Précedemment, dans l’épisode 6 et l’épisode 7

Pour commander mon roman sur la vie d’Étienne, merci de prendre contact avec moi.

8

Dans les lettres retrouvées, figure un petit billet malheureusement non daté. Quelques indices permettent en outre de déduire qu’il a été rédigé aux alentours de la lettre de 1864 :

mes chers parents je vou dirais que nous
ne somme pas trais bien avec Jean François
Arnaud vous leur direz seulment se quil y at
pour lui seur [sur] la lettre sans leurs fere mention
de rien dutout et sil veulle y mettre [rature] un billiet
il ne faut pa leurs refuser san en fere cas de
rien et pour vous autre vous ny mette seulment

Petit billet [verso]
seur [sur] leurs lettre comment vous vous porte et si
vous avez quel autre chause a mettre ecrive moi
et sil cela ne vous ferait rien fette moi au moi[n]
reponse a toutes les lettre que jean vois et si quelque
chose que vous desireriez savoir plus a fon fette en
une autre plus tard car cest mon seul plaisir
que jai isi et vous men prive ne men prive pa
je vous en prie                 Je vous recommende
de vouloir bien fere dire deux messes a la cha
pelles des preplan celon mes intantion

Le ton employé par Étienne est empreint d’inquiétude. Le fait qu’il cite n’être qu’avec Jean François Arnaud indique peut-être que Vincent est déjà parti, donc le billet aurait été rédigé après 1860 ; le fait enfin qu’il s’adresse à ses parents nous informe sur le fait qu’il écrit ce billet avant 1865, année de décès de sa mère Catherine Milliex[1].

Étienne semble évoquer les parents de Jean François : ce dernier est-il malade ? « Sans leur faire mention de rien du tout », mon grand oncle donne l’impression de vouloir presque « protéger » Jean François ; dans la deuxième partie du billet, il implore quasiment ses parents de bien lui faire réponse à ses lettres : l’inquiétude semble être à son paroxysme. Mais la dernière phrase d’Étienne nous révèle peut-être le fin mot de l’histoire : la chapelle Notre-Dame-de-la-Vie, située en marge du village, au hameau des Prés-Plans, est réputée, aujourd’hui encore[2], guérir et faire des miracles. Bâtie au XVIIe siècle, restaurée en 1855, dans le temps, ce sont les enfants morts nés que les familles s’empressent de ramener : la légende dit que l’enfant en question ressuscite le temps de son baptême. Ainsi, les « deux messes » demandées concernent-elles Jean François et Étienne ?

La chapelle des Pré-Plans, au début des années 1930 avec mon arrière-grand-père Charles Chaix notamment. Coll. familiale, tous droits réservés.

La chapelle aujourd’hui (photo prise en 2014). Coll. G.Chaix, tous droits réservés.

À ce stade, nous sommes contraints d’accepter la frustration de ne pas avoir plus d’informations : Étienne parle de la privation de réponses mais pourtant, aucune lettre antérieure à 1864 n’a été retrouvé : soit les éventuelles lettres ont été perdues avec le temps, soit sa famille ne les a jamais reçues, rendant, de fait, difficile la moindre réponse !

Cependant, parmi les lettres retrouvées, une autre – encore une fois non datée – est adressée à son cousin Jean, fils de François qu’Étienne évoque dans sa lettre de 1864. En voici le contenu.

Mon bien cher cousen [cousin] Jean fils de
François
Je men praise [m’empresse] atécrire cest deux mots
pour te donner de mes nouvelle qui sont
assais bonne pour le moment grace adieu
et d’un cœur sensaire [sincère] je desire que la
presente te trouve dans un eta [état] de sante
telle que je la possaide moi-même en
ce moment
J’ais milles remerciment ate faires
de la bonte que tu avais pour moi de
ceque tu mavais marque que j’ais toujour
u [eu] envie dans les temps même encorre en
ce moment d’une acquisition auquel
tu mas offert dernierement des secourd
sil m’en man-quait pour complaitter
la somme a se sujet
Je ne me cache en rien seur [sur] cela [atoi, raturé]
a toi il m’était impossible d-y-penser
vu que je ne dois plus que j’en ais pour
le moment mes [cela a… raturé]
si j’avais eu quequear-jean [quelque argent] ils aurait été

Lettre non-datée à son cousin [2]

probable que je l’aurais fait non pas par
interais [intérêt] d’un avantage pour mieux faires mes
affaires mes pour donner une tranquillite ames
parents, une esperance pour le temps futur
pour mes propre interait [intérêts] ce naurais pas été
cela que j’aurais [rature] entreprix et auquel
jes paire [j’espère] entreprandre au plu-tôt possible mes
le grand service que j’aurais a te demender ce n’est
pas pour moi c’est pour mon frere mes
parents me parle d’une chause pour lui et
moi je pansais a une autre pour lui mes ils
feront comme ils lentanderons [l’entenderont] tous ensemble
voisi   sil lui était possible de pouvoir avoir
des papiez pour venir merejoindre il ferait
bien mieux que de passer les année a Chalon
quoi-qu’il fasse traix bien de faire ce qu’il fait
mentenent sils avait la même intantion que
j’ai pour lui se saurait de partir sans delay
Ce n’est pas qu’ils me manquerait beaucoup
pour le faire venir je pance meme avoir
assais pour cela mes comme je tien a payer
mes dette sil n’avais pas l’intantion de venir
Jaimmerais mieux payer qu’a tendre [qu’attendre] plu tard

Lettre non-datée à son cousin [3]

pour les payer ceque je te demande
pour lui : cest une somme à emprunter
pour son passage comme les prix sont
mentenent il en aurait assez de 600 francs
soit 120 dollars mes il vaut mieux
qu’il lui reste 200 fr que de lui en
manquer 10  si tu peux me fere [faire] ce plaisir
pour moi je te promet et mengage
a te les ranvoyer ausitôt quil serat
arrive en Californie. Si je fesais cela
pour lui je le fais a condition qu’ils
me le rendent quand ils les aurat
gagniez pour que je payes ce que
je dois isi   moi-même isi pour quand
a aitre [être] ocupe [occupé] je men charge pour lui
car le plus ba [bas] qu’il pourat mettre de
cotte [côté] se saurat de 60 a 75 franc par
moi [mois] [rature] à mettre de cotte pour le moin
800 frabc oar ab a lettre de cotte
aussi mal que cela puise [puisse] aller car les
connaisances que je me sui fait pour
moi seront la meme chause pour lui
comme ils sont pour moi et cela coute
du temps a lors [alors]

Lettre non-datée à son cousin [4]

et de la patiance pour sen faite cela te serat
peutaitre un peux fort pour toi voyant que
je sui en dette [endetté] mes si je te racontais tout tu verrais
que c’est bien la verite ce que jete dis   que lon
apprend toujour a ses depans mes pour lui
il aurat 100 avantage contre 1 pour moi jeus-
qu’a [jusqu’à] present insi si tu veux bien laider je te
promet de te payer comme [rature] je mengage
a le faire et apraix que je taurais renvoye [renvoyé] ce qu’il
aurat emprunter pour venir je lui ferais
envoyer 600 fr pour que mon père les donne
au gouvernement aven le jour de son tirage
au sor [sort] afin-qu’il puise [puisse] rentrer quand bon
lui feras plaisir san aucune dificulte pour
ce qui regarde entre lui et le gouvernement  que dautre
chauses j’aurais a te marquer mes une feuillie [feuille] nest
pas un vollume une autre foi dans que-que temps
je ten marquerais davante [davantage] pour insi dire mon romment [roman]
si cela te fesait plaisir je termine en t’embrassent [t’embrassant]
de cœur ne pouvent [pouvant] le faire en reallite en cemoment
milles compliments [pour, raturé] a ta femme et a tes enfants
pour moi et [rature] à mon oncle insi qu’a tes cœurs [sœurs]
Je suis pour la vie   ton tout dévoué cousen [cousin]
Brunet Etienne

Là encore, la lettre peut être lue en deux temps : Étienne remercie d’abord son cousin de lui avoir proposé de l’argent, « des secours », semble-t-il pour une acquisition – de terres vraisemblablement, proposition par ailleurs refusée : « il m’était impossible d’y penser vu que je dois plus que je n’ai pour le moment » justifie l’homme expatrié. Cette proposition de la part de Jean est-elle celle de février 1864 évoquée dans la lettre précédemment citée ? Il est permis de l’envisager ; Étienne précise en toute humilité que ces secours n’auraient de toute façon servis qu’une « espérance pour le temps futur » pour ses parents et qu’étant endetté, il n’aurait pu accepter une telle offre.

En vérité, la première partie introduit habilement le véritable objet de la lettre qu’il adresse à son cousin : prêter de l’argent à son frère cadet, Jacques Joseph, pour que ce dernier le rejoigne en Californie. Si l’on se réfère aux propos d’Étienne, la lettre est forcément adressée en 1866 ou peu avant puisqu’il évoque le tirage au sort de son frère pour la conscription, lequel s’effectue systématiquement aux alentours de la vingtième année du conscrit. Ainsi, Étienne écrit cette lettre dans le courant de l’année 1865 ou en 1866.

En tout et pour tout, il demande alors un prêt à son cousin à hauteur de 600 francs : commence alors un exercice de persuasion et de justifications. Étienne a certes des dettes mais compte sur son sens de l’honneur, sous-entendant même qu’elles ne sont pas dues qu’à son propre fait : « […] si je te racontais tout tu verrais que c’est bien la vérité ce que je te dis, que l’on apprend toujours à ses dépens. » Étienne promet donc non seulement de le rembourser, mais de faire profiter Joseph de ses conseils avisés, conseils qui lui permettront d’épargner jusqu’à 800 francs minimum par an, de telle sorte qu’en plus de rembourser son cousin, Étienne permettra à Joseph de faire envoyer à son père 600 francs pour régler ses affaires de conscription et de tirage au sort[3].

Avant d’apposer sa signature, Etienne propose à son cousin, si cela venait à l’intéresser, de lui raconter « son roman », le roman de sa vie, formule pour le moins originale. Jean Baptiste Sorlin Brunet est à peu près du même âge qu’Étienne,  né le 6 juillet 1830 ; Étienne habite d’ailleurs sans doute à Saint-Sorlin lorsque son cousin se marie avec Jeanne Clémentine Bernard, de dix ans son aînée, le 2 juillet 1855. Des enfants de cette union, Étienne n’a apparemment connu que l’aîné, Jean François Albert Brunet, né le 7 octobre 1856[4].

Pour ce qui est de la demande de mon grand oncle, difficile de savoir ce que son cousin lui répond mais en tout cas son frère n’est ni remplacé, ni exempté de service militaire.

9

En début d’année 1867, Etienne s’apprête à fêter ses 33 ans alors que sa mère n’est plus de ce monde depuis plus d’un an. À propos des hésitations qu’il exprimait en 1864 sur le fait de revenir à la mine ou de rester en ville, Étienne raconte, dans une longue lettre rédigée en grande partie à la fin d’année 1866, son quotidien. Le papier est bleuté, et presque le moindre espace est comblé par ses mots. Il n’habite plus San Francisco, son frère n’est pas avec lui et il semble même vivre seul.

Extrait de la lettre de 1866 écrite par Étienne. Le moindre espace de papier ou presque est comblé par ses mots. Coll. familiale, tous droits réservés.

New Yer Diggins le 30 decembre 1866 (en reponce de votre lettre dattee du 28 octobre dernier en 1866 a St Sorlin D’arves)

Mon bien cher père frere et sœurs
En terminent bientôt cette annee je
vous ecri ces quel-ques mots que probablement ne seront termine
d’aittre ecrit qu’en commancent 1867 –               Dieu veullie [veuille]
que la future nous soit favorables atous je vous la soites [souhaite] 1°
à vous Mon bien cher père de même qu’a mon frere et mes [rature]
sœurs insi qu’a tous les parents oncles tantes [ ?] cousins et
cousines amis et amies. e la soitterais [souhaiterais] de même aune [à une] bone amie si j’en
avais une en fin je soitte [souhaite] que 1867 vous soit favorable
en tout et portout [pour tout] Mes [mais] qu’une sante parfaitte puisse pour
toujous vous accompagnier mes [mais] pour cela adraisons [adressons] nous d’un
cœur tout sensaire [sincère] au Grand Metre [Maître] universel Dieu
seul peut tout pour chacun de nous [rature] qui somme morttel
car sans lui nous ne pouvons rien unisons donc nos prière pour
[rature] lui demander protection pour chacun de nous affin
d’oppelenir [obtenir] par sa misericorde toute divine les grace que nous
avons besoins … – … Mon bien cher père vous me demande
mon avis consernant le tirage au sort de mon frere je ne sais sil
elle vous ait parvenue jevous l’ais di seur [sur] une lettre qui ait partie
disi [octobre, raturé] a la fin octobre je pence bien que celle-ci n’est point
perdue car je les remise moi-même au conducteur de la poste
mes en tous les cas faitte pour le mieux je croyais comme vous me
laviez esplique seur [sur] les lettres que jai resu [reçues] avant cette derniere que lon
donnait 1500 fr et si le N° était bon qu’on vous rendait 1000 fr.
Cela aurait été plus prudant selon moi de lassurer je me disais ses [c’est]
500 fr. de perdu sil tire bon mes [mais] aussi il ait ramplace [remplacé] pour 1500 f.
sil ait partant   plus sil at une chance d’aitre reforme que jen connaisse

Lettre du 30 décembre 1866 (2)

raison de plus pour ne pas lassurer puis en outre cest comme vous me ditte il lui
reste 3 chances   celle d’avoir bon, celle d’aittre de la 2° et celle en quesquions [question]
que jene connait point mai pour toute conclusions faitte pour le mieux
Vous me parle [parlez] isi [rature] que si cela ne me fesait rien de vous ferre ce plaisir
de m’an aller cette annee vous vous trompe [trompez] cela me fait même beaucoup
de ne point pouvoir m’an aller cette annee ou soit comme je vous lavais
promi il y a 2 ans que je serais au pays en 1867  et bien cher père
frere et sœurs je ne le peux pas je vais vous lexpliquer bien clairement
les raisons pour quoi je ne le peux pa [ :] dabor vous me croyez de largean [de l’argent]
au lieux d’an avoir jais des dettes m’an aller et ne pas payer ceux que
je dois cela ne se peut pas je ne suis pas lhomme pour cela sil ne me restait
aucune dette et que jave [j’avais] de largean [de l’argent] pour mon pasage seulment tout juste pour
vous aubeyr [obéir] je le ferais sans delay [délai] voici ma position [ :] je dois 1500 fr.
a une personne auquel il mat fait le plaisir de me les praiter plus 700 fr.
a un autre [.] il ait vraix que lon me doit 500 fr. que je ne toucherais jamais
et plus 450 fr. dans une banque qui ait traix bonne je ne parle meme pas de
400 fr. qui ne sont pas payez et qui tous arrierage sont en retard comme je vous
lavais déjà di une fois  mentenent pour vous finir de vous dire ma position jai
fait des travaux preparatoire toute lete [l’été] qui même en ce moment ne sont pas
fini a cause d’un mal que jais a a une jambe auquel il a u 2 au protin [ ?]
passe que je misuis donne [donné] un coup seur [sur] los de la jambe. Ce coup ait reste
entre los et la cher [chair] et a été 18 mois sans que je man resante [ ;] lanne [l’année] derniere
dans le courant novembre je me suis resantu [ressenti] que que-que chauses me fesait mal
je ne savais quoi [ ;] enfin l’hiver dernier c’est passe [passé] 8 jours mal et 15 jours bien
mai dans le courant 7bre [septembre] cela mest revenu plus fort que jamai et m’obli-gie- [m’oblige]
a ne pres-que rien ferre pendan 2 mois. C’est ce qui m’at mis en retard pour
mes travaux sans cela je ne peux le dure assurement mes san autre embition [ambition]
que celle de payer a ceux que je dois et le largean pour mon passage jaurais
pu le faire en my prenant comme etions [étaient] mes intantion mes il faut
esperer que dans le courrant de 1868 nous nous reverrons tous ensemle si nous sommes
vivants

Lettre du 30 décembre 1866 (3)

Jais un claime de caniade de 900 pieds de long seur [sur] 50 pieds de chaques cotte du
millieux de la caniade. Caniade cela veut dire comme a notre patoi comban
ou golge en englais  Caniade cet espaniol vous pouvez en parler avec Chaix
lui peut a peu praix comprendre ce que peut me rapporter mon travail
comme je veux le travallier jai claime pour ferre un canal pour ramasser
toute laus [l’eau] des pluie qui desandant [descendent] des pentes au de su [au-dessus] de mon canal dont
5 caniade venant tout [tous] se reunir dans mon canal [.] Ce canal contient 2500
mettres de long il peut contenir de 60 a 80 pouce dau [d’eau] plus je ferais dans
le courant de lete [l’été] prochaine des reservoir pour en retenir toute lau [l’eau] qui coulle
la nuit jaurais donc au moi [moins] 100 pouce dau [d’eau] par jour a debiter pendant
que les autre en auront 20 pouce pour chaque instellations [.] je metterais plus
sieurs [plusieurs] instellations auquel je peux trouver des hommes qui me donneront
la moitiez de ce quil feront dans chaque [rature] relevée [.] Si je navais pas ete [été] malade
tout cela serait fait comme mon claime ait dispose jaurais pu mettre 4 ins
tellations [installations] pendant 2 mois de temps et 2 pendant 1 mois je veux dirre que je
compte seur [sur] 3 mois dau [d’eau] dans livert pour moi [.] vu que je ramasse lau [l’eau] des
environs toute reuni ensembles je peux travallier 1 mois plutard que les autres
de manière que cela fait comme sil-y avait une seulle instellation qui puisse
travaillier 10 mois de temps. Il y at 1 ½ de terre qui me paye 1 sous il nya pres-que
pas de pierre plus le desu [dessus] 1 ½ qui me paye 1 santime la battée ou demi so [seau]
de terre. Chaque homme peut en mettre 500 baquet [battées] au si [aussi] par jour chaque ins-tellations
peut entretenir 4 hommes de manière que jaurais pu partir a la fin de livert
de 1867. Ce que jai mis 1 ½ en deux foi ce sont des pieds d’auteur de terre mentenent [maintenant]
devers [divers] place dans le claime ou plusieur qui dans les temps y aviont prospecte y ont
trouve [trouvé] de gren [des grains] de 25 sous a 50 fr. et il parait que dans une place quil y aurait
chance d’antrouver [d’en trouver] encorre quel-que un [.] Cela je le travallierais moimeme a moi [moins]
que je trouve a vandre [vendre] un prix convenable mes [mais] amoins de 1500 piastres je ne
vanderais pas ce qui fait 7500 fr. Je mi sui bati une meson [maison] en pierre auquel
les murs sont de 6 ½ de au [haut] et un plafon en ardoisex [ardoises] et [un pouce, raturé] ½ seur [sur] les ardoises
il y at 3 pouces de mortie [mortier] la batisse au de su [au-dessus] on peut [rature] y aller droit dedan le millieux

Lettre du 30 décembre 1866 (4)

et elle ait couverte en cardan [ou bardan] cest tait [c’était] labitations de mes poulles mes elles ne font
que dy pondre et y couve celle qui veulle couve [couver] elles ont pris pour leur demeure un
grau [gros] chaine [chêne] qui ait a cotte de ma case ou meson [maison] [ ;] j’an ais 12 poulles et 1 coque mes [mais]
M, Chaqual m’an at prise une il m’en reste plus-que 11 et le Coq et un
peti chat qui ait traix janti [est très gentil] [ ;] il ne mange jamai le beurre qu’on lui met
seur [sur] lanne [l’année ?] voila toute ma fortune et ma famillie [famille] jattand mentenant si mon
cousin Jaques me ferat reponce ala lettre que je lui ai ecritte le 25 courant ou sil
ait contant de ce que je lui ais di que jallais repondre a son frere Joseph comme je
connais les santiment de Jaques mon cousin et plus vu qu’il ny at pas longtems
que je les [l’ai] vu soit qu’il est venu me voir il y at 20 jours environs[.] Si linfortune ne le
poursuivais pas comme cela m’arrive a moi il serait venu passe lhivert avec moi
mes [mais] la chance nous en veut pas enfin il faudrat bien qua praix [qu’après] le mauvai
qu’il vienne le bautemps[.] a 11 ½ passe ce 31 courant apraix [après] mon soupe [souper] je reprend mon
travaillie [travail] commence par la soire [soirée] de yier [hier] le soir tout en attendant que le coque qui
comme je lesperre [je l’espère] saluera la future je la saluerais moi-même aussi   voici ce que jai
di amon cousin Jaques que jallais dirre amon cousin Joseph que comme je ne peux
dire quelle sont les intantions de Jaques au juste mes [mais] comme ces la verite nous
ferrons notre route de retour ansamble pour nous rendre au pays natal
vers 1868 et comme disant autre foi [autrefois] Brunet le vieux liron [ou biron] a sarose ravan
resse je ne le’berche pa ce qui est pour le mulet nes pas pour les aniaux [agneaux]
ce saurait [serait] ebercher les disaines que de partir avan   a moi [à moins] une chance
nous arrive avan ce temps comme cest mentenant le temps des vandange a cha-que
mineur nous ne pouvons pas nous rejoindre ensemble pour pouvoir vous ferre
une lettre soignie [soignée] comme je l’aurais desirer mes [mais] plutard lors-que la saison sera
passe [passée] nous vous ecrirons mieux que cela je termine ma lettre en vous soitant [souhaitant]
la bonne année tout en la saluant par quel-ques coup de bouche a feux
père frere et sœurs je vous embrasse [rature] de tout cœur insi que tous les
parent et amis je suis pour la vie votre tout devoue fils et frere Brunet Etienne 1 jour de 1867
Vous ferrez par dune bonne anne a tous les parents et amis de ma part [rature] et une bone sante comme
je la possede moi-même en ce moment une sante parfaite a tous specialement tante Didier

Lettre du 30 décembre 1866 (Marge)

[en spirale] le bonjour a ma tante didier et a Brunet Jean fils de François particuliairement 11 jv 1867

Je vois isi en lisant
ma lettre que joubliais
de vous dirre que je suis parfaittement bien guerri mentenent de ce mal de jambe car la personne qui m’at soignie
cest une mexikquaine [mexicaine] elle y ami des choses qui ont ronge [rongé] toute la cher meurtrie jeus-qu’a los puis ensuite
elle y at mix des feuillie [feuilles] qui ont fait repousse les chers [chairs] auquel l’on n’an connait pres-que plus la place
du mal mentenent soit ou était le mal   jattend encorre quelque jours pour l’anvoyer si mon cousin Jacques
venait avenir ou ecrirre un billiet pour envoyer a mon cousin Josephe
Cher père plusieur foi jai ouble [oublié] plusieur foi de vous donner le bonjour de la part de mon cousin Jaque insi qua toute la
famillie cette fois je suis oblige de ne pas oublier vu quil ait la pour me le rappeller [signature d’Etienne]

Comme sur chaque lettre adressée à sa famille proche, Étienne commence par des formules pieuses. Il continue ensuite en évoquant son frère Jacques Joseph et sa conscription. Un décret impérial du 29 décembre 1804 régit les principes de conscription en France : à cette époque, chaque canton ne doit fournir qu’un certain quota d’hommes, célibataires et veufs sans enfant. Ce quota, différent selon les époques et les temps de guerre par exemple, est établi d’une part par l’engagement volontaire des individus, d’autre part par le tirage au sort. Trois possibilités s’offrent alors au candidat : soit il tire le « bon » numéro, auquel cas il n’est pas mobilisable ; soit il tire le « mauvais » numéro et est mobilisé ; soit, enfin, il s’assure d’être remplacé en cas de mauvais numéro sorti moyennant une somme d’argent.

L’enjeu est en tout cas de taille pour le père Brunet : si son cadet est mobilisé, il n’aura plus aucun fils pour l’aider au quotidien. Étienne semble ne pas vouloir trop s’avancer, d’autant que les règles françaises et sardes en matière de recrutement militaire, quoiqu’assez similaires, avaient certainement quelques divergences.

Étienne répond ensuite à son père quant au fait qu’il ne soit toujours pas revenu au pays : il s’en défend en expliquant qu’il est endetté et en retard sur des travaux préparatoires en raison d’un mal de jambe qu’il s’est fait il y a de cela deux ans. Son père, préoccupé de savoir que son cadet est potentiellement mobilisable doit sans doute presser son aîné et l’inciter à vite revenir. Étienne se montre impuissant. Il n’est d’ailleurs pas certain qu’il souhaite véritablement remettre les pieds un jour en Europe, à l’image de cette phrase : « […] mais il faut espérer que dans le courant de 1868, nous nous reverrons tous ensemble, si nous sommes vivants. » La condition évoquée n’est pas d’ordre économique – alors qu’il se défend d’avoir des dettes – mais est ultime : « si nous sommes vivants ». Étienne passe alors à la narration de son quotidien, comme pour vanter cette fois-ci la vie qu’il s’est construite en Californie.

Il a acquis un “claim” (une propriété) consistant en une combe (le terme de caniade en espagnol est en fait le suivant : cañada, qui désigne un vallon, une combe en français, comban en patois) de 900 pieds de long (275 mètres environ) sur 50 pieds (25 mètres). Vraisemblablement, Étienne cherche de l’or à partir d’un long canal qu’il a construit : il se situe apparemment en contre-bas de plusieurs autres vallons (il en évoque cinq). La contenance de ce canal est d’environ un litre (60 à 80 pouces) et Étienne espère installer des réservoirs qui lui permettront de récupérer l’eau de pluie la nuit, ce qui lui permettrait de disposer de 100 pouces soit plus d’un litre et demi d’eau à prospecter par jour, contre 300 millilitres (20 pouces) à peine pour les autres orpailleurs du coin. Les baquets dont il parle désignent des récipients en bois, qui servaient à stocker l’eau avant de la tamiser. Étienne justifie l’intérêt de son emplacement en ce sens qu’on lui a dit qu’autrefois on y avait trouvé des grains d’une valeur allant jusqu’à 50 francs. Ainsi, il n’exclut pas de vendre son domaine mais à un prix conséquent ne pouvant être en dessous de 7500 francs.

Étienne parle ensuite de sa maison, qu’il a construite en pierre avec un toit d’ardoise. Plus loin, une « bâtisse » pour ses poules, terme non dépourvu de dérision. Au total, entre la fin d’année 1866 et le début 1867, il possède 11 poules et un coq, avec une poule emportée par « M. Chacal », formule une nouvelle fois originale si ce n’est que le responsable de l’enlèvement n’est sans doute pas un chacal, absent d’Amérique du Nord, mais de son cousin le coyote. Enfin, un petit chat « très gentil » vient terminer la description de « sa fortune et sa famille. » Un témoignage exceptionnel de ce à quoi pouvait ressembler la vie de ce grand oncle.

Aujourd’hui disparu, le village minier de New Years Diggins se trouve à quelques miles au sud de La Grange, dans le comté de Stanislaus. Peut-être quelque part par là… Photo : Google Maps.

En début de lettre, Étienne confirme que Vincent Chaix habite désormais de nouveau Saint-Sorlin-d’Arves ; en fin de lettre, il nous donne aussi une indication quant à Jacques Balmain, son cousin. Apparemment toujours en Californie, sans que nous l’ayons trouvé dans le recensement de 1860, Étienne déplore le fait qu’il ne puisse venir passer l’hiver avec lui, faute de moyens, mais garde espoir avec une expression encore très usitée aujourd’hui : après la pluie, vient sans doute le beau temps. Étienne reprécise qu’avec son cousin Jacques, ils ont l’intention de revenir au pays pour l’année 1868 mais s’agit-il d’un vœu pieux ou d’un véritable projet ?

La signature de Jacques Balmain en marge de la lettre, dans une des bordures, indique, comme le souligne mon grand oncle, qu’il est désormais « là pour lui rappeler » de bien donner le bonjour à son père, son frère et ses sœurs. Les contacts entre eux sont donc avérés en Californie.

Au moment où il envoie sa lettre, soit au commencement de l’année 1867, Étienne sait-il déjà que son frère Joseph est mobilisé, faisant partie de la classe de 1866 ? Sans doute pas, il n’en fait en tout cas pas mention dans la prochaine lettre, qu’il rédige deux ans plus tard, en 1869.

Suite au prochain épisode.

Notes

[1] Elle est décédée à Saint-Sorlin-d’Arves le 4 novembre 1865.

[2] Bien que le plus souvent fermée au public, une fente dans laquelle il est possible de glisser des pièces permet de faire vœux et prières.

[3] Jusqu’en 1872 et la loi Cissey qui rétablit un service militaire universel, il est possible de payer une certaine somme d’argent pour le remplacement voire l’exonération de service militaire.

[4] Pour l’anecdote, Jean François Albert Brunet deviendra ecclésiastique, entrant dans les ordres majeurs à Rome le 25 mars 1879. Par la suite, il sera notamment vicaire général de Mgr Grumel, évêque de Maurienne. Une photographie d’une visite pastorale de 1929 à Chamoux-sur-Gelon, sur laquelle apparaît Jean François Albert est même disponible en ligne : http://www.chamoux-sur-gelon.fr/page/1929-visite-past.

Et si nous revenions à la généalogie ? Aujourd’hui, je vous propose de partir dans le Lyon du XIXe siècle et d’étudier la trajectoire familiale des Poizat, en particulier par le prisme des recensements annuels de population, source précieuse vous allez comprendre pourquoi.

Gabriel Poizat (1) naît dans la capitale des Gaules le 18 septembre 1794. Quatrième d’une fratrie de cinq enfants, il est en effet la première génération à y naître, alors que ses parents, Jean Etienne et Marguerite Champagnon, étaient originaires des environs de Lyon, respectivement de Chaponost et de Charnay. Le 15 octobre 1814, Gabriel et Marie Pierrette Guilloud se marient. Lui est fabricant d’étoffes de soie, et les deux habitent la rue Confort, dans le 2e arrondissement de Lyon.

La première trace du couple, je la retrouve au recensement annuel de 1815, au 8 de la rue Bourchanin, toujours dans le 2e arrondissement. Locataires au 2e étage, ils sont parents depuis le 10 août de la même année et la naissance de leur premier enfant, Jean Claude, mon ancêtre. Le recensement a donc été fait après août 1815. Pas de changement en 1816. En 1817, un ouvrier habite avec la petite famille et une observation : Unis (PAS) (2).

En 1818, si la situation reste inchangée aux yeux du recensement annuel, il se trouve en réalité que le couple a eu un deuxième enfant, Claude François, né le 30 janvier et mort seulement quelques heures plus tard, le 1er février.

En 1819, la famille est introuvable au 8 de la rue Bourchanin et pour cause, elle a déménagé au 9 de la rue des prêtres, dans le 5e arrondissement de Lyon, au premier étage. Rien ne change jusqu’en 1821 où, de nouveau, un ouvrier rejoint le ménage.

Intérieur d’un atelier de canut, Musées Gadagne (c) : http://www.gadagne.musees.lyon.fr/index.php/histoire_fr/Histoire/Musee-d-histoire-de-Lyon. Mes ancêtres rhôdaniens ont migré à Lyon au moment de l’industrialisation. Canuts, ils l’ont été sur plusieurs générations.

Un mariage révélateur

Le 9 mai 1822, Gabriel est témoin au mariage de Jean Claude Page et Anne Marie Guilloud, où il est décrit comme étant « neveu de l’épouse », même si l’acte ne précise qu’il s’agit du neveu par alliance puisqu’Anne Marie Guilloud n’est autre que la tante maternelle de sa femme. C’est justement grâce à cet acte que nous avons su que le couple Poizat avait déménagé rue des prêtres. Mais un détail attire mon attention : alors que sur l’acte de mariage, le conjoint Page est déclaré « fabricant d’étoffes » rue Bourchanin, sur le recensement annuel, au numéro 6, il se déclare « écrivain ». Dans le même temps, au 3 de la place de l’hôpital, le même Jean Claude Page tient une boutique en tant que « revendeur d’eau de vie ». Le recensement précise : « Boutique adossée à l’église de l’hôpital, habite rue Bourchanin n°6 ». Et cette situation, nous la retrouvons à l’identique dans les recensements de 1820 et 1821. En 1819, la boutique est occupée par un Pelletier, « revendeur d’eau de vie », et qui habite, lui, rue Confort. La même année, Page habite déjà au 6 de la rue Bourchanin et se dit « écrivain ». Ainsi, nous savons grâce aux recensements annuels quand Page reprend l’affaire de Pelletier, à quelques mois près.

Ouvrier de la soie… Dans l’attente de mieux ?

Mais revenons à Gabriel. Jusqu’en 1828, il occupe toujours le premier étage du 9 de la rue des prêtres avec sa femme, son fils et un ouvrier. En 1829, c’est désormais « Dlle Cochard dite Marianne », journalière, qui y  habite . Où sont donc passés Gabriel et sa petite famille ? Jetons un œil à la rue Bourchanin. Bonne pioche ! La famille réside désormais au 3e étage du 6 de la rue Bourchanin… Un étage au-dessus de l’écrivain Page !

Toujours ouvriers de la soie, leur situation ne va cependant pas tarder à changer puisqu’en 1830, Gabriel est désormais « revendeur vinaigrier » avec « échoppe sur place de l’hôpital ». Jean Claude Page vit toujours au-dessous en tant qu’écrivain. On imagine donc que l’oncle par alliance a proposé à Gabriel de reprendre son affaire, l’heure de la retraite approchant à grands pas.

Jusqu’en 1833, rien ne change si ce n’est l’absence de Page au 6 de la rue Bourchanin. En 1834, veuf de sa femme, Page vit de nouveau au 6, mais au 3e étage (sans doute le logement qu’occupaient Gabriel et sa famille jusqu’à présent) alors que Gabriel, lui, est maintenant au 1er étage, toujours « revendeur d’eau de vie ». Dans ce recensement, Page est alors désigné comme étant « petit rentier » et « vieillard octogénaire ». C’est la dernière trace de lui puisqu’il décède le 31 mai 1835 : le recensement annuel a donc été établi après le mois de mai dans la mesure où Page n’apparaît plus. Aucun changement en 1836, ni en 1837 quoique c’est la dernière année où Jean Claude Poizat vit avec ses parents, puisqu’il se marie le 2 juin 1838 avec Jeanne Antoinette Dubessy.

Voici la rue du Bourchanin, aujourd’hui Bellecordière, où a habité pendant des décennies mes ancêtres Poizat avec l’hôtel Dieu à proximité. L’échoppe se trouvait au bout de la rue, “adossée à l’église”. Source : Google Street View.

La lumière amène l’ombre !

Jusqu’ici, tout était relativement limpide. Après leur mariage, en juillet 1839, Jean Claude et Jeanne Antoinette donnent naissance à leur premier enfant, une fille, Jacqueline Gabrielle. Jean Claude est ouvrier bijoutier et vit au 8 de la rue Bourchanin. En 1842, alors que le recensement annuel ne précise pas les membres du ménage, le couple et un enfant habite au 8. Or, le 22 septembre 1841, naît Antoine Marie Poizat, leur deuxième enfant. Ainsi, en dépit du fait que je ne retrouve pas le décès de Jacqueline Gabrielle dans les registres de Lyon, il y a de fortes chances pour qu’elle soit décédée en bas âge. À partir de 1844, 4 individus habitent désormais l’appartement, avec l’arrivée au monde de mon ancêtre Joseph Claude, le 4 mai.

En 1846, chose étrange, la famille n’est plus visible rue Bourchanin dans le recensement annuel alors que nous la retrouvons dans le recensement quinquennal (consultable via les Archives départementales), qui précise, lui, la composition du ménage. Ainsi, Jean Claude Poizat vit au 6 (et non plus au 8) avec… son fils Joseph Claude uniquement. Où sont passés sa femme et son premier fils ? Le 9 mars 1848, je sais que mon ancêtre Jean Claude décède. Il n’est alors âgé que de 32 ans. Par acquis de conscience, je vérifie en 1851, année du recensement quinquennal, qui vit à la rue du Bourchanin. Jusque-là, Gabriel et sa femme y vivaient sans interruption.  Eh bien, le flair était bon : le couple est toujours présent, lui toujours « marchand de vin », avec échoppe pas très loin. En plus de sa femme, je retrouve… « Claudius » Poizat, « orphelin ». S’agirait-il de mon ancêtre Joseph Claude ? Peu de place pour le doute. Mais alors, que sont devenus sa mère et son frère ?

Après la mort de son père, Joseph Claude, appelé ici “Claudius” vit chez ses grands-parents paternels. Il est dit “orphelin”. Source : AD Lyon.

Faire des détours pour arriver au but

Jusqu’ici, le mystère planait. M’a alors pris l’idée de jeter un œil aux Poizat qui se marient à Lyon. Grâce à la possibilité d’une recherche nominative sur le site des archives municipales de Lyon, je tombe sur celui d’Antoine Marie, le fils aîné, en 1864. Et quelle ne fut pas ma surprise. Je n’avais jamais trouvé son acte de naissance. Pour cause, il n’est pas né à Lyon mais à Oullins. Ni une ni deux, je m’empresse d’aller consulter son acte de naissance et j’apprends qu’il naît en fait chez ses grands-parents maternels, qui habitent la petite commune. Premier réflexe : consulter le recensement de 1846. Peut-être y trouverais-je des indices. Nouvelle bonne pioche : Antoine, « petit-fils », vit bien avec ses grands-parents. Alors, l’énigme n’est que partiellement résolue : où est la mère ?

En 1851, je n’ai toujours pas trouvé trace d’Antoine à Oullins. Ni de Jeanne Antoinette Dubessy. Cette dernière meurt peu de temps après le 27 juin 1852… à Mascara, en Algérie. Vu que mon ancêtre Joseph Claude est dit « orphelin », il est très peu probable que la mère soit partie avec ses enfants. Comme au moment du décès de son mari, elle a aussi 32 ans au moment où elle rend l’âme, « au domicile de M. Philippi, restaurateur ». Elle est dit « épouse de Jean Claude Poizat », alors qu’elle est veuve… Qu’a-t-elle été faire en Algérie ?

Comment Jeanne Antoinette Dubessy s’est-elle retrouvée en Algérie ?

Ironie du sort…

Ou pas, me direz-vous. Quelques années plus tard, en 1861, à 17 ans à peine, Joseph Claude s’engage dans l’armée et se retrouve dans les 2e Zouaves. Devinez où il est alors domicilié… Mascara en effet. Ville où il se marie 7 ans plus tard, en 1868. Est-il parti sur les traces de sa mère ? Pour l’heure, je ne le sais toujours pas. Sur le reste de la descendance, ceci est une autre histoire.

Trouvaille de dernière minute

En rédigeant ce billet (étalé sur deux semaines), l’idée m’a pris d’aller fouiner sur Filae un éventuel décès de la lignée Dubessy. Le père de Jeanne Antoinette est en effet voyageur de commerce et a apparemment beaucoup bougé. Je n’ai jamais réussi à trouver son acte de décès. Eh bien, le 1er avril 1858, à 9h40, mon ancêtre est mort à Livourne, en Toscane. De quoi donner quelques idées de roman…

Partir de Lyon et se retrouver à Livourne…. Source : https://www.getyourguide.fr/livourne-l427/

Notes & Sources

(1) : Retrouvez mon #RDVAncestral consacré à Gabriel ici. Depuis sa rédaction, je sais que Gabriel est mort le 31 décembre 1871 à Lyon.

(2) Dans de nombreux recensements annuels, est indiqué le type de métier utilisé par les ouvriers de la soie. Ici, mon ancêtre fabriquait du tissu uni. Tulle, crêpe, ou encre gaze, pas moins de 11 types de métier sont renseignés.

Sources consultées : AM de Lyon ; AD du Rhône ; ANOM.

Voici qu’arrive à grands pas la fin de l’année 2017. L’occasion de jeter un œil sur les 365 jours écoulés, tellement riches, et d’évoquer les projets en cours et à venir. En reprenant le bilan que j’avais écrit l’année dernière, pour 2016 donc, j’ai voulu dans un premier temps comparer ce que j’avais prévu et ce que j’ai finalement réalisé.

1) La parution d’un livre

Objectif atteint ! Ou presque, puisque l’ouvrage sortira courant janvier 2018 (vous pouvez encore le réserver en m’envoyant un message avec vos coordonnées). Je ne reviens pas dessus puisque j’en parle longuement ici et que j’aurai l’occasion d’en redire quelques mots dans les semaines à venir. Cette aventure s’est étalée sur plusieurs années avant d’atteindre son point d’orgue en 2017 où j’ai découvert le monde de l’édition, sur lequel je reviendrai prochainement dans un billet. En filigrane, ce projet est sans doute le plus abouti et le plus enrichissant que j’ai eu à accomplir généalogiquement parlant.

2) Enrichir mon blog (1) et ma généalogie

Il me semble que l’objectif est également atteint. Je voulais « proposer plus de contenu, de nouvelles rubriques, enrichir mon histoire familiale en faisant le tour des cousins de chaque branche pour mutualiser photos et papiers de famille » : les deux premiers points ont été réalisés notamment grâce aux #RDVAncestral et #AdopteUnAncêtre quoique pour cette dernière rubrique, je n’ai publié qu’un article. J’espère pouvoir l’alimenter dans l’année à venir. J’ai aussi évoqué de nouvelles branches de ma famille et mis en place une rubrique, “Une histoire, un livre”, que j’aurai, je l’espère, plaisir à enrichir en 2018. Pour le troisième point, je suis très content d’avoir pu rencontrer des cousin-e-s que je ne connaissais pas auparavant, d’avoir pu échanger autour d’une histoire familiale commune et de découvrir des albums et donc des photos que je ne connaissais pas. Évidemment, je n’ai pas fini de faire le tour et je continuerai sur ma lancée en 2018.

Exemple de découverte, avec la légende insérée dans l’article dédié : La photo la plus ancienne que je possède mettant en scène Olle et des membres de ma famille. D’une qualité exceptionnelle, j’aime le contraste entre les habits de ville (Jean François, le frère de Charles, avait été le premier à partir à Paris dans le dernier quart du XIXe siècle) et le toit de chaume en arrière-plan. 1906-07. Archives familiales, tous droits réservés.

3) Vivre mieux de mon activité

Fin 2016, je vous annonçais que je retrouvais la voie du salariat en intégrant la rédaction de l’hebdomadaire de ma vallée, La Maurienne. En avril, je rédigeais « Demain j’arrête » (2), pensant à terme ne pas pouvoir gérer les deux volets de ma vie professionnelle, très chronophages. Bon eh bien, 8 mois et quelques commandes plus tard, je ne renonce pas à mon activité d’autoentrepreneur et compte bien la développer autant que faire se peut ! Je crois que la vie parfois est semblable aux montagnes russes : des montées, des descentes, des frayeurs, de la joie… L’essentiel c’est de rester à bord et de vivre le moment présent.

Cap sur 2018

« Je suis pour la vie »

Je vais commencer l’année sur des chapeaux de roue avec la sortie de mon premier roman, sur le destin extraordinaire d’un de mes  grands oncles, Étienne Brunet, parti de ses Arves natales pour rejoindre la Californie dans la seconde moitié du XIXe siècle. Dans le courant de l’année, je souhaite participer à des salons du livre près de chez moi et profiter pour échanger autour de cette belle aventure qu’a été la rédaction de ce bouquin. Le titre que j’ai choisi pour ce livre, qui reprend les propres mots de mon grand oncle, résume à lui seul l’état d’esprit que je compte insuffler dans l’année à venir. Je pense en effet que 2018 sera une bonne rampe de lancement pour la rédaction d’un nouveau roman. #AlerteSpoil

L’écriture, encore et toujours

Je ne reviens pas sur le #RDVAncestral qui vole désormais de ses propres ailes, grâce notamment à la petite équipe derrière (3) et aux nombreux participants chaque mois. Je l’ai dit, je souhaite développer #AdopteUnAncêtre avec des personnages historiques issus de ma vallée, mais il y a aussi un projet qui devrait arriver courant février, et qui s’appelle Raconte-moi nos Ancêtres (RMNA). Sur ce dossier, nous sommes plusieurs aux manettes (la même équipe que pour le #RDVAncestral) et j’espère que nous aurons l’honneur de mobiliser la communauté de généanautes !

Texte de présentation publié sur Twitter mi-juillet 2017.

Dans mon bilan de 2016, je souhaitais aussi « pouvoir investir dans des tas de projets comme le fait de réaliser des voyages généalogiques sur les traces de tels ou tels ancêtres, de telle ou telle branche en proposant dans le même temps des sortes de chroniques (écrites et pourquoi pas vidéo…). C’est en effet un projet que j’ai en tête mais que je sais encore trop prématuré pour l’annoncer et le programmer. Rendez-vous en 2018 ? » Bon, les copains, je ne sais pas si le rendez-vous sera honoré en 2018 mais je vais tout faire pour. Ce projet a en tout cas germé, il n’est pas encore forcément arrivé à maturation mais croyez-bien que je ferai mon possible afin de vous proposer un petit quelque chose, que ce soit ici ou via mes réseaux sociaux (Twitter, Facebook et Instagram).

L’analyse transgénérationnelle

C’est l’objectif essentiel de l’année à venir : développer mes compétences dans le champ si vaste et si passionnant que constitue l’analyse transgénérationnelle (4) au travers de ma propre expérience mais aussi de celles de mon entourage. Je ne sais pas si je trouverai le temps et les ressources nécessaires pour me former en 2018 mais ce qui est certain c’est que je continuerai à explorer ce chemin parfois tellement sinueux mais toujours incroyable par sa richesse. J’espère avoir l’occasion de partager mes pérégrinations sur le blog ou ailleurs avec le plus grand nombre. Même si je n’en parle pas plus longuement, il s’agit vraiment d’un pilier d’ambitions que je projette dans les années à venir, qui dépasse carrément le cadre généalogique.

Petit point statistiques

Je ne vous embêterai pas avec les chiffres longtemps mais cela me permettra d’avoir un point de référence pour l’année prochaine. Avec 28 articles publiés dans l’année (grâce au #RDVAncestral, j’ai assuré une publication mensuelle et j’en suis très content), mon site (qui fêtera ses deux ans au printemps) a enregistré 54 300 visiteurs pour 118 000 visites effectuées. Merci, merci, merci, mille mercis. J’en profite aussi pour remercier tous celles et ceux qui commentent mes publications, sur le blog ou sur les réseaux sociaux et aussi tous les gens qui me contactent directement via le formulaire “Contact” du site. C’est toujours un plaisir d’échanger avec vous, quel que soit le sujet. Merci évidemment aux gens qui me font confiance et me permettent d’explorer avec eux leur passé familial. Merci.

Au-delà de la généalogie

Je vous souhaite de réaliser tous les rêves qui vous sont chers, y compris ceux reclus depuis longtemps aux oubliettes. Que votre santé vous porte vers tous les objectifs que vous vous fixerez et surtout que 2018 vous apporte des tas de petits inattendus, peu importe leur nature, car c’est bien la force de ce que nous n’attendons pas qui créent les conditions du véritable bonheur. Excellentes fêtes de fin d’année et tous mes voeux de réussite pour l’année 2018.

Le bonheur, c’est continuer à désirer ce que l’on possède.

Saint-Augustin

La Tempête, par Giorgione, oeuvre conservée par la Gallerie dell’Accademia de Venise (Italie). Source

Notes

(1) : À commencer par une refonte formelle du site ! Nouveau look, nouvelles couleurs, nouveau départ pris en… juin, de mémoire.

(2) : en vérité, j’avais titré cet article en référence à un morceau que j’avais écrit et sorti en 2013, écoutable ici.

(3) : Clément, Marie, Marion, NathaliePascalina pour ne pas les citer !

(4) : Découvrez mon #ChallengeAZ de juin 2017 consacré à cette thématique et que j’avais réalisé sous forme de threads sur Twitter et disponible via Storify qui disparaîtra très prochainement.

 

Si l’histoire d’Étienne Brunet est d’abord écrite et racontée par le prisme des lettres qu’il a envoyées à sa famille restée à Saint-Sorlin-d’Arves, il n’en demeure pas moins qu’elle doit être replacée dans un contexte plus large, à commencer par ceux qui l’ont accompagnés et/ou rejoints en Californie. Je ne vais ici pas rentrer dans le détail mais simplement vous donner quelques éléments du contexte généalogique qui cercle le récit que vous lirez dans quelques semaines.

En 1858, Étienne part avec trois autres hommes originaires de Saint-Sorlin-d’Arves : Jacques Balmain, le plus âgé, Jean François Arnaud et Vincent Chaix, ces derniers étant à peu près du même âge qu’Étienne. Jacques n’est autre que le cousin germain du père d’Étienne, François Brunet. En d’autres termes, la sœur du grand-père d’Étienne, Marie Brunet, n’est autre que la mère de Jacques. Vous suivez ?

Aîné de sa fratrie, Étienne n’est pas le seul à tenter sa chance en Amérique et il est rejoint au milieu des années 1870 par son frère cadet, Joseph. Qu’est-ce qui pousse un jeune homme à quitter sa terre natale alors qu’a priori, son destin semble tout tracé ? Réponse prochainement. L’histoire de vie du frère cadet est aussi extraordinaire. Je ne veux évidemment pas révéler ici des éléments de l’intrigue mais je regrette de n’avoir à ma disposition aucune lettre qu’il aurait envoyé… Il y en a peut-être eu, allez savoir.

Maison familiale Brunet (à droite), tranmises de génération en génération depuis au moins le premier tiers du XVIIIe siècle, sans doute avant encore. Point de départ de l’histoire d’Étienne. Saint-Sorlin-d’Arves, hameau du Pré, années 1920, collection familiale, tous droits réservés.

Ainsi, l’histoire d’Étienne est intimement liée à celle de sa famille et de son petit frère, et ce dans tous les moments de sa vie. Le départ, les lettres, son frère qui le rejoint, les relations qu’il continue d’entretenir par correspondance avec ses parents, ses sœurs et sa famille restée en Maurienne. Et en fait je veux rappeler ici à quel point il existe différents degrés de lecture quand on étudie une trajectoire de vie. Isolée, celle d’Étienne est déjà, en soi, inédite. Quitter son village natal pour la Californie, à une époque où très peu de Mauriennais y émigrent (je dis très peu mais je n’en ai jamais recensés d’autres en fait), c’est exceptionnel. Mais replacer cette trajectoire dans l’histoire familiale l’éclaire aussi d’un angle différent, que je juge nécessaire mais à la limite pas forcément, tout dépend de ce qu’on veut faire de cette histoire. En étudiant le contexte familial, on replace les pièces du puzzle plus aisément. Enfin, intégrer ce puzzle familial dans un contexte historique donné permet alors non seulement de se plonger dans une époque mais aussi dans l’esprit même d’Étienne. Tout ce que j’ai étudié et reconstitué était infiniment évident pour lui.

Pour celles et ceux qui me suivent sur les réseaux sociaux, et particulièrement sur Twitter, j’ai consacré mon dernier #ChallengeAZ à l’analyse transgénérationnelle (à lire ici) et j’ai pointé du doigt cette relation essentielle à la fois entre le conscient individuel et l’inconscient collectif (familial mais aussi sociétal). Dans mon travail, je me rends compte avec le recul que j’ai beaucoup réfléchi sur ces thématiques, parfois même de manière inconsciente. En projetant mon esprit dans celui d’Étienne, qui plus est en employant le « je », j’ai moi aussi été confronté à l’inconscient familial et mon récit est imprégné à la fois de qui était Étienne, de la mémoire familiale consciente et inconsciente, de mon travail généalogique et évidemment de qui je suis.

Cette histoire de famille est finalement aussi bien la mienne que la vôtre car les thèmes qui y sont développés sont universels. En fin de compte, faire de la généalogie c’est aussi (d’abord ?) se tourner vers autrui. Connaître ses ancêtres amène sûrement une meilleure connaissance de soi. Finalement, on fais tous partie d’une très vaste histoire familiale commune, non ?

La piste de l’Oregon, de Albert Bierstadt (1830-1902) : Étienne l’a sans doute emprunté à la fin des années 1850.

Le chemin a été long et difficile et je dois dire qu’il a aussi été passionnant. Au départ, je me suis lancé dans une étude biographique et historique, avec la méthodologie universitaire classique, les références et les lectures nombreuses sur les émigrés en Amérique et même d’ailleurs. J’ai rédigé une soixantaine de pages, toutes sourcées, documentées, intéressantes dans la mesure où elles replaçaient cette trajectoire de vie dans un contexte plus large. Mais en réalité, à la relecture, j’étais frustré. Frustré de réduire ces lettres, cette histoire extraordinaire à une étude « froide », dans laquelle je ne retrouvais pas les sentiments ressentis à la lecture des mots de mon grand oncle. J’appuyais donc sur le bouton « reset » et décidais de tout reprendre à zéro ; partir sur un récit mêlant à la fois l’étude historique et le roman.

Mais là encore, au bout d’une trentaine de pages seulement, je n’étais pas convaincu, ayant le sentiment d’avoir poussé le curseur à l’extrême inverse. Insérer des dialogues, romancer complétement la vie de mon grand oncle ne m’intéressait pas plus. Il fallait juste que je trouve le bon équilibre. Tout récit, qu’il soit drapé dans un jargon scientifique ou pas, traverse le prisme de son auteur. L’objectif était donc le suivant : retranscrire ce qu’a vécu mon grand oncle en insérant toutes les projections que j’ai pu faire à son sujet, en insérant tous les éléments du contexte qui permettent de mieux comprendre les mots qu’il a pu employer tout en restant fidèle à une trame chronologique et factuelle avérée.

Parmi les ressources en ligne consultées, la presse ancienne francophone et anglophone. Ici, un petit article de 1858 où l’on parle encore de la fièvre de l’or alors que, historiquement, la ruée vers l’or a plutôt concerné le début des années 1850.

Ainsi, tout le travail de recherches en amont se révélait d’un seul coup très utile pour construire les assises d’un récit qui devenait alors de plus en plus fluide, de plus en plus convaincant. En somme, un récit qui correspondait tout à fait à ce que j’avais en tête lorsque j’imaginais écrire un livre sur mon grand oncle. Ce travail d’équilibriste, ô combien enrichissant, a été couplé d’un travail de digestion que je ne néglige jamais dans mon travail d’écriture. Il fallait que le temps fasse son affaire et que je digère, donc, toutes les informations lues, apprises, parcourues, parfois rejetées. Il a fallu que je sois totalement imprégné de cette histoire pour la retranscrire de cette manière.

Je suis heureux aujourd’hui de partager cela avec vous car je crois qu’il y a là une clé essentielle. Écrire un livre n’est pas réservé à des esprits géniaux, inspirés par je ne sais quelle force. Non, écrire un livre c’est d’abord et surtout un travail de digestion et de patience. Si un jour l’idée vous vient d’écrire et de vous lancer dans une entreprise comme celle-là, ne la refoulez sous aucun prétexte !

Finalement, je crois que ce qui importe lorsqu’on écrit un roman, c’est la vision qu’on donne au lecteur. Avec l’histoire de mon grand oncle, extraordinaire en soi, je voulais apporter ma vision, je voulais partager ce que j’avais ressenti, ce qui m’avait ému, ce qui m’avait mis mal à l’aise, bref, je voulais vivre à ma manière cette histoire. Voilà ce que j’ai appris de cette aventure.

Lors du long et fastidieux travail de relecture, je m’étonnais toujours d’éprouver les mêmes sentiments à tel ou tel passage. En vrai, cette histoire m’a appris une chose essentielle : la réalité dépasse toujours la fiction !

Non négligeables et non négligées, les sources iconographiques ont aussi nourri l’imaginaire de l’époque pour écrire. Source : Collection of the Oakland Museum of California.

Juillet 1918, côté droit de la rue Géryville, Saïda, petite ville du Sud Oranais, en Algérie française. La chaleur étouffante d’un soleil de plomb assèche qui veut s’aventurer dans les rues devenues désertes en ce début d’après-midi. Ancienne place forte de l’émir Abd El-Kader, aujourd’hui bastion de la Légion étrangère, Saïda est commune de plein exercice depuis 1880. Français, Espagnols, Allemands, Arabes, catholiques, protestants, musulmans, juifs, tous se côtoient, mais personne ne se mélange. Tous se parlent mais très peu échangent. Les ressentiments liés à la colonisation et à son lot d’injustices sont comme une bombe à retardement dont tout le monde nie l’explosivité. Mais ce contexte-là, en cette journée d’été, Gilberte n’en a que faire. Comme à son habitude, elle danse et chante, amusant au passage sa plus jeune sœur Eliane, mon arrière-grand-mère, qui vient de fêter son neuvième anniversaire et qui la suit partout dans la maison, intriguée.

« Je suis enceinte, Eliane ! Je vais avoir un enfant, te rends-tu compte seulement ? » Rien ne semble pouvoir venir perturber le bonheur de Gilberte, en dépit d’un passé pour le moins difficile. Et d’ailleurs, elle se refuse d’y penser. Hors de question de ressasser ce qui appartient désormais au révolu. Et elle aurait de quoi ressasser le révolu tant il fut cruel et sans pitié. Née le 11 avril 1896, Gilberte arrive en deuxième position dans sa fratrie. Avant elle, Justin, né en 1894 ; après, viennent Adèle, née en 1897, et Eliane, en 1909. Âgée de 40 ans lors de la mise au monde de la petite dernière, Elisa, leur mère, ne se remettra jamais vraiment de l’accouchement et s’éteindra quelques années après, en novembre 1913. Un sacré monde s’est alors écroulé sous les pieds de la famille Rouquayrol. Au moment de la mort de sa mère, Justin, l’aîné, est engagé volontaire au 18e escadron du train des équipages militaires depuis août 1912. Gilberte, Adèle et Eliane se retrouvent alors seules avec leur père, les premières reprochant plus ou moins ouvertement à la cadette le décès de leur mère. Le père ? Justin Basile Rouquayrol, retrouvé en Algérie un peu par hasard alors qu’il effectue une carrière dans la police. À Saïda, il a épousé la fille d’un homme riche et influent. Porté sur les jeux d’argent, assez peu présent pour ses filles et sans doute dévasté par la mort brutale de sa femme, laquelle tenait par ailleurs une maison de couture réputée, le père semble déléguer à ses filles aînées ses responsabilités. Gilberte n’y pense jamais, sous peine de ressentir comme des coups de poing au ventre difficilement supportables. Pas plus qu’elle ne veut penser à son frère qui, revenant de son engagement en 1916, a cru qu’il pourrait être un père plus digne que son propre géniteur : « dehors ! » c’est alors ce que s’étaient employées à répéter Gilberte et Adèle. Et c’est d’ailleurs ce qu’il fit : partir.

Justin, Adèle et Gilberte Rouquayrol. Archives familiales, tous droits réservés.

Les deux sœurs s’étaient alors réparti les tâches : Gilberte, plus artiste dans l’âme, se refusait à travailler et s’était engagée à élever sa petite sœur Eliane, alors qu’Adèle, ayant hérité des doigts de fée de sa mère, ramenait de l’argent à la maison. Le 7 avril 1917, alors que les trois sœurs s’embarquent pour un train direction Oran et leur famille maternelle, leur père décède brutalement. Ce genre de mort brutale qu’il convient de ne pas trop creuser. Ce genre de mort brutale qui laisse une marque indélébile à qui ose y réfléchir, donner un sens. « Il n’y a aucun sens à tout cela ». Dès lors, c’est l’état d’esprit qu’avait adopté Gilberte, se refusant à la plainte, ne prenant les épreuves comme une succession de marches à gravir. Pas vraiment par conviction, plutôt par nécessité.

Mais aujourd’hui n’est pas un jour triste, j’en témoigne par ma présence discrète, dissimulée, imperceptible. Gilberte est éperdument amoureuse d’un légionnaire, un Espagnol du nom de Romero. Ce que sa sœur Adèle en pense ? Si seulement vous saviez. Issue d’une famille protestante par leur mère, s’allier avec un catholique n’est forcément pas une bonne idée. Et pourtant.

Du piano ? Alors même que j’observe les scènes quotidiennes avec un grand intérêt et une intense curiosité, des notes contribuent à rendre différent le film ancestral qui se trame devant moi. Je sais que la musique représente « l’art préféré » de cette branche de ma famille, celle de mon aïeule Elisa Rodier, juste avant « la peinture », d’après les dires même de mon arrière-grand-mère. Le problème dans tout ça, c’est que je ne vois personne devant le piano.

Adèle s’affaire pour dresser la table : les sœurs semblent recevoir du monde ce soir. Eliane suit Gilberte dans chaque pièce, laquelle s’est installée devant un miroir pour se maquiller. Du haut de ses neuf années, Eliane l’observe attentivement, les bras enlacés autour d’un des pieds de la chaise sur laquelle est installée Gilberte, promettant de ne pas la déranger. La scène m’arrache facilement une larme. Je mesure à la fois le privilège d’être là, mais quel effroi se dégage de l’histoire familiale passée. Les notes de Chopin résonnent en moi de manière trop forte pour que je conserve mon impassibilité. Les minutes passent, les premiers invités arrivent, ça rigole, ça chante, ça chambre, ça crie ! Et je n’entends que cette musique lancinante qui se répète inlassablement et qui donne à chaque détail de la vie un poids particulier, pas une lourdeur pesante, non, mais une certaine gravité à chaque seconde qui défile : j’en conclus que c’est le prix à payer pour songer à pareil rendez-vous.

Le repas terminé, Gilberte se lève, invite tout le monde à faire de même. La musique a cessé, pour un instant seulement. « Je veux parler à ma mère désormais ! » Le ton est ferme, déterminé et dénué de toute crainte. Mon arrière-grand-mère se tient naturellement à l’écart mais n’est pas sommée de partir. Elle sait de toute façon qu’il ne faut pas déranger. La musique reprend en même temps que les mains se joignent sur ce vieux guéridon magnifique, lequel prend désormais toute la place dans la pièce à vivre. La lumière est naturellement tamisée, agrémentée de quelques bougies qui alimentent le spectacle surnaturel qui doit se jouer devant moi. Je vois les lèvres de Gilberte bouger, sans déchiffrer quels mots sortent de sa bouche. De l’émotion, des regards qui se croisent, éberlués, d’autres qui s’inquiètent de l’engagement de Gilberte dans l’expérience. Puis le relâchement, Gilberte tombant littéralement dans sa chaise, les bras ballants. La musique s’est arrêtée et le silence est de rigueur.

« Si tu es enceinte, tu ne devrais plus jouer avec ça… », lâche une invitée, décontenancée de ce qu’elle vient de vivre. Gilberte sourit, lui conseillant de ne pas s’en faire. Huit mois plus tard, en avril 1919, le ventre rond expulsera un bébé que tout prêtait à une vie heureuse. Que tout prêtait seulement car une sage-femme mal avisée, à cause d’une blessure à l’un de ses doigts, infectera le corps de Gilberte, qui décédera peu de temps après.

J’espère que ce sourire que je n’ai jamais connu et qui reste figée dans mon souvenir imaginaire a rejoint celui de sa mère chérie, qui semblait tant lui manquer.

Mon arrière-grand-mère, Eliane, et sa mère, Elisa Rodier. Archives familiales, tous droits réservés.

Faire de la généalogie, c’est aussi passer des heures à parcourir des sources écrites afin de mieux cerner et comprendre le contexte historique d’une période donnée. Ici, nous sommes à Saint-Jean-de-Maurienne, à l’automne 1576. Alors que Pierre de Lambert, évêque de 1567 à 1591, projette de construire un collège dans l’actuelle avenue du Mont-Cenis en rénovant une maison achetée, le noble Pierre Salière Darve tient un livre des comptes dans lequel se niche un détail remarquable en la présence d’ours dans la capitale de la vallée :

 La dépense totale des manoeuvres pendant le mois de septembre 1576 est de 204 florins, 8 sols, sur quoi il y a 7 sols pour les colliers de deux ours, le mâle et la femelle. On apprend par ce détail que l’évêque avait alors des ours entretenus aux frais de l’évêché.

[…]

Façon d’un tornet pour la chenne de l’ours avec sa boucle… 3 sols.”

D’après l’abbé Rambaud, “Histoire du collège Lambertin”, dans les  Travaux de la Société d’histoire et d’archéologie de la province de Maurienne, 1885, p.30.

L’anecdote a de quoi surprendre et il est même difficile d’imaginer le spectacle au sein de l’évêche à la fin du XVIe siècle. Fait d’autant plus étonnant quand nous lisons l’étude passionante de Michel Pastoureau, contenue dans Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, que je vous recommande de lire sans tarder ! Notamment spécialiste des couleurs, des images et des symboles, l’historien écrit, à propos de l’ours :

 Un tel animal ne pouvait qu’effrayer l’Église du haut Moyen Âge. Non seulement l’ours est doté d’une force prodigieuse mais il est lubrique et violent. En outre, il ressemble à l’homme par son aspect extérieur, par son atptitude à se tenir debout et par ses pratiques sexuelles. Depuis Pline, en effet, qui a mal interprété un passage d’Aristote, tous les bestiaires et toutes les encyclopédies affirment que les ours s’accouplent more hominum et non pas à la façon des autres quadrupèdes. L’ours est donc un dangereux cousin de l’homme. Enfin, contrairement au lion, sur tous les terroirs d’Europe occidentale, c’est un animal indigène : le voir, l’admirer, le redouter, le vénérer est chose fréquente. De fait, à l’époque carolingienne [soit jusqu’au Xe siècle], dans une bonne partie de l’Europe germanique et scandinave, il fait encore l’objet de cultes païens associés à des fêtes calendaires, et passe encore pour le roi des bêtes sauvages ; rôle, nous l’avons vu, déjà tenu par le lion dans l’Europe méridionale. Dès lors, l’Église part en guerre contre l’ours et cherche à le faire descendre de son trône. Partout, entre le VIIIe et le XIIe siècle, elle favorise la promotion du lion, animal exotique et non pas indigène, issu de la culture écrite et non pas des traditions orales, animal par là même maîtrisable et non pas imprévisible. Partout, elle “joue” le lion contre l’ours. Partout elle s’acharne contre ce dernier.

Pour ce faire, elle utilise trois procédés : l’ours est d’abord diabolisé, puis dompté et enfin ridiculisé. S’appuyant sur la Bible, où l’ours est toujours pris en mauvaise part, et reprenant une phrase de saint Augustin, “ursus est diabolus”, les Pères et les auteurs chrétiens de l’époque carolingienne rangent l’animal dans le bestiaire de Satan ; du reste, à les croire, le Diable prend souvent la forme d’un ours pour venir menacer et tourmenter les hommes pécheurs. La plupart des ateurs occultent la tradition selon laquelle l’ourse redonne vie à ses petits morts-nés en les léchant – tradition ambiguë, héritée de Pline, qui aurait pu être glosée comme un symbole de résurrection – et mettent constamment en avant les vices de l’ours : brutalité, méchanceté, lubricité, saleté, goinfrerie, paresse, colère.

Dans un deuxième temps, l’ours devient un animal domestique, ou plutôt domestiqué, au sens médiéval de ce mot (domesticus). Ici c’est l’hagiographie qui s’attage à l’ours. […]

Diabolisé puis dompté, l’ours est ensuite ridiculisé. Cela se fait en général après l’an mille. L’Église, pourtant hostile à tous les spectacles d’animaux, ne s’oppose désormais plus à la circulation des montreurs d’ours. Muselé et enchaîné, l’ours accompagne les jongleurs et les bateleurs due château en château, de foire en foire, de marché en marché. L’ancien animal royal, admiré et redouté, devient une bête de cirque, qui danse, fait des tours, amuse le public. À partir du XIIIe siècle, offrir un ours n’est plus vraiment un cadeau de roi comme c’était encore le cas à l’époque carolingienne ; l’animal sort même des ménageries princières où il n’a plus sa place. […] Au tournant des XIIe-XIIIe siècles, l’affaire semble donc entendue : le lion, roi des animaux dans les traditions orientales et méridoniales, le devient aussi, à la place de l’ours, dans les traditions occidentales septentrionales.”

Michel Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, 2004, pp.70-72.

Si je concède que le passage cité est long, il n’en est pas moins intéressant et à la lumière de ces mots, la possession de deux ours par l’évêque de Lambert revêt un sens particulier, celui qui place l’animal mythique au coeur d’un évêché qui a lutté, des siècles durant, pour l’en faire sortir !

Progressivement, le lion détrône l’ours de son statut de roi des animaux en Europe. (Illustration allemande, 1810). Source : Wikipédia.

Avec cet article, je souhaite inaugurer une nouvelle rubrique de mon blog, consacrée à la psychogénéalogie ou plutôt à l’analyse transgénérationnelle. Je préfère désormais ce terme au premier, trop galvaudé à mon sens et derrière lequel on a tendance à mettre tout et n’importe quoi. L’analyse transgénérationnelle donc, est le fait d’étudier dans notre généalogie d’éventuels traumatismes ancestraux qui se seraient transmis de génération en génération, sous une forme ou sous une autre. De même que nous héritons d’un patrimoine génétique, nous héritons d’un patrimoine émotionnel dans lequel se trouverait la somme des mémoires et des vécus de nos ancêtres. Il ne s’agit pas d’une simple vue de l’esprit puisque c’est désormais prouvé scientifiquement : nous transmettons, en plus de nos gènes, des émotions aux générations qui nous suivent.

Voici désormais des années que je me documente, que je lis pléthore de travaux ou supposés comme tels – certains sont en effet très décevants – et que je travaille personnellement sur ma propre ascendance. Vous l’aurez compris, si je cherche, c’est que j’estime que la découverte de secrets de famille ou présentés comme tels par la mémoire familiale – “il se serait suicidé”, “il aurait été malade”, “elle aurait été abandonnée”… – pèse potentiellement sur les générations qui ont suivi, sur mes proches, et, ainsi, sur moi et ce que je vis. J’ai déjà mis en évidence un certain nombre d’occurences flagrantes – des dates, des répétitions de prénoms, des ruptures similaires – dans des lignées particulières, en précisant toutefois qu’aucun travail de ce type n’a été mené dans ma famille. En l’occurence, ce que j’ai mis en évidence était niché dans l’inconscient de certains membres de ma famille et cela a fait sens quand j’en ai parlé, comme des pièces d’un puzzle qui se reconstitue au fur et à mesure. Il faut dire aussi que certaines lignées “problématiques” sont issues de l’Algérie coloniale : je vous laisse imaginer le contexte de la société coloniale, la rupture avec la famille restée en métropole, la violence du système qu’ils entretenaient par ailleurs, pour certains, à alimenter, les histoires familiales classiques, le brassage des populations, des cultures, des religions – fait pas si anodin que cela, un certain nombre de mariages de mes ancêtres a concerné des catholiques et des protestants -,dans une IIIe République qui voyait tout cela d’un très mauvais oeil. Bref, ajoutez à cela la rupture sèche et inéluctable de l’indépendance, la guerre, les morts, le rapatriement – pour la plupart de mes proches, il s’est agi d’une première fois sur le sol métropolitain – et vous vous retrouvez avec un contexte familial pour le moins complexe, rempli de nuances, de continuités, de ruptures, d’échecs, de renoncements, de déclassement et évidemment… de non-dits !

Tout ça pour dire quoi ? Chaque famille a son lot de malheurs, de souffrances, d’histoires en tout genre, et pourtant dans chaque famille ne se cache pas, au coin d’une lignée, un fantôme qui rôde et qui hante la descendance. J’en conviens. Pour quelles raisons ? À partir du moment où il y a verbalisation, c’est-à-dire des mots qui sont posés sur tel ou tel aspect de l’histoire familiale, aussi dramatique qu’il soit ou qu’il ait été, il n’y aura aucune incidence sur les générations qui suivent. Je n’invente rien et certains diront même qu’il s’agit là d’enfoncer des portes ouvertes. Tout le travail de la psychanalyse est bien de mettre des mots sur des aspects problématiques des inconscients individuel et familial et par là même, souvent douloureux. Il n’est pas difficile d’imaginer qu’un ancêtre s’étant pendu à quelques semaines de la naissance de son fils pèsera sur la vie de ce dernier, d’autant plus si le suicide est tu par une mère honteuse ou terriblement malheureuse, croyant bien faire en n’en touchant mot. Pourtant, trois générations plus tard, ce suicide, complétement relégué à l’inconscient familial, pourra hanter tel ou telle descendant-e, lequel n’a même pas idée que le problème provient directement du drame de son aïeul.

Ainsi, dans cet exemple, la cause originelle du problème n’est pas le suicide – il ne s’agit ni de réparer ni de juger tel ou tel acte ancestral – mais bien le fait qu’aucun mot n’a accompagné le drame familial. Trois, quatre, cinq générations plus tard, le fantôme du suicide plane toujours sur la vie familiale car non-verbalisé. Il ne s’agit donc pas de traquer des fantômes familiaux pour le plaisir, mais bien pour permettre de verbaliser d’éventuels non-dits ancestraux qui empêchent d’aborder l’histoire familiale sereinement d’une part, et de vivre en paix, en tant qu’individu surtout, d’autre part.


À chaque billet, sa référence bibliographique et la citation qui va avec : je vous recommande l’ouvrage de Bruno Clavier, Les fantômes familiaux, disponible désormais en poche chez La Petite Bibliothèque Payot et paru en 2014.

J’ai déjà présenté la notion de fantôme transgénérationnel comme une structure psychique émotionnelle résultant d’un traumatisme. Il semble qu’elle soit “expulsée” par l’ancêtre qui n’a pas pu la métaboliser, la dépasser, la transcender. Certains auteurs parlent de “patate chaude”, je préfère évoquer l’image d’une “grenade dégoupillée” : elle peut être transmise de génération en génération sans faire de dégâts visibles jusqu’a ce qu’elle éclate sous la forme de phénomènes pathologiques incompréhensibles. Ainsi, le deuil impensable d’un parent qui a perdu son enfant peut être repris par l’un ou l’une de ses descendants et fréquemment, plusieurs générations après. La plupart du temps, le souvenir conscient du trauma ancestral s’est perdu, car la personne traumatisée, entrée dans un vide psychique, dnas un état d’insensibilité, ne peut plus témoigner de la violence émotionnelle de ce qu’elle a subi. L’effet de ce trauma ancestral au sein de la famille est très bien décrit par Delphine de Vigan dans Rien ne s’oppose à la nuit, où elle évoque la mort de son oncle alors qu’il était enfant : “Désormais la mort d’Antonin ne serait plus qu’une onde souterraine, sismique, qui continuerait d’agir sans aucun bruit.”

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Comment constituer une généalogie sans s’intéresser de près à son patronyme, celui qui nous a été transmis à la naissance, ce nom qui nous relie directement au passé et à une partie de nos ancêtres ? Le mien s’écrit Chaix, se prononce Chèxe, et la mémoire familiale retient que les Chaix de notre famille ont toujours habité Saint-Sorlin-d’Arves, petit village alpin de Maurienne, dans le département de la Savoie. Une généalogie a priori facile à constituer : pas de migration, des archives peu lacunaires et relativement bien conservées… Voyons de plus près ce qu’il en est.

12 générations attestées

Schématiquement voici comment se présente la branche Chaix de mon arbre :

Moi

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Mon père

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Maurice Ernest Edouard Célestin Chaix (1918-2003)

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Charles François Marie Chaix (1868-1935)

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Joseph Théophile Chaix (1820-1898)

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François Chaix (1786-1865)

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Joseph Chaix (1757-après 1813)

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François Chaix (1713-1791)

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Barthélémy Chaix (1672-1743)

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Sorlin Chaix (1642-1706)

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Claude Chaix ( -1665)

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André Chaix ( – )

Une famille implantée à Saint-Sorlin au moins depuis le milieu du XVIIe siècle ?

Ainsi, mon ancêtre le plus lointain, avéré par les archives à ma disposition, s’appelle André Chaix. Il exerce la profession de notaire, tout comme son fils, Claude, qui décède en 1665. Transmis de père en fils, je ne retrouve cependant pas de notaire dans les générations suivantes. Toutefois, il est important de bien comprendre que Saint-Sorlin-d’Arves est une commune pastorale avant tout. Les revenus des familles sont constitués par le travail de la terre et par l’élevage, sans exception. Gabriel Pérouse (1874-1928), archiviste et historien français, a rédigé une Etude statistique et démographique sur St-Sorlin-d’Arves, commune des hautes vallées alpestres en Savoie dans laquelle il écrit :

C’était aussi une population – et ceci nous intéresse davantage – extrêmement homogène, en ce sens qu’il n’y avait guère de différence entre le plus pauvre et le plus riche des habitants de Saint-Sorlin. La terre est très morcelée ; il y en a pour tous. Les 1455 hectares de la commune soumis au régime de la propriété individuelle sont divisés, au cadastre de 1738, en 5391 parcelles, qui se trouvent réparties entre tous les chefs de famille. […] Il y a juste neuf parcelles, sur les 5931 que nous indiquions, qui appartiennent à des étrangers, paysans des communes limitrophes. Quatre-vingt trois autres forment des dotations de l’église paroissiale et des chapelles que les villageois ont fondées. Tout le reste se trouve aux mains des habitants, tous cultivateurs,  […]. Et ce sont également des cultivateurs ceux qui joignent à la culture et à l’élevage un métier ; c’est d’ailleurs une rareté ; pendant plus d’un siècle en effet que dure notre période [1648-1758], nous ne rencontrons guère que deux tisserands, qui tissent des draps du pays, deux forgerons qui forgent le fer de Maurienne, et cinq notaires qui minutent les contrats sans trop de cérémonies et moyennant de très modiques honoraires ; ils sont restés paysans et leurs enfants le sont après eux. »

Source : PEROUSE, Gabriel, “Histoire d’une population aux XVIIe et XVIIIe siècles – Etude statistique et démographique sur St-Sorlin-d’Arves, commune des hautes vallées alpestres en Savoie”, dans Mémoires et documents publiés par la Société savoisienne d’histoire et d’archéologie, Chambéry, T67, 1930, pp.17-65

Par ailleurs, Gabriel Pérouse cite André Chaix et me permet d’en savoir plus sur mon ancêtre. Son étude constitue à ce titre une source précieuse pour mes recherches généalogiques :

André Chaix, l’un des chefs de famille de 1648, était notaire. Il eut une fille et deux fils, Claude, qui fut aussi notaire, et Jacques, qui fut syndic de la commune. Cette maison dans un village où nous savons qu’il y avait d’ailleurs peu d’inégalité dans les conditions, était donc parmi les plus aisées ; il fallait, pour être notaire, avoir étudié hors de la commune, et pour être prêtre aussi, comme fut l’un des enfants du notaire Claude. »

Source : PEROUSE, Gabriel, Ibid., p.41

Je trouve également la trace d’un André Chaix, notaire, durant la peste de 1588 à Saint-Sorlin-d’Arves. S’agit-il de lui ou du père d’André ? Quoiqu’il en soit, la présence de mes ancêtres Chaix à Saint-Sorlin est attestée finalement au moins jusqu’à la fin du XVIe siècle.

La descendance d’André

Pérouse précise qu’André Chaix a trois enfants, deux garçons et une fille. Vu que mon ancêtre Claude est aussi notaire, j’en déduis que c’est lui l’aîné de la fratrie. Il se marie le 28 janvier 1636 à Saint-Sorlin-d’Arves avec Jacqueline Fay-Jacquet. De cette union, naissent 7 enfants, dont Sorlin, en 1642. Si l’archiviste précise que l’un des enfants de Claude est prêtre, je n’en trouve pour l’instant aucune trace. Mais je ne vais pas tarder à découvrir des migrations et liens avec le Dauphiné jusque là insoupçonnés.

Des liens et des cousins en Oisans

Sorlin Chaix se marie en 1667 à Saint-Sorlin-d’Arves avec Charlotte Arnaud. 8 enfants naissent de cette union, dont Barthélémy, mon ancêtre. Première surprise : en mai 1710, Jean Claude Chaix, le dernier de la fratrie né en 1687, se marie à Villard-Reculas, dans l’Oisans (Isère), avec Géline (ou Céline) Roux ; moins d’un mois plus tard, c’est au tour de sa soeur, Agnès Chaix, née en 1675, de se marier à Villard-Reculas avec Jean Revol. Deuxième surprise : le curé de ce même village de Villard-Reculas n’est autre que… Jean Baptiste Chaix, né en 1677 à Saint-Sorlin, frère de mon ancêtre Barthélémy. Troisième surprise : alors que Sorlin Chaix décède en 1706, toujours à Saint-Sorlin, sa femme – Charlotte Arnaud – décède en 1721 et est enterrée à… Villard-Reculas !

Il faut savoir que les mariages à Saint-Sorlin-d’Arves sont marqués par un fort taux d’endogamie : très exceptionnellement, je retrouve des mariages unissant des conjoints ayant des origines autres qu’arvines et paradoxalement, sur cette petite minorité, cela concerne régulièrement des individus venant du Dauphiné. En témoigne un mariage retrouvé dans les registres paroissiaux de la commune en 1720, unissant Bartholomée Chaix (sans lien direct avec les Chaix évoqués précédemment) et Barthélémy Dusser, originaire de Clavans.

Mise en évidence de la proximité entre Saint-Sorlin et le Dauphiné. Villard-Reculas se situe à quelques kilomètres au sud-ouest d’Huez.

Le premier Chaix était-il Dauphinois ?

J’arrive ainsi rapidement à me dire que les Chaix des Arves viennent finalement du Dauphiné et qu’ils sont montés se fixer dans les Arves, et précisément à Saint-Sorlin avant la fin du XVe siècle. Dans son Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du XIXe siècle, Gustave Chaix-d’Est-Ange (1800-1876) – ça ne s’invente pas ! – décrit un des patronymes Chaix de cette manière :

Le nom de Chais, ou Chaix, très répandu dans la Haute-Provence, a été porté dans cette région au moyen âge par une famille noble et distinguée. Guillaume Chaix vivait en Trièves en 1285. […]

Source : CHAIX-D’EST-ANGE, Gustave, Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du XIXe siècle, vol.IX, Evreux, 1903-1929, p.210.

La boucle est ainsi bouclée… Le tout premier Chaix recensé l’aurait été dans le Trièves, dans le sud du département de l’Isère, au XIIIe siècle et s’appelle Guillaume : ça non plus, ça ne s’invente pas. Par ailleurs, beaucoup de Chaix sont présents à l’époque médiévale dans le Briançonnais et en particulier vers Gap.

Racine étymologique du patronyme Chaix

L’étymologie même du nom pourrait indiquer que la famille Chaix migre au cours des siècles du sud vers le nord. Sur Généanet, je lis :

Le sens n’est pas très clair : le mot peut désigner une variété de genévrier. Mais il est souvent associé en topographie à des collines, et c’est sans doute le sens de “rocher” qu’il faut privilégier, soit d’après la racine “quer”, soit par une métaphore liée à l’occitan “cais” (= mâchoire, dents) »

Source : Généanet

La racine occitane fait écho à la mémoire familiale qui retient cette version de l’origine du nom avec l’idée d’homme aux fortes mâchoires. Par ailleurs, les Chaix à Saint-Sorlin semblent être basés sur le haut de la commune, dans le hameau de Pierre-Aigüe, confortant l’hypothèse de l’origine topographique du nom de famille. Dans les registres paroissiaux, je trouve différentes ortographes : Chais, Chays, Cheys, ou encore Ches, le S s’étant progressivement transformé en X. Comme la mémoire familiale s’attache à le prononcer, j’ignore l’origine de mon patronyme qui viendrait du Chai, qui désigne le lieu où se déroule la vinification. D’autant qu’à Saint-Sorlin, les vignes n’existent pas. Une dernière hypothèse est émise par Robert Gabion, dans son excellent Dictionnaire des noms de familles de Savoie, Haute-Savoie, canton de Genève (partie)… :

Dérivés de l’ancien français chas, corps de bâtiment (latin capsa, coffre), correspondant aux toponymes mauriennais anciens Chassum, Cheys, Chaix (celliers, membres de maisons) ; mais “chaix” a pu représenter dans le passé une notation palatalisée de saix (latin saxum), rocher. […] »

Source : GABION, Robert, Dictionnaire des noms de familles de Savoie, Haute-Savoie, canton de Genève (partie), Montmélian, La Fontaine de Siloé, 2011, p.223.

Pas de preuve formelle quant à l’origine exacte de mes ancêtres, seules des hypothèses demeurent. Les faits, eux, se contentent de fixer l’origine de mon ascendance patronymique à Saint-Sorlin-d’Arves. À suivre…

Des vérifications et des mystères

Continuons à parcourir le livret transmis à mon arrière grand-mère par sa cousine. En 1300, lorsque mon ancêtre Jean Rodier achète un mas, il est précisé :

Il doit promettre de ne jamais vendre ses terres au prieuré d’Ispagnac même s’il y a un changement de seigneur. Il doit jurer tout ceci sur les Saints Evangiles et faire hommage et garder fidélité et à genoux devant le seigneur Etienne de Mundo et les siens et devant témoins dans la maison de maître Capelan et maître Etienne Blancard, notaires publics. »

Si je ne doute pas de la bonne foi de ma lointaine cousine qui se base a priori sur des archives retrouvées aux Archives départementales de la Lozère à Mende, j’ai du mal à vérifier et identifier les lieux et les personnes qu’elle cite. D’abord sur le lieu, ce mas jouxterait le mas de « Volpillos, appartenant déjà aux Rodier et acheté à noble dame Hélis de Jalès. » Si je me réfère au Dictionnaire géographique de la Lozère, je trouve un toponyme Volpilhous, situé dans la commune de Florac. J’imagine que c’est bien de ce mas qu’il s’agit ici, Florac se situant à moins de 10 kilomètres au sud-est de la commune d’Ispagnac.

Itinéraire calculé entre Florac et Ispagnac. Source : Google Maps

Itinéraire calculé entre Florac et Ispagnac. Source : Google Maps

Ce mas acheté en 1300 se localiserait donc aux abords d’Ispagnac. Il aurait été vendu par un seigneur appelé Etienne de Mundo. Là, pour le coup, je pense qu’il y a confusion. Je ne retrouve déjà aucun seigneur de Mundo dans la région. En revanche, il existe bien une seigneurie de Budos qui exerce son influence dès le XIVe siècle dans la région d’Uzès (notice historique de la famille de Budos) mais il n’est jamais question d’un Etienne. À ce stade des recherches, vous comprenez les limites d’Internet : une visite aux AD de la Lozère pourrait sans doute m’éclairer davantage.

Avançons dans le temps et dans la lecture du livret :

En 1516, au moment du Concordat et des guerres d’Italie, le 9 avril, sous le règne de François 1er, Pierre Rodier, le fils cadet de Jean, a une terre à Fontanès et il jure sur les Evangiles de Dieu de prendre en mariage Catherine Valadier qui lui apporte en dot des champs, des pâtures, des bois et une somme de 15 livres tournois. Le voilà aussi riche que son frère aîné Jean. […] Après le mariage de Pierre Rodier et Catherine Valadier, le couple habite le mas de Zinzelles dans la paroisse de Fontanès et c’est là que naît leur fils Pierre, en 1518. Puis les fils se succèdent, ce sont naturellement des Pierre (fils aîné qui aura les terres). En 1570, un mariage entre Pierre et Marianne Pellet agrandit encore le domaine. »

Ici, je me suis servi des inventaires proposés en ligne par les AD de la Lozère. Ainsi, dans la série E, j’ai pu remarquer deux documents très intéressants :

  • une transaction passée entre Catherine VALADAYRE et Pierre Rodier, de Sinzelles en 1516 : c’est sans doute ce document que ma lointaine cousine a consulté à l’époque. Mais Catherine s’appelle en réalité VALADAYRE et non Valadier. Puis le mas de Sinzelles, après une consultation du Dictionnaire géographique de la Lozère se situe bien dans la paroisse de Fontanès (aujourd’hui, Fontanès a été intégrée à Naussac : la commune s’appelle donc Naussac-Fontanès et se situe en dehors des Cévennes, dans le Nord-Lozère, presqu’à la frontière de la Haute-Loire).
  • un testament de Jeanne BATIFOLLIERE, femme de Jean Rodier, du lieu de Sinzelles, paroisse de Fontanès (1627). J’en déduis, peut-être à tort, que ce Jean est un descendant direct ou collatéral du couple Rodier-Valadayre.

Pour autant, difficile de savoir si ces individus sont mes ancêtres en ligne directe ou non. Pour tout dire, cela est même impossible à vérifier en l’état actuel des ressources que j’ai à disposition. On poursuit :

En 1675, Rodier Pierre, ministre en religion, préside le synode des Cévennes à Anduze. »

De nouveau, confusion. Grâce à Gallica, il m’est possible de consulter un fonds documentaire exceptionnellement grand, dans lequel je trouve La France protestante, publié en dix volumes entre 1846 et 1859 par les frères Haag, historiens français protestants. Dans le volume VIII, je peux lire :

Rodier (N.) : ministre de Tornac, fut appelé à présider le synode des Cévennes et du Gévaudan qui se tint à Anduze le 19 juin 1675 […] Ce synode fut très nombreux ; soixante-cinq églises y envoyèrent leurs députés : […] »

Source : HAAG, Eugène et Emile, La France protestante…, Paris, 1846-1859, vol.VIII, p.464. Disponible en ligne.

Ainsi, il ne s’agirait pas d’un Pierre Rodier, mais d’un N. Rodier. Les frères Haag ont pu se tromper dans le prénom mais ce qui me met définitivement le doute quant au fait qu’il s’agisse d’un Pierre Rodier est la localité : Tornac, qui se situe dans le Gard. Pour autant, l’auteure du livret précise bien qu’elle a consulté les archives de Mende… et de Nîmes. De plus, les protestants de Lozère sont évidemment représentés par leurs ministres et parmi eux figure peut-être un Pierre Rodier. Cela reste à vérifier.

Pierre Rodier à cette époque avait un frère Antoine qui s’était engagé dans la Maréchaussée et était même devenu prévot à Mende. Celui-ci eut un fils Antoine qui devint notaire à Barre [Barre-des-Cévennes] et ce dernier eut un fils Privat qui devint notaire à Florac. »

En effet, toujours grâce à Internet, je retrouve bien trois Rodier notaires : Antoine, Privat et même un Pierre. Mais attention aux confusions et aux homonymes. Comme la cousine le présente, Antoine serait le frère du Pierre soi-disant président du synode en 1675. Or, les dates ne correspondent pas : Antoine aurait exercé entre 1596 et 1615 à Barre ; Privat, de 1678 à 1741 à Florac ; et ce Pierre de 1744 à 1773 à Florac aussi. Ainsi, le Antoine dont il est question ne peut pas être le frère du Pierre ministre en religion. Toutefois, Antoine est sans doute le frère du père voire du grand-père de ce Pierre.

Un procès sous fond de Guerres de Religion ?

Après le massacre de Fraissinet-de-Fourques en 1703, la cousine explique :

Pour comble de malheur, les terres des Rodier sont convoitées par leurs voisins catholiques. Parmi ceux-ci, Abraham Méjean, sire de la Rouvière, qui voudrait leurs terres et leur fait des procès (au sujet d’herbes à pâture pour les moutons, de prix d’un chemin qui traverse les terres de Méjean, des fruits d’un verger mitoyen, etc etc.) Cela durera 25 ans. Pierre Rodier et Jean son frère sont soutenus par tous les autres voisins et même par Rampon, de Paris, cousin de Méjean, qui lui écrit une lettre à ce sujet. Mais rien n’y fait, le procès suit son cours. Il faut attendre 1732 pour que soient déclarés Jean, Antoine et Pierre “sincères” et ils gagnent leur procès (200 livres et quelques sols). »

Ici, il s’agit bien du Pierre de Ferrières puisque, plus loin, lorsque la cousine explique que sa grand-mère Jeanne Borelly lui propose de récupérer ses terres à sa mort, il s’engage à dédommager ses deux frères.

Mais, hélas, les descendants d’Abraham Méjean mécontents de la fin des procès entre Pierre Rodier s’attaquent aux enfants de Pierre et veulent saisir leurs biens. Entre ces nouveaux procès et les besoins du roi Louis XV et par représailles contre ceux qui abritent ou ont abrité des Camisards, les localités de l’Acrole, Fabreguettes, la métairie Rodier, la Rouvière, le Villard […] sont imposées pour 291 livres. […] Peu à peu, l’animosité entre catholiques et protestants disparaît. On respire un peu mieux. Mais les descendants de Pierre Rodier doivent payer aux descendants d’Abraham Méjean “les condamnations” autrement il sera aisé de saisir sur leurs bien et même emprisonnés. »

Il faut attendre les années 1790 pour que les rivalités entre les deux familles disparaissent :

Une fille de Jean Rodier, Jeanne, épouse un descendant d’Abraham Méjean et la paix règne entre les deux familles. Enfin ! »

Si je n’ai aucun moyen de vérifier les dires de ma lointaine cousine, je crois plausible tout ce qu’elle raconte. Abraham Méjean est bien seigneur de La Rouvière : un fonds, concernant le XVIIIe siècle, est même disponible aux AD de la Lozère. Par hasard, en parcourant les registres paroissiaux de Saint-Hilaire-de-Lavit, j’ai trouvé le mariage d’un Antoine Rodier en 1734. Fils d’un Pierre, il est originaire du mas Méjean de la paroisse d’Ispagnac. Je n’ai pas réussi à le relier directement mais il est très probable qu’il fasse partie de ma famille Rodier d’autant qu’à Ispagnac, les Rodier semblent être présents depuis 1300 et le fait que cet Antoine vienne du mas Méjean me conforte sur cette piste.

Frustration et recomposition du puzzle

En trois articles, vous avez pu voir à quoi peuvent ressembler des recherches généalogiques. Pour celles-ci, j’ai eu la chance de m’appuyer sur un document familial et le travail réside d’abord dans le fait de vérifier tout ce qui est dit et de critiquer cette source comme une source à part entière. De cette manière, et grâce à Internet, le but du jeu est de recomposer le puzzle familial en infirmant ou confirmant certaines informations et, bien sûr, en en récoltant d’autres.

Frustration dans un deuxième temps car vous voyez qu’Internet ne fait pas tout et ne constitue pas l’outil ultime du chercheur, loin s’en faut. Désormais, si je veux continuer à avancer – et je pense qu’il est possible d’avancer encore beaucoup dans cette histoire – il faut que je me rende sur place. D’abord aux Archives départementales de la Lozère, puis dans les différentes localités citées afin de trouver d’autres pistes, d’autres sources et surtout d’autres informations.

Vous l’aurez compris, je n’ai pas fini d’être sur les traces des Rodier !


Malheureusement, j’ai assez peu de photos de la famille Rodier, l’épisode algérien ayant dispersé et fait disparaître beaucoup d’archives familiales. Toutefois, j’ai une photo d’Elisa Rodier, la dernière de ma lignée à porter ce nom, la mère de mon arrière grand-mère. Son regard bienveillant n’en demeure pas moins mystérieux, exactement à l’image des recherches et de la vision que je porte sur cette branche de mon ascendance.

Elisa Rodier (1869-1913), mon AAGM.

Elisa Rodier (1869-1913), mon AAGM.