Faire de la généalogie, c’est aussi passer des heures à parcourir des sources écrites afin de mieux cerner et comprendre le contexte historique d’une période donnée. Ici, nous sommes à Saint-Jean-de-Maurienne, à l’automne 1576. Alors que Pierre de Lambert, évêque de 1567 à 1591, projette de construire un collège dans l’actuelle avenue du Mont-Cenis en rénovant une maison achetée, le noble Pierre Salière Darve tient un livre des comptes dans lequel se niche un détail remarquable en la présence d’ours dans la capitale de la vallée :

 La dépense totale des manoeuvres pendant le mois de septembre 1576 est de 204 florins, 8 sols, sur quoi il y a 7 sols pour les colliers de deux ours, le mâle et la femelle. On apprend par ce détail que l’évêque avait alors des ours entretenus aux frais de l’évêché.

[…]

Façon d’un tornet pour la chenne de l’ours avec sa boucle… 3 sols. »

D’après l’abbé Rambaud, « Histoire du collège Lambertin », dans les  Travaux de la Société d’histoire et d’archéologie de la province de Maurienne, 1885, p.30.

L’anecdote a de quoi surprendre et il est même difficile d’imaginer le spectacle au sein de l’évêche à la fin du XVIe siècle. Fait d’autant plus étonnant quand nous lisons l’étude passionante de Michel Pastoureau, contenue dans Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, que je vous recommande de lire sans tarder ! Notamment spécialiste des couleurs, des images et des symboles, l’historien écrit, à propos de l’ours :

 Un tel animal ne pouvait qu’effrayer l’Église du haut Moyen Âge. Non seulement l’ours est doté d’une force prodigieuse mais il est lubrique et violent. En outre, il ressemble à l’homme par son aspect extérieur, par son atptitude à se tenir debout et par ses pratiques sexuelles. Depuis Pline, en effet, qui a mal interprété un passage d’Aristote, tous les bestiaires et toutes les encyclopédies affirment que les ours s’accouplent more hominum et non pas à la façon des autres quadrupèdes. L’ours est donc un dangereux cousin de l’homme. Enfin, contrairement au lion, sur tous les terroirs d’Europe occidentale, c’est un animal indigène : le voir, l’admirer, le redouter, le vénérer est chose fréquente. De fait, à l’époque carolingienne [soit jusqu’au Xe siècle], dans une bonne partie de l’Europe germanique et scandinave, il fait encore l’objet de cultes païens associés à des fêtes calendaires, et passe encore pour le roi des bêtes sauvages ; rôle, nous l’avons vu, déjà tenu par le lion dans l’Europe méridionale. Dès lors, l’Église part en guerre contre l’ours et cherche à le faire descendre de son trône. Partout, entre le VIIIe et le XIIe siècle, elle favorise la promotion du lion, animal exotique et non pas indigène, issu de la culture écrite et non pas des traditions orales, animal par là même maîtrisable et non pas imprévisible. Partout, elle « joue » le lion contre l’ours. Partout elle s’acharne contre ce dernier.

Pour ce faire, elle utilise trois procédés : l’ours est d’abord diabolisé, puis dompté et enfin ridiculisé. S’appuyant sur la Bible, où l’ours est toujours pris en mauvaise part, et reprenant une phrase de saint Augustin, « ursus est diabolus », les Pères et les auteurs chrétiens de l’époque carolingienne rangent l’animal dans le bestiaire de Satan ; du reste, à les croire, le Diable prend souvent la forme d’un ours pour venir menacer et tourmenter les hommes pécheurs. La plupart des ateurs occultent la tradition selon laquelle l’ourse redonne vie à ses petits morts-nés en les léchant – tradition ambiguë, héritée de Pline, qui aurait pu être glosée comme un symbole de résurrection – et mettent constamment en avant les vices de l’ours : brutalité, méchanceté, lubricité, saleté, goinfrerie, paresse, colère.

Dans un deuxième temps, l’ours devient un animal domestique, ou plutôt domestiqué, au sens médiéval de ce mot (domesticus). Ici c’est l’hagiographie qui s’attage à l’ours. […]

Diabolisé puis dompté, l’ours est ensuite ridiculisé. Cela se fait en général après l’an mille. L’Église, pourtant hostile à tous les spectacles d’animaux, ne s’oppose désormais plus à la circulation des montreurs d’ours. Muselé et enchaîné, l’ours accompagne les jongleurs et les bateleurs due château en château, de foire en foire, de marché en marché. L’ancien animal royal, admiré et redouté, devient une bête de cirque, qui danse, fait des tours, amuse le public. À partir du XIIIe siècle, offrir un ours n’est plus vraiment un cadeau de roi comme c’était encore le cas à l’époque carolingienne ; l’animal sort même des ménageries princières où il n’a plus sa place. […] Au tournant des XIIe-XIIIe siècles, l’affaire semble donc entendue : le lion, roi des animaux dans les traditions orientales et méridoniales, le devient aussi, à la place de l’ours, dans les traditions occidentales septentrionales. »

Michel Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, 2004, pp.70-72.

Si je concède que le passage cité est long, il n’en est pas moins intéressant et à la lumière de ces mots, la possession de deux ours par l’évêque de Lambert revêt un sens particulier, celui qui place l’animal mythique au coeur d’un évêché qui a lutté, des siècles durant, pour l’en faire sortir !

Progressivement, le lion détrône l’ours de son statut de roi des animaux en Europe. (Illustration allemande, 1810). Source : Wikipédia.

Avec cet article, je souhaite inaugurer une nouvelle rubrique de mon blog, consacrée à la psychogénéalogie ou plutôt à l’analyse transgénérationnelle. Je préfère désormais ce terme au premier, trop galvaudé à mon sens et derrière lequel on a tendance à mettre tout et n’importe quoi. L’analyse transgénérationnelle donc, est le fait d’étudier dans notre généalogie d’éventuels traumatismes ancestraux qui se seraient transmis de génération en génération, sous une forme ou sous une autre. De même que nous héritons d’un patrimoine génétique, nous héritons d’un patrimoine émotionnel dans lequel se trouverait la somme des mémoires et des vécus de nos ancêtres. Il ne s’agit pas d’une simple vue de l’esprit puisque c’est désormais prouvé scientifiquement : nous transmettons, en plus de nos gènes, des émotions aux générations qui nous suivent.

Voici désormais des années que je me documente, que je lis pléthore de travaux ou supposés comme tels – certains sont en effet très décevants – et que je travaille personnellement sur ma propre ascendance. Vous l’aurez compris, si je cherche, c’est que j’estime que la découverte de secrets de famille ou présentés comme tels par la mémoire familiale – « il se serait suicidé », « il aurait été malade », « elle aurait été abandonnée »… – pèse potentiellement sur les générations qui ont suivi, sur mes proches, et, ainsi, sur moi et ce que je vis. J’ai déjà mis en évidence un certain nombre d’occurences flagrantes – des dates, des répétitions de prénoms, des ruptures similaires – dans des lignées particulières, en précisant toutefois qu’aucun travail de ce type n’a été mené dans ma famille. En l’occurence, ce que j’ai mis en évidence était niché dans l’inconscient de certains membres de ma famille et cela a fait sens quand j’en ai parlé, comme des pièces d’un puzzle qui se reconstitue au fur et à mesure. Il faut dire aussi que certaines lignées « problématiques » sont issues de l’Algérie coloniale : je vous laisse imaginer le contexte de la société coloniale, la rupture avec la famille restée en métropole, la violence du système qu’ils entretenaient par ailleurs, pour certains, à alimenter, les histoires familiales classiques, le brassage des populations, des cultures, des religions – fait pas si anodin que cela, un certain nombre de mariages de mes ancêtres a concerné des catholiques et des protestants -,dans une IIIe République qui voyait tout cela d’un très mauvais oeil. Bref, ajoutez à cela la rupture sèche et inéluctable de l’indépendance, la guerre, les morts, le rapatriement – pour la plupart de mes proches, il s’est agi d’une première fois sur le sol métropolitain – et vous vous retrouvez avec un contexte familial pour le moins complexe, rempli de nuances, de continuités, de ruptures, d’échecs, de renoncements, de déclassement et évidemment… de non-dits !

Tout ça pour dire quoi ? Chaque famille a son lot de malheurs, de souffrances, d’histoires en tout genre, et pourtant dans chaque famille ne se cache pas, au coin d’une lignée, un fantôme qui rôde et qui hante la descendance. J’en conviens. Pour quelles raisons ? À partir du moment où il y a verbalisation, c’est-à-dire des mots qui sont posés sur tel ou tel aspect de l’histoire familiale, aussi dramatique qu’il soit ou qu’il ait été, il n’y aura aucune incidence sur les générations qui suivent. Je n’invente rien et certains diront même qu’il s’agit là d’enfoncer des portes ouvertes. Tout le travail de la psychanalyse est bien de mettre des mots sur des aspects problématiques des inconscients individuel et familial et par là même, souvent douloureux. Il n’est pas difficile d’imaginer qu’un ancêtre s’étant pendu à quelques semaines de la naissance de son fils pèsera sur la vie de ce dernier, d’autant plus si le suicide est tu par une mère honteuse ou terriblement malheureuse, croyant bien faire en n’en touchant mot. Pourtant, trois générations plus tard, ce suicide, complétement relégué à l’inconscient familial, pourra hanter tel ou telle descendant-e, lequel n’a même pas idée que le problème provient directement du drame de son aïeul.

Ainsi, dans cet exemple, la cause originelle du problème n’est pas le suicide – il ne s’agit ni de réparer ni de juger tel ou tel acte ancestral – mais bien le fait qu’aucun mot n’a accompagné le drame familial. Trois, quatre, cinq générations plus tard, le fantôme du suicide plane toujours sur la vie familiale car non-verbalisé. Il ne s’agit donc pas de traquer des fantômes familiaux pour le plaisir, mais bien pour permettre de verbaliser d’éventuels non-dits ancestraux qui empêchent d’aborder l’histoire familiale sereinement d’une part, et de vivre en paix, en tant qu’individu surtout, d’autre part.


À chaque billet, sa référence bibliographique et la citation qui va avec : je vous recommande l’ouvrage de Bruno Clavier, Les fantômes familiaux, disponible désormais en poche chez La Petite Bibliothèque Payot et paru en 2014.

J’ai déjà présenté la notion de fantôme transgénérationnel comme une structure psychique émotionnelle résultant d’un traumatisme. Il semble qu’elle soit « expulsée » par l’ancêtre qui n’a pas pu la métaboliser, la dépasser, la transcender. Certains auteurs parlent de « patate chaude », je préfère évoquer l’image d’une « grenade dégoupillée » : elle peut être transmise de génération en génération sans faire de dégâts visibles jusqu’a ce qu’elle éclate sous la forme de phénomènes pathologiques incompréhensibles. Ainsi, le deuil impensable d’un parent qui a perdu son enfant peut être repris par l’un ou l’une de ses descendants et fréquemment, plusieurs générations après. La plupart du temps, le souvenir conscient du trauma ancestral s’est perdu, car la personne traumatisée, entrée dans un vide psychique, dnas un état d’insensibilité, ne peut plus témoigner de la violence émotionnelle de ce qu’elle a subi. L’effet de ce trauma ancestral au sein de la famille est très bien décrit par Delphine de Vigan dans Rien ne s’oppose à la nuit, où elle évoque la mort de son oncle alors qu’il était enfant : « Désormais la mort d’Antonin ne serait plus qu’une onde souterraine, sismique, qui continuerait d’agir sans aucun bruit. »

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Comment constituer une généalogie sans s’intéresser de près à son patronyme, celui qui nous a été transmis à la naissance, ce nom qui nous relie directement au passé et à une partie de nos ancêtres ? Le mien s’écrit Chaix, se prononce Chèxe, et la mémoire familiale retient que les Chaix de notre famille ont toujours habité Saint-Sorlin-d’Arves, petit village alpin de Maurienne, dans le département de la Savoie. Une généalogie a priori facile à constituer : pas de migration, des archives peu lacunaires et relativement bien conservées… Voyons de plus près ce qu’il en est.

12 générations attestées

Schématiquement voici comment se présente la branche Chaix de mon arbre :

Moi

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Mon père

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Maurice Ernest Edouard Célestin Chaix (1918-2003)

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Charles François Marie Chaix (1868-1935)

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Joseph Théophile Chaix (1820-1898)

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François Chaix (1786-1865)

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Joseph Chaix (1757-après 1813)

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François Chaix (1713-1791)

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Barthélémy Chaix (1672-1743)

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Sorlin Chaix (1642-1706)

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Claude Chaix ( -1665)

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André Chaix ( – )

Une famille implantée à Saint-Sorlin au moins depuis le milieu du XVIIe siècle ?

Ainsi, mon ancêtre le plus lointain, avéré par les archives à ma disposition, s’appelle André Chaix. Il exerce la profession de notaire, tout comme son fils, Claude, qui décède en 1665. Transmis de père en fils, je ne retrouve cependant pas de notaire dans les générations suivantes. Toutefois, il est important de bien comprendre que Saint-Sorlin-d’Arves est une commune pastorale avant tout. Les revenus des familles sont constitués par le travail de la terre et par l’élevage, sans exception. Gabriel Pérouse (1874-1928), archiviste et historien français, a rédigé une Etude statistique et démographique sur St-Sorlin-d’Arves, commune des hautes vallées alpestres en Savoie dans laquelle il écrit :

C’était aussi une population – et ceci nous intéresse davantage – extrêmement homogène, en ce sens qu’il n’y avait guère de différence entre le plus pauvre et le plus riche des habitants de Saint-Sorlin. La terre est très morcelée ; il y en a pour tous. Les 1455 hectares de la commune soumis au régime de la propriété individuelle sont divisés, au cadastre de 1738, en 5391 parcelles, qui se trouvent réparties entre tous les chefs de famille. […] Il y a juste neuf parcelles, sur les 5931 que nous indiquions, qui appartiennent à des étrangers, paysans des communes limitrophes. Quatre-vingt trois autres forment des dotations de l’église paroissiale et des chapelles que les villageois ont fondées. Tout le reste se trouve aux mains des habitants, tous cultivateurs,  […]. Et ce sont également des cultivateurs ceux qui joignent à la culture et à l’élevage un métier ; c’est d’ailleurs une rareté ; pendant plus d’un siècle en effet que dure notre période [1648-1758], nous ne rencontrons guère que deux tisserands, qui tissent des draps du pays, deux forgerons qui forgent le fer de Maurienne, et cinq notaires qui minutent les contrats sans trop de cérémonies et moyennant de très modiques honoraires ; ils sont restés paysans et leurs enfants le sont après eux. »

Source : PEROUSE, Gabriel, « Histoire d’une population aux XVIIe et XVIIIe siècles – Etude statistique et démographique sur St-Sorlin-d’Arves, commune des hautes vallées alpestres en Savoie », dans Mémoires et documents publiés par la Société savoisienne d’histoire et d’archéologie, Chambéry, T67, 1930, pp.17-65

Par ailleurs, Gabriel Pérouse cite André Chaix et me permet d’en savoir plus sur mon ancêtre. Son étude constitue à ce titre une source précieuse pour mes recherches généalogiques :

André Chaix, l’un des chefs de famille de 1648, était notaire. Il eut une fille et deux fils, Claude, qui fut aussi notaire, et Jacques, qui fut syndic de la commune. Cette maison dans un village où nous savons qu’il y avait d’ailleurs peu d’inégalité dans les conditions, était donc parmi les plus aisées ; il fallait, pour être notaire, avoir étudié hors de la commune, et pour être prêtre aussi, comme fut l’un des enfants du notaire Claude. »

Source : PEROUSE, Gabriel, Ibid., p.41

Je trouve également la trace d’un André Chaix, notaire, durant la peste de 1588 à Saint-Sorlin-d’Arves. S’agit-il de lui ou du père d’André ? Quoiqu’il en soit, la présence de mes ancêtres Chaix à Saint-Sorlin est attestée finalement au moins jusqu’à la fin du XVIe siècle.

La descendance d’André

Pérouse précise qu’André Chaix a trois enfants, deux garçons et une fille. Vu que mon ancêtre Claude est aussi notaire, j’en déduis que c’est lui l’aîné de la fratrie. Il se marie le 28 janvier 1636 à Saint-Sorlin-d’Arves avec Jacqueline Fay-Jacquet. De cette union, naissent 7 enfants, dont Sorlin, en 1642. Si l’archiviste précise que l’un des enfants de Claude est prêtre, je n’en trouve pour l’instant aucune trace. Mais je ne vais pas tarder à découvrir des migrations et liens avec le Dauphiné jusque là insoupçonnés.

Des liens et des cousins en Oisans

Sorlin Chaix se marie en 1667 à Saint-Sorlin-d’Arves avec Charlotte Arnaud. 8 enfants naissent de cette union, dont Barthélémy, mon ancêtre. Première surprise : en mai 1710, Jean Claude Chaix, le dernier de la fratrie né en 1687, se marie à Villard-Reculas, dans l’Oisans (Isère), avec Géline (ou Céline) Roux ; moins d’un mois plus tard, c’est au tour de sa soeur, Agnès Chaix, née en 1675, de se marier à Villard-Reculas avec Jean Revol. Deuxième surprise : le curé de ce même village de Villard-Reculas n’est autre que… Jean Baptiste Chaix, né en 1677 à Saint-Sorlin, frère de mon ancêtre Barthélémy. Troisième surprise : alors que Sorlin Chaix décède en 1706, toujours à Saint-Sorlin, sa femme – Charlotte Arnaud – décède en 1721 et est enterrée à… Villard-Reculas !

Il faut savoir que les mariages à Saint-Sorlin-d’Arves sont marqués par un fort taux d’endogamie : très exceptionnellement, je retrouve des mariages unissant des conjoints ayant des origines autres qu’arvines et paradoxalement, sur cette petite minorité, cela concerne régulièrement des individus venant du Dauphiné. En témoigne un mariage retrouvé dans les registres paroissiaux de la commune en 1720, unissant Bartholomée Chaix (sans lien direct avec les Chaix évoqués précédemment) et Barthélémy Dusser, originaire de Clavans.

Mise en évidence de la proximité entre Saint-Sorlin et le Dauphiné. Villard-Reculas se situe à quelques kilomètres au sud-ouest d’Huez.

Le premier Chaix était-il Dauphinois ?

J’arrive ainsi rapidement à me dire que les Chaix des Arves viennent finalement du Dauphiné et qu’ils sont montés se fixer dans les Arves, et précisément à Saint-Sorlin avant la fin du XVe siècle. Dans son Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du XIXe siècle, Gustave Chaix-d’Est-Ange (1800-1876) – ça ne s’invente pas ! – décrit un des patronymes Chaix de cette manière :

Le nom de Chais, ou Chaix, très répandu dans la Haute-Provence, a été porté dans cette région au moyen âge par une famille noble et distinguée. Guillaume Chaix vivait en Trièves en 1285. […]

Source : CHAIX-D’EST-ANGE, Gustave, Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du XIXe siècle, vol.IX, Evreux, 1903-1929, p.210.

La boucle est ainsi bouclée… Le tout premier Chaix recensé l’aurait été dans le Trièves, dans le sud du département de l’Isère, au XIIIe siècle et s’appelle Guillaume : ça non plus, ça ne s’invente pas. Par ailleurs, beaucoup de Chaix sont présents à l’époque médiévale dans le Briançonnais et en particulier vers Gap.

Racine étymologique du patronyme Chaix

L’étymologie même du nom pourrait indiquer que la famille Chaix migre au cours des siècles du sud vers le nord. Sur Généanet, je lis :

Le sens n’est pas très clair : le mot peut désigner une variété de genévrier. Mais il est souvent associé en topographie à des collines, et c’est sans doute le sens de « rocher » qu’il faut privilégier, soit d’après la racine « quer », soit par une métaphore liée à l’occitan « cais » (= mâchoire, dents) »

Source : Généanet

La racine occitane fait écho à la mémoire familiale qui retient cette version de l’origine du nom avec l’idée d’homme aux fortes mâchoires. Par ailleurs, les Chaix à Saint-Sorlin semblent être basés sur le haut de la commune, dans le hameau de Pierre-Aigüe, confortant l’hypothèse de l’origine topographique du nom de famille. Dans les registres paroissiaux, je trouve différentes ortographes : Chais, Chays, Cheys, ou encore Ches, le S s’étant progressivement transformé en X. Comme la mémoire familiale s’attache à le prononcer, j’ignore l’origine de mon patronyme qui viendrait du Chai, qui désigne le lieu où se déroule la vinification. D’autant qu’à Saint-Sorlin, les vignes n’existent pas. Une dernière hypothèse est émise par Robert Gabion, dans son excellent Dictionnaire des noms de familles de Savoie, Haute-Savoie, canton de Genève (partie)… :

Dérivés de l’ancien français chas, corps de bâtiment (latin capsa, coffre), correspondant aux toponymes mauriennais anciens Chassum, Cheys, Chaix (celliers, membres de maisons) ; mais « chaix » a pu représenter dans le passé une notation palatalisée de saix (latin saxum), rocher. […] »

Source : GABION, Robert, Dictionnaire des noms de familles de Savoie, Haute-Savoie, canton de Genève (partie), Montmélian, La Fontaine de Siloé, 2011, p.223.

Pas de preuve formelle quant à l’origine exacte de mes ancêtres, seules des hypothèses demeurent. Les faits, eux, se contentent de fixer l’origine de mon ascendance patronymique à Saint-Sorlin-d’Arves. À suivre…

Des vérifications et des mystères

Continuons à parcourir le livret transmis à mon arrière grand-mère par sa cousine. En 1300, lorsque mon ancêtre Jean Rodier achète un mas, il est précisé :

Il doit promettre de ne jamais vendre ses terres au prieuré d’Ispagnac même s’il y a un changement de seigneur. Il doit jurer tout ceci sur les Saints Evangiles et faire hommage et garder fidélité et à genoux devant le seigneur Etienne de Mundo et les siens et devant témoins dans la maison de maître Capelan et maître Etienne Blancard, notaires publics. »

Si je ne doute pas de la bonne foi de ma lointaine cousine qui se base a priori sur des archives retrouvées aux Archives départementales de la Lozère à Mende, j’ai du mal à vérifier et identifier les lieux et les personnes qu’elle cite. D’abord sur le lieu, ce mas jouxterait le mas de « Volpillos, appartenant déjà aux Rodier et acheté à noble dame Hélis de Jalès. » Si je me réfère au Dictionnaire géographique de la Lozère, je trouve un toponyme Volpilhous, situé dans la commune de Florac. J’imagine que c’est bien de ce mas qu’il s’agit ici, Florac se situant à moins de 10 kilomètres au sud-est de la commune d’Ispagnac.

Itinéraire calculé entre Florac et Ispagnac. Source : Google Maps

Itinéraire calculé entre Florac et Ispagnac. Source : Google Maps

Ce mas acheté en 1300 se localiserait donc aux abords d’Ispagnac. Il aurait été vendu par un seigneur appelé Etienne de Mundo. Là, pour le coup, je pense qu’il y a confusion. Je ne retrouve déjà aucun seigneur de Mundo dans la région. En revanche, il existe bien une seigneurie de Budos qui exerce son influence dès le XIVe siècle dans la région d’Uzès (notice historique de la famille de Budos) mais il n’est jamais question d’un Etienne. À ce stade des recherches, vous comprenez les limites d’Internet : une visite aux AD de la Lozère pourrait sans doute m’éclairer davantage.

Avançons dans le temps et dans la lecture du livret :

En 1516, au moment du Concordat et des guerres d’Italie, le 9 avril, sous le règne de François 1er, Pierre Rodier, le fils cadet de Jean, a une terre à Fontanès et il jure sur les Evangiles de Dieu de prendre en mariage Catherine Valadier qui lui apporte en dot des champs, des pâtures, des bois et une somme de 15 livres tournois. Le voilà aussi riche que son frère aîné Jean. […] Après le mariage de Pierre Rodier et Catherine Valadier, le couple habite le mas de Zinzelles dans la paroisse de Fontanès et c’est là que naît leur fils Pierre, en 1518. Puis les fils se succèdent, ce sont naturellement des Pierre (fils aîné qui aura les terres). En 1570, un mariage entre Pierre et Marianne Pellet agrandit encore le domaine. »

Ici, je me suis servi des inventaires proposés en ligne par les AD de la Lozère. Ainsi, dans la série E, j’ai pu remarquer deux documents très intéressants :

  • une transaction passée entre Catherine VALADAYRE et Pierre Rodier, de Sinzelles en 1516 : c’est sans doute ce document que ma lointaine cousine a consulté à l’époque. Mais Catherine s’appelle en réalité VALADAYRE et non Valadier. Puis le mas de Sinzelles, après une consultation du Dictionnaire géographique de la Lozère se situe bien dans la paroisse de Fontanès (aujourd’hui, Fontanès a été intégrée à Naussac : la commune s’appelle donc Naussac-Fontanès et se situe en dehors des Cévennes, dans le Nord-Lozère, presqu’à la frontière de la Haute-Loire).
  • un testament de Jeanne BATIFOLLIERE, femme de Jean Rodier, du lieu de Sinzelles, paroisse de Fontanès (1627). J’en déduis, peut-être à tort, que ce Jean est un descendant direct ou collatéral du couple Rodier-Valadayre.

Pour autant, difficile de savoir si ces individus sont mes ancêtres en ligne directe ou non. Pour tout dire, cela est même impossible à vérifier en l’état actuel des ressources que j’ai à disposition. On poursuit :

En 1675, Rodier Pierre, ministre en religion, préside le synode des Cévennes à Anduze. »

De nouveau, confusion. Grâce à Gallica, il m’est possible de consulter un fonds documentaire exceptionnellement grand, dans lequel je trouve La France protestante, publié en dix volumes entre 1846 et 1859 par les frères Haag, historiens français protestants. Dans le volume VIII, je peux lire :

Rodier (N.) : ministre de Tornac, fut appelé à présider le synode des Cévennes et du Gévaudan qui se tint à Anduze le 19 juin 1675 […] Ce synode fut très nombreux ; soixante-cinq églises y envoyèrent leurs députés : […] »

Source : HAAG, Eugène et Emile, La France protestante…, Paris, 1846-1859, vol.VIII, p.464. Disponible en ligne.

Ainsi, il ne s’agirait pas d’un Pierre Rodier, mais d’un N. Rodier. Les frères Haag ont pu se tromper dans le prénom mais ce qui me met définitivement le doute quant au fait qu’il s’agisse d’un Pierre Rodier est la localité : Tornac, qui se situe dans le Gard. Pour autant, l’auteure du livret précise bien qu’elle a consulté les archives de Mende… et de Nîmes. De plus, les protestants de Lozère sont évidemment représentés par leurs ministres et parmi eux figure peut-être un Pierre Rodier. Cela reste à vérifier.

Pierre Rodier à cette époque avait un frère Antoine qui s’était engagé dans la Maréchaussée et était même devenu prévot à Mende. Celui-ci eut un fils Antoine qui devint notaire à Barre [Barre-des-Cévennes] et ce dernier eut un fils Privat qui devint notaire à Florac. »

En effet, toujours grâce à Internet, je retrouve bien trois Rodier notaires : Antoine, Privat et même un Pierre. Mais attention aux confusions et aux homonymes. Comme la cousine le présente, Antoine serait le frère du Pierre soi-disant président du synode en 1675. Or, les dates ne correspondent pas : Antoine aurait exercé entre 1596 et 1615 à Barre ; Privat, de 1678 à 1741 à Florac ; et ce Pierre de 1744 à 1773 à Florac aussi. Ainsi, le Antoine dont il est question ne peut pas être le frère du Pierre ministre en religion. Toutefois, Antoine est sans doute le frère du père voire du grand-père de ce Pierre.

Un procès sous fond de Guerres de Religion ?

Après le massacre de Fraissinet-de-Fourques en 1703, la cousine explique :

Pour comble de malheur, les terres des Rodier sont convoitées par leurs voisins catholiques. Parmi ceux-ci, Abraham Méjean, sire de la Rouvière, qui voudrait leurs terres et leur fait des procès (au sujet d’herbes à pâture pour les moutons, de prix d’un chemin qui traverse les terres de Méjean, des fruits d’un verger mitoyen, etc etc.) Cela durera 25 ans. Pierre Rodier et Jean son frère sont soutenus par tous les autres voisins et même par Rampon, de Paris, cousin de Méjean, qui lui écrit une lettre à ce sujet. Mais rien n’y fait, le procès suit son cours. Il faut attendre 1732 pour que soient déclarés Jean, Antoine et Pierre « sincères » et ils gagnent leur procès (200 livres et quelques sols). »

Ici, il s’agit bien du Pierre de Ferrières puisque, plus loin, lorsque la cousine explique que sa grand-mère Jeanne Borelly lui propose de récupérer ses terres à sa mort, il s’engage à dédommager ses deux frères.

Mais, hélas, les descendants d’Abraham Méjean mécontents de la fin des procès entre Pierre Rodier s’attaquent aux enfants de Pierre et veulent saisir leurs biens. Entre ces nouveaux procès et les besoins du roi Louis XV et par représailles contre ceux qui abritent ou ont abrité des Camisards, les localités de l’Acrole, Fabreguettes, la métairie Rodier, la Rouvière, le Villard […] sont imposées pour 291 livres. […] Peu à peu, l’animosité entre catholiques et protestants disparaît. On respire un peu mieux. Mais les descendants de Pierre Rodier doivent payer aux descendants d’Abraham Méjean « les condamnations » autrement il sera aisé de saisir sur leurs bien et même emprisonnés. »

Il faut attendre les années 1790 pour que les rivalités entre les deux familles disparaissent :

Une fille de Jean Rodier, Jeanne, épouse un descendant d’Abraham Méjean et la paix règne entre les deux familles. Enfin ! »

Si je n’ai aucun moyen de vérifier les dires de ma lointaine cousine, je crois plausible tout ce qu’elle raconte. Abraham Méjean est bien seigneur de La Rouvière : un fonds, concernant le XVIIIe siècle, est même disponible aux AD de la Lozère. Par hasard, en parcourant les registres paroissiaux de Saint-Hilaire-de-Lavit, j’ai trouvé le mariage d’un Antoine Rodier en 1734. Fils d’un Pierre, il est originaire du mas Méjean de la paroisse d’Ispagnac. Je n’ai pas réussi à le relier directement mais il est très probable qu’il fasse partie de ma famille Rodier d’autant qu’à Ispagnac, les Rodier semblent être présents depuis 1300 et le fait que cet Antoine vienne du mas Méjean me conforte sur cette piste.

Frustration et recomposition du puzzle

En trois articles, vous avez pu voir à quoi peuvent ressembler des recherches généalogiques. Pour celles-ci, j’ai eu la chance de m’appuyer sur un document familial et le travail réside d’abord dans le fait de vérifier tout ce qui est dit et de critiquer cette source comme une source à part entière. De cette manière, et grâce à Internet, le but du jeu est de recomposer le puzzle familial en infirmant ou confirmant certaines informations et, bien sûr, en en récoltant d’autres.

Frustration dans un deuxième temps car vous voyez qu’Internet ne fait pas tout et ne constitue pas l’outil ultime du chercheur, loin s’en faut. Désormais, si je veux continuer à avancer – et je pense qu’il est possible d’avancer encore beaucoup dans cette histoire – il faut que je me rende sur place. D’abord aux Archives départementales de la Lozère, puis dans les différentes localités citées afin de trouver d’autres pistes, d’autres sources et surtout d’autres informations.

Vous l’aurez compris, je n’ai pas fini d’être sur les traces des Rodier !


Malheureusement, j’ai assez peu de photos de la famille Rodier, l’épisode algérien ayant dispersé et fait disparaître beaucoup d’archives familiales. Toutefois, j’ai une photo d’Elisa Rodier, la dernière de ma lignée à porter ce nom, la mère de mon arrière grand-mère. Son regard bienveillant n’en demeure pas moins mystérieux, exactement à l’image des recherches et de la vision que je porte sur cette branche de mon ascendance.

Elisa Rodier (1869-1913), mon AAGM.

Elisa Rodier (1869-1913), mon AAGM.

Des précisions sur le patronyme

Avant d’être un patronyme, le mot rodier n’est autre qu’un nom de métier qui désigne le charron, celui qui est chargé notamment de fabriquer des roues. En parlant de roue, je trouve trace d’un moulin Rodier au XVIIe siècle près de Meyrueis, au coeur des Cévennes. Un relevé des archives de la ville trouvé sur Internet confirme le nombre important de Rodier qui gravite aux alentours de Meyrueis à cette période.

Localisation de Meyrueis en plein coeur des Cévennes. Source : Google Maps

Localisation de Meyrueis en plein coeur des Cévennes. Source : Google Maps

Des confusions et un jeu de piste

Revenons en 1703 et à la guerre des Camisards. La même cousine de mon arrière grand-mère énonce ensuite :

Entre temps, Pierre a été obligé de fuir devant les dragons du roi. Il fuit vers Castres avec sa femme et ses deux enfants. Mais il est dénoncé et rattrapé et enfermé au château de Ferrières près de Montpellier. Sa femme est transportée dans la tour de Constance à Aigues-Mortes. Pour sauver sa femme et ses enfants, il se fait baptiser dans la religion catholique et obtient la liberté de sa famille contre une somme de 163 livres 1 sol et 3 deniers. Sinon c’était une peine de 27 ans de galère ou de prison. »

Avant toute chose et pour que vous y voyez plus clair, le Pierre dont il est question ici n’est autre que mon Sosa 992, né a priori au début du XVIIIe siècle, et serait donc le fils du Pierre hypothétiquement mort à Fraissinet-de-Fourques en 1703. Un peu plus loin dans son récit, la cousine donne le nom de sa femme, une certaine Louise Fau. Sur ce passage donc, beaucoup de confusions. Grâce à Généanet, j’ai réussi à trouver trace d’un couple Rodier-Fau marié au Désert mais dont nous trouvons trace dans les registres de l’Eglise réformée de Roquecourbe, dans le Tarn, le 19 septembre 1745. Après vérification, le couple semble bien correspondre à celui de mes ancêtres. Roquecourbe se situe à un peu plus de 200 kilomètres au sud-ouest de Fraissinet-de-Fourques et à seulement une dizaine de kilomètres au nord-est de Castres. Première confusion : si fuite il y a eu, Pierre Rodier se marie bien après. Par ailleurs, dans les trois années qui suivent, nous trouvons trace de deux baptêmes dans les registres de l’Eglise réformée de Roquecourbe, Jean Pierre en 1746 et Louis en 1748. Cela confirme le fait que le couple a bien deux enfants.

Mais qu’en est-il du château de Ferrières et de la Tour de Constance ? Déjà, le château de Ferrières se situe à une vingtaine de kilomètres à l’est de Roquecourbe et pas du tout près de Montpellier. La confusion est sans doute liée au fait qu’elle parle juste après de l’hypothétique enfermement de Louise Fau à Aigues-Mortes. Hypothétique en effet car elle n’a en réalité jamais été à Aigues-Mortes, du moins si j’en crois la liste des prisonnières protestantes de la Tout de Constance publiée sur le site du Musée du Désert que vous pouvez visiter à Mialet, dans le Gard. Cela étant, il est fort probable qu’au moment où Pierre est emprisonné, elle soit menacée de déplacement à Aigues-Mortes. Car, oui, Pierre Rodier a bien été à Ferrières et j’en trouve une trace dans l’Histoire du protestantisme dans l’Albigeois et le Lauragais, depuis la révocation de l’Edit de Nantes (1685) jusqu’à nos jours édité rédigée par Camille Rabaud (1827-1921), pasteur et historien français, publiée en 1898 et disponible en ligne via Gallica :

Roquecourbe. – Baptêmes au Désert……………………………………………………………………………… 58

Arrêtés pour baptêmes au Désert…………………………………………………………… 3

Pierre Cumenge et Pierre Rodier ne quittent les cachots de Ferrières qu’en payant 163 liv. et en promettant un second mariage et de nouveaux baptêmes à l’Eglise,

11 novembre 1751. »

Source : RABAUD, Camille, Histoire du protestantisme… op.cit., Fischbacher, Paris, 1898, p.616.

Précisions sur le château de Ferrières

S’il existait apparemment un château médiéval à Ferrières, il aurait été transformé au XVIe siècle par Guillaume Guilhot, seigneur huguenot. Nous sommes en pleines guerres de Religion entre catholiques et protestants et Ferrières devient alors un bastion important pour les Réformés de la région. Ironie du sort, un peu plus d’un siècle plus tard, à la fin du XVIIe siècle et après la révocation de l’Edit de Nantes, Pierre III de Bayard, arrière petit-fils de Guilhot, devient le persécuteur des protestants et Ferrières sert dans un premier temps de garnison pour les troupes royales jusqu’en 1708 où le château devient alors une prison.

Entrée du château de Ferrières. Source : http://patrimoines.midipyrenees.fr/

Entrée du château de Ferrières (Tarn). Source : http://patrimoines.midipyrenees.fr/

Cour du château. Crédit : F@M. Source : http://www.cartesfrance.fr/

Cour du château. Crédit : F@M. Source : http://www.cartesfrance.fr/

S’il n’est pas possible de visiter le château aujourd’hui, le simple fait d’en voir des photographies me glace presque le sang. Sentiment très étrange, que je n’ai, je crois, jamais ressenti au cours de mes recherches généalogiques mais imaginer mon ancêtre passer la voûte du château, l’imaginer désespéré craignant pour sa femme et ses deux enfants me trouble. Certains en souriront peut-être mais je crois pouvoir imaginer le ressenti de mon ancêtre en plein automne 1751. C’est étrange d’ailleurs car il y a quelques semaines, j’ai découvert sur la tombe de mes arrière grands-parents et donc de mon arrière grand-mère Eliane, le message suivant :

Caveau familial, Fayence, Archives familiales, 2016, tous droits réservés.

« On peut être détruit sans être vaincu » Message trouvé sur le caveau familial Rouquayrol-Blanchard, Fayence, Archives familiales, 2016, tous droits réservés.

Mon arrière grand-mère se passionnait pour l’histoire de ses ancêtres Rodier et je suis fier aujourd’hui de pouvoir mener ces recherches, facilitées en grande partie grâce à elle et la correspondance qu’elle a entretenue avec l’une de ses cousines.

Des Pierre et des Pierre

Il convient ici de faire un point sur ma filiation. Je remonte de manière certaine au fils du Pierre que je viens d’évoquer, qui s’appelle aussi Pierre et se marie à une Martin du mas de Solpéran à Saint-André-de-Lancize au début des années 1770. D’après son acte de décès à Cassagnas en 1831, j’estime sa naissance à 1749. Or, si j’en crois la cousine de mon arrière grand-mère, son père n’aurait eu que deux enfants. Et je ne trouve en effet, comme je l’ai dit plus haut, que deux naissances issues du couple Rodier-Fau, dont l’aîné, Jean Pierre, en 1746. Pourquoi Jean Pierre ? Car son parrain n’est autre que Jean Pierre, certainement le même que celui qui est désigné comme étant le père de Pierre à son mariage en 1745. Aurait-on ajouter Jean pour différencier les individus ? Le Jean Pierre né en 1746 est-il bien mon ancêtre ? Je reste prudent bien que tout semble indiquer que oui. Voici donc le schéma d’ascendance des Rodier à ce stade :

Jean Pierre Rodier x ? (l’acte de mariage de son fils en 1745 ne précise pas l’identité de sa mère)

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Pierre Rodier x Louise Fau

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Pierre Rodier x Jeanne Martin

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Pierre Rodier x Thérèse Geneviève Joséphine Fouques

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Pierre Rodier x Jeanne Julie Sirven

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Calixte Vitor Rodier x Julisme Adèle Larguier

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Marie Elisa Rodier

Après la fuite, le retour dans les Cévennes

Il [Pierre de Ferrières] revient en Lozère […] et s’installe pour quelque temps chez sa grand-mère Jeanne Borelly, veuve de Jean Cabanel de Fourques qui lui laisse son domaine et son argent à sa mort, à condition qu’il dédommage ses deux frères (280 livres chacun). Son fils Pierre se marie avec Marie Martin du mas de Solpéran. Ils auront un fils aîné qu’ils nommeront Pierre. Après la mort de sa femme Louise Fau, il viendra habiter le mas de Solpéran avec son fils Pierre, sa belle-fille Martie Martin et son petit-fils Pierre. Il y mourra d’ailleurs. »

Que de Pierre ! Deux remarques préliminaires : la femme de Pierre, d’après son acte de décès à Cassagnas en 1827, s’appelle Jeanne Sirven et non Marie. Pour identifier les mas cités dans le travail de la cousine de mon arrière grand-mère, je me suis servi du Dictionnaire géographique de la Lozère publié en 1852 et réédité de nombreuses fois, par un certain Jean Bouret. Il est disponible en ligne. Il existe deux mas de Solpéran dans des communes très proches, limitrophes mêmes, à savoir Saint-André-de-Lancize et Saint-Germain-de-Calberte. Je penche plutôt pour Saint-André-de-Lancize dans la mesure où Pierre, le petit fils de Pierre et Jeanne Martin, naît aux Ayres à Saint-André-de-Lancize, ce qui tend à montrer que la famille réside là-bas, avant de migrer dans la commune de Cassagnas.

Revenons à l’histoire de Pierre de Ferrières. La cousine explique qu’après l’épisode tragique du Tarn, Pierre s’installe à Fourques, comprenez Fraissinet-de-Fourques, où réside sa grand-mère Jeanne Borelly. Après des recherches dans les registres paroissiaux de cette commune, je trouve en effet, le 27 juin 1758, la sépulture de Jeanne Borelly, veuve de Jean Cabanel (1). L’occurence des noms et le fait que son décès intervient après 1751 et donc l’épisode du Tarn m’amènent à conclure qu’il s’agit bien de mon ancêtre. Toutefois, aucune trace ensuite d’un éventuel décès concernant Louise Fau, avec qui Pierre semble résider à Fraissinet. Dans l’étude des registres paroissiaux cependant, je croise beaucoup de Rodier avec des prénoms familiers : Antoine, Louis, Jean, quelques Pierre aussi. Malheureusement, à ce stade des recherches, je n’ai pas encore les moyens de les relier directement à mon ascendance. Et la malchance s’en mêle puisque les registres paroissiaux de la commune de Saint-André-de-Lancize ne sont disponibles qu’à partir de 1793. Comme Pierre de Ferrières semble mourir au mas de Solpéran, retrouver sa sépulture risque d’être délicat.

(1) S’il s’agit, comme je le pense, de ses grands-parents maternels, cela voudrait dire que la mère de Pierre, femme de Jean Pierre du coup, est une Cabanel. Quoiqu’il en soit, Jeanne Borelly (née vers 1698-1758) est mon Sosa 3 971.

Suite au prochain billet.


En introduction du livret remis à mon arrière grand-mère, nous pouvons lire ces quelques mots apparemment prononcés par Yehudin Menuhin, violoniste et chef d’orchestre américain de renom :

Ces liens entre passé et présent et aussi avenir ont une importance considérable. Ils font un tout de l’aventure humaine, lui donnant un sens, et nous ne pouvons les trancher qu’avec risques et périls. »

Il me semble que c’est la première fois que j’évoque publiquement l’histoire de cette partie de ma famille. Une histoire certainement douloureuse puisqu’elle concerne des branches protestantes en partie persécutées au fil des siècles. Mais commençons par le commencement.

Comme toute mon ascendance maternelle, le dénominateur commun reste l’Algérie coloniale. Le premier Rodier qui apparaît est en fait une femme, Marie Elisa, qui n’est autre que la mère de mon arrière grand-mère. Dernière d’une fratrie de six enfants, elle naît à Alès (Gard) le 22 avril 1869. Ses parents, tous deux issus de familles protestantes, s’y sont par ailleurs mariés en septembre 1851. La mémoire familiale attache une importance particulière à la figure du père d’Elisa, Calixte Victor Rodier, présenté comme homme de convictions et comme étant un individu ayant réussi son ascension sociale grâce à l’école républicaine.

L’épisode algérien

Il naît le 30 août 1827 à Cassagnas, petit village de Lozère. Après le décès de sa mère en 1836, il rejoint son oncle au château du Soulier – aujourd’hui du Solier – à Saint-Hilaire-de-Lavit où il l’aide l’été aux travaux de la campagne et va en classe le reste de l’année. Remarqué par son instituteur, ce derneir persuade son père de le faire poursuivre ses études. C’est ainsi que Calixte se retrouve à l’école des Mines d’Alès. Une recherche rapide dans l’annuaire des anciens élèves de l’école m’apprend que Calixte a fait partie de la promotion de 1849. Il avait donc 22 ans.

Source : http://www.mines-ales.org/gene/main.php?base=360

Calixte à l’école des Mines d’Alès en 1849. Source : http://www.mines-ales.org/gene/main.php?base=360

Après être sorti maître-mineur – l’équivalent d’ingénieur aujourd’hui, et s’être marié avec Julisme Adèle Larguier dont le père est entrepreneur de maçonnerie, il s’installe un temps à La Grand’Combe, à une petite quinzaine de kilomètres au nord d’Alès. Dans cette petite commune naît leur première fille, Valérie Julisme, en 1854. Mais de par son métier, Calixte, suivi par sa femme dont la mémoire familiale retient qu’ils étaient très amoureux, est amené à beaucoup se déplacer. On l’envoie prospecter dans les environs d’Alès mais aussi en Espagne – où naît en 1858 le troisième enfant du couple, en Italie, en Sardaigne, en Algérie, peut-être même en Amérique. Ces informations, transmises par sa petite-fille, une cousine de mon arrière grand-mère, semblent fiables. Cette cousine, justement, parle de Calixte en ces termes :

C’est une très belle figure. Il était ouvert à toutes les idées nouvelles. Il essayait de combattre l’injustice et d’amiélorer la condition ouvrière et surtout chez les mineurs dont il trouvait la vie bien misérable. Il se déplaçait souvent vers Paris pour soutenir ses idées et les faire aboutir. Mais toutes ces demandes et ces discours, c’était plus que ne pouvait le supporter Napoléon III. Aussi fut-il déplacé en Algérie. Mais comme il avait pas mal de relations, des amis Anglais lui donnèrent la direction des mines du Djebel Maci. Il dut abandonner son avoir en terres et en mines à ses frères et soeurs et embarqua sa petite famille pour Relizane. »

Voici donc comment Calixte semble s’être retrouvé en Algérie, pour des raisons plus ou moins politiques. En soi, ce n’est pas impossible et nombreux sont ceux qui ont été encouragés voire déportés dans les colonies au début du Second Empire. Toutefois, première interrogation : le fait qu’il aille « soutenir ses idées et les faire aboutir » à Paris. Aucune preuve de ces affirmations dans les archives que j’ai pu consulter. Etait-il franc-maçon, comme beaucoup à l’époque ? Le fait qu’il puisse s’installer en Algérie grâce à des amis Anglais me met quand même la puce à l’oreille. Mais faute de preuve, je ne me risque à aucune conclusion hâtive. Mais alors quand est-ce que la famille s’installe en Algérie ? D’après ce qui vient d’être dit, la migration doit remonter aux années 1850 : la mémoire familiale retient en effet que Julisme revenait en métropole pour accoucher de ses enfants. La naissance d’Elisa à Alès en 1869 ne serait donc pas un indice pertinent quant à la localisation de la famille à cette période. Enfin sur les mines du Djebel Maci, je n’arrive pas à les situer en Oranie. J’ai récemment trouvé un site très intéressant sur les entreprises coloniales françaises et notamment sur l’industrie minière mais il couvre surtout la fin du XIXe et le début du XXe siècle.

L’origine des Rodier

Revenons à l’origine des Rodier. Dans le même fascicule que je cite plus haut, la cousine de mon arrière grand-mère et, donc, la mémoire familiale, signale une ascendance noble du côté Rodier. Plus exactement, voici ce qui est écrit :

Le premier document, faisant état de la présence des Rodier sur ce coin de terre [en Lozère] saupoudré de neige en hiver et d’or en été, balayé des vents, hurlant avec les loups et chantant avec les ruisseaux, remonte à l’année 1262, sous le roi Louis IX. Le seigneur Guigues de Servières est un damoiseau sous la tutelle de son oncle Raymond de Peyre qui est lui-même vassal du baron de Portes dont la baronnie est l’une des 8 du Gévaudan. C’est donc ce Guigues de Servières en présence de Raymond de Peyre, qui donne et concède à Jean Rodier et aux siens un mas appelé « La Dauzinès » avec ses terres cultes et incultes, ses champs en patures, ses habitations, ses eaux et crues d’eau, etc, etc… Ceci fait le 3 des nones de Novembre 1262. […] En 1300, son fils Jean Rodier achète un pailler, ou maison entourée de terres. […] Ce bien que Jean Rodier a acheté […] est une terre noble (en Gévaudan, la posession d’une terre noble pendant 3 générations conférait la noblesse). Cette coutume fut abolie par l’ordonnance de Blois en 1579 (sous Henri III). Plus tard, Louis XIV ordonnera des recherches sur les nobles du Gévaudan et de Lozère. Il en profitera, s’ils sont protestants, pour les punir sévérement et leur confisquer leurs biens. »

En effet, l’ordonnance de Blois ne permet plus l’agrégation de la noblesse par possession de fiefs mais désormais l’anoblissement n’est possible qu’à l’initiative exclusive du roi, par lettres patentes.

À la fin du XVIe siècle, l’édit de Nantes (1598) d’Henri IV prévoit une certaine liberté de culte pour les protestants : la paix semble rétablie. À cette époque, les Rodier sont localisés du côté de Fontanès, en Lozère, à 55 kilomètres au nord-est de Mende. Mais après la mort d’Henri IV, les ennuis deviennent sérieux pour les protestants et particulièrement dans les Cévennes et sont résumés en quelques mots par la cousine Rodier : « la mort, les galères, l’exil. »

En 1685, Louis XIV révoque l’édit de Nantes et le protestantisme devient alors une religion clandestine : on détruit les temples, les écoles, encourage les dénonciations des protestants, lesquels sont condamnés à l’exil et à la clandestinité. On exerce le culte protestant dans ce que l’on appelle le « Désert », c’est-à-dire dans les champs, de manière cachée. Les pasteurs sont itinérants. D’autres protestants n’ont d’autre choix que la conversion ou la mort. Alors pour les familles contraintes de se convertir au catholicisme, on s’emploie à donner des noms aux enfants issus de l’Ancien Testament (Moïse, Suzanne, Elie…) comme pour marquer une ultime fois l’attachement à leur culte.

Puis vient la guerre des Camisards, au début du XVIIIe siècle. Conséquence directe de la révocation de l’édit de Nantes et des persécutions, les paysans protestants des Cévennes se révoltent.

Les protestants sont assassinés par les Dragons du Roi et ceux qui échappent doivent se convertir au catholicisme. Mais ceux qui se convertissent sont assassinés par les Camisards. En 1703, le 21 février, Pierre Rodier et la femme de Jean Rodier [frère de Pierre] sont assassinés par la bande à Rolland. C’est terrible et sans issue. »

Le 21 février 1703, le village catholique de Fraissinet-de-Fourques est effectivement victime d’un massacre mené par un groupe de Camisards avec à sa tête, un certain Rolland, surnom donné à un berger qui s’appelle en réalité Pierre Laporte. Pourtant, dans les registres paroissiaux de la commune, si je trouve bien l’ensevelissement de plus de 40 corps le 22 février 1703 dont « Susanne Lapierre, femme de Jean Rodier », aucune trace de Pierre Rodier, supposé être mon ancêtre en lignée directe.

Suite au prochain billet.


Vous l’aurez compris, l’histoire de cette partie de mon ascendance maternelle est douloureuse, porteuse d’une mémoire marquante et marquée par les persécutions et les secrets de famille. S’y plonger est passionnant car cela permet de lever le voile sur d’éventuelles erreurs dans la transmission de la mémoire familiale et d’apaiser, à l’aide des archives à notre disposition, cette partie de l’histoire familiale. Pas d’histoire victimaire, pas plus qu’une histoire glorifiée. Les faits, juste les faits, autant que faire se peut, reconstituer le plus objectivement ce qui s’est passé. Et comme toujours, je découvre que tout n’est pas noir et que tout n’est pas blanc.

Château du Soulier, commune de Saint-Hilaire-de-Lavit. Crédits photo : Josette Clier. C'est aux alentours de ce château, dont parlait souvent mon arrière grand-mère, que Calixte a passé une partie de son enfance chez son oncle.

Château du Soulier, commune de Saint-Hilaire-de-Lavit. Crédits photo : Josette Clier.
C’est aux alentours de ce château, dont parlait souvent mon arrière grand-mère, que Calixte a passé une partie de son enfance chez son oncle. D’autres photos ici.

 

Voici quelques temps que je réfléchis à écrire un petit billet sur mes ancêtres lyonnais. Sans vraiment savoir par quelle branche commencer. Lorsque j’ai commencé ma généalogie maternelle, la seule information que j’avais à disposition est que nous venions d’Algérie. De l’Algérie coloniale. Très vite, j’ai défriché les diverses branches de mon ascendance, trouvant des racines espagnoles, suisses, allemandes… et bien entendu françaises. Parmi lesquelles donc, des racines issues de Lyon et sa région. À l’époque, ça m’avait interpellé car j’habitais justement Lyon, qui est devenue comme ma ville de cœur et que j’affectionne particulièrement. Puis, dans la précipitation qui accompagne les premières découvertes, j’avais laissé un peu de côté cette branche, à l’époque les archives en ligne n’étant d’ailleurs pas aussi fournies qu’aujourd’hui.

Récemment, j’ai décidé de m’y replonger et de creuser un peu mes racines et avec succès car j’ai débloqué de nombreuses branches et suis remonté en lignée directe relativement haut, entre le début du XVIIe siècle pour certaines, et même milieu du XVIe pour d’autres. Bien entendu, les recherches sont très loin d’être terminées puisqu’il me reste toutes les lignées collatérales, toutes les sources complémentaires de l’état civil et des registres paroissiaux à explorer. Mais peu importe, ces découvertes récentes m’ont donné envie d’écrire, et c’est bien là l’essentiel.

Un point de départ : l’Algérie

1868. L’histoire commence à Mascara, petite ville oranaise de l’Algérie coloniale où se marient Joseph Claude Poizat, né le 4 mai 1844 à Lyon et Louise Henriette Guillod, une Suissesse native d’Yverdon (aujourd’hui Yverdon-les-Bains), dans le canton de Vaud. Joseph Claude est désigné comme étant employé aux Ponts et Chaussées. En effectuant une recherche dans la base des registres matricules militaires de l’Algérie coloniale, je retrouve son recrutement miltaire : j’y apprends qu’il est domicilié à Mascara, qu’il sait lire et écrire, qu’il exerce la profession de jardinier, qu’il appartient au 2e régiment de Zouaves mais aussi, et surtout, qu’il s’est engagé volontairement dans l’armée et qu’il appartient de fait à la classe de 1861. Il s’est donc engagé à 17 ans.

Une migration familiale ?

Natif de Lyon, la question est de savoir quand est-ce que Joseph Claude rejoint l’Algérie. Son acte de mariage nous éclaire quant à sa situation familiale. Son père, Jean Claude Poizat, bijoutier, est décédé à Lyon le 9 mars 1848. Sa mère, Jeanne Antoinette Dubessy est, elle, également décédée mais à Mascara le 27 juin 1852. À cette date, Joseph Claude n’a que 8 ans : est-ce qu’il est déjà avec sa mère en Algérie ? Rien ne nous l’indique mais il est fort probable que oui. Je sais par ailleurs que Joseph a une soeur aînée, Jacqueline Gabrielle, née en 1839 à Lyon mais pour laquelle je n’ai aucune information. Je suppose qu’après le décès de Jean Claude, la mère et ses deux enfants sont partis en Algérie.

Une migration politique ?

Là encore, assez peu d’éléments en ma possession. C’est en faisant le parallèle de toutes les dates que l’idée me vient en tête. Jean Claude est décédé en 1848, année de la révolution et de la proclamation de la Seconde République. Grâce à l’acte de décès de Jeanne Antoinette, je sais que la famille migre entre 1848 et 1852. Or, suite au coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte en décembre 1851, de nombreux opposants politiques au régime impérial sont envoyés dans les colonies et notamment en Algérie. Pour autant, je ne trouve aucune trace ni d’éventuels Poizat, ni d’éventuels Dubessy dans les listes officielles des inculpés de juin 1848 ni dans celles concernant les poursuivis à la suite du coup d’Etat de 1851.

Toutefois, grâce à la numérisation d’une partie de la presse lyonnaise, il m’est possible de savoir que le père de Jeanne Antoinette, Michel Dubessy (1789-1840) appartient au camp des Républicains et contribue, en juin 1833, à la souscription organisée par le journal populaire La Glaneuse, traîné en justice pour des raisons politiques. Cela me laisse présager des opinions familiales Poizat-Dubessy, avec toute la réserve qui est de mise.

La lignée Poizat

Revenons désormais sur la lignée Poizat. Joseph Claude, comme son père Jean Claude (1815-1848) et comme son grand-père Gabriel (1794-après 1847), sont tous trois natifs de Lyon, plus précisément du 2e arrondissement, très commerçant et populaire à l’époque. Jean Claude exerce sa vie durant le métier de bijoutier alors que son père, lui, était ouvrier et fabricant d’étoffes de soie, avant de devenir marchand de vin et revendeur d’eau de vie. Jusqu’en 1847, je retrouve Gabriel Poizat dans les recensements de population de la ville de Lyon, domicilié au 6 de la rue Bourgchanin (aujourd’hui rue Bellecordière). C’est grâce à ces archives que je connais les différentes activités de Gabriel. Grâce à eux également, je sais qu’il ne déclare avoir qu’un enfant : or, Jean Claude avait un frère, né en 1818, Claude François (ça ne s’invente pas !) : tout laisse à penser donc que ce dernier est décédé. Devenu marchand, est-ce pour cette raison que je ne retrouve pas le décès de Gabriel dans les tables décennales de Lyon ? Pour l’heure en tout cas, je n’en sais pas plus.

Avant Lyon

Pour savoir d’où sont originaires les Poizat, il convient de se pencher sur les parents de Gabriel, Jean Etienne Poizat (1758-1814) et Marguerite Champagnon (1754-1838). S’ils se marient en effet à Lyon à la veille de la Révolution, en 1787, Jean Etienne est natif de Chaponost, à l’ouest de la capitale rhodanienne. Il exerce par ailleurs le métier de maître cordonnier. Ses parents, Jacques Poizat et Julienne Berthaud s’y marient en 1741. Jacques, maître tailleur d’habits, y décède d’ailleurs en 1784. Dans les registres paroissiaux mentionnant leur mariage justement, nous apprenons que Jacques est natif de la paroisse de Pollionnay, à quelques kilomètres au nord-ouest de Chaponost. Les parents de Jacques, Etienne Poizat et Florie Berthaud se sont bien mariés à Pollionnay en 1707 mais, fait paradoxal, si je retrouve pas moins de 11 enfants du couple, je ne retrouve pas la mention du baptême de Jacques dans les registres paroissiaux de la commune de Pollionnay. Il va falloir que je m’arme de patience et que je reprenne la lecture des registres.

Pollionnay, lieu d’origine des Poizat ?

À Pollionnay, il est possible de consulter les registres paroissiaux à partir de de 1661. Grâce au mariage retrouvé d’Etienne Poizat et de sa femme en 1707, je connais les parents de ce dernier : Benoît Poizat et Etiennette Platet : je retrouve même le mariage de ces derniers à Pollionnay en 1672. Malheureusement, l’acte n’est pas filiatif. Toutefois, je constate qu’il existe plusieurs familles Poizat à Pollionnay toutes dotées d’un sobriquet comme il est d’usage dans beaucoup de communes de France. Les miens s’appellent Poizat dit Marna(z) et je retrouve des Poizat dit La Grange ou encore des Poizat dit Tiuillot (Tuyau?) et même un Poizat dit Milant.

Néanmoins, en épluchant les registres paroissiaux à partir de 1672, je n’arrive pas à mettre la main sur le baptême de leur fils Etienne. Une fois n’est pas coutume ! Ce qui m’interpelle pour le coup, c’est que la première naissance issue du couple, je la trouve en 1676 soit 4 ans après leur mariage. L’acte de baptême mentionne qu’ils habitent « la Rapeaudière » qui se situe bien, sauf erreur de ma part, dans la commune de Pollionnay. Je trouve ensuite une deuxième naissance en 1684, puis une troisième en 1691 : autant vous dire qu’un tel écart entre les naissances est très suspect et il y a fort à parier que la famille soit mobile.

Pour preuve, au hasard des registres, je trouve la mention d’un Pierre Poysat (oui, Poizat s’écrit à l’époque avec un Y) dit Marna(z), maréchal à Grézieu-la-Varenne, petit village qui jouxte Pollionnay au sud-est. Un rapide coup d’oeil aux registres paroissiaux de cette dernière commune m’indique qu’il y a bien des Poysat dit Marna(z) qui habitent la paroisse mais aucune trace de ceux qui m’intéressent. Loin d’être terminées, les recherches liées aux collatéraux de mes ancêtres m’en diront peut-être plus sur l’origine des Poizat. De longues heures de recherche m’attendent encore.

Synthèse de la lignée Poizat

n°58

Joseph Claude POIZAT

(1844-après 1901)

(x 1868)

n°116 Jean-Claude POIZAT

(1815-1848)

(x 1838)

n°232 Gabriel POIZAT

(1794-après 1847)

(x 1814)

n°464 Jean Etienne POIZAT

(1758-1814)

(x 1787)

n°928 Jacques POIZAT

( -1784)

(x 1741)

n°1 856 Etienne POIZAT

(x 1707)

n°3 712 Benoît POIZAT

(x 1672)

Petit complément : l’origine du nom

À défaut de connaître le lieu exact d’origine des Poizat, le patronyme est un toponyme lié au sens de petit puits (du franco-provençal pwè, pòei, puits, du latin puteus). D’après GABION, Robert, Dictionnaire des noms de familles de Savoie, Haute-Savoie, canton de Genève (partie), Montmélian, La Fontaine de Siloé, 2011, p.780.

Sites d’archives

Archives départementales du Rhône

Archives municipales de Lyon

Archives nationales d’Outre-Mer – Etat civil colonial de l’Algérie

 

Ah, le fameux Opinel. Tout Mauriennais qui se respecte a le sien et, dans ma famille Chaix, nous avons même le nôtre, gravé s’il vous plaît !

Couteau Opinel gravé "Café Chaix"

Couteau Opinel gravé « Café Chaix ». Collection familiale, tous droits réservés.

La montée à Paris

Ces couteaux, nous les devons à mon grand oncle, frère de mon grand-père, Ernest Chaix (1897-1969). Né à Saint-Sorlin-d’Arves, aîné de sa fratrie, Ernest monte à Paris en tout début d’année 1920 rejoindre son oncle et ses cousins, et réside rue Hérold, dans le 1er arrondissement. Il est garçon de café. De même que son futur beau-père, Emmanuel Eugène Lerallut, lequel est par ailleurs marié avec Marie Célestine Justine Sylvie Chaix, la cousine germaine d’Ernest. Grâce à une carte postale adressée à Ernest et retrouvée dans les archives familiales, nous savons qu’Ernest travaille dans le restaurant Hubin, dans la fameuse rue Drouot.

Sans doute l'une des premières, voire la première photo d'Ernest à son arrivée à Paris en 1920.

Sans doute l’une des premières, voire la première photo d’Ernest à son arrivée à Paris en 1920. Archives familiales, tous droits réservés.

Après leur mariage en 1923, Ernest et sa femme Lucienne Lerallut déménagent au 36 rue Tiquetonne, dans le 2e arrondissement de Paris, logement dans lequel passeront sans exception tous les membres de la famille Chaix qui montent dans la capitale, y compris mon grand-père. Ensemble, ils ont une fille, Denise, qui passera, en grande partie, les premières années de sa vie à Saint-Sorlin-d’Arves, chez ses grands-parents Chaix.

Archives familiales, tous droits réservés. Denise dans les bras d'Ernest à Saint-Sorlin-d'Arves au milieu des années 1920 avec Charles, debout à gauche, mon arrière grand-père, et Maurice, mon grand-père, lui aussi debout à droite.

Denise dans les bras d’Ernest à Saint-Sorlin-d’Arves au milieu des années 1920 avec Charles, debout à gauche, mon arrière grand-père, et Maurice, mon grand-père, lui aussi debout à droite. Archives familiales, tous droits réservés.

En janvier 1935 – nous avons l’indication précise du changement de domiciliation grâce au registre matricule d’Ernest -, la famille rejoint le 9e arrondissement de Paris et habite au 7 de la rue Choron. Ernest y possède un établissement, le café du Central. Il y emploie de nombreuses personnes et, à l’occasion, ses frères et soeurs montent l’y aider et y travailler. En plus de son activité de cafetier, Ernest propose, entre autres choses, des services de location de voitures à bras. Les affaires tournent bien.

Archives familiales, tous droits réservés. Le 7 rue Choron au milieu des années 1930 avec, de gauche à droite, Maurice, François, Edouazrd et Célestine, frères et soeurs d'Ernest.

Le 7 rue Choron au milieu des années 1930 avec, de gauche à droite, Maurice, François, Edouard et Célestine, frères et soeurs d’Ernest. Archives familiales, tous droits réservés.

L’Opinel comme cadeau de fidélité ?

En effet, Ernest distribue à ses meilleurs clients des couteaux Opinel sur lesquels il est inscrit « Café Chaix » : plusieurs séries ont été éditées puisque certains couteaux sont gravés, d’autres portent simplement la mention sans gravure. Je ne suis pas spécialiste des couteaux Opinel mais d’après les recherches que j’ai faites, ces couteaux datent, au moins, du milieu des années 1950puisque nous remarquons déjà la virole – la bague de sécurité – sur les couteaux. Cela faisait ainsi une pierre, deux coups : la promotion du café et la promotion des couteaux Mauriennais ! Pour couronner le tout, les couteaux étaient édités en différente taille, du mini-couteau de poche au couteau de poche classique.

À ma connaissance – et elle est restreinte – il n’existe pas de couteau similaire, édité de manière promotionnelle et, qui plus est, en région parisienne. À sa manière, Ernest a contribué à rendre populaire un couteau, aujourd’hui encore, mondialement connu et reconnu.

Autre côté de la lame, portant l'inscription Opinel surmontée de la couronne et la Croix de Savoie.

Autre côté de la lame, portant l’inscription Opinel surmontée de la couronne et la Croix de Savoie. Collection familiale, tous droits réservés.