Et si nous revenions à la généalogie ? Aujourd’hui, je vous propose de partir dans le Lyon du XIXe siècle et d’étudier la trajectoire familiale des Poizat, en particulier par le prisme des recensements annuels de population, source précieuse vous allez comprendre pourquoi.

Gabriel Poizat (1) naît dans la capitale des Gaules le 18 septembre 1794. Quatrième d’une fratrie de cinq enfants, il est en effet la première génération à y naître, alors que ses parents, Jean Etienne et Marguerite Champagnon, étaient originaires des environs de Lyon, respectivement de Chaponost et de Charnay. Le 15 octobre 1814, Gabriel et Marie Pierrette Guilloud se marient. Lui est fabricant d’étoffes de soie, et les deux habitent la rue Confort, dans le 2e arrondissement de Lyon.

La première trace du couple, je la retrouve au recensement annuel de 1815, au 8 de la rue Bourchanin, toujours dans le 2e arrondissement. Locataires au 2e étage, ils sont parents depuis le 10 août de la même année et la naissance de leur premier enfant, Jean Claude, mon ancêtre. Le recensement a donc été fait après août 1815. Pas de changement en 1816. En 1817, un ouvrier habite avec la petite famille et une observation : Unis (PAS) (2).

En 1818, si la situation reste inchangée aux yeux du recensement annuel, il se trouve en réalité que le couple a eu un deuxième enfant, Claude François, né le 30 janvier et mort seulement quelques heures plus tard, le 1er février.

En 1819, la famille est introuvable au 8 de la rue Bourchanin et pour cause, elle a déménagé au 9 de la rue des prêtres, dans le 5e arrondissement de Lyon, au premier étage. Rien ne change jusqu’en 1821 où, de nouveau, un ouvrier rejoint le ménage.

Intérieur d’un atelier de canut, Musées Gadagne (c) : http://www.gadagne.musees.lyon.fr/index.php/histoire_fr/Histoire/Musee-d-histoire-de-Lyon. Mes ancêtres rhôdaniens ont migré à Lyon au moment de l’industrialisation. Canuts, ils l’ont été sur plusieurs générations.

Un mariage révélateur

Le 9 mai 1822, Gabriel est témoin au mariage de Jean Claude Page et Anne Marie Guilloud, où il est décrit comme étant « neveu de l’épouse », même si l’acte ne précise qu’il s’agit du neveu par alliance puisqu’Anne Marie Guilloud n’est autre que la tante maternelle de sa femme. C’est justement grâce à cet acte que nous avons su que le couple Poizat avait déménagé rue des prêtres. Mais un détail attire mon attention : alors que sur l’acte de mariage, le conjoint Page est déclaré « fabricant d’étoffes » rue Bourchanin, sur le recensement annuel, au numéro 6, il se déclare « écrivain ». Dans le même temps, au 3 de la place de l’hôpital, le même Jean Claude Page tient une boutique en tant que « revendeur d’eau de vie ». Le recensement précise : « Boutique adossée à l’église de l’hôpital, habite rue Bourchanin n°6 ». Et cette situation, nous la retrouvons à l’identique dans les recensements de 1820 et 1821. En 1819, la boutique est occupée par un Pelletier, « revendeur d’eau de vie », et qui habite, lui, rue Confort. La même année, Page habite déjà au 6 de la rue Bourchanin et se dit « écrivain ». Ainsi, nous savons grâce aux recensements annuels quand Page reprend l’affaire de Pelletier, à quelques mois près.

Ouvrier de la soie… Dans l’attente de mieux ?

Mais revenons à Gabriel. Jusqu’en 1828, il occupe toujours le premier étage du 9 de la rue des prêtres avec sa femme, son fils et un ouvrier. En 1829, c’est désormais « Dlle Cochard dite Marianne », journalière, qui y  habite . Où sont donc passés Gabriel et sa petite famille ? Jetons un œil à la rue Bourchanin. Bonne pioche ! La famille réside désormais au 3e étage du 6 de la rue Bourchanin… Un étage au-dessus de l’écrivain Page !

Toujours ouvriers de la soie, leur situation ne va cependant pas tarder à changer puisqu’en 1830, Gabriel est désormais « revendeur vinaigrier » avec « échoppe sur place de l’hôpital ». Jean Claude Page vit toujours au-dessous en tant qu’écrivain. On imagine donc que l’oncle par alliance a proposé à Gabriel de reprendre son affaire, l’heure de la retraite approchant à grands pas.

Jusqu’en 1833, rien ne change si ce n’est l’absence de Page au 6 de la rue Bourchanin. En 1834, veuf de sa femme, Page vit de nouveau au 6, mais au 3e étage (sans doute le logement qu’occupaient Gabriel et sa famille jusqu’à présent) alors que Gabriel, lui, est maintenant au 1er étage, toujours « revendeur d’eau de vie ». Dans ce recensement, Page est alors désigné comme étant « petit rentier » et « vieillard octogénaire ». C’est la dernière trace de lui puisqu’il décède le 31 mai 1835 : le recensement annuel a donc été établi après le mois de mai dans la mesure où Page n’apparaît plus. Aucun changement en 1836, ni en 1837 quoique c’est la dernière année où Jean Claude Poizat vit avec ses parents, puisqu’il se marie le 2 juin 1838 avec Jeanne Antoinette Dubessy.

Voici la rue du Bourchanin, aujourd’hui Bellecordière, où a habité pendant des décennies mes ancêtres Poizat avec l’hôtel Dieu à proximité. L’échoppe se trouvait au bout de la rue, “adossée à l’église”. Source : Google Street View.

La lumière amène l’ombre !

Jusqu’ici, tout était relativement limpide. Après leur mariage, en juillet 1839, Jean Claude et Jeanne Antoinette donnent naissance à leur premier enfant, une fille, Jacqueline Gabrielle. Jean Claude est ouvrier bijoutier et vit au 8 de la rue Bourchanin. En 1842, alors que le recensement annuel ne précise pas les membres du ménage, le couple et un enfant habite au 8. Or, le 22 septembre 1841, naît Antoine Marie Poizat, leur deuxième enfant. Ainsi, en dépit du fait que je ne retrouve pas le décès de Jacqueline Gabrielle dans les registres de Lyon, il y a de fortes chances pour qu’elle soit décédée en bas âge. À partir de 1844, 4 individus habitent désormais l’appartement, avec l’arrivée au monde de mon ancêtre Joseph Claude, le 4 mai.

En 1846, chose étrange, la famille n’est plus visible rue Bourchanin dans le recensement annuel alors que nous la retrouvons dans le recensement quinquennal (consultable via les Archives départementales), qui précise, lui, la composition du ménage. Ainsi, Jean Claude Poizat vit au 6 (et non plus au 8) avec… son fils Joseph Claude uniquement. Où sont passés sa femme et son premier fils ? Le 9 mars 1848, je sais que mon ancêtre Jean Claude décède. Il n’est alors âgé que de 32 ans. Par acquis de conscience, je vérifie en 1851, année du recensement quinquennal, qui vit à la rue du Bourchanin. Jusque-là, Gabriel et sa femme y vivaient sans interruption.  Eh bien, le flair était bon : le couple est toujours présent, lui toujours « marchand de vin », avec échoppe pas très loin. En plus de sa femme, je retrouve… « Claudius » Poizat, « orphelin ». S’agirait-il de mon ancêtre Joseph Claude ? Peu de place pour le doute. Mais alors, que sont devenus sa mère et son frère ?

Après la mort de son père, Joseph Claude, appelé ici “Claudius” vit chez ses grands-parents paternels. Il est dit “orphelin”. Source : AD Lyon.

Faire des détours pour arriver au but

Jusqu’ici, le mystère planait. M’a alors pris l’idée de jeter un œil aux Poizat qui se marient à Lyon. Grâce à la possibilité d’une recherche nominative sur le site des archives municipales de Lyon, je tombe sur celui d’Antoine Marie, le fils aîné, en 1864. Et quelle ne fut pas ma surprise. Je n’avais jamais trouvé son acte de naissance. Pour cause, il n’est pas né à Lyon mais à Oullins. Ni une ni deux, je m’empresse d’aller consulter son acte de naissance et j’apprends qu’il naît en fait chez ses grands-parents maternels, qui habitent la petite commune. Premier réflexe : consulter le recensement de 1846. Peut-être y trouverais-je des indices. Nouvelle bonne pioche : Antoine, « petit-fils », vit bien avec ses grands-parents. Alors, l’énigme n’est que partiellement résolue : où est la mère ?

En 1851, je n’ai toujours pas trouvé trace d’Antoine à Oullins. Ni de Jeanne Antoinette Dubessy. Cette dernière meurt peu de temps après le 27 juin 1852… à Mascara, en Algérie. Vu que mon ancêtre Joseph Claude est dit « orphelin », il est très peu probable que la mère soit partie avec ses enfants. Comme au moment du décès de son mari, elle a aussi 32 ans au moment où elle rend l’âme, « au domicile de M. Philippi, restaurateur ». Elle est dit « épouse de Jean Claude Poizat », alors qu’elle est veuve… Qu’a-t-elle été faire en Algérie ?

Comment Jeanne Antoinette Dubessy s’est-elle retrouvée en Algérie ?

Ironie du sort…

Ou pas, me direz-vous. Quelques années plus tard, en 1861, à 17 ans à peine, Joseph Claude s’engage dans l’armée et se retrouve dans les 2e Zouaves. Devinez où il est alors domicilié… Mascara en effet. Ville où il se marie 7 ans plus tard, en 1868. Est-il parti sur les traces de sa mère ? Pour l’heure, je ne le sais toujours pas. Sur le reste de la descendance, ceci est une autre histoire.

Trouvaille de dernière minute

En rédigeant ce billet (étalé sur deux semaines), l’idée m’a pris d’aller fouiner sur Filae un éventuel décès de la lignée Dubessy. Le père de Jeanne Antoinette est en effet voyageur de commerce et a apparemment beaucoup bougé. Je n’ai jamais réussi à trouver son acte de décès. Eh bien, le 1er avril 1858, à 9h40, mon ancêtre est mort à Livourne, en Toscane. De quoi donner quelques idées de roman…

Partir de Lyon et se retrouver à Livourne…. Source : https://www.getyourguide.fr/livourne-l427/

Notes & Sources

(1) : Retrouvez mon #RDVAncestral consacré à Gabriel ici. Depuis sa rédaction, je sais que Gabriel est mort le 31 décembre 1871 à Lyon.

(2) Dans de nombreux recensements annuels, est indiqué le type de métier utilisé par les ouvriers de la soie. Ici, mon ancêtre fabriquait du tissu uni. Tulle, crêpe, ou encre gaze, pas moins de 11 types de métier sont renseignés.

Sources consultées : AM de Lyon ; AD du Rhône ; ANOM.

« Dis papa, elle est où maman ? » Cette question, s’il la redoutait, Ferdinand ne s’imaginait pas qu’elle aurait l’impact d’un coup de poignard dans le ventre. Il balbutie, lâche un sourire de circonstance et finit par lui répondre qu’elle est partie loin. « C’est où, loin ? » « Dans un pays d’où l’on ne revient pas. Dans le pays des anges, où l’on mange n’importe quand, où le soleil ne se couche jamais… Sois gentil, va jouer maintenant, j’ai du travail. » Il se promet qu’un jour il arrêtera de raconter la même histoire, qu’au fond lui-même espère être véridique. Elle lui manque. Terriblement. Veuf à vingt-huit ans, c’est en commençant la phrase de cette manière que les gens du village plaignent celui qui est cantonnier à Cacherou, petit village situé non loin de Palikao, en Algérie française. Pourquoi donc ne se remarie-t-il pas ? Car « la parole donnée n’a pas de prix », s’acharne-t-il à marteler aux quelques fous qui s’aventurent à lui poser la question.

Pierre Prosper Ferdinand Blanchard, l’un des premiers bébés européens – sinon le premier d’après la mémoire familiale – à avoir été inscrit sur les registres d’état civil de Palikao, sdans l’arrondissement de Mascara, en Oranie. Après son service, il avait sans doute fait la plus belle rencontre de sa vie : elle s’appelait Louise Gabrielle Poizat, Lyonnaise par son père, Suisse par sa mère… qui était devenue sa femme un jour de janvier 1901, à Oran. Tous les jours ou presque, il redéroule le fil de l’histoire ; les longues nuits d’été, les promesses éternelles et le destin tragique de cette amour perdue. Presqu’un an, jour pour jour, après leur mariage, naissait et mourrait leur premier enfant, Ferdinand Louis. Dans la foulée, deuxième grossesse. En octobre de la même année, la mort venait une nouvelle fois prendre un enfant sans vie. Un an après, le 9 octobre 1903, naissait Denis Ferdinand, son cher fils qui l’interroge ponctuellement sur l’endroit où se trouve sa mère. Enfin, la petite Marie-Louise, née le 7 octobre 1904. Quatre grossesses en trois ans… Et la dernière lui aura été fatale, c’est bien ce que se conclut Ferdinand à chaque fin du film passé dans sa tête.

 

Ferdinand et Louise, sans doute au début du XXe siècle. Coll. familiale. Tous droits réservés.

Et pourtant la vie continue, certes. Deux enfants à élever, qui plus est en bas âge, ce n’est pas évident, mais il se débrouille comme il peut. Des prostituées de Frenda gardent Denis la journée, braves femmes. Honneur et valeurs, c’est un peu dans cet esprit que Ferdinand souhaite transmettre ce qu’il est à sa progéniture. Derrière une photo-portrait, il inscrit « Voilà celui qui vous aime et qui vous aimera toujours ».

Ferdinand, photo-portrait derrière laquelle il est inscrit : “Voilà celui qui vous aime et qui vous aimera toujours”. Coll. familiale. Tous droits réservés.

Les années passent et Ferdinand finit par tomber amoureux d’une Espagnole, Maria Ramirez, avec qui il refusera de se marier, afin de tenir sa parole auprès de celle qui tiendra sa vie durant une place de choix dans son cœur. Ne pas se marier ne veut pas dire ne pas assumer : deux enfants naissent de cette seconde union, Mireille Suzanne et Sabine Andrée… Lesquelles meurent de la grippe espagnole juste après la Première Guerre mondiale. Bien vivants, eux, ses deux enfants Denis et Marie-Louise, construisent leur vie à l’image de celle de leur père, droite et intègre. « Ton père, s’il avait voulu, il aurait pu faire fortune à Palikao », se moque certains en s’adressant à Denis. Cantonnier de métier, Ferdinand avait en effet bon cœur mais avait surtout le souci de la dignité. Alors qu’un Arabe avait envers lui quelques dettes et que ce dernier lui avait proposé de lui donner des terres à défaut de pouvoir le payer tout de suite, il avait répondu « et avec quoi vas-tu nourrir ta famille ? Va, garde tes terres, le jour où tu pourras, tu me rembourseras ».

Des hommes comme lui, en Algérie coloniale, il y en avait sûrement d’autres, noyés dans un flot de profiteurs qui ont semé la mauvaise graine coloniale et se sont étonnés ensuite de récolter le fruit de la guerre. Je suis fier aujourd’hui de me savoir descendant de celui que j’aperçois, le dos courbé et les mains au sol, tentant de dégager une espèce de grosse pierre pour des travaux de chaussée. « Le roseau plie mais ne rompt pas », c’est la phrase qui me vient alors à l’esprit. D’un regard, il me foudroie soudain, comme si ma présence lui avait été révélée en un éclair. Le temps d’un instant, je me plais à penser que nous allons pouvoir échanger.

Un enfant me tire alors le bas de ma veste : « dis, papa, elle est où maman ? » Dans un sourire, je m’empresse de prendre mon fils dans les bras, comprenant alors que la scène n’avait été qu’une rêverie de plus et lui suggère de ne pas s’en faire. « Maman reviendra bientôt ».

 

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Tous les faits énoncés ci-dessus sont véridiques ou authentifiés dans la mémoire familiale. Pierre Prosper Ferdinand est né le 4 mai 1876 à Palikao. Ses parents, Ferdinand Etienne et Félicie Marie Madeleine Armand, sont partis de leurs Hautes-Alpes natales en 1874. Sa première femme, Louise Gabrielle, est née le 21 juillet 1877. Après son mariage le 12 janvier 1901, Louise tombe enceinte et donne naissance, le 9 janvier 1902 à un enfant qui mourra le jour même. Neuf mois plus tard, en octobre 1902, l’histoire est tristement la même. Puis, le 9 octobre 1903, vient au monde mon arrière-grand-père, Denis Ferdinand. Enfin, le 7 octobre 1904, naît Marie-Louise. Trois jours plus tard, Louise Gabrielle meurt : elle n’avait que 27 ans. Chef cantonnier à Cacherou puis à Palikao, Ferdinand , lui, meurt le 12 mars 1946, à Palikao.

Ferdinand lors de son engagement militaire, à la fin des années 1890. Coll. familiale. Tous droits réservés.

Si l’état civil – et les registres paroissiaux – restent les sources essentielles lorsqu’on fait de la généalogie, il ne faut néanmoins pas négliger les autres sources à notre disposition, et Dieu sait s’il y en a. Aujourd’hui, je vous propose de découvrir comment un registre matricule a pu débloquer une de mes branches. Prenez ça comme un cas d’école.

De l’importance d’un registre matricule

L’histoire commence en Algérie, au début du XXe siècle. Le 8 mars 1906, naît à Mascara Berthe Gauguet, mon arrière grand-mère. La mémoire familiale raconte qu’après l’avoir reconnue, son père, un certain Albert Gauguet, aurait proposé à sa mère, Pauline Rieth, de partir avec lui à Oran où il aurait exercé sa profession de boulanger. Pauline refuse, Albert la quitte. Je sais que Berthe grandit à Palikao – actuel Tignennif – où elle se marie en 1928 avec mon arrière grand-père Fourcade. Sur leur livret de famille, pas plus d’informations sur le père de Berthe. Dernier élément à ma disposition : la mémoire familiale retient que deux hommes se seraient présentés un jour au café que mes arrière grands-parents tenaient à Palikao comme étant les demi-frères de Berthe, laquelle aurait refusé purement et simplement de les rencontrer. Par ailleurs, il faut savoir que Pauline Rieth a eu deux enfants avant Berthe, de deux pères différents : une fille en 1897 – Yvonne Rieth – qui demeure enfant naturel et un garçon en 1899 – Albert Jullien – qui, comme Berthe, fut reconnu par son père biologique.

Revenons à Berthe et à comment identifier son père. Le registre des naissances de la commune de Mascara n’étant malheureusement pas disponible, les registres matricules de l’Algérie coloniale constituent la seule source en ligne disponible… et ma seule piste !

Des Gauguet en Algérie, il y en a peu visiblement. Mais parmi eux, figure un Albert Gauguet. Né en 1880 à Perpignan, il a huit ans de moins que Pauline. Engagé volontaire en 1899 et appartenant à la classe de 1900, il est incorporé pour une période de quatre ans dans le 2e Régiment de Zouaves. Parmi les informations précieuses que l’on trouve dans les registres matricules, les localités successives habitées. Et là, je commence à me dire qu’il peut bien s’agir du père de Berthe, autrement dit de mon arrière arrière grand-père.

En septmebre 1903, après son engagement, Albert se retire à Er-Rahel – aujourd’hui Hassi el-Ghella – dans la wilaya d’Aïn Temouchent, à une soixantaine de kilomètres au nord-ouest de Sidi-bel-Abbès. Il y reste à peine six mois. Il est ensuite domicilié en mars 1904 à Tizi, petit village au sud-ouest de Mascara, “chez Durand” nous précise le registre. Là encore, il y reste très peu puisque seulement quatre mois plus tard, en juillet 1904, il est domicilié à Aïn-el-Hadjar, toujours dans le département d’Oran, que je localise à environ 90 kilomètres au sud de Mascara, non loin de Saïda.

Il reste dans cette dernière commune environ huit mois et c’est là que le registre matricule devient très intéressant : il est dit qu’Albert Gauguet habite, à partir de février 1905, la commune de Prudon – Sidi-Brahim aujourd’hui – petit village au nord-est de Sidi-bel-Abbès. Il est précisé qu’il est, à ce moment, boulanger (je précise que dans la case profession du registre matricule, aucune profession n’est mentionnée). Or, Prudon, c’est le foyer d’habitation des Rieth. Albert, le demi-frère de Berthe, y est né en 1899 et la mère de Pauline, Anna Maria Dieringer, y décède en 1917. Il y a donc de fortes chances pour que Pauline soit dans les parages dans les premières années du XXe siècle. Albert reste à Prudon jusqu’au 1er août 1905, où il retourne à Tizi “chez Durand”. Or, si mon hypothèse selon laquelle cet Albert Gauguet est bien le père de Berthe et que cette dernière est née en mars 1906, cela veut dire qu’elle a été conçue, peu ou prou, en juin 1905. À deux mois de grossesse, Pauline devait savoir qu’elle était enceinte : cela suffit-il à expliquer le départ d’Albert de Prudon pour retourner à la hâte habiter à Tizi ? Est-ce justement à cette période que Pauline part vivre à Palikao ? Tout me paraît plausible.

Aucune preuve tangible mais la dernière localité mentionnée dans cette case n’est forcément pas le fruit du hasard : en effet, le 1er novembre 1906, il est dit qu’Albert réside à Palikao. Il y reste semble-t-il jusqu’en avril 1908 où là, nous apprenons qu’il est affecté à l’administration des Postes et Télégraphes (PTT) comme facteur local à Mendes. Située dans la wilaya de Relizane à environ 70 kilomètres à l’est de Palikao, il y reste jusqu’en janvier 1909. En août de la même année, il est affecté à Djeniene-Mesquine, à 90 kilomètres à l’est cette fois-ci de Palikao, pas très loin de Sidi-bel-Abbès. Il se fixe apparemment dans le coin et après consultation de son acte de naissance à Perpignan, j’apprends qu’il se marie en novembre 1910 à Saint-Lucien – actuel Zahana – à moins de dix kilomètres au nord de Djeniene-Mesquine. Son registre matricule précise enfin qu’il est père de trois enfants en 1923. Berthe + les deux frères retenus par la mémoire familiale, ça colle.

En 1927, Albert est rayé de l’affectation spéciale “et remis dans le droit commun” : il se retire alors à Oran, toujours dans les PTT semble-t-il et est “dégagé de toutes obligations militaires en novembre 1928”. Berthe se marie en juin de la même année à Palikao. Pour ainsi dire, il serait très intéressant de consulter son acte de mariage afin de lire comment est présenté son père à cette date.

Dans tous les cas, même si je n’en ai pas une certitude sans faille, tout semble indiquer que cet Albert Gauguet est bien le père de Berthe. Les villages qu’il habite correspondent bien aux villages qu’a habités Pauline – je pense à Prudon et surtout à Palikao. Il est père de trois enfants : a priori Berthe est comptée dedans puisqu’il l’a reconnue. La mémoire familiale retient qu’elle avait deux demi-frères. Sur la profession de boulanger, la mémoire familiale semble avoir fait quelques confusions : Albert a été boulanger lorsqu’il habitait à Prudon, donc dans la période où il aurait mis enceinte Pauline. Ensuite, il exercera dans les PTT. Le fait qu’il parte de Palikao est lié à son affectation, pas à son désir propre. Il n’empêche que Pauline ne l’a pas suivi. Il a finalement bien rejoint Oran, mais plus tardivement que la mémoire familiale le laissait entendre.

Synthèse cartographique des lieux cités

Synthèse des lieux cités précédemment, Google Maps, 2016

Complément de recherche

En recherchant “Gauguet” dans la base des registres matricules des ANOM, je trouve en fait 6 individus en mettant de côté Albert. Et 5 d’entre eux ne sont autres que ses frères ! D’abord Etienne, de la classe de 1897, qui réside à cette date à Sidi-bel-Abbès et… qui exerce la profession de boulanger ! La dernière localité habitée est Mercier-Lacombe – actuel Sfisef – à l’est de Sidi-bel-Abbès, où il décède en 1907. Ensuite, Georges Jean, de la classe de 1899, qui est sellier et qui réside dans la région de Sidi-bel-Abbès également. Jules, de la classe de 1902, lui aussi boulanger. Pierre, de la classe de 1904 et dont le parcours n’est pas reluisant : plusieurs fois condamnés en France, il n’habite plus en Algérie (où il est par ailleurs déclaré insoumis en 1908). Henri, de la classe de 1907, maréchal-ferrand et, enfin, Raymond, de la classe de 1910, cultivateur. Au moment de son recrutement, il habite avec sa mère à Sidi-Daho, au sud-ouest de Sidi-bel-Abbès. Il habite ensuite en 1914 Bedeau – aujourd’hui Ras el Ma – commune dans laquelle naît Yvonne, premier enfant de Pauline, en 1897. Preuve s’il en fallait, que la famille Gauguet se trouve vraiment dans la même région que les Rieth et spécifiquement que Pauline.

Dernier indice

En octobre 1895, Mathieu Gauguet, père d’Albert, décède à Mercier Lacombe où il exerce la profession de secrétaire de mairie. En janvier de la même année, toujours à Mercier Lacombe, la femme de Mathieu, Rose Barthe qui, elle, n’est âgée que de 35 ans, accouche d’une fille. Devinez comment s’appelle la soeur cadette d’Albert ? Berthe. Là, pour le coup, je ne doute plus. Albert Gauguet est bien mon ancêtre.