Écrire pour ne pas oublier. Écrire pour se souvenir. Pianoter sur le clavier comme un musicien sur les touches noires et blanches de son instrument. Écrire enfin. Que la plume soit numérique ou manuscrite, elle porte en elle toutes les époques qui l’ont précédée, tous les personnages du monde ; elle porte en elle toute l’humanité. Écrire pour donner vie. Et la plume s’envole, légère, devenant prétexte à planer au-dessus des histoires, virevoltant parfois en direction des cieux, bleus ou gris, n’hésitant pas à descendre vers la terre, argileuse et toujours féconde. Cette terre et ces cieux, semblables à la permanence de la vie, toujours renouvelée. Écrire pour partager. Écrire pour voyager.

Voyager dans le plus beau pays du monde, celui de l’intérieur, celui dont on revient forcément différent, celui des racines emmêlées autour du socle de notre identité profonde, commune à tous les êtres sensibles qui nous entourent. Voyager de l’extérieur vers l’intérieur, voyager à l’extérieur, de l’intérieur. Les mots permettent, ne se refusent rien, autorisent tout. Y compris des rencontres, de belles rencontres avec ces femmes et ces hommes qui constituent l’arbre de nos origines.

Une plume comme vecteur temporel. Écrire pour panser. Se servir des maux pour mieux penser aujourd’hui, s’en servir comme d’un signal nous rappelant que nous ne sortons finalement jamais indemnes de nos vies passées. Et c’est tant mieux. Écrire pour s’évader.

C’est donc l’histoire d’une plume qui parcourt les siècles, sans but précis, sans objectif particulier sinon celui de voler. Voler des instants. Survoler les générations d’ancêtres qui ont fait d’elle ce qu’elle est. Ce qu’elle envisage d’être. Si tant est que.

XVIe siècle, sur ce Pierre est bâtie la plus vieille racine connue de l’arbre. Pierre Rodier, fils de Jean, qui se marie en 1516 avec Catherine Valadayre dans le nord de la Lozère. À l’origine fabricante de roues en Aveyron, d’après la racine étymologique du patronyme, la famille Rodier est devenue noble au XIVe siècle. De confession protestante, c’est aussi un XIV, Louis, roi de France, qui sera à l’origine de la confiscation des terres nobles de la famille. Telle une roue qui tourne, triste ironie du sort, Pierre porte en lui tout ce que la vie a de paradoxal.

À la même époque, jouxtant le Dauphiné appartenant au Royaume de France depuis le milieu du XIVe siècle, des toits de chaume, des pâturages et de la neige plantent le décor montagnard de familles vivant ici depuis déjà quelques générations. André Chaix, exerçant la profession de notaire, fait partie de ceux qui possèdent le plus à Saint-Sorlin-d’Arves. Mais tout comme ces voisins moins favorisés, il cultive, vit grâce aux fruits de la terre en dépit d’une instruction plus favorable qui lui rapporte quelque pécule en plus chaque année. Milliex, Ruaz, Charpin, Brunet, Didier, Mollard, Guille, Fay-Jacquet, Sibué : l’écrasante majorité des racines de cette branche survivent à la peste de 1588. Imaginent-elles seulement que le temps les rassemblera pour toujours grâce à une notion qui leur échappe sûrement, la génétique. Symbolisée ici par cette plume qu’un gamin essaye de saisir au vol au début du XVIIe siècle dans les chalets d’alpages des Arves.

Insaisissable, cette plume qui traverse la frontière et se retrouve donc, au XVIIe toujours, dans le Dauphiné, dans un village qui s’appelle Huez. Ah, Huez, qui conserve avec Oz-en-Oisans, les stigmates énigmatiques de la préhistoire où vivaient ici des populations d’abord ligures, puis celtes, puis celto-ligures. Ici vit la famille Pierraz, Hugues et Marguerite Coulet. Du grec petros, du latin petrus, pierre, rocher, cette racine aussi porte en elle l’ancrage de temps immémoriaux que seule l’imagination peut tenter de percer. D’apparence nonchalante, innocente, le vol de la plume a toujours un sens, une cohérence particulière qui permet de lier des pièces d’un puzzle complexe, riche, passionnant.

XVIIIe siècle, une fin de siècle bouleversante où Jean Fourcade, au fin fond des Hautes-Pyrénées actuelles, dans un petit village s’appelant Vielle-Adour, devient agent national, défend certainement les idéaux révolutionnaires. Dans ce village, pas moins de sept ou huit familles Fourcade que les sobriquets se sont attachés à les différencier. Le patronyme porte en lui deux sens : le premier, celui d’embranchement, de croisement ; le second, celui de bois de chênes. Alors que Jean est à la croisée de deux mondes, il choisit de rester fidèle au sobriquet qui est assigné à sa famille depuis des générations : celui de Mascaret, qui désigne aujourd’hui un phénomène naturel spectaculaire qui créé une espèce de vague que rien ne peut arrêter. XVIIIe siècle, celui des records aussi : Marie Arnaud, à Saint-Sorlin-d’Arves, donne naissance à son quinzième et dernier enfant, en 1702, à l’âge de 48 ans ! Née en 1654, elle mourra en 1739, à l’âge de 85 ans. Incroyable.

Ainsi va le monde et le XIXe siècle porte en lui celui des départs définitifs, en Algérie pour toutes ces familles du Sud de la France, les Fourcade, les Verdoux, les Gauguet, les Blanchard, les Rodier, les Larguier. Rejointes par d’autres familles fuyant aussi la misère ou des contextes politiques fâcheux telles les familles espagnoles Francès, Beltran et Amoros. Telles les familles allemandes Rieth, Duringer, Feymann et Ingold. Telles les familles suisses Guillod et Gindroz. La misère qui en amène une autre, comme en témoigne Mathias Duringer qui signe en 1854 une pétition contre leur statut d’indigent dans une colonie déjà injuste par sa nature même.

Et le XXe siècle alors, plume entachée de sang qui donne du courage dans les tranchées afin de permettre à Ernest Chaix, à Alphonse Didier ou encore à Louis Rodier d’écrire quelques mots à leur chère famille afin d’affronter une Première Guerre mondiale féroce, sanglante, indiciblement douloureuse. Un XXe siècle marqué par les épreuves de la vie, celle du déclassement, des ruptures, des morts. Et marqué aussi par des histoires d’amour incroyables, entre Paul Fourcade et Berthe Gauguet, entre Ferdinand Blanchard et Louise Gabrielle Poizat, entre Charles Chaix et Marie Françoise Brunet. Quelle plume à part celle-ci peut en témoigner ?

Enfin le XXIe siècle, celui des générations actuelles, la mienne, celles de ma plume, qui tracent un chemin reprenant parfois les travers ancestraux tout en les exorcisant car l’essentiel du travail généalogique est bien là, quelque part entre toute cette forêt. Rencontrer ses ancêtres, les comprendre avec nos yeux, avec le prisme de ce que nous sommes. Laisser le soin aux plumes de retranscrire ce qu’elles portent en elle aussi bien dans leur lumière que dans leur ombre. Car si l’arbre cache souvent la forêt, il est de ces ancêtres dont on ne parle jamais, mais qui sont là, bien présents. Ma plume ne les oublie pas. Écrire pour mieux en parler. Écrire pour témoigner. Écrire pour rendre à l’éternité ce qui lui appartient. Son langage.

Le bec de la plume peigne la chevelure du langage.

Hafiz

Juillet 1918, côté droit de la rue Géryville, Saïda, petite ville du Sud Oranais, en Algérie française. La chaleur étouffante d’un soleil de plomb assèche qui veut s’aventurer dans les rues devenues désertes en ce début d’après-midi. Ancienne place forte de l’émir Abd El-Kader, aujourd’hui bastion de la Légion étrangère, Saïda est commune de plein exercice depuis 1880. Français, Espagnols, Allemands, Arabes, catholiques, protestants, musulmans, juifs, tous se côtoient, mais personne ne se mélange. Tous se parlent mais très peu échangent. Les ressentiments liés à la colonisation et à son lot d’injustices sont comme une bombe à retardement dont tout le monde nie l’explosivité. Mais ce contexte-là, en cette journée d’été, Gilberte n’en a que faire. Comme à son habitude, elle danse et chante, amusant au passage sa plus jeune sœur Eliane, mon arrière-grand-mère, qui vient de fêter son neuvième anniversaire et qui la suit partout dans la maison, intriguée.

« Je suis enceinte, Eliane ! Je vais avoir un enfant, te rends-tu compte seulement ? » Rien ne semble pouvoir venir perturber le bonheur de Gilberte, en dépit d’un passé pour le moins difficile. Et d’ailleurs, elle se refuse d’y penser. Hors de question de ressasser ce qui appartient désormais au révolu. Et elle aurait de quoi ressasser le révolu tant il fut cruel et sans pitié. Née le 11 avril 1896, Gilberte arrive en deuxième position dans sa fratrie. Avant elle, Justin, né en 1894 ; après, viennent Adèle, née en 1897, et Eliane, en 1909. Âgée de 40 ans lors de la mise au monde de la petite dernière, Elisa, leur mère, ne se remettra jamais vraiment de l’accouchement et s’éteindra quelques années après, en novembre 1913. Un sacré monde s’est alors écroulé sous les pieds de la famille Rouquayrol. Au moment de la mort de sa mère, Justin, l’aîné, est engagé volontaire au 18e escadron du train des équipages militaires depuis août 1912. Gilberte, Adèle et Eliane se retrouvent alors seules avec leur père, les premières reprochant plus ou moins ouvertement à la cadette le décès de leur mère. Le père ? Justin Basile Rouquayrol, retrouvé en Algérie un peu par hasard alors qu’il effectue une carrière dans la police. À Saïda, il a épousé la fille d’un homme riche et influent. Porté sur les jeux d’argent, assez peu présent pour ses filles et sans doute dévasté par la mort brutale de sa femme, laquelle tenait par ailleurs une maison de couture réputée, le père semble déléguer à ses filles aînées ses responsabilités. Gilberte n’y pense jamais, sous peine de ressentir comme des coups de poing au ventre difficilement supportables. Pas plus qu’elle ne veut penser à son frère qui, revenant de son engagement en 1916, a cru qu’il pourrait être un père plus digne que son propre géniteur : « dehors ! » c’est alors ce que s’étaient employées à répéter Gilberte et Adèle. Et c’est d’ailleurs ce qu’il fit : partir.

Justin, Adèle et Gilberte Rouquayrol. Archives familiales, tous droits réservés.

Les deux sœurs s’étaient alors réparti les tâches : Gilberte, plus artiste dans l’âme, se refusait à travailler et s’était engagée à élever sa petite sœur Eliane, alors qu’Adèle, ayant hérité des doigts de fée de sa mère, ramenait de l’argent à la maison. Le 7 avril 1917, alors que les trois sœurs s’embarquent pour un train direction Oran et leur famille maternelle, leur père décède brutalement. Ce genre de mort brutale qu’il convient de ne pas trop creuser. Ce genre de mort brutale qui laisse une marque indélébile à qui ose y réfléchir, donner un sens. « Il n’y a aucun sens à tout cela ». Dès lors, c’est l’état d’esprit qu’avait adopté Gilberte, se refusant à la plainte, ne prenant les épreuves comme une succession de marches à gravir. Pas vraiment par conviction, plutôt par nécessité.

Mais aujourd’hui n’est pas un jour triste, j’en témoigne par ma présence discrète, dissimulée, imperceptible. Gilberte est éperdument amoureuse d’un légionnaire, un Espagnol du nom de Romero. Ce que sa sœur Adèle en pense ? Si seulement vous saviez. Issue d’une famille protestante par leur mère, s’allier avec un catholique n’est forcément pas une bonne idée. Et pourtant.

Du piano ? Alors même que j’observe les scènes quotidiennes avec un grand intérêt et une intense curiosité, des notes contribuent à rendre différent le film ancestral qui se trame devant moi. Je sais que la musique représente « l’art préféré » de cette branche de ma famille, celle de mon aïeule Elisa Rodier, juste avant « la peinture », d’après les dires même de mon arrière-grand-mère. Le problème dans tout ça, c’est que je ne vois personne devant le piano.

Adèle s’affaire pour dresser la table : les sœurs semblent recevoir du monde ce soir. Eliane suit Gilberte dans chaque pièce, laquelle s’est installée devant un miroir pour se maquiller. Du haut de ses neuf années, Eliane l’observe attentivement, les bras enlacés autour d’un des pieds de la chaise sur laquelle est installée Gilberte, promettant de ne pas la déranger. La scène m’arrache facilement une larme. Je mesure à la fois le privilège d’être là, mais quel effroi se dégage de l’histoire familiale passée. Les notes de Chopin résonnent en moi de manière trop forte pour que je conserve mon impassibilité. Les minutes passent, les premiers invités arrivent, ça rigole, ça chante, ça chambre, ça crie ! Et je n’entends que cette musique lancinante qui se répète inlassablement et qui donne à chaque détail de la vie un poids particulier, pas une lourdeur pesante, non, mais une certaine gravité à chaque seconde qui défile : j’en conclus que c’est le prix à payer pour songer à pareil rendez-vous.

Le repas terminé, Gilberte se lève, invite tout le monde à faire de même. La musique a cessé, pour un instant seulement. « Je veux parler à ma mère désormais ! » Le ton est ferme, déterminé et dénué de toute crainte. Mon arrière-grand-mère se tient naturellement à l’écart mais n’est pas sommée de partir. Elle sait de toute façon qu’il ne faut pas déranger. La musique reprend en même temps que les mains se joignent sur ce vieux guéridon magnifique, lequel prend désormais toute la place dans la pièce à vivre. La lumière est naturellement tamisée, agrémentée de quelques bougies qui alimentent le spectacle surnaturel qui doit se jouer devant moi. Je vois les lèvres de Gilberte bouger, sans déchiffrer quels mots sortent de sa bouche. De l’émotion, des regards qui se croisent, éberlués, d’autres qui s’inquiètent de l’engagement de Gilberte dans l’expérience. Puis le relâchement, Gilberte tombant littéralement dans sa chaise, les bras ballants. La musique s’est arrêtée et le silence est de rigueur.

« Si tu es enceinte, tu ne devrais plus jouer avec ça… », lâche une invitée, décontenancée de ce qu’elle vient de vivre. Gilberte sourit, lui conseillant de ne pas s’en faire. Huit mois plus tard, en avril 1919, le ventre rond expulsera un bébé que tout prêtait à une vie heureuse. Que tout prêtait seulement car une sage-femme mal avisée, à cause d’une blessure à l’un de ses doigts, infectera le corps de Gilberte, qui décédera peu de temps après.

J’espère que ce sourire que je n’ai jamais connu et qui reste figée dans mon souvenir imaginaire a rejoint celui de sa mère chérie, qui semblait tant lui manquer.

Mon arrière-grand-mère, Eliane, et sa mère, Elisa Rodier. Archives familiales, tous droits réservés.

#RDVAncestral n°6 – Paul Fourcade (1876-1906)

Seul, dans les rues de Tlemcen, un matin de janvier 1906. Le jour se lève difficilement sur une ville encore largement endormie. Nous sommes le 26 janvier. Le froid me fait frissonner, je tente vainement de souffler de l’air chaud dans le creux de mes mains. Là, une femme m’épie du haut de sa fenêtre. D’un coup d’œil, nos regards se croisent, elle s’empresse de claquer son volet. Là, un chat qui remonte la rue, comme chargé d’une mission importante le rendant impassible à ma présence sur son passage. Je me sens invisible et le suis d’ailleurs peut-être. C’est en tout cas ce que je me dis.

Puis, un cri perçant se dégage du silence devenu pesant de la ruelle d’où je me trouve alors. L’étage en dessous duquel je me trouve désormais semble soudainement agité. Un bébé pleure, une femme, le ventre apparemment rond, sort la tête hors de la fenêtre, hébétée ; regarde à gauche, à droite puis me fixe avec insistance. « Tù ! Qué haces aqui ? » Je mets un temps à comprendre. Ce que je fais ici ? J’ai rendez-vous avec un passé qui ne passe pas, songé-je sans dire mot. Un haussement d’épaules trahit mon étonnement. La femme n’est de toute façon plus là.

La rue sort progressivement de la nuit, une petite silhouette surgit dans mon dos me bouscule presque, à défaut de me faire sursauter : « ne reste pas là ! » dans un murmure agacé. Sans percevoir le visage de l’homme en question, chapeau fixé sur un melon apparemment bien dégarni, je me dis qu’il s’agit sans doute d’un médecin, vu l’espèce de sac qu’il balance le long de son corps. Avant de le voir s’engouffrer dans l’immeuble, je pressens qu’un drame est en train de se nouer. Les premiers passants arrivent, s’amassent, s’arrêtent devant l’immeuble et y vont de leur commentaire « mais si, l’épicier qui a fait faillite en décembre… », « meskine ! 30 ans, c’est vraiment jeune pour rendre l’âme, allah y rahmo… » : je réalise avec effroi ce qui est en train de se passer. Paul Fourcade est mort.

Laissant une jeune femme derrière lui, enceinte de mon arrière-grand-père de surcroît, ainsi qu’une petite fille d’à peine un an, Paul vient de quitter ce monde. Jour de la Sainte Paule, féminin de son prénom. Jour de la fête de son aînée, âgée d’à peine un an, et de l’une de ses descendantes directes… ma mère ! Je sais que, plus tard, le secret des circonstances de sa disparition rendra notre lignée victime d’une hantise. C’est fou ce que le manque de mots peut générer sur des décennies entières. Comme preuve de cette présence, son propre fils s’appellera Paul, son petit-fils aussi, son arrière-petite-fille également et moi, qui porte le prénom en deuxième position.

Je tente néanmoins de démêler le vrai du faux dans les ragots se formant déjà jusqu’à l’autre bout de la ville. « Chkoune celui qui s’est suicidé ? » « Moi je le connaissais, il disait toujours mieux vaut la mort que le déshonneur » : les deux individus ne s’écoutent même pas mais monologuent sur une mort qu’ils viennent tout juste d’apprendre. Quel suicide ? Je sais que dans quelques jours, La Tafna et Le Courrier de Tlemcen, journaux locaux, parleront de longue et cruelle maladie… Quelle maladie fait partir arrache un homme aux siens à un âge si peu avancé ? Un cancer, une tuberculose ? Une dépression, une maladie de la tête ?

… En parlant de tête, la mienne me lance sérieusement, les gens tournoient autour de moi comme des ombres dansant autour d’un feu crépitant. Dans un éclair, je sombre et prie pour un jour connaître le fin mot de l’histoire. Paul. Nous portons le même prénom. C’est souvent lorsqu’on s’obstine à se rapprocher de la vérité que le doute et l’absence de réponses nous en éloignent. Aujourd’hui, j’avais rendez-vous avec un fantôme.

Seule trace tangible de mon ancêtre, sa signature…

Une des rues que j’aurais pu traverser ce 26 janvier 1906…

Si l’état civil – et les registres paroissiaux – restent les sources essentielles lorsqu’on fait de la généalogie, il ne faut néanmoins pas négliger les autres sources à notre disposition, et Dieu sait s’il y en a. Aujourd’hui, je vous propose de découvrir comment un registre matricule a pu débloquer une de mes branches. Prenez ça comme un cas d’école.

De l’importance d’un registre matricule

L’histoire commence en Algérie, au début du XXe siècle. Le 8 mars 1906, naît à Mascara Berthe Gauguet, mon arrière grand-mère. La mémoire familiale raconte qu’après l’avoir reconnue, son père, un certain Albert Gauguet, aurait proposé à sa mère, Pauline Rieth, de partir avec lui à Oran où il aurait exercé sa profession de boulanger. Pauline refuse, Albert la quitte. Je sais que Berthe grandit à Palikao – actuel Tignennif – où elle se marie en 1928 avec mon arrière grand-père Fourcade. Sur leur livret de famille, pas plus d’informations sur le père de Berthe. Dernier élément à ma disposition : la mémoire familiale retient que deux hommes se seraient présentés un jour au café que mes arrière grands-parents tenaient à Palikao comme étant les demi-frères de Berthe, laquelle aurait refusé purement et simplement de les rencontrer. Par ailleurs, il faut savoir que Pauline Rieth a eu deux enfants avant Berthe, de deux pères différents : une fille en 1897 – Yvonne Rieth – qui demeure enfant naturel et un garçon en 1899 – Albert Jullien – qui, comme Berthe, fut reconnu par son père biologique.

Revenons à Berthe et à comment identifier son père. Le registre des naissances de la commune de Mascara n’étant malheureusement pas disponible, les registres matricules de l’Algérie coloniale constituent la seule source en ligne disponible… et ma seule piste !

Des Gauguet en Algérie, il y en a peu visiblement. Mais parmi eux, figure un Albert Gauguet. Né en 1880 à Perpignan, il a huit ans de moins que Pauline. Engagé volontaire en 1899 et appartenant à la classe de 1900, il est incorporé pour une période de quatre ans dans le 2e Régiment de Zouaves. Parmi les informations précieuses que l’on trouve dans les registres matricules, les localités successives habitées. Et là, je commence à me dire qu’il peut bien s’agir du père de Berthe, autrement dit de mon arrière arrière grand-père.

En septmebre 1903, après son engagement, Albert se retire à Er-Rahel – aujourd’hui Hassi el-Ghella – dans la wilaya d’Aïn Temouchent, à une soixantaine de kilomètres au nord-ouest de Sidi-bel-Abbès. Il y reste à peine six mois. Il est ensuite domicilié en mars 1904 à Tizi, petit village au sud-ouest de Mascara, “chez Durand” nous précise le registre. Là encore, il y reste très peu puisque seulement quatre mois plus tard, en juillet 1904, il est domicilié à Aïn-el-Hadjar, toujours dans le département d’Oran, que je localise à environ 90 kilomètres au sud de Mascara, non loin de Saïda.

Il reste dans cette dernière commune environ huit mois et c’est là que le registre matricule devient très intéressant : il est dit qu’Albert Gauguet habite, à partir de février 1905, la commune de Prudon – Sidi-Brahim aujourd’hui – petit village au nord-est de Sidi-bel-Abbès. Il est précisé qu’il est, à ce moment, boulanger (je précise que dans la case profession du registre matricule, aucune profession n’est mentionnée). Or, Prudon, c’est le foyer d’habitation des Rieth. Albert, le demi-frère de Berthe, y est né en 1899 et la mère de Pauline, Anna Maria Dieringer, y décède en 1917. Il y a donc de fortes chances pour que Pauline soit dans les parages dans les premières années du XXe siècle. Albert reste à Prudon jusqu’au 1er août 1905, où il retourne à Tizi “chez Durand”. Or, si mon hypothèse selon laquelle cet Albert Gauguet est bien le père de Berthe et que cette dernière est née en mars 1906, cela veut dire qu’elle a été conçue, peu ou prou, en juin 1905. À deux mois de grossesse, Pauline devait savoir qu’elle était enceinte : cela suffit-il à expliquer le départ d’Albert de Prudon pour retourner à la hâte habiter à Tizi ? Est-ce justement à cette période que Pauline part vivre à Palikao ? Tout me paraît plausible.

Aucune preuve tangible mais la dernière localité mentionnée dans cette case n’est forcément pas le fruit du hasard : en effet, le 1er novembre 1906, il est dit qu’Albert réside à Palikao. Il y reste semble-t-il jusqu’en avril 1908 où là, nous apprenons qu’il est affecté à l’administration des Postes et Télégraphes (PTT) comme facteur local à Mendes. Située dans la wilaya de Relizane à environ 70 kilomètres à l’est de Palikao, il y reste jusqu’en janvier 1909. En août de la même année, il est affecté à Djeniene-Mesquine, à 90 kilomètres à l’est cette fois-ci de Palikao, pas très loin de Sidi-bel-Abbès. Il se fixe apparemment dans le coin et après consultation de son acte de naissance à Perpignan, j’apprends qu’il se marie en novembre 1910 à Saint-Lucien – actuel Zahana – à moins de dix kilomètres au nord de Djeniene-Mesquine. Son registre matricule précise enfin qu’il est père de trois enfants en 1923. Berthe + les deux frères retenus par la mémoire familiale, ça colle.

En 1927, Albert est rayé de l’affectation spéciale “et remis dans le droit commun” : il se retire alors à Oran, toujours dans les PTT semble-t-il et est “dégagé de toutes obligations militaires en novembre 1928”. Berthe se marie en juin de la même année à Palikao. Pour ainsi dire, il serait très intéressant de consulter son acte de mariage afin de lire comment est présenté son père à cette date.

Dans tous les cas, même si je n’en ai pas une certitude sans faille, tout semble indiquer que cet Albert Gauguet est bien le père de Berthe. Les villages qu’il habite correspondent bien aux villages qu’a habités Pauline – je pense à Prudon et surtout à Palikao. Il est père de trois enfants : a priori Berthe est comptée dedans puisqu’il l’a reconnue. La mémoire familiale retient qu’elle avait deux demi-frères. Sur la profession de boulanger, la mémoire familiale semble avoir fait quelques confusions : Albert a été boulanger lorsqu’il habitait à Prudon, donc dans la période où il aurait mis enceinte Pauline. Ensuite, il exercera dans les PTT. Le fait qu’il parte de Palikao est lié à son affectation, pas à son désir propre. Il n’empêche que Pauline ne l’a pas suivi. Il a finalement bien rejoint Oran, mais plus tardivement que la mémoire familiale le laissait entendre.

Synthèse cartographique des lieux cités

Synthèse des lieux cités précédemment, Google Maps, 2016

Complément de recherche

En recherchant “Gauguet” dans la base des registres matricules des ANOM, je trouve en fait 6 individus en mettant de côté Albert. Et 5 d’entre eux ne sont autres que ses frères ! D’abord Etienne, de la classe de 1897, qui réside à cette date à Sidi-bel-Abbès et… qui exerce la profession de boulanger ! La dernière localité habitée est Mercier-Lacombe – actuel Sfisef – à l’est de Sidi-bel-Abbès, où il décède en 1907. Ensuite, Georges Jean, de la classe de 1899, qui est sellier et qui réside dans la région de Sidi-bel-Abbès également. Jules, de la classe de 1902, lui aussi boulanger. Pierre, de la classe de 1904 et dont le parcours n’est pas reluisant : plusieurs fois condamnés en France, il n’habite plus en Algérie (où il est par ailleurs déclaré insoumis en 1908). Henri, de la classe de 1907, maréchal-ferrand et, enfin, Raymond, de la classe de 1910, cultivateur. Au moment de son recrutement, il habite avec sa mère à Sidi-Daho, au sud-ouest de Sidi-bel-Abbès. Il habite ensuite en 1914 Bedeau – aujourd’hui Ras el Ma – commune dans laquelle naît Yvonne, premier enfant de Pauline, en 1897. Preuve s’il en fallait, que la famille Gauguet se trouve vraiment dans la même région que les Rieth et spécifiquement que Pauline.

Dernier indice

En octobre 1895, Mathieu Gauguet, père d’Albert, décède à Mercier Lacombe où il exerce la profession de secrétaire de mairie. En janvier de la même année, toujours à Mercier Lacombe, la femme de Mathieu, Rose Barthe qui, elle, n’est âgée que de 35 ans, accouche d’une fille. Devinez comment s’appelle la soeur cadette d’Albert ? Berthe. Là, pour le coup, je ne doute plus. Albert Gauguet est bien mon ancêtre.