Si l’état civil – et les registres paroissiaux – restent les sources essentielles lorsqu’on fait de la généalogie, il ne faut néanmoins pas négliger les autres sources à notre disposition, et Dieu sait s’il y en a. Aujourd’hui, je vous propose de découvrir comment un registre matricule a pu débloquer une de mes branches. Prenez ça comme un cas d’école.

De l’importance d’un registre matricule

L’histoire commence en Algérie, au début du XXe siècle. Le 8 mars 1906, naît à Mascara Berthe Gauguet, mon arrière grand-mère. La mémoire familiale raconte qu’après l’avoir reconnue, son père, un certain Albert Gauguet, aurait proposé à sa mère, Pauline Rieth, de partir avec lui à Oran où il aurait exercé sa profession de boulanger. Pauline refuse, Albert la quitte. Je sais que Berthe grandit à Palikao – actuel Tignennif – où elle se marie en 1928 avec mon arrière grand-père Fourcade. Sur leur livret de famille, pas plus d’informations sur le père de Berthe. Dernier élément à ma disposition : la mémoire familiale retient que deux hommes se seraient présentés un jour au café que mes arrière grands-parents tenaient à Palikao comme étant les demi-frères de Berthe, laquelle aurait refusé purement et simplement de les rencontrer. Par ailleurs, il faut savoir que Pauline Rieth a eu deux enfants avant Berthe, de deux pères différents : une fille en 1897 – Yvonne Rieth – qui demeure enfant naturel et un garçon en 1899 – Albert Jullien – qui, comme Berthe, fut reconnu par son père biologique.

Revenons à Berthe et à comment identifier son père. Le registre des naissances de la commune de Mascara n’étant malheureusement pas disponible, les registres matricules de l’Algérie coloniale constituent la seule source en ligne disponible… et ma seule piste !

Des Gauguet en Algérie, il y en a peu visiblement. Mais parmi eux, figure un Albert Gauguet. Né en 1880 à Perpignan, il a huit ans de moins que Pauline. Engagé volontaire en 1899 et appartenant à la classe de 1900, il est incorporé pour une période de quatre ans dans le 2e Régiment de Zouaves. Parmi les informations précieuses que l’on trouve dans les registres matricules, les localités successives habitées. Et là, je commence à me dire qu’il peut bien s’agir du père de Berthe, autrement dit de mon arrière arrière grand-père.

En septmebre 1903, après son engagement, Albert se retire à Er-Rahel – aujourd’hui Hassi el-Ghella – dans la wilaya d’Aïn Temouchent, à une soixantaine de kilomètres au nord-ouest de Sidi-bel-Abbès. Il y reste à peine six mois. Il est ensuite domicilié en mars 1904 à Tizi, petit village au sud-ouest de Mascara, “chez Durand” nous précise le registre. Là encore, il y reste très peu puisque seulement quatre mois plus tard, en juillet 1904, il est domicilié à Aïn-el-Hadjar, toujours dans le département d’Oran, que je localise à environ 90 kilomètres au sud de Mascara, non loin de Saïda.

Il reste dans cette dernière commune environ huit mois et c’est là que le registre matricule devient très intéressant : il est dit qu’Albert Gauguet habite, à partir de février 1905, la commune de Prudon – Sidi-Brahim aujourd’hui – petit village au nord-est de Sidi-bel-Abbès. Il est précisé qu’il est, à ce moment, boulanger (je précise que dans la case profession du registre matricule, aucune profession n’est mentionnée). Or, Prudon, c’est le foyer d’habitation des Rieth. Albert, le demi-frère de Berthe, y est né en 1899 et la mère de Pauline, Anna Maria Dieringer, y décède en 1917. Il y a donc de fortes chances pour que Pauline soit dans les parages dans les premières années du XXe siècle. Albert reste à Prudon jusqu’au 1er août 1905, où il retourne à Tizi “chez Durand”. Or, si mon hypothèse selon laquelle cet Albert Gauguet est bien le père de Berthe et que cette dernière est née en mars 1906, cela veut dire qu’elle a été conçue, peu ou prou, en juin 1905. À deux mois de grossesse, Pauline devait savoir qu’elle était enceinte : cela suffit-il à expliquer le départ d’Albert de Prudon pour retourner à la hâte habiter à Tizi ? Est-ce justement à cette période que Pauline part vivre à Palikao ? Tout me paraît plausible.

Aucune preuve tangible mais la dernière localité mentionnée dans cette case n’est forcément pas le fruit du hasard : en effet, le 1er novembre 1906, il est dit qu’Albert réside à Palikao. Il y reste semble-t-il jusqu’en avril 1908 où là, nous apprenons qu’il est affecté à l’administration des Postes et Télégraphes (PTT) comme facteur local à Mendes. Située dans la wilaya de Relizane à environ 70 kilomètres à l’est de Palikao, il y reste jusqu’en janvier 1909. En août de la même année, il est affecté à Djeniene-Mesquine, à 90 kilomètres à l’est cette fois-ci de Palikao, pas très loin de Sidi-bel-Abbès. Il se fixe apparemment dans le coin et après consultation de son acte de naissance à Perpignan, j’apprends qu’il se marie en novembre 1910 à Saint-Lucien – actuel Zahana – à moins de dix kilomètres au nord de Djeniene-Mesquine. Son registre matricule précise enfin qu’il est père de trois enfants en 1923. Berthe + les deux frères retenus par la mémoire familiale, ça colle.

En 1927, Albert est rayé de l’affectation spéciale “et remis dans le droit commun” : il se retire alors à Oran, toujours dans les PTT semble-t-il et est “dégagé de toutes obligations militaires en novembre 1928”. Berthe se marie en juin de la même année à Palikao. Pour ainsi dire, il serait très intéressant de consulter son acte de mariage afin de lire comment est présenté son père à cette date.

Dans tous les cas, même si je n’en ai pas une certitude sans faille, tout semble indiquer que cet Albert Gauguet est bien le père de Berthe. Les villages qu’il habite correspondent bien aux villages qu’a habités Pauline – je pense à Prudon et surtout à Palikao. Il est père de trois enfants : a priori Berthe est comptée dedans puisqu’il l’a reconnue. La mémoire familiale retient qu’elle avait deux demi-frères. Sur la profession de boulanger, la mémoire familiale semble avoir fait quelques confusions : Albert a été boulanger lorsqu’il habitait à Prudon, donc dans la période où il aurait mis enceinte Pauline. Ensuite, il exercera dans les PTT. Le fait qu’il parte de Palikao est lié à son affectation, pas à son désir propre. Il n’empêche que Pauline ne l’a pas suivi. Il a finalement bien rejoint Oran, mais plus tardivement que la mémoire familiale le laissait entendre.

Synthèse cartographique des lieux cités

Synthèse des lieux cités précédemment, Google Maps, 2016

Complément de recherche

En recherchant “Gauguet” dans la base des registres matricules des ANOM, je trouve en fait 6 individus en mettant de côté Albert. Et 5 d’entre eux ne sont autres que ses frères ! D’abord Etienne, de la classe de 1897, qui réside à cette date à Sidi-bel-Abbès et… qui exerce la profession de boulanger ! La dernière localité habitée est Mercier-Lacombe – actuel Sfisef – à l’est de Sidi-bel-Abbès, où il décède en 1907. Ensuite, Georges Jean, de la classe de 1899, qui est sellier et qui réside dans la région de Sidi-bel-Abbès également. Jules, de la classe de 1902, lui aussi boulanger. Pierre, de la classe de 1904 et dont le parcours n’est pas reluisant : plusieurs fois condamnés en France, il n’habite plus en Algérie (où il est par ailleurs déclaré insoumis en 1908). Henri, de la classe de 1907, maréchal-ferrand et, enfin, Raymond, de la classe de 1910, cultivateur. Au moment de son recrutement, il habite avec sa mère à Sidi-Daho, au sud-ouest de Sidi-bel-Abbès. Il habite ensuite en 1914 Bedeau – aujourd’hui Ras el Ma – commune dans laquelle naît Yvonne, premier enfant de Pauline, en 1897. Preuve s’il en fallait, que la famille Gauguet se trouve vraiment dans la même région que les Rieth et spécifiquement que Pauline.

Dernier indice

En octobre 1895, Mathieu Gauguet, père d’Albert, décède à Mercier Lacombe où il exerce la profession de secrétaire de mairie. En janvier de la même année, toujours à Mercier Lacombe, la femme de Mathieu, Rose Barthe qui, elle, n’est âgée que de 35 ans, accouche d’une fille. Devinez comment s’appelle la soeur cadette d’Albert ? Berthe. Là, pour le coup, je ne doute plus. Albert Gauguet est bien mon ancêtre.