présent et aussi avenir ont une importance considérable. Ils font un tout de l’aventure humaine, lui donnant un sens, et nous ne pouvons les trancher qu’avec risques et périls. »

Il me semble que c’est la première fois que j’évoque publiquement l’histoire de cette partie de ma famille. Une histoire certainement douloureuse puisqu’elle concerne des branches protestantes en partie persécutées au fil des siècles. Mais commençons par le commencement.

Comme toute mon ascendance maternelle, le dénominateur commun reste l’Algérie coloniale. Le premier Rodier qui apparaît est en fait une femme, Marie Elisa, qui n’est autre que la mère de mon arrière grand-mère. Dernière d’une fratrie de six enfants, elle naît à Alès (Gard) le 22 avril 1869. Ses parents, tous deux issus de familles protestantes, s’y sont par ailleurs mariés en septembre 1851. La mémoire familiale attache une importance particulière à la figure du père d’Elisa, Calixte Victor Rodier, présenté comme homme de convictions et comme étant un individu ayant réussi son ascension sociale grâce à l’école républicaine.

L’épisode algérien

Il naît le 30 août 1827 à Cassagnas, petit village de Lozère. Après le décès de sa mère en 1836, il rejoint son oncle au château du Soulier – aujourd’hui du Solier – à Saint-Hilaire-de-Lavit où il l’aide l’été aux travaux de la campagne et va en classe le reste de l’année. Remarqué par son instituteur, ce derneir persuade son père de le faire poursuivre ses études. C’est ainsi que Calixte se retrouve à l’école des Mines d’Alès. Une recherche rapide dans l’annuaire des anciens élèves de l’école m’apprend que Calixte a fait partie de la promotion de 1849. Il avait donc 22 ans.

Source : http://www.mines-ales.org/gene/main.php?base=360

Calixte à l’école des Mines d’Alès en 1849. Source : http://www.mines-ales.org/gene/main.php?base=360

Après être sorti maître-mineur – l’équivalent d’ingénieur aujourd’hui, et s’être marié avec Julisme Adèle Larguier dont le père est entrepreneur de maçonnerie, il s’installe un temps à La Grand’Combe, à une petite quinzaine de kilomètres au nord d’Alès. Dans cette petite commune naît leur première fille, Valérie Julisme, en 1854. Mais de par son métier, Calixte, suivi par sa femme dont la mémoire familiale retient qu’ils étaient très amoureux, est amené à beaucoup se déplacer. On l’envoie prospecter dans les environs d’Alès mais aussi en Espagne – où naît en 1858 le troisième enfant du couple, en Italie, en Sardaigne, en Algérie, peut-être même en Amérique. Ces informations, transmises par sa petite-fille, une cousine de mon arrière grand-mère, semblent fiables. Cette cousine, justement, parle de Calixte en ces termes :

C’est une très belle figure. Il était ouvert à toutes les idées nouvelles. Il essayait de combattre l’injustice et d’amiélorer la condition ouvrière et surtout chez les mineurs dont il trouvait la vie bien misérable. Il se déplaçait souvent vers Paris pour soutenir ses idées et les faire aboutir. Mais toutes ces demandes et ces discours, c’était plus que ne pouvait le supporter Napoléon III. Aussi fut-il déplacé en Algérie. Mais comme il avait pas mal de relations, des amis Anglais lui donnèrent la direction des mines du Djebel Maci. Il dut abandonner son avoir en terres et en mines à ses frères et soeurs et embarqua sa petite famille pour Relizane. »

Voici donc comment Calixte semble s’être retrouvé en Algérie, pour des raisons plus ou moins politiques. En soi, ce n’est pas impossible et nombreux sont ceux qui ont été encouragés voire déportés dans les colonies au début du Second Empire. Toutefois, première interrogation : le fait qu’il aille “soutenir ses idées et les faire aboutir” à Paris. Aucune preuve de ces affirmations dans les archives que j’ai pu consulter. Etait-il franc-maçon, comme beaucoup à l’époque ? Le fait qu’il puisse s’installer en Algérie grâce à des amis Anglais me met quand même la puce à l’oreille. Mais faute de preuve, je ne me risque à aucune conclusion hâtive. Mais alors quand est-ce que la famille s’installe en Algérie ? D’après ce qui vient d’être dit, la migration doit remonter aux années 1850 : la mémoire familiale retient en effet que Julisme revenait en métropole pour accoucher de ses enfants. La naissance d’Elisa à Alès en 1869 ne serait donc pas un indice pertinent quant à la localisation de la famille à cette période. Enfin sur les mines du Djebel Maci, je n’arrive pas à les situer en Oranie. J’ai récemment trouvé un site très intéressant sur les entreprises coloniales françaises et notamment sur l’industrie minière mais il couvre surtout la fin du XIXe et le début du XXe siècle.

L’origine des Rodier

Revenons à l’origine des Rodier. Dans le même fascicule que je cite plus haut, la cousine de mon arrière grand-mère et, donc, la mémoire familiale, signale une ascendance noble du côté Rodier. Plus exactement, voici ce qui est écrit :

Le premier document, faisant état de la présence des Rodier sur ce coin de terre [en Lozère] saupoudré de neige en hiver et d’or en été, balayé des vents, hurlant avec les loups et chantant avec les ruisseaux, remonte à l’année 1262, sous le roi Louis IX. Le seigneur Guigues de Servières est un damoiseau sous la tutelle de son oncle Raymond de Peyre qui est lui-même vassal du baron de Portes dont la baronnie est l’une des 8 du Gévaudan. C’est donc ce Guigues de Servières en présence de Raymond de Peyre, qui donne et concède à Jean Rodier et aux siens un mas appelé “La Dauzinès” avec ses terres cultes et incultes, ses champs en patures, ses habitations, ses eaux et crues d’eau, etc, etc… Ceci fait le 3 des nones de Novembre 1262. […] En 1300, son fils Jean Rodier achète un pailler, ou maison entourée de terres. […] Ce bien que Jean Rodier a acheté […] est une terre noble (en Gévaudan, la posession d’une terre noble pendant 3 générations conférait la noblesse). Cette coutume fut abolie par l’ordonnance de Blois en 1579 (sous Henri III). Plus tard, Louis XIV ordonnera des recherches sur les nobles du Gévaudan et de Lozère. Il en profitera, s’ils sont protestants, pour les punir sévérement et leur confisquer leurs biens. »

En effet, l’ordonnance de Blois ne permet plus l’agrégation de la noblesse par possession de fiefs mais désormais l’anoblissement n’est possible qu’à l’initiative exclusive du roi, par lettres patentes.

À la fin du XVIe siècle, l’édit de Nantes (1598) d’Henri IV prévoit une certaine liberté de culte pour les protestants : la paix semble rétablie. À cette époque, les Rodier sont localisés du côté de Fontanès, en Lozère, à 55 kilomètres au nord-est de Mende. Mais après la mort d’Henri IV, les ennuis deviennent sérieux pour les protestants et particulièrement dans les Cévennes et sont résumés en quelques mots par la cousine Rodier : “la mort, les galères, l’exil.”

En 1685, Louis XIV révoque l’édit de Nantes et le protestantisme devient alors une religion clandestine : on détruit les temples, les écoles, encourage les dénonciations des protestants, lesquels sont condamnés à l’exil et à la clandestinité. On exerce le culte protestant dans ce que l’on appelle le “Désert”, c’est-à-dire dans les champs, de manière cachée. Les pasteurs sont itinérants. D’autres protestants n’ont d’autre choix que la conversion ou la mort. Alors pour les familles contraintes de se convertir au catholicisme, on s’emploie à donner des noms aux enfants issus de l’Ancien Testament (Moïse, Suzanne, Elie…) comme pour marquer une ultime fois l’attachement à leur culte.

Puis vient la guerre des Camisards, au début du XVIIIe siècle. Conséquence directe de la révocation de l’édit de Nantes et des persécutions, les paysans protestants des Cévennes se révoltent.

Les protestants sont assassinés par les Dragons du Roi et ceux qui échappent doivent se convertir au catholicisme. Mais ceux qui se convertissent sont assassinés par les Camisards. En 1703, le 21 février, Pierre Rodier et la femme de Jean Rodier [frère de Pierre] sont assassinés par la bande à Rolland. C’est terrible et sans issue. »

Le 21 février 1703, le village catholique de Fraissinet-de-Fourques est effectivement victime d’un massacre mené par un groupe de Camisards avec à sa tête, un certain Rolland, surnom donné à un berger qui s’appelle en réalité Pierre Laporte. Pourtant, dans les registres paroissiaux de la commune, si je trouve bien l’ensevelissement de plus de 40 corps le 22 février 1703 dont “Susanne Lapierre, femme de Jean Rodier”, aucune trace de Pierre Rodier, supposé être mon ancêtre en lignée directe.

Suite au prochain billet.


Vous l’aurez compris, l’histoire de cette partie de mon ascendance maternelle est douloureuse, porteuse d’une mémoire marquante et marquée par les persécutions et les secrets de famille. S’y plonger est passionnant car cela permet de lever le voile sur d’éventuelles erreurs dans la transmission de la mémoire familiale et d’apaiser, à l’aide des archives à notre disposition, cette partie de l’histoire familiale. Pas d’histoire victimaire, pas plus qu’une histoire glorifiée. Les faits, juste les faits, autant que faire se peut, reconstituer le plus objectivement ce qui s’est passé. Et comme toujours, je découvre que tout n’est pas noir et que tout n’est pas blanc.

Château du Soulier, commune de Saint-Hilaire-de-Lavit. Crédits photo : Josette Clier. C'est aux alentours de ce château, dont parlait souvent mon arrière grand-mère, que Calixte a passé une partie de son enfance chez son oncle.

Château du Soulier, commune de Saint-Hilaire-de-Lavit. Crédits photo : Josette Clier.
C’est aux alentours de ce château, dont parlait souvent mon arrière grand-mère, que Calixte a passé une partie de son enfance chez son oncle. D’autres photos ici.