« Dis papa, elle est où maman ? » Cette question, s’il la redoutait, Ferdinand ne s’imaginait pas qu’elle aurait l’impact d’un coup de poignard dans le ventre. Il balbutie, lâche un sourire de circonstance et finit par lui répondre qu’elle est partie loin. « C’est où, loin ? » « Dans un pays d’où l’on ne revient pas. Dans le pays des anges, où l’on mange n’importe quand, où le soleil ne se couche jamais… Sois gentil, va jouer maintenant, j’ai du travail. » Il se promet qu’un jour il arrêtera de raconter la même histoire, qu’au fond lui-même espère être véridique. Elle lui manque. Terriblement. Veuf à vingt-huit ans, c’est en commençant la phrase de cette manière que les gens du village plaignent celui qui est cantonnier à Cacherou, petit village situé non loin de Palikao, en Algérie française. Pourquoi donc ne se remarie-t-il pas ? Car « la parole donnée n’a pas de prix », s’acharne-t-il à marteler aux quelques fous qui s’aventurent à lui poser la question.

Pierre Prosper Ferdinand Blanchard, l’un des premiers bébés européens – sinon le premier d’après la mémoire familiale – à avoir été inscrit sur les registres d’état civil de Palikao, sdans l’arrondissement de Mascara, en Oranie. Après son service, il avait sans doute fait la plus belle rencontre de sa vie : elle s’appelait Louise Gabrielle Poizat, Lyonnaise par son père, Suisse par sa mère… qui était devenue sa femme un jour de janvier 1901, à Oran. Tous les jours ou presque, il redéroule le fil de l’histoire ; les longues nuits d’été, les promesses éternelles et le destin tragique de cette amour perdue. Presqu’un an, jour pour jour, après leur mariage, naissait et mourrait leur premier enfant, Ferdinand Louis. Dans la foulée, deuxième grossesse. En octobre de la même année, la mort venait une nouvelle fois prendre un enfant sans vie. Un an après, le 9 octobre 1903, naissait Denis Ferdinand, son cher fils qui l’interroge ponctuellement sur l’endroit où se trouve sa mère. Enfin, la petite Marie-Louise, née le 7 octobre 1904. Quatre grossesses en trois ans… Et la dernière lui aura été fatale, c’est bien ce que se conclut Ferdinand à chaque fin du film passé dans sa tête.

 

Ferdinand et Louise, sans doute au début du XXe siècle. Coll. familiale. Tous droits réservés.

Et pourtant la vie continue, certes. Deux enfants à élever, qui plus est en bas âge, ce n’est pas évident, mais il se débrouille comme il peut. Des prostituées de Frenda gardent Denis la journée, braves femmes. Honneur et valeurs, c’est un peu dans cet esprit que Ferdinand souhaite transmettre ce qu’il est à sa progéniture. Derrière une photo-portrait, il inscrit « Voilà celui qui vous aime et qui vous aimera toujours ».

Ferdinand, photo-portrait derrière laquelle il est inscrit : « Voilà celui qui vous aime et qui vous aimera toujours ». Coll. familiale. Tous droits réservés.

Les années passent et Ferdinand finit par tomber amoureux d’une Espagnole, Maria Ramirez, avec qui il refusera de se marier, afin de tenir sa parole auprès de celle qui tiendra sa vie durant une place de choix dans son cœur. Ne pas se marier ne veut pas dire ne pas assumer : deux enfants naissent de cette seconde union, Mireille Suzanne et Sabine Andrée… Lesquelles meurent de la grippe espagnole juste après la Première Guerre mondiale. Bien vivants, eux, ses deux enfants Denis et Marie-Louise, construisent leur vie à l’image de celle de leur père, droite et intègre. « Ton père, s’il avait voulu, il aurait pu faire fortune à Palikao », se moque certains en s’adressant à Denis. Cantonnier de métier, Ferdinand avait en effet bon cœur mais avait surtout le souci de la dignité. Alors qu’un Arabe avait envers lui quelques dettes et que ce dernier lui avait proposé de lui donner des terres à défaut de pouvoir le payer tout de suite, il avait répondu « et avec quoi vas-tu nourrir ta famille ? Va, garde tes terres, le jour où tu pourras, tu me rembourseras ».

Des hommes comme lui, en Algérie coloniale, il y en avait sûrement d’autres, noyés dans un flot de profiteurs qui ont semé la mauvaise graine coloniale et se sont étonnés ensuite de récolter le fruit de la guerre. Je suis fier aujourd’hui de me savoir descendant de celui que j’aperçois, le dos courbé et les mains au sol, tentant de dégager une espèce de grosse pierre pour des travaux de chaussée. « Le roseau plie mais ne rompt pas », c’est la phrase qui me vient alors à l’esprit. D’un regard, il me foudroie soudain, comme si ma présence lui avait été révélée en un éclair. Le temps d’un instant, je me plais à penser que nous allons pouvoir échanger.

Un enfant me tire alors le bas de ma veste : « dis, papa, elle est où maman ? » Dans un sourire, je m’empresse de prendre mon fils dans les bras, comprenant alors que la scène n’avait été qu’une rêverie de plus et lui suggère de ne pas s’en faire. « Maman reviendra bientôt ».

 

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Tous les faits énoncés ci-dessus sont véridiques ou authentifiés dans la mémoire familiale. Pierre Prosper Ferdinand est né le 4 mai 1876 à Palikao. Ses parents, Ferdinand Etienne et Félicie Marie Madeleine Armand, sont partis de leurs Hautes-Alpes natales en 1874. Sa première femme, Louise Gabrielle, est née le 21 juillet 1877. Après son mariage le 12 janvier 1901, Louise tombe enceinte et donne naissance, le 9 janvier 1902 à un enfant qui mourra le jour même. Neuf mois plus tard, en octobre 1902, l’histoire est tristement la même. Puis, le 9 octobre 1903, vient au monde mon arrière-grand-père, Denis Ferdinand. Enfin, le 7 octobre 1904, naît Marie-Louise. Trois jours plus tard, Louise Gabrielle meurt : elle n’avait que 27 ans. Chef cantonnier à Cacherou puis à Palikao, Ferdinand , lui, meurt le 12 mars 1946, à Palikao.

Ferdinand lors de son engagement militaire, à la fin des années 1890. Coll. familiale. Tous droits réservés.

Voilà un moment que je m’intéresse à la branche allemande de mon ascendance sans pour autant arriver à en reconstituer la teneur. De l’Algérie au Grand Duché de Bade, ou chronologiquement du Grand Duché de Bade à l’Algérie… Je vous propose un état des lieux des recherches que j’ai pour l’instant menées.

Le point de départ ? L’engagement de mon ancêtre Karl Rieth dans la Légion étrangère le 30 novembre 1854. Né le 28 janvier 1836 à Mannheim, dans le Grand Duché de Bade, Karl Wilhelm Rieth devient Français en juin 1867 : il habite alors en Algérie. Quelques mois plus tard, le 5 décembre, il se marie à Oran avec Anna Maria Dieringer, native elle aussi du Grand Duché de Bade, plus précisément de Wolfenweiler.

J’ai la chance d’avoir les états de service de mon ancêtre Karl. La première orthographe retenue ici est Rith, qui renseigne sur la prononciation du patronyme (en Algérie, je croise le nom orthographié de diverses manières comme Rite).

Un acte de mariage comme seule ressource généalogique

Pendant des années, c’est en effet le seul acte d’état civil que je possédais et qui me permettait de tracer mon ascendance allemande. Ainsi, les parents de Charles sont André Rieth, décédé le 24 février 1858 à Mannheim et Catherine Fehmann, décédée le 16 mai 1839. Pour la branche Rieth, c’est tout ce que j’avais jusqu’à il y a encore quelques semaines. Puis, suite à un article de Brigitte (Chronique d’antan), j’ai pris connaissance d’un site allemand ayant numérisé une partie des registres paroissiaux et d’état civil d’Allemagne. N’étant absolument pas germanophone, j’ai passé des heures à déchiffrer les registres de Mannheim et cela a payé puisqu’en 1831, j’ai retrouvé la mention du mariage d’André et Catherine Fehmann.

La branche Rieth

Grâce à l’aide de Brigitte et de son réseau, que je remercie encore, j’ai enfin pu mettre des noms sur les grands-parents de Charles.

Andreas Rieth, bourgeois et maître serrurier, fils légitime et célibataire de Johann Ehrhardt Rieth, bourgeois (1) et de sa femme Anne Katharine née Benzinger, avec Katherine Elisabethe Fehmann, fille légitime et célibataire de Johann Fehmann, maitre menuisier, bourgeois de Mannheim (2) et de son épouse Maria Rosine née Reinecker.

Témoins : Julius Reinhardt, bourgeois et brasseur, et Albrecht Jakob Rieth, bourgeois et maître pêcheur

Source : https://www.archion.de/

Ainsi, le père d’André, Johann Ehrhardt, était serrurier, bourgeois de la ville de Mannheim. Un nouveau patronyme apparaît alors au niveau de la mère d’André : Anne Katharine Benzinger. Du côté de Catherine Fehmann, le père était menuisier et sa mère s’appelait Maria Rosine Reinecker. Tous sont a priori originaires de Mannheim. L’un des témoins est sans doute un parent d’André, Albrecht Jakob Rieth, qui exerce la profession de pêcheur.

Né cinq ans après l’union de ses parents, Charles n’est vraisemblablement pas l’aîné de sa fratrie. Mais pour l’heure, je n’ai pas encore trouvé la trace d’éventuels frères et soeurs. Lorsqu’il s’engage dans la Légion étrangère à Metz, en 1854, il est dit qu’il exerce la profession de boucher. Il faut préciser qu’après la création de la Légion en 1831, la majorité des engagés est originaire d’Allemagne : près de 70% d’après le Centre de documentation historique sur l’Algérie. Une bonne partie de ces engagés vient du Grand Duché de Bade, encore indépendant à l’époque mais qui subit la pression prussienne, laquelle Prusse projetant de récupérer dans son giron la rive gauche du Rhin. Ainsi, ce seraient pour des raisons politiques, plus qu’économiques (toujours selon l’association précédemment citée) que des milliers de Badois quittent leur terre natale. Sans oublier une démographie très dense qui contribue, de facto, à l’émigration.

La branche Dieringer

Également originaire du Grand Duché de Bade, l’émigration de la famille Dieringer est familiale, contrairement à l’émigration de Charles, parti tout seul, engagé volontaire dans la Légion. Une demande de concession à SIdi-bel-Abbès est faite par Mathias Dieringer sans doute au début des années 1850. Marié à Marie Anne Ingold, j’ai en effet réussi à reconstituer partiellement la fratrie de mon ancêtre Anna Maria.

  1. Barbe, née le 17 novembre 1832 à Wolfenweiler, mariée le 22 mars 1856 à Sidi-bel-Abbès et décédée le 18 juillet 1890 à Tabia.
  2. Mathias, né vers 1837 si l’on se fie à l’âge mentionné dans son acte de décès en date du 20 octobre 1884 à l’hôpital militaire de Sidi-bel-Abbès.
  3. Anna Maria, mon ancêtre, née le 12 février 1839 à Wolfenweiler, mariée une première fois en 1867 avec Charles à Oran et décédée le 19 février 1917 à Sidi-Brahim (Prudon).
  4. Caroline, née le 6 mai 1845 à Wolfenweiler, mariée une première fois en 1863 à Detrie, une seconde fois en 1897 à Lamtar et décédée le 9 octobre 1904 à Zerouala (Deligny).
  5. Charles, né à Schallstadt vers 1849 d’après l’âge mentionné dans son acte de décès en date du 17 mars 1871 à Detrie.

Le trou entre 1832 et 1837 laisse à penser qu’un autre enfant a pu naître entre Barbe et Mathias. Malheureusement, les archives de Wolfenweiler ne sont pas en ligne. Pas plus que celles de Schallstadt, d’où sont originaires Mathias Dieringer et Marie Anne Ingold, nés respectivement vers 1810 et 1806. Ces dernières informations sont déduites à partir de leur acte de décès : les deux sont en effet morts en Algérie : le premier à Sidi-bel-Abbès le 23 novembre 1878 et la deuxième à Détrie, le 18 juillet 1871, soit 4 mois, presque jour pour jour, après le décès de Charles, leur dernier enfant. L’émigration de la famille Dieringer suit la volonté des autorités françaises de construire une colonie agricole. Grâce aux recherches d’une de mes cousines, Hélène, nous savons que Mathias signe une pétition en 1854 à Sidi-Lhasen :

Tous citoyens laborieux et pères de famille du pays de Bade, arrivés depuis le 10 mars et forcés de vivre sur l’argent qu’ils ont apporté et du peu qu’ils gagnent en journées, sans que rien ne leur fasse entrevoir une réalisation quelconque qui leur avait été faite dans leur pays.

Obligés de reconnaître que les espérances qu’ils avaient conçues d’après ces promesses se sont toutes évanouies et que leur petit capital est déjà presque totalement épuisé par un long voyage et de peines perdues, sans but, comme sans utilité au profit, de telle sorte que s’il ne leur arrive aucun secours, ils seront hors d’état de conserver leur concession.

Résolus à ne pas devenir victimes de la misère et bien convaincus que telles ne sont pas les intentions de l’Empereur, ils viennent supplier Sa Majesté de leur faire accorder des moyens d’existence jusqu’à ce qu’ils aient obtenu une récolte et en même temps faire donner à chacun une avance pour construire une habitation. Ils pourront ainsi en répondant aux vues du Gouvernement et de l’Empereur atteindre les buts qu’ils se sont proposés. »

Source : Roland Leber, Hermann le Badois, de Fribourg à Saïda – 1840-1930, Les Presses du Midi, Toulon, 2008. Il s’agit en fait d’un roman. Ce texte apparaît en annexe II de l’ouvrage, p.491 (3)

Cela confirme bien la période d’émigration de la famille Dieringer. Grâce aux actes de décès de Mathias et Anne Marie Ingold, je connais le nom de leurs parents. Mathias Dieringer et Aline Cahlik pour le premier (la répétition du prénom indique-t-elle que Mathias serait l’aîné de la fratrie ? ; le mystère demeure sur le patronyme Cahlik dont je ne sais rien…). Baptiste Ingold et Maria Sarcher pour la seconde. Les deux conjoints sont par ailleurs natifs de Schallstadt. Malheureusement, les archives de cette dernière localité ne sont pas en ligne.

Dernier détail : les sépultures relevées par l’association Généalogie Algérie Maroc Tunisie de Charles Rieth, sa femme Anne Marie Dieringer et son beau-père Mathias Dieringer confirment bien leur foi protestante.

De nombreuses zones d’ombre demeurent sur la branche allemande de mon ascendance mais je ne desespère pas. Tout est question de patience. Par exemple, la mémoire familiale semble prétendre que mes ancêtres allemands auraient souhaité partir aux États-Unis : juste avant de partir, le nombre de places prévues pour embarquer outre-Atlantique aurait été atteint… C’est de cette manière qu’ils se seraient retrouvés en partance pour l’Algérie. J’en déduis qu’il s’agit forcément de la branche Dieringer puisque Karl s’engage dans la Légion et que, sauf erreur de ma part, aucun autre membre de sa famille ne le rejoint en Algérie. Non, les recherches sont loin d’être terminées.

Je le répète : tout est question de patience !

De nombreux Badois s’installent dans l’arrondissement de Sidi-bel-Abbès à leur arrivée en Algérie.

Notes :

(1) le terme « Hoffischers » apparaît avant la désignation des parents d’Andreas. Que signifie ce terme ?

(2) Là aussi, un terme qu’il n’a pas été possible de traduire : « weiland ».

(3) Dans la revue L’Algérianiste, en juin 1988, Edgar Scotti a rédigé un dossier consacré à Sidi-Lhassen, disponible en ligne via le site de l’association du Cercle Algérianiste. Encore merci à Hélène pour ces précieuses informations.

 

Cher ancêtre,

C’est l’histoire d’une lettre qui n’arrivera jamais à destination ; l’histoire de quelques mots qui te sont adressés mais dont tu ne prendras jamais connaissance. Ironie du sort pour toi qui était, ta vie durant, facteur des postes. Des vies, tu en as eu plusieurs en fait. Le tout embrumé de mystère, comme cadenassé dans un écrin que j’ai du mal à appréhender. À ma disposition, des documents, évidemment, des lettres qui se succèdent formant des mots, puis des phrases, et c’est tout. En vérité, c’est impressionnant de se dire qu’une lignée entière est basée sur un concours de circonstances. Pourquoi es-tu parti de ton Duché de Bade natal où tu y as vu le jour le 28 janvier 1836 ? Engagé volontaire dans la Légion étrangère, pourquoi ? À 18 ans révolus, qu’est-ce qui pousse un jeune à vouloir prendre les armes ? Je ne sais même pas quelle est ta position dans ta fratrie : tes parents se sont mariés en 1831, ta pauvre mère est morte lorsque tu avais trois ans. Sans doute que son absence t’a marquée, profondément. Lorsque tu t’engages à Metz le 30 novembre 1854, que ressens-tu vraiment ? Ton père André était-il favorable à une telle entreprise ? Qu’as-tu voulu fuir Charles ? Permets-moi de t’appeler par ton prénom francisé car je sais que tu as été naturalisé par décret impérial en juin 1867, quelques mois avant ton mariage. La nationalité française, tu as certes dû la chérir et tu as même failli la payer au prix de ta vie. Tes états de service relatent ton parcours : embarqué à Bastia en février 1855, tu rejoins l’Armée d’Orient pour la Crimée : sale guerre qui a, j’imagine, laissé des traces. Combien de cadavres as-tu enjambé ? Combien de regards vifs as-tu vu vaciller ? Car en plus des balles et du carnage de la guerre, les épidémies faisaient bien le boulot, à commencer par le choléra. Les as-tu seulement compté, les cadavres sous tes pieds ? Comment aurais-tu pu imaginer, à cet instant, te battre contre des gens qui partageront leur sang avec ta descendance ? Car oui, Charles, je suis descendant sarde, par mon père. Le destin est farceur parfois. Du boucher d’Allemagne – l’étais-tu seulement d’ailleurs ? – te voici désormais voltigeur, fusilier, puis caporal en 1857. La Crimée n’était pas la seule campagne épique à laquelle tu as participé, je m’en doute. Celle d’Italie, avec les batailles de Magenta et de Solférino t’ont même valu une médaille. Dois-je franchement te féliciter pour ces faits d’armes ? En tout cas, je le dois pour avoir réussi à sauver ta peau. Sergent Rieth, depuis septembre 1859, tu jouissais alors de tes nouveaux droits civils par décret impérial qui t’autorisaient à élire domicile en France. La moindre des choses !

C’est ainsi, par ton engagement à 18 ans, que ton destin se scelle à l’Algérie française. Comble de la frustration, j’ai ta description physique mais aucune photo de toi, mon cher Charles, qui mesurais seulement 1,57 mètre, et qui étais brun aux yeux bleus. Issu d’une lignée protestante, c’est avec une fille de par chez toi que tu vas te marier à Oran, le cinquième jour de décembre 1867. Qu’elle est loin l’armée à l’instant où tu dis « oui » puisque tu es désormais facteur des postes. Quoique l’un des témoins est sergent infirmier major des hôpitaux militaires. Pourquoi s’être marié à Oran ? Avec ton épouse, mon ancêtre donc, vous avez légitimé une fille prénommée Caroline, née en avril 1863 à Détrie, ou Sidi-Lhassen aujourd’hui. De nombreux Badois s’y sont installés après leur émigration, dès les années 1840. Comme le prénom est la forme féminisée du tien, j’ose prétendre qu’il s’agit bien de ta fille, Charles, mais après tout peu importe. En parlant de prénom, ton deuxième, Wilhelm, me parle particulièrement puisqu’il s’agit de celui que je porte. Charles Guillaume Rieth, voilà ton identité française en 1870 lorsque naît André, votre premier fils. Tu as décidé de lui donner le même prénom que celui de ton père, décédé en 1858. Puis dans les quatre autres enfants que tu auras, figurera bien sûr celle qui nous lie, Pauline. Pauline Anna Maria que mon grand-père maternel chérissait tant. « C’est elle qui m’a élevé en définitive », me rappelle-t-il à l’occasion. Difficile d’imaginer ta petite devenue grande je sais puisqu’au moment de ton décès, elle venait de fêter son huitième anniversaire. 44 ans, est-ce bien raisonnable de mourir à un âge si précoce ? Ta femme attendra quatre années avant de se remarier, avec un Mink, André de son prénom.

Tiens, j’ai la chance d’avoir à ma disposition le titre définitif de propriété que tu as signé le 23 février 1876 avec un lot à bâtir à Sidi-Brahim. J’évoque ce document parce que taquins qu’ils sont ces Français, ils t’ont fait naître à Strasbourg ! Évidemment, après 1870, j’imagine qu’être né en Allemagne était mal vu. Ou alors est-ce toi qui tenait à naître finalement en France ?

Signature de Charles, en 1875.

Charles, toutes mes questions n’attendent à l’évidence aucune réponse. Je serai bien naïf d’imaginer que, d’une quelconque façon, tu puisses éclairer les zones d’ombre qui demeurent sur ton existence. Mon cher arrière arrière arrière grand-père, je te prie de bien vouloir excuser mon ton qui t’apparaîtra forcément comme familier. En t’écrivant, c’est un peu à une partie de moi que je me suis adressé. Et malgré mon manque d’intérêt toutes ces années, je dois bien reconnaître que cette lignée de mon ascendance, celle qui te concerne donc, se révèle être plus que fascinante. Tout vient à point à qui sait attendre.

Un de tes nombreux descendants.

PS : dans quelques temps, je partirai justement à la découverte de ta ville natale, Mannheim, que j’aimerais tant découvrir. Tu y as peut-être passé des années difficiles, ou en gardes-tu un souvenir nostalgique. Les mauvaises langues diront au mieux que t’écrire est un exercice de style inutile ; au pire, elles ne comprendront même pas ce qui se lit habituellement entre les lignes.

André et Frédéric, deux de tes fils, à gauche. Ils te ressemblent ? Collection familiale. Tous droits réservés.

Famille Rieth à Tlemcen. Je ne reconnais aucun visage. Collection familiale. Tous droits réservés.

Pour cette nouvelle édition du Challenge AZ, j’ai décidé de le mener intégralement sur Twitter avec des threads. Le fil rouge de cette année ? L’analyse transgénérationnelle, ou psychogénéalogie. Bibliographie, concepts généraux, cas pratiques… J’ai voulu, avec cette modeste contribution, faire lumière sur une approche très intéressante de la psychologie, par le prisme des inconscients individuel et familial. Bonne lecture !

Challenge AZ 2017 – #Psychogénéalogie

« Sisyphe » Représentation de Sisyphe, condamné à faire rouler un rocher eternellement jusqu’en haut d’une montagne du Tartare. Peinture de Tiziano Vecellio dit Titien (1490-1576) 1548-1549 Madrid. Museo del Prado. ©Aisa/Leemage

Lorsque j’ai commencé l’étude de ma généalogie paternelle, je ne pensais pas sortir du périmètre des Arves, en Maurienne, dans le département de la Savoie. Et pourtant, dès le XIXe siècle, je relevais un patronyme que je n’avais alors jamais noté jusqu’ici : Pierraz. C’est avec cette lignée que je veux ainsi démarrer mes histoires en Oisans.

Origine du patronyme

Je veux d’abord m’arrêter un instant sur l’origine du nom Pierraz. En recherchant dans le Gabion (1), je lis, pour Pierre, Piéron, Pierra, Pierraz, Pierron, Pierroz :

Noms de baptême puis patronymes, d’après le latin populaire Petrus (grec petros, rocher, issu de l’araméen), nom du premier des douze apôtres du Christ, mais après le XVIe siècle l’appellatif a pu se confondre quelquefois avec « pierre » (latin petra), dans des patronymes à valeur topographique qui sont des abrègements de De La Pierre. Le nom de baptême Pierre, théoriquement le plus courant jusqu’au XIIe siècle (devant Jean) s’est surtout manifesté sous de très nombreux hypocristiques ou diminutifs (exemple : Perret) ou sous-diminutifs (exemple : Pernet), généralement d’après les formations anciennes Pere (langue d’oïl) et Peyre (occitan). […] Pierra, peut-être matronyme, a disparu en Savoie mais a produit (fin XVIIe siècle) la variante Pierraz, qui s’est éteinte en Savoie au siècle dernier.

Génération 1 : Madeleine Pierraz (1801-1875)

L’histoire commence… ou plutôt devrais-je dire se termine le 13 août 1875 à Saint-Sorlin-d’Arves lorsque la dernière porteuse du patronyme Pierraz de mon ascendance s’éteint, à l’âge de 74 ans. Deuxième d’une fratrie de deux enfants, elle naît à Saint-Sorlin le 28 janvier 1801 et s’y marie le 30 avril 1822, avec Joseph Didier (mon Sosa n°40). Ensemble, ils auront 10 enfants et je vous renvoie à l’article correspondant à l’origine des Didier que j’ai rédigé en octobre 2016 pour en savoir plus de ce côté. Le frère de Madeleine, François, né en 1799, exerce la profession de marchand et se marie en 1824 à Nantua, dans l’Ain. Il n’aura, lui, a priori que deux filles.

Génération 2 : Jean Baptiste Pierraz (1767-1803)

Il est le premier de sa famille à naître dans les Arves, le 25 juillet 1767. Avant lui, Hugues, François, Jeanne… tous nés à Huez respectivement en 1754, 1756 et 1758. Après cette dernière année, j’ai du mal à reconstituer la fratrie : je sais que Jean Baptiste a une autre soeur, Marguerite, qui se marie à Saint-Sorlin, comme Jeanne. Jean Baptiste lui, s’y marie le 26 juin 1797. Grâce à la mise en ligne du tabellion par les Archives Départementales de la Savoie, j’ai réussi à retrouver le mariage passé devant notaire, au hameau du Pré, toujours à Saint-Sorlin.

Du six messidor de l’an cinq de la République française une et indivisible et suivant le vieux stèle (sic) l’an mille sept cent quatre vingt dix sept et le vingt quatre du mois de juin, après midi, environ l’heure de quatre, à la commune de St Sorlin d’Arves, dans mon étude située au village du Pré par devant moi notaire soussigné et en présence des témoins ci-après nommés, se sont établis et constitués en personne Jean Baptiste fils de François Pieraz assisté et autorisé de d[it] père et d’une Marie feu Barthélémy Didier tous neufs natifs et habitants de cette commune lesquels de leur gré, ensuite des promesses de mariage entr’eux verbalement faites, ont promis et promettent par le présent se prendre et s’urnir en mariage […]

Reconnaissance : le d[it] futur époux, assisté comme est dû ci-devant de son d[it] père, les meubles, linges, habillements [énoncés] ci-après, savoir : quatre robes drap du paÿs, deux neuves et deux mi-usées, cinq paires de […] même drap, trois paires neuves et deux paires mi-usées plus deux blanches, un de toile, neuf et un de drap du paÿs mi-usé plus quatre paires de bas, deux paires neufs, et deux paires mi-usés plus un tapis de laine, neuf, plus un tablier de laine, neuf, plus douze chemises, sept neuves et cinq mi-usées, plus six tabliers de toile, quatre neufs et deux mi-usés, plus sept mouchoirs de col d’indienne et de Röen ; plus un chappeau neuf, plus enfin un coffre de bois sapin mi-usé garni de ses ferrures, serrure et clef dans lequel sont renfermés tous les autres menus linges et effets de la d[ite] future épouse […]

Le présent mariage est agréable au d[it] François feu Hugues Pieraz natif de la commune d’Hüez, en Dauphiné, aussi habitant de cette commune, celui-ci de gré pour lui et les siens, étant aussi ici personnellement établi et constitué par devant moi d[it] notaire en la présence des d[its] témoins a fait faire, en faveur du d[it] Jean Baptiste Pieraz son fils futur époux et pour rendre le présent mariage certain et déterminé, la donnation suivante, savoir : le d[it] François Pieraz donne au d[it] futur époux la moitié de tous et chacun (sic) les biens généralement quelconques qu’il délaissera s’en réservant expressément la propriété et les revenus jusqu’à son décès, et ceux sous les charges suivantes, savoir qu’il fournira à la Marguerite Pieraz, sa femme, la motiié d’une habitation convenable et qu’il payera une moitié de tous ses legs tant pieux qu’atres et la moitié de pension, le tout porté par son testament du vingt six septembre mille sept cent quatre vingt six par moi reçu […]

[Enonciation des témoins] Le d[it] François Pieraz dont la famille est composée de sa femme et de quatre enfants, déclare que le revenu annuel de ses biens, vallants tout au plus cinq cent francs et de quarante francs ; et la d[ite] future épouse m’a aussi déclaré que tous ses biens dotaux vallent cent francs, et que son troupeau vaut aussi cent francs. La d[ite] future épouse a fait sa marque sur ma minute, le d[it] futur époux, ses parents et témoins ont signé sur celle avec moi notaire soussigné que le présent contenant trois pages et deux tiers, ai fait lever pour le Bureau du Tabellion de la ville de St Jean de Maurienne et après collation faite, je l’ai signé.

Charles Catherin Didier

C’est dire à quel point un acte notarié est précieux… Informations généalogiques ou simplement description du quotidien de nos ancêtres, il est incontournable à qui étudie une histoire familiale. Jean Baptiste meurt le 11 juin 1803, alors âgé de seulement 35 ans. Son acte de décès reste muet quant à la cause du décès (on la retrouve parfois dans les actes d’état civil de la période post-révolutionnaire). Je rappelle ici que la Savoie est, à cette date, française et intégrée au département du Mont-Blanc.

Génération 3 : François Pierraz (1737-1807)

C’est lui qui migrera, avec sa famille, dans les Arves, situées sur l’autre versant de la montagne (voir carte ci-dessous). Né le 15 août 1737 à Huez, il s’y marie le 9 janvier 1753 avec Marguerite Pierraz (2), une cousine. C’est pour cette raison que le couple obtient une dispense (en raison du « troisième degré de consanguinité) de la part de « Monseigneur l’Évêque et Prince de Grenoble ». François est par ailleurs cultivateur à Huez et n’a donc que 15 ans lorsqu’il se marie. D’après les dates de naissance des enfants du couple, la famille migre dans les Arves entre 1758 et 1767, sans doute car la vie en Dauphiné devenait trop compliquée. François décède à Saint-Sorlin le 3 avril 1807.

Église Saint-Ferréol, Huez, collection personnelle, tous droits réservés. Venez jeter un oeil à mon Instagram !

Génération 4 : Hugues Pierraz (1708- )

Ici, les choses se compliquent sérieusement car les archives d’Huez sont lacunaires dans la première moitié du XVIIIe siècle avec un trou malheureux entre 1710 et 1725. La chance me sourit néanmoins car je mets la main sur son baptême, le 3 avril 1708… qui s’est fait « à la maison à cause du danger » que semblait courir l’enfant. Par chance, il a survécu, ce qui me permet accessoirement de vous écrire aujourd’hui. Si la date de son mariage avec Anne Coulet m’échappe encore, je ne désespère pas de le trouver entre 1726 et 1737 (a minima, éplucher les registres dans cette période me permettra sans doute d’avoir d’autres éléments sur la fratrie de François).

Génération 5 : Philibert Pierraz (marié en 1705)

Comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, j’ai identifié le mariage des parents d’Hugues, Philibert et Michelle Giraud, le 15 septembre 1705. Hugues serait ainsi le premier enfant du couple. Aucune information sur la naissance (il est forcément né avant 1687, année où commence la tenue des registres paroissiaux d’Huez) et la mort de Philibert.

Remarque : il signe distinctement en 1708 au moment de la naissance de son fils.

Lors du baptême d’Hugues, en 1708, son père Philibert signe distinctement. Source : AD de l’Isère en ligne.

Génération 6 : Hugues Pierraz

Mise à part l’information selon laquelle il se marie avec Marguerite Coulet à une date inconnue, je n’ai rien de très fameux. Hugues est mon ancêtre à la 11e génération et est enregistré comme étant mon Sosa n°1312. Dans les registres paroissiaux de la fin du XVIIe siècle toutefois, assez peu de Pierraz et beaucoup se rapportent à un marchand prénommé George… Reste à savoir s’il s’agit d’un collatéral ou d’un aïeul.

Voies de communication entre les Arves et le Dauphiné au XVIIIe siècle. À vol d’oiseau, seuls quelques kilomètres séparent Saint-Sorlin-d’Arves d’Huez.

Notes et sources

(1) D’après GABION, Robert, Dictionnaire des noms de familles de Savoie, Haute-Savoie, canton de Genève (partie), Montmélian, La Fontaine de Siloé, 2011, p.769.

(2) Le patronyme Pierraz s’orthographie Piera dans les registres paroissiaux d’Huez.

AD de la Savoie, de l’Isère

Juillet 1918, côté droit de la rue Géryville, Saïda, petite ville du Sud Oranais, en Algérie française. La chaleur étouffante d’un soleil de plomb assèche qui veut s’aventurer dans les rues devenues désertes en ce début d’après-midi. Ancienne place forte de l’émir Abd El-Kader, aujourd’hui bastion de la Légion étrangère, Saïda est commune de plein exercice depuis 1880. Français, Espagnols, Allemands, Arabes, catholiques, protestants, musulmans, juifs, tous se côtoient, mais personne ne se mélange. Tous se parlent mais très peu échangent. Les ressentiments liés à la colonisation et à son lot d’injustices sont comme une bombe à retardement dont tout le monde nie l’explosivité. Mais ce contexte-là, en cette journée d’été, Gilberte n’en a que faire. Comme à son habitude, elle danse et chante, amusant au passage sa plus jeune sœur Eliane, mon arrière-grand-mère, qui vient de fêter son neuvième anniversaire et qui la suit partout dans la maison, intriguée.

« Je suis enceinte, Eliane ! Je vais avoir un enfant, te rends-tu compte seulement ? » Rien ne semble pouvoir venir perturber le bonheur de Gilberte, en dépit d’un passé pour le moins difficile. Et d’ailleurs, elle se refuse d’y penser. Hors de question de ressasser ce qui appartient désormais au révolu. Et elle aurait de quoi ressasser le révolu tant il fut cruel et sans pitié. Née le 11 avril 1896, Gilberte arrive en deuxième position dans sa fratrie. Avant elle, Justin, né en 1894 ; après, viennent Adèle, née en 1897, et Eliane, en 1909. Âgée de 40 ans lors de la mise au monde de la petite dernière, Elisa, leur mère, ne se remettra jamais vraiment de l’accouchement et s’éteindra quelques années après, en novembre 1913. Un sacré monde s’est alors écroulé sous les pieds de la famille Rouquayrol. Au moment de la mort de sa mère, Justin, l’aîné, est engagé volontaire au 18e escadron du train des équipages militaires depuis août 1912. Gilberte, Adèle et Eliane se retrouvent alors seules avec leur père, les premières reprochant plus ou moins ouvertement à la cadette le décès de leur mère. Le père ? Justin Basile Rouquayrol, retrouvé en Algérie un peu par hasard alors qu’il effectue une carrière dans la police. À Saïda, il a épousé la fille d’un homme riche et influent. Porté sur les jeux d’argent, assez peu présent pour ses filles et sans doute dévasté par la mort brutale de sa femme, laquelle tenait par ailleurs une maison de couture réputée, le père semble déléguer à ses filles aînées ses responsabilités. Gilberte n’y pense jamais, sous peine de ressentir comme des coups de poing au ventre difficilement supportables. Pas plus qu’elle ne veut penser à son frère qui, revenant de son engagement en 1916, a cru qu’il pourrait être un père plus digne que son propre géniteur : « dehors ! » c’est alors ce que s’étaient employées à répéter Gilberte et Adèle. Et c’est d’ailleurs ce qu’il fit : partir.

Justin, Adèle et Gilberte Rouquayrol. Archives familiales, tous droits réservés.

Les deux sœurs s’étaient alors réparti les tâches : Gilberte, plus artiste dans l’âme, se refusait à travailler et s’était engagée à élever sa petite sœur Eliane, alors qu’Adèle, ayant hérité des doigts de fée de sa mère, ramenait de l’argent à la maison. Le 7 avril 1917, alors que les trois sœurs s’embarquent pour un train direction Oran et leur famille maternelle, leur père décède brutalement. Ce genre de mort brutale qu’il convient de ne pas trop creuser. Ce genre de mort brutale qui laisse une marque indélébile à qui ose y réfléchir, donner un sens. « Il n’y a aucun sens à tout cela ». Dès lors, c’est l’état d’esprit qu’avait adopté Gilberte, se refusant à la plainte, ne prenant les épreuves comme une succession de marches à gravir. Pas vraiment par conviction, plutôt par nécessité.

Mais aujourd’hui n’est pas un jour triste, j’en témoigne par ma présence discrète, dissimulée, imperceptible. Gilberte est éperdument amoureuse d’un légionnaire, un Espagnol du nom de Romero. Ce que sa sœur Adèle en pense ? Si seulement vous saviez. Issue d’une famille protestante par leur mère, s’allier avec un catholique n’est forcément pas une bonne idée. Et pourtant.

Du piano ? Alors même que j’observe les scènes quotidiennes avec un grand intérêt et une intense curiosité, des notes contribuent à rendre différent le film ancestral qui se trame devant moi. Je sais que la musique représente « l’art préféré » de cette branche de ma famille, celle de mon aïeule Elisa Rodier, juste avant « la peinture », d’après les dires même de mon arrière-grand-mère. Le problème dans tout ça, c’est que je ne vois personne devant le piano.

Adèle s’affaire pour dresser la table : les sœurs semblent recevoir du monde ce soir. Eliane suit Gilberte dans chaque pièce, laquelle s’est installée devant un miroir pour se maquiller. Du haut de ses neuf années, Eliane l’observe attentivement, les bras enlacés autour d’un des pieds de la chaise sur laquelle est installée Gilberte, promettant de ne pas la déranger. La scène m’arrache facilement une larme. Je mesure à la fois le privilège d’être là, mais quel effroi se dégage de l’histoire familiale passée. Les notes de Chopin résonnent en moi de manière trop forte pour que je conserve mon impassibilité. Les minutes passent, les premiers invités arrivent, ça rigole, ça chante, ça chambre, ça crie ! Et je n’entends que cette musique lancinante qui se répète inlassablement et qui donne à chaque détail de la vie un poids particulier, pas une lourdeur pesante, non, mais une certaine gravité à chaque seconde qui défile : j’en conclus que c’est le prix à payer pour songer à pareil rendez-vous.

Le repas terminé, Gilberte se lève, invite tout le monde à faire de même. La musique a cessé, pour un instant seulement. « Je veux parler à ma mère désormais ! » Le ton est ferme, déterminé et dénué de toute crainte. Mon arrière-grand-mère se tient naturellement à l’écart mais n’est pas sommée de partir. Elle sait de toute façon qu’il ne faut pas déranger. La musique reprend en même temps que les mains se joignent sur ce vieux guéridon magnifique, lequel prend désormais toute la place dans la pièce à vivre. La lumière est naturellement tamisée, agrémentée de quelques bougies qui alimentent le spectacle surnaturel qui doit se jouer devant moi. Je vois les lèvres de Gilberte bouger, sans déchiffrer quels mots sortent de sa bouche. De l’émotion, des regards qui se croisent, éberlués, d’autres qui s’inquiètent de l’engagement de Gilberte dans l’expérience. Puis le relâchement, Gilberte tombant littéralement dans sa chaise, les bras ballants. La musique s’est arrêtée et le silence est de rigueur.

« Si tu es enceinte, tu ne devrais plus jouer avec ça… », lâche une invitée, décontenancée de ce qu’elle vient de vivre. Gilberte sourit, lui conseillant de ne pas s’en faire. Huit mois plus tard, en avril 1919, le ventre rond expulsera un bébé que tout prêtait à une vie heureuse. Que tout prêtait seulement car une sage-femme mal avisée, à cause d’une blessure à l’un de ses doigts, infectera le corps de Gilberte, qui décédera peu de temps après.

J’espère que ce sourire que je n’ai jamais connu et qui reste figée dans mon souvenir imaginaire a rejoint celui de sa mère chérie, qui semblait tant lui manquer.

Mon arrière-grand-mère, Eliane, et sa mère, Elisa Rodier. Archives familiales, tous droits réservés.

C’est un billet particulier que je m’apprête à écrire aujourd’hui. Au départ, je voulais mettre en lumière le terrible accident dont fut victime un de mes grands oncles, Amédée Fay-Jacquet, décédé le 27 avril 1907 entre Saint-Jean-de-Maurienne et Villargondran.

SAINT-JEAN-DE-MAURIENNE. —

Terrible accident. — Un terrible accident
a coûté la vie à un enfant de quatorze
ans, le nommé Amédée Fay-
Jacquet, né à Saint-Sorlin-d’Arves,
dont les parents sont domiciliés à Saint-
Jean-d’Arves.
Cet enfant était occupé à transporter
du fumier, avec l’âne de ses parents,
pour le compte de M. Victorin Champlong,
de la commune de Villargondran.
Il partit du domicile de ce dernier vers
dix heures du matin.avec sa bête
chargée, pour se rendre sur une propriété
située au-dessous du chef lieu de
la commune.
Mme Champlong partit un instant
après l’enfant pour se rendre sur la
même propriété. En route, elle aperçut

le pauvre petit pris sous sa bête, qui
était, elle, couchée sur le flanc. Elle
s’empressa de le dégager, mais le malheureux
petit ne donnait plus signe de
vie.
On ne releva sur son corps qu’une
légère contusion au cou, pairaissant
avoir été faite par les courbes du bât de
l’animal. Ce qui permet de croire que
l’enfant est mort par strangulation.
Son corps sera transporté à Saint-
Jean d’Arves pour être inhumé.

Source : L’Indicateur de Savoie, 11 mai 1907

Né le 2 juillet 1893 à Saint-Sorlin-d’Arves, Amédée Fay-Jacquet a en réalité 13 ans au moment de sa mort. Il est le premier d’une fratrie de trois enfants :

  • François Amédée Léon Albert Alexandre (1893-1907)
  • Marie Victorine (1897-1973), mon arrière grand-mère
  • Adélaïde Louise Virginie (1900-1985)

Ses parents, Sébastien et Rose Françoise Sibué se sont mariés le 13 juillet 1892 à Saint-Sorlin-d’Arves (1). Vous allez le voir, les correspondances avec le nombre 13, ou un nombre portant le 13, est assez spectaculaire. S’il s’est marié un 13, Sébastien est également né un 13, le 13 février 1859. Bon, jusque-là, rien de fou non plus mais j’ai bien envie de vérifier à la génération précédente si le 13 revient encore. Tiens, le grand-père Fay-Jacquet, qui s’appelait François Amédée (comme son petit-fils, donc), qu’en est-il ? Ah, ben il est né le 13 juin 1824 et mort le… 12 juin 1864, presque. La grand-mère ? Marie Virginie Didier est née le 6 novembre 1831 (allez, je ne relève pas le 13 inversé que constitue le 31) et est décédée le… 13 avril (!) 1906.

En vérité, vous voulez que je vous dise ? Il n’y a aucun sens qui ressort de cette découverte. Pas de fantôme transgénérationnel, ni de triskaïdékaphobie à l’horizon. La seule chose qui m’interpelle est l’âge jeune auquel est mort le grand-père François Amédée (la veille de son 40e anniversaire), de même que l’absence de registre matricule pour Sébastien (bizarrement absent du répertoire alphabétique de 1879). Une petite odeur de mystère plane du coup sur cette lignée que je n’ai jamais approfondie. Allez savoir pourquoi.

Revenons un instant sur ce pauvre ado qui est sans doute mort étouffé sous la monture qu’il guidait. Pour mémoire.

(1) : le même jour, le 13 donc, son frère Jean Baptiste Alphonse se marie également.

 

Faire de la généalogie, c’est aussi passer des heures à parcourir des sources écrites afin de mieux cerner et comprendre le contexte historique d’une période donnée. Ici, nous sommes à Saint-Jean-de-Maurienne, à l’automne 1576. Alors que Pierre de Lambert, évêque de 1567 à 1591, projette de construire un collège dans l’actuelle avenue du Mont-Cenis en rénovant une maison achetée, le noble Pierre Salière Darve tient un livre des comptes dans lequel se niche un détail remarquable en la présence d’ours dans la capitale de la vallée :

 La dépense totale des manoeuvres pendant le mois de septembre 1576 est de 204 florins, 8 sols, sur quoi il y a 7 sols pour les colliers de deux ours, le mâle et la femelle. On apprend par ce détail que l’évêque avait alors des ours entretenus aux frais de l’évêché.

[…]

Façon d’un tornet pour la chenne de l’ours avec sa boucle… 3 sols. »

D’après l’abbé Rambaud, « Histoire du collège Lambertin », dans les  Travaux de la Société d’histoire et d’archéologie de la province de Maurienne, 1885, p.30.

L’anecdote a de quoi surprendre et il est même difficile d’imaginer le spectacle au sein de l’évêche à la fin du XVIe siècle. Fait d’autant plus étonnant quand nous lisons l’étude passionante de Michel Pastoureau, contenue dans Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, que je vous recommande de lire sans tarder ! Notamment spécialiste des couleurs, des images et des symboles, l’historien écrit, à propos de l’ours :

 Un tel animal ne pouvait qu’effrayer l’Église du haut Moyen Âge. Non seulement l’ours est doté d’une force prodigieuse mais il est lubrique et violent. En outre, il ressemble à l’homme par son aspect extérieur, par son atptitude à se tenir debout et par ses pratiques sexuelles. Depuis Pline, en effet, qui a mal interprété un passage d’Aristote, tous les bestiaires et toutes les encyclopédies affirment que les ours s’accouplent more hominum et non pas à la façon des autres quadrupèdes. L’ours est donc un dangereux cousin de l’homme. Enfin, contrairement au lion, sur tous les terroirs d’Europe occidentale, c’est un animal indigène : le voir, l’admirer, le redouter, le vénérer est chose fréquente. De fait, à l’époque carolingienne [soit jusqu’au Xe siècle], dans une bonne partie de l’Europe germanique et scandinave, il fait encore l’objet de cultes païens associés à des fêtes calendaires, et passe encore pour le roi des bêtes sauvages ; rôle, nous l’avons vu, déjà tenu par le lion dans l’Europe méridionale. Dès lors, l’Église part en guerre contre l’ours et cherche à le faire descendre de son trône. Partout, entre le VIIIe et le XIIe siècle, elle favorise la promotion du lion, animal exotique et non pas indigène, issu de la culture écrite et non pas des traditions orales, animal par là même maîtrisable et non pas imprévisible. Partout, elle « joue » le lion contre l’ours. Partout elle s’acharne contre ce dernier.

Pour ce faire, elle utilise trois procédés : l’ours est d’abord diabolisé, puis dompté et enfin ridiculisé. S’appuyant sur la Bible, où l’ours est toujours pris en mauvaise part, et reprenant une phrase de saint Augustin, « ursus est diabolus », les Pères et les auteurs chrétiens de l’époque carolingienne rangent l’animal dans le bestiaire de Satan ; du reste, à les croire, le Diable prend souvent la forme d’un ours pour venir menacer et tourmenter les hommes pécheurs. La plupart des ateurs occultent la tradition selon laquelle l’ourse redonne vie à ses petits morts-nés en les léchant – tradition ambiguë, héritée de Pline, qui aurait pu être glosée comme un symbole de résurrection – et mettent constamment en avant les vices de l’ours : brutalité, méchanceté, lubricité, saleté, goinfrerie, paresse, colère.

Dans un deuxième temps, l’ours devient un animal domestique, ou plutôt domestiqué, au sens médiéval de ce mot (domesticus). Ici c’est l’hagiographie qui s’attage à l’ours. […]

Diabolisé puis dompté, l’ours est ensuite ridiculisé. Cela se fait en général après l’an mille. L’Église, pourtant hostile à tous les spectacles d’animaux, ne s’oppose désormais plus à la circulation des montreurs d’ours. Muselé et enchaîné, l’ours accompagne les jongleurs et les bateleurs due château en château, de foire en foire, de marché en marché. L’ancien animal royal, admiré et redouté, devient une bête de cirque, qui danse, fait des tours, amuse le public. À partir du XIIIe siècle, offrir un ours n’est plus vraiment un cadeau de roi comme c’était encore le cas à l’époque carolingienne ; l’animal sort même des ménageries princières où il n’a plus sa place. […] Au tournant des XIIe-XIIIe siècles, l’affaire semble donc entendue : le lion, roi des animaux dans les traditions orientales et méridoniales, le devient aussi, à la place de l’ours, dans les traditions occidentales septentrionales. »

Michel Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, 2004, pp.70-72.

Si je concède que le passage cité est long, il n’en est pas moins intéressant et à la lumière de ces mots, la possession de deux ours par l’évêque de Lambert revêt un sens particulier, celui qui place l’animal mythique au coeur d’un évêché qui a lutté, des siècles durant, pour l’en faire sortir !

Progressivement, le lion détrône l’ours de son statut de roi des animaux en Europe. (Illustration allemande, 1810). Source : Wikipédia.

1936, impasse Pontcharra, Saint-Jean-de-Maurienne. Théophile Chaix est le chef  d’un ménage composé de sa femme, Césarie, de ses filles Lucienne et Renée, de son fils Paul, le petit dernier, né en février 1935, et d’un domestique, Albert Dompnier. Le recensement ne laisse évidemment pas présager qu’à cette date, deux enfants manquent à l’appel, Albert et Alice, nés et morts respectivement en 1925 et 1931 et déjà enterrés dans l’ancien cimetière de Saint-Jean, non loin d’où la famille réside.

Théophile est le deuxième d’une fratrie de 11 enfants ; né le 4 mai 1899 à Saint-Sorlin-d’Arves, il est incorporé au 17e régiment d’infanterie le 19 avril 1918, avant d’être réformé temporairement en juin pour « boiterie de la jambe gauche en flexion avec marche sur la pointe des pieds, douleur à la pression de la région fessière ». Hospitalisé en septembre, il est finalement déclaré « inapte à l’infanterie » le 7 février 1919. Le 26 février, il est rappelé à l’activité et affecté au 2e régiment d’artillerie de campagne. Un an plus tard, en avril 1920, il passe au 2e régiment d’artillerie de campagne d’Afrique. En novembre, il envoie ses « souvenirs du Maroc » à travers plusieurs cartes postales de Méknès et ses alentours, sous protectorat français depuis le traité de Fès de 1912 :

Au Maroc rien de sensationnel, je tiens toujours bon, ainsi que l’ami Brunet, les positions de Méknès. Lui pense partir dans une dizaine de jours mais pour la France alors. Notre Batterie est rentrée aujourd’hui du Bled. Je vois que ce soir je vais avoir un boulot fou. J’en ai déjà 28 maintenant ; puis encore une vingtaine qui viendront peut-être manger ça va faire du 50 : ça commence à cimpter ; surtout que le chef de popote ne s’en occupe pas du tout. Il me dit de faire comme je veux. Et d’acheter ce que je veux. En douce, je ne m’en fais pas. Le petit bisnais [business ?] marche toujours bien. Je termine pour cette fois. En attendant le doux plaisir de vous relire ou encore mieux de vous revoir, recevez, mes chers parents, mes meilleurs amitiés. Votre fils qui vous aime. »

Carte postale envoyée du Maroc par Théophile à ses parents. La signature sur le recto est celle d’un petit garçon, mon grand-père, Maurice, qui semble avoir tenu à indiquer qu’il était là ! Archives familiales, tous droits réservés.

Renvoyé dans ses foyers en avril 1921, il se marie en février 1922 à Saint-Sorlin-d’Arves avec Césarie Balmain, qui habite Saint-Jean-de-Maurienne, justement à l’impasse Pontcharra, avec sa mère et une partie de ses frères et soeurs. Théophile et Césarie ont un lien de parenté : ils sont cousins. La grand-mère maternelle de Césarie n’est autre que la tante paternelle de Théophile. En 1923, naît leur première fille, Lucienne ; lors du recensement de 1926, la famille habite déjà l’impasse Pontcharra, devenue aujourd’hui la rue du Dr Mottard ; Célestine, une des soeurs de Théophile habite d’ailleurs avec eux. Lors de celui de 1931, la famille s’est agrandie, avec l’arrivée de Renée ; Charles, le père de Théo, comme chaque année, est venu l’aider au moment de la période des foins, c’est sans doute pour cela qu’il apparaît dans la composition du foyer.

Charles Chaix, au début des années 1930, à Saint-Jean-de-Maurienne, chez Théophile. Archives familiales, tous droits réservés.

En 1943, alors âgée de 20 ans seulement, la fille aînée du couple, Lucienne, meurt tragiquement, semble-t-il après une terrible maladie, selon la mémoire familiale.

« Souvenir des fêtes des Etats Généraux et costumes savoyards », sûrement au milieu des années 1930, Lucienne Chaix se trouve à gauche. Archives familiales, tous droits réservés.

En juillet 1955, Renée se marie à Saint-Jean-de-Maurienne avec René Auguste Dianoux. La famille se retrouve régulièrement chez le plus jeune frère de Théophile, Maurice, mon grand-père, dans le quartier de Sous-le-Bourg, toujours à Saint-Jean-de-Maurienne. Pour mon grand-père, Théo a toujours fait figure de deuxième figure paternelle.

Réunion de famille avec Renée Chaix (en blanc, à gauche), chez Maurice et Germaine Chaix, mes grands-parents (derrière Renée) ; Célestine Chaix, mentionnée dans l’article, se tient assise juste au-dessus de ma grand-mère. Théophile et sa femme, Césarie, sont assis, à droite de la photo, qui est datée, elle, du milieu des années 1950. Archives familiales, tous droits réservés.

En septembre 1962, alors qu’il distribue les allocations familiales à vélo dans les rues de Saint-Jean, il est fauché par un véhicule à hauteur du pont de l’Arvan, pas très loin de l’ancien musée Mont-Corbier. Il décède peu après. Ses funérailles ont lieu le 19 septembre, « imposantes », selon la presse locale, et pour cause, il était une figure dans sa ville, à la fois impliqué dans la vie locale, agricole et politique de sa vallée :

Une foule considérable, grosse de plusieurs milliers de personnes, a accompagné à sa dernière demeure, M. Théophile Chaix, président cantonal de la C.G.A. de Saint-Jean-de-Maurienne, vice-président de la Fédération des Exploitants Agricoles, officier du Mérite Agricole, personnalité très connue dans les milieux savoyards.

Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Emile Praz, Florimond Girard, Bellet, Marcel Peyrille, Grand, Dardel et Jean-Baptiste Collet, représentant l’Amicale des classes 1919-1920, la municipalité, les organisations agricoles et le parti socialiste.

A la cathédrale, M. le chanoine Gros, curé de Saint-Jean-de-Maurienne, retraça la vie de dévouement du défunt, qui passa de très longues années au service de la cause de l’agriculture.

Au cimetière, littéralement envahi par la foule, plusieurs allocutions furent prononcées. M. Emile Praz, au nom de l’amicale de sa classe, dit un touchant adieu à son camarade disparu.

M. Dardel, président de la Fédération des Exploitants Agricoles, apporta le salut des cultivateurs savoyards à celui qui, tout au long de sa vie, mit au premier rang de ses préoccupations les problèmes qui leur tiennent à coeur et les défendit de toutes ses forces. M. Bellet, au nom du Parti Socialiste, rappela le combat mené tout au long de sa vie par M. Chaix pour améliorer le sort des humbles.

M. Paul Perrier, conseiller général, dit son admiration pour l’homme dévoué et généreux que la Maureinne et la Savoie perdent aujorud’hui. « Sa vie consacrée à un idéal élevé restera un exemple pour nous tous. Nous devrons, dit-il, continuer son oeuvre. »

Enfin, Me Samuel Pasquier, maire de Saint-Jean-de-Maurienne, après avoir rappelé le souvenir de M. Charles Bouttaz, adjoint, décédé il y a un an à peine, évoqua la vie et l’oeuvre de M. Théophile Chaix, qui à son tour disparaît aujourd’hui.

Il décrivit le travailleur acharné, l’homme dévoué et de bon conseil, qui considérait comme un apostolat la tâche qu’il s’était lui-même fixée en tant que représentant des agriculteurs au sein du conseil municipal.

Tous les orateurs laissèrent percer, au long de leurs allocutions, une très vive émotion. Et cette émotion, comme celle de la foule, la présence à la cérémonie de très hautes autorités départementales, l’immense courant de sympathie témoigné à la famille de M. Chaix, montrent à quel point le défunt était un homme estimé et aimé. »

Suit en effet une liste impressionnante de personnalités. Ayant assisté à ses funérailles, mon oncle s’en rappelle encore : « Le cortège était arrivé au cimetière, à pied, que des gens continuaient de sortir de l’église… », c’est dire.

Aujourd’hui, si l’impasse Pontcharra n’existe plus, le cimetière, situé à quelques centaines de mètres à peine, lui, abrite toujours la tombe de mon grand oncle. En la découvrant pour la première fois ce matin, impossible de ne pas imaginer les orateurs se succéder pour évoquer la disparition tragique de cet homme que je ne connais qu’à travers des photos et quelques souvenirs rapportés. A ses côtés, sa femme, morte en 1989, et une partie de ses enfants, dont Renée, disparue en 2012 et que je n’ai pas connu non plus. Une plaque, que je suppose à son intention, indique : « Lorsque tu auras trouvé ton étoile, éclaire la nuit dans laquelle nous sommes plongés désormais ».

Un silence accompagne ma lecture. Puisse cet humble billet éclairer la mémoire de cette famille !

Théo, sa femme et ses enfants, dans leur propriété à Saint-Jean-de-Maurienne. Archives familiales, tous droits réservés.

20 mai 2017, c’est la première fois que je rencontre les paysages cévenols. Au gré du vent, je laisse aller mes pas dans ceux de mes ancêtres lointains. Les temps d’arrêt que je marque fréquemment me laissent songeurs : « ils ont certainement emprunté ces sentiers ». Le silence qui règne n’est même pas perturbé par un quelconque chant d’oiseau : seul le vent souhaite communiquer, à coup de rafales qui me contraignent à cacher ma tête dans mon coude. Le temps n’est pas stable, les nuages épais laissent entrevoir des bouts de ciel bleu mais l’orage semble proche. Je continue mon chemin. Je tente de percer à jour des secrets enfouis d’une mémoire ancestrale à défaut de chercher une quelconque gravure sur les vieilles pierres que je croise. Des heures me séparent de la première habitation. Une caverne, voilà ce que je cherche. En plein milieu d’un désert de végétation. Le Désert, c’est comme ça que l’on appelle la période pendant laquelle mes ancêtres étaient clandestins. Exclus car réformés. Persécutés car protestants. Les premières gouttes de pluie me forcent à trouver refuge au pied d’une espèce de muret surplombé d’arbres hauts et sécurisants. Essoufflé, je crois ressentir un fragment de ce qu’ont pu ressentir femmes, hommes et enfants en quête de liberté, traqués comme des bêtes pour leur foi.

L’orage semble être passé, de même que mon sommeil soudain. Je prends le temps de chaque respiration, l’odeur de terre mouillée m’encourage à ne pas me précipiter. Le vent s’est calmé, et une branche au-dessus de ma tête est témoin de toute l’eau tombée du ciel, à raison des gouttes régulières qu’elle laisse échapper sur mon bras. J’ouvre enfin les yeux, prudemment, lentement. Ces derniers restent d’ailleurs un moment plissés en raison de la luminosité incroyable autour de moi. L’ambiance a changé du tout au tout. Comme si je ne m’étais pas réveillé au bon endroit, ni au bon moment. Le sentier que j’ai alors suivi jusqu’ici n’est plus si net. Puis cet arbre là-bas, je ne me rappelle pas l’avoir croisé tout à l’heure. Merde, mon portable n’affiche plus rien, ma batterie semble totalement déchargée. Quelle heure est-il ? Sans savoir où aller, je reprends ma marche, un chemin semble tracé là et il traverse une espèce de vallon sauvage. Mes coups d’œil à gauche, à droite puis derrière trahissent de fait une angoisse que je ressens et que je tente de contenir dans des respirations profondes. Tout va bien aller, mais qu’est-ce que je fous là ?

Au bout de cette espèce de ruelle que la nature a très bien dessinée, je semble apercevoir un enfoncement dans la roche. C’était quoi ça ? Des gens sont là. « Dieu seul pourra lui venir en aide. Prions pour lui. » « Ils le tueront, c’est sûr. » « Chhht, cessez vos jérémiades, vous savez qu’ils se presseront dans ce cul-de-sac s’ils nous entendent… » À force d’avoir cherché, je crois bien que je viens de retrouver la trace de mes ancêtres. « Ton père va revenir, petit, je l’ai vu en rêve la nuit dernière ». Pierre Rodier, c’est lui le gamin que j’aperçois de dos ? J’ai en effet réussi à m’infiltrer discrètement dans cette cache qui me semble finalement accueillante. Elle contraste en tout avec le contexte sauvage qui l’entoure. Ils sont bien une quinzaine au total et je m’efforce de trouver un signe distinctif qui m’assurerait qu’il s’agit bien d’une partie de mes ancêtres. Je n’ai jamais vu ces visages, et pourtant toutes les gravures parcourues sur le sujet me reviennent en mémoire : sauf qu’il ne s’agit plus d’archives là. Je me sens proche d’eux et pour cause… Leur histoire constitue forcément une partie de la mienne.

Des prières, des accolades, des silences, et beaucoup de marques d’affection. Nous sommes sûrement dans le cours de l’année 1751, et si j’ai bien compris le dialogue de tout à l’heure, celui qui doit revenir est bien Pierre Rodier, dit de Ferrières car enfermé dans une prison du Tarn qui se situe dans cette commune pour avoir eu le malheur de croire différemment. Père du gamin qui se tient là. Il s’en sortira, je le sais. Mais à quel prix ? Celui des massacres des Dragons du roi qui enflamment un contexte religieux plus qu’explosif. Que de souffrances pour une considération aussi impalpable que celle de la croyance Ce petit n’arrête pas de pleurer, il a peur de mourir dit-il. Je repense à mon arrière grand-mère Eliane, la scène est tellement surréaliste. Sur sa pierre tombale, un message qui conviendrait parfaitement en pareil moment. Concours de circonstance extraordinaire, le vieux qui semble être pasteur, et rassure tout le monde à coup de psaumes, se dresse désormais devant le petit qui sanglote sans discontinuer. « Petit, on peut être détruit sans être vaincu… » Exactement le message qui figure sur la tombe de mon aïeule.

Mon portable ! Ces satanées vibrations entraînent la panique chez le petit monde qui se dresse à quelques mètres de moi. Impossible de l’arrêter. Ils vont me repérer bordel, il n’était pas éteint tout à l’heure ?

Un sursaut me ramène soudain à une autre réalité, malgré le fait que mon portable n’a pas cessé de vibrer. Des dizaines de notifications et trois appels en absence. Un rayon de soleil perce la couverture nuageuse au-dessus de ma tête. Foutu rêve !

« Ces liens entre passé et présent et aussi avenir ont une importance considérable. Ils font un tout de l’aventure humaine, lui donnant un sens, et nous ne pouvons les trancher qu’avec risques et périls. »

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