Pour cette nouvelle édition du Challenge AZ, j’ai décidé de le mener intégralement sur Twitter avec des threads. Le fil rouge de cette année ? L’analyse transgénérationnelle, ou psychogénéalogie. Bibliographie, concepts généraux, cas pratiques… J’ai voulu, avec cette modeste contribution, faire lumière sur une approche très intéressante de la psychologie, par le prisme des inconscients individuel et familial. Bonne lecture !

Challenge AZ 2017 – #Psychogénéalogie

“Sisyphe” Représentation de Sisyphe, condamné à faire rouler un rocher eternellement jusqu’en haut d’une montagne du Tartare. Peinture de Tiziano Vecellio dit Titien (1490-1576) 1548-1549 Madrid. Museo del Prado. ©Aisa/Leemage

#RDVAncestral n°6 – Paul Fourcade (1876-1906)

Seul, dans les rues de Tlemcen, un matin de janvier 1906. Le jour se lève difficilement sur une ville encore largement endormie. Nous sommes le 26 janvier. Le froid me fait frissonner, je tente vainement de souffler de l’air chaud dans le creux de mes mains. Là, une femme m’épie du haut de sa fenêtre. D’un coup d’œil, nos regards se croisent, elle s’empresse de claquer son volet. Là, un chat qui remonte la rue, comme chargé d’une mission importante le rendant impassible à ma présence sur son passage. Je me sens invisible et le suis d’ailleurs peut-être. C’est en tout cas ce que je me dis.

Puis, un cri perçant se dégage du silence devenu pesant de la ruelle d’où je me trouve alors. L’étage en dessous duquel je me trouve désormais semble soudainement agité. Un bébé pleure, une femme, le ventre apparemment rond, sort la tête hors de la fenêtre, hébétée ; regarde à gauche, à droite puis me fixe avec insistance. « Tù ! Qué haces aqui ? » Je mets un temps à comprendre. Ce que je fais ici ? J’ai rendez-vous avec un passé qui ne passe pas, songé-je sans dire mot. Un haussement d’épaules trahit mon étonnement. La femme n’est de toute façon plus là.

La rue sort progressivement de la nuit, une petite silhouette surgit dans mon dos me bouscule presque, à défaut de me faire sursauter : « ne reste pas là ! » dans un murmure agacé. Sans percevoir le visage de l’homme en question, chapeau fixé sur un melon apparemment bien dégarni, je me dis qu’il s’agit sans doute d’un médecin, vu l’espèce de sac qu’il balance le long de son corps. Avant de le voir s’engouffrer dans l’immeuble, je pressens qu’un drame est en train de se nouer. Les premiers passants arrivent, s’amassent, s’arrêtent devant l’immeuble et y vont de leur commentaire « mais si, l’épicier qui a fait faillite en décembre… », « meskine ! 30 ans, c’est vraiment jeune pour rendre l’âme, allah y rahmo… » : je réalise avec effroi ce qui est en train de se passer. Paul Fourcade est mort.

Laissant une jeune femme derrière lui, enceinte de mon arrière-grand-père de surcroît, ainsi qu’une petite fille d’à peine un an, Paul vient de quitter ce monde. Jour de la Sainte Paule, féminin de son prénom. Jour de la fête de son aînée, âgée d’à peine un an, et de l’une de ses descendantes directes… ma mère ! Je sais que, plus tard, le secret des circonstances de sa disparition rendra notre lignée victime d’une hantise. C’est fou ce que le manque de mots peut générer sur des décennies entières. Comme preuve de cette présence, son propre fils s’appellera Paul, son petit-fils aussi, son arrière-petite-fille également et moi, qui porte le prénom en deuxième position.

Je tente néanmoins de démêler le vrai du faux dans les ragots se formant déjà jusqu’à l’autre bout de la ville. « Chkoune celui qui s’est suicidé ? » « Moi je le connaissais, il disait toujours mieux vaut la mort que le déshonneur » : les deux individus ne s’écoutent même pas mais monologuent sur une mort qu’ils viennent tout juste d’apprendre. Quel suicide ? Je sais que dans quelques jours, La Tafna et Le Courrier de Tlemcen, journaux locaux, parleront de longue et cruelle maladie… Quelle maladie fait partir arrache un homme aux siens à un âge si peu avancé ? Un cancer, une tuberculose ? Une dépression, une maladie de la tête ?

… En parlant de tête, la mienne me lance sérieusement, les gens tournoient autour de moi comme des ombres dansant autour d’un feu crépitant. Dans un éclair, je sombre et prie pour un jour connaître le fin mot de l’histoire. Paul. Nous portons le même prénom. C’est souvent lorsqu’on s’obstine à se rapprocher de la vérité que le doute et l’absence de réponses nous en éloignent. Aujourd’hui, j’avais rendez-vous avec un fantôme.

Seule trace tangible de mon ancêtre, sa signature…

Une des rues que j’aurais pu traverser ce 26 janvier 1906…

Avec cet article, je souhaite inaugurer une nouvelle rubrique de mon blog, consacrée à la psychogénéalogie ou plutôt à l’analyse transgénérationnelle. Je préfère désormais ce terme au premier, trop galvaudé à mon sens et derrière lequel on a tendance à mettre tout et n’importe quoi. L’analyse transgénérationnelle donc, est le fait d’étudier dans notre généalogie d’éventuels traumatismes ancestraux qui se seraient transmis de génération en génération, sous une forme ou sous une autre. De même que nous héritons d’un patrimoine génétique, nous héritons d’un patrimoine émotionnel dans lequel se trouverait la somme des mémoires et des vécus de nos ancêtres. Il ne s’agit pas d’une simple vue de l’esprit puisque c’est désormais prouvé scientifiquement : nous transmettons, en plus de nos gènes, des émotions aux générations qui nous suivent.

Voici désormais des années que je me documente, que je lis pléthore de travaux ou supposés comme tels – certains sont en effet très décevants – et que je travaille personnellement sur ma propre ascendance. Vous l’aurez compris, si je cherche, c’est que j’estime que la découverte de secrets de famille ou présentés comme tels par la mémoire familiale – “il se serait suicidé”, “il aurait été malade”, “elle aurait été abandonnée”… – pèse potentiellement sur les générations qui ont suivi, sur mes proches, et, ainsi, sur moi et ce que je vis. J’ai déjà mis en évidence un certain nombre d’occurences flagrantes – des dates, des répétitions de prénoms, des ruptures similaires – dans des lignées particulières, en précisant toutefois qu’aucun travail de ce type n’a été mené dans ma famille. En l’occurence, ce que j’ai mis en évidence était niché dans l’inconscient de certains membres de ma famille et cela a fait sens quand j’en ai parlé, comme des pièces d’un puzzle qui se reconstitue au fur et à mesure. Il faut dire aussi que certaines lignées “problématiques” sont issues de l’Algérie coloniale : je vous laisse imaginer le contexte de la société coloniale, la rupture avec la famille restée en métropole, la violence du système qu’ils entretenaient par ailleurs, pour certains, à alimenter, les histoires familiales classiques, le brassage des populations, des cultures, des religions – fait pas si anodin que cela, un certain nombre de mariages de mes ancêtres a concerné des catholiques et des protestants -,dans une IIIe République qui voyait tout cela d’un très mauvais oeil. Bref, ajoutez à cela la rupture sèche et inéluctable de l’indépendance, la guerre, les morts, le rapatriement – pour la plupart de mes proches, il s’est agi d’une première fois sur le sol métropolitain – et vous vous retrouvez avec un contexte familial pour le moins complexe, rempli de nuances, de continuités, de ruptures, d’échecs, de renoncements, de déclassement et évidemment… de non-dits !

Tout ça pour dire quoi ? Chaque famille a son lot de malheurs, de souffrances, d’histoires en tout genre, et pourtant dans chaque famille ne se cache pas, au coin d’une lignée, un fantôme qui rôde et qui hante la descendance. J’en conviens. Pour quelles raisons ? À partir du moment où il y a verbalisation, c’est-à-dire des mots qui sont posés sur tel ou tel aspect de l’histoire familiale, aussi dramatique qu’il soit ou qu’il ait été, il n’y aura aucune incidence sur les générations qui suivent. Je n’invente rien et certains diront même qu’il s’agit là d’enfoncer des portes ouvertes. Tout le travail de la psychanalyse est bien de mettre des mots sur des aspects problématiques des inconscients individuel et familial et par là même, souvent douloureux. Il n’est pas difficile d’imaginer qu’un ancêtre s’étant pendu à quelques semaines de la naissance de son fils pèsera sur la vie de ce dernier, d’autant plus si le suicide est tu par une mère honteuse ou terriblement malheureuse, croyant bien faire en n’en touchant mot. Pourtant, trois générations plus tard, ce suicide, complétement relégué à l’inconscient familial, pourra hanter tel ou telle descendant-e, lequel n’a même pas idée que le problème provient directement du drame de son aïeul.

Ainsi, dans cet exemple, la cause originelle du problème n’est pas le suicide – il ne s’agit ni de réparer ni de juger tel ou tel acte ancestral – mais bien le fait qu’aucun mot n’a accompagné le drame familial. Trois, quatre, cinq générations plus tard, le fantôme du suicide plane toujours sur la vie familiale car non-verbalisé. Il ne s’agit donc pas de traquer des fantômes familiaux pour le plaisir, mais bien pour permettre de verbaliser d’éventuels non-dits ancestraux qui empêchent d’aborder l’histoire familiale sereinement d’une part, et de vivre en paix, en tant qu’individu surtout, d’autre part.


À chaque billet, sa référence bibliographique et la citation qui va avec : je vous recommande l’ouvrage de Bruno Clavier, Les fantômes familiaux, disponible désormais en poche chez La Petite Bibliothèque Payot et paru en 2014.

J’ai déjà présenté la notion de fantôme transgénérationnel comme une structure psychique émotionnelle résultant d’un traumatisme. Il semble qu’elle soit “expulsée” par l’ancêtre qui n’a pas pu la métaboliser, la dépasser, la transcender. Certains auteurs parlent de “patate chaude”, je préfère évoquer l’image d’une “grenade dégoupillée” : elle peut être transmise de génération en génération sans faire de dégâts visibles jusqu’a ce qu’elle éclate sous la forme de phénomènes pathologiques incompréhensibles. Ainsi, le deuil impensable d’un parent qui a perdu son enfant peut être repris par l’un ou l’une de ses descendants et fréquemment, plusieurs générations après. La plupart du temps, le souvenir conscient du trauma ancestral s’est perdu, car la personne traumatisée, entrée dans un vide psychique, dnas un état d’insensibilité, ne peut plus témoigner de la violence émotionnelle de ce qu’elle a subi. L’effet de ce trauma ancestral au sein de la famille est très bien décrit par Delphine de Vigan dans Rien ne s’oppose à la nuit, où elle évoque la mort de son oncle alors qu’il était enfant : “Désormais la mort d’Antonin ne serait plus qu’une onde souterraine, sismique, qui continuerait d’agir sans aucun bruit.”

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