#RDVAncestral n°7 – Antecessor Illustris

18 mars, 17h40. Le ciel est bas, l’ambiance chargée au moins comme l’est mon esprit au moment où je découvre, incrédule, ce que mes yeux me donnent à voir. Un environnement par définition inconnu, incroyablement lumineux depuis qu’un rayon de soleil a transpercé la masse de nuages au-dessus de ma tête. Je ne sais pas où je suis, ni vers qui je dois me diriger. Si tant est qu’il faille que je me dirige vers quelqu’un puisque, pour le moment, personne n’est là. Je me rends soudain compte que je suis perché à une altitude conséquente, surpris par une rafale de vent qui manque de me déséquilibrer. Les mains à terre, je réalise que je suis en fait dans une époque lointaine, très lointaine.

Là, un groupe d’individus. Instinctivement, je me réfugie derrière une sorte de rocher, mon souffle est coupé. Pourquoi devrais-je craindre ces gens ? Au vu de leurs tenues – des fourrures bien fournies, des armes fabriquées artisanalement, et de leurs manières de se tenir, de marcher… . Des siècles et des siècles nous séparent, des millénaires même ! Ils s’expriment entre eux dans une langue qui me laisse pantois, s’interpellent, sourient et s’arrêtent brusquement, comme si un bruit était venu heurter leur récréation. Je ferme les yeux priant pour ne pas croiser leurs regards. « Des Ligures… », voilà ce que je me répète sans cesse : je suis tombé à l’époque des Ligures, vaste peuple pré-indo-européen originaire de l’Est et qui vivait sans doute en Maurienne à partir de… 3000 avant notre ère.

Antecessor Illustris, littéralement illustre prédécesseur en latin. Je sais que c’est ridicule et je ne sais même pas pourquoi ce nom me vient en tête mais c’est comme ça que je nomme celui qui pourrait, qui doit forcément être mon ancêtre. Le silence semble les avoir rassurés et je me comporte comme si je traquais une bête. En réalité, c’est plus moi qui me sens traqué comme une bête. Au fond, la différence amène inéluctablement à la méfiance et aux préjugés, c’est bien dommage. L’instinct joue parfois des tours étonnants. Je reprends progressivement le contrôle de mes émotions, observe la scène qui se déroule sous mes yeux. La pluie s’en mêle et je suis à la fois rassuré et gêné d’assister à une scène de tendresse entre celui que je considère comme étant le père et celui que j’estime être le fils. Quand je parle de tendresse, je fais référence à une tape sur l’épaule accompagné d’un large sourire. Le petit groupe sait de quoi sera constitué le repas ce soir.

À quoi bon cette rencontre ? Je ne peux ni communiquer, ni me montrer mais je tiens pourtant à rester. Comme si tout cela avait un sens. Car au fond la signification d’un évènement est propre à celui ou celle qui la cherche, qui la traque et qui la trouve. Ces ancêtres illustres dont nous descendons tous, qui n’ont de primitif que l’année de naissance sur Terre, vivent toujours en nous d’une certaine manière. Leurs expériences se sont transmises, de génération en génération, et la chaîne reconstitue à elle seule toute l’histoire de l’humanité. Tout ça pour dire que même de la plus profonde ignorance, nos ancêtres les plus lointains se montrent à nous parfois au détour d’une émotion ou d’une rencontre.

Les chercher n’est pas une quête vaine, pas plus que de reconstituer la vie de celles et ceux de nos ancêtres qui sont apparus dans des époques où les archives ont été conservées. Non, les chercher n’est pas une quête vaine car en les cherchant, c’est nous que nous trouvons. Car, enfin, comment voulez-vous que je romance cette rencontre ? Nous nous cachons derrière des archives et des bouts de papier pour raconter ce qu’a été la vie de nos ancêtres mais ces bouts de papiers suffisent-ils vraiment à dire ce qu’étaient leurs vies ? Pas nécessairement. C’est un peu le sens de ce #RDVAncestral, n’oublions jamais qu’au-delà des heures incalculables de recherches, des archives innombrables dénichées, épluchées et déchiffrées, la vie de nos ancêtres est d’abord et avant tout ce que nous en faisons.


Si la vie des Ligures reste une énigme, quelques fragments nous sont parvenus, notamment depuis la découverte d’Ötzi, au début des années 1990 dans le val de Senales (Italie), qui a nourri l’imaginaire et la soif de vérité de nombreux chercheurs et scientifiques. Poussons même le délire à l’incroyable : la tentative de reconstituer la voix d’Ötzi…