#RDVAncestral n°8 – Une affaire judiciaire exceptionnelle

Je me réveille dans un sursaut, tiré d’un sommeil profond qui m’empêche de tout de suite comprendre où je suis, ni même l’époque à laquelle je me trouve. Je jette machinalement un œil à gauche, puis à droite, m’étonne d’être entouré de foin, ressent un haut-le-cœur tant l’odeur est forte. Les rayons d’un soleil radieux traversent les rainures d’un bois ancien, respectable. J’observe les petits grains de poussière voler, comme témoin d’un spectacle inédit. Je perçois enfin des voix venues de dehors, la grange donnant directement sur un petit chemin. Les personnes qui parlent ont l’air bien agité, parlent une langue que je ne comprends pas vraiment. Je suis bien à Saint-Sorlin-d’Arves et je me trouve dans la grange de la maison familiale Brunet, celle-là même qui a dû vu naître Étienne, cet oncle d’Amérique, quelques décennies plus tard. Bien que je ne sache encore pas précisément dans quel siècle je me situe, j’entends parler d’un Philibert : prénom inédit de mon ascendance, je suis forcément dans la première moitié du XVIIIe siècle. « Il paiera », mais de qui parle-t-on ? Je comprends que le petit groupe doit descendre à Saint-Jean-de-Maurienne pour une déposition. Je saisis enfin : il y a quelques semaines, on a tenté d’assassiner Philibert Brunet, neveu de mon sosa 1216. C’est lui que j’entends maugréer au-dehors, calmé par une voix agacée : « tu vas attirer toutes les mauvaises oreilles ! »

Nous sommes le 3 août 1727, au hameau encore largement endormi du Pré. Les pièces du puzzle se mettent en place et j’appréhende fortement de mettre un visage sur des noms que j’ai tant de fois étudiés. Philibert Brunet est né en 1682, il est le fils de Claude, lui-même frère de mon ancêtre Philibert, décédé il y a peu, en avril 1727. Celui qui parle français en roulant les r, sur un ton agacé, doit être Catherin, mon sosa 608, fils aîné de Philibert. Depuis vingt ans, il partage sa maison avec Marie Balmain, son épouse. Je me suis redressé, prête l’oreille, tente de percevoir le moindre indice pertinent. Je me dis soudain qu’en-dessous de mes pieds, se trouve certainement Sorlin, fils de Catherin, le plus jeune de sa fratrie, né en 1721. Les voix s’éloignent soudain, il faut que je sorte de là pour les suivre.

Un chien aboie consécutivement à ma sortie que je voulais furtive. Mon cœur a failli sortir de ma poitrine mais tout va bien. Le calme revient enfin. Je m’empresse de rejoindre la route départementale, étonné par le fait que le paysage ne soit pas radicalement différent de celui que je connais. Un petit groupe est formé au loin, descend en direction de la capitale de la vallée : Saint-Jean. La tenue de chacun me fait penser qu’ils vont sans doute témoigner au procès qui inculpe Jean Baptiste Thibieroz, un jeune de la commune, pour tentative d’homicide volontaire. Parmi les témoignants à charge : Joseph Chaix, le frère d’un autre de mes ancêtres, Barthélémy (sosa n°638). Lequel est-il ? Ils sont au moins quinze.

En juillet 1727, Philibert Brunet (1682-1744) est victime d’une tentative d’homicide : Jean Baptiste Thibieroz est en effet accusé d’avoir attaqué de nuit le percepteur de la taille de la paroisse pour lui dérober une forte somme d’argent et d’avoir essayé de le pousser dans le torrent. Il est par ailleurs accusé de vols, de larcins, de port de pistolet. Le dossier du procès, quoique très dense, contient, à travers les témoignages qu’il renferme notamment, une porte d’entrée dans la vie quotidienne de mes ancêtres de la première moitié du XVIIIe siècle.

Saint-Jean-de-Maurienne, quelques heures plus tard. Le sergent Bernard prévient de l’importance de témoigner dans une affaire aussi grave que celle-ci. Le silence est complet, tout le monde acquiesce en baissant la tête. Joseph est appelé à entrer, il se lève, fébrilement met un pied devant l’autre, lance un regard à son frère Barthélémy qui pince ses lèvres dans un hochement de tête qu’il veut rassurant. La lourde porte en bois se referme implacablement derrière lui. Tellement de questions aurais-je à poser à cette brochette d’individus qui se tient à proximité de moi : d’une manière ou d’une autre, tous pourraient me renseigner sur telle ou telle branche de mon ascendance.

Joseph commence à parler :

Je soussigné Joseph Chaix dis et dépose que le jour de la Toussaint dernière, me retirant des offices divins auxquels j’avois assisté, environ à une heure de jour pour m’en aller au village du vacher dépendant de la dite paroisse, où j’avois pour lors mon habitation, j’ay vu et fait attention que le nommé Jean-Baptiste fils de feu Joseph Thibieroz dudit lieu, marchoit après moi à la portée d’un coup de fusil, étant, moi qui dépose, accompagné de Jacques Arnaud et de Pierre Arnaud, et étant nous trois arrivé au dit village, nous nous y sommes reposés et comme nous causions ensemble, ledit Jean-Baptiste Thibieroz a passé et suivi son chemin dans ledit village au milieu duquel il s’est arrêté, et comme ma maison est dans le haut du village, j’ai salué les deux autres qui étoient avec moi en leur disant « je me retire »… et quand j’ai été au milieu dudit village, j’ai vu ledit Thibieroz assis sur une pierre, sur le grand chemin, qui chargeoit un pistolet que j’ai bien remarqué être un petit pistolet de poche garni de garniture de letton ; ce que voyant faire ledit Thibieroz, je lui ai dit, « tu te feras prendre » en continuant mon chemin, et il m’a répondu, « vous n’avez que de gueule ». Je dis, de plus, que ce qui a fait que moi qui dépose : avec mes deux compagnons nous sommes aperçus que ledit Thibieroz avoit tiré un coup de pistolet sans que j’aie cependant vu pour lors ledit pistolet, parce que comme je l’ai déjà dit, nous étions éloignés de lui d’environ la portée d’un coup de fusil, c’est qu’ayant entendu le bruit du coup, nous nous sommes tous trois  retournés et nous avons vu la fumée tout près dudit Thibieroz et je lui ai vu retirer le bras, j’ai bien remarqué que dans ce temps-là, ledit Thibieroz s’est recoigné [cacher]contre une broussaille qu’il y a par la & qui est le lieu appelé le pont de Buissard et ce qui m’a encore plus fait croire que c’étoit ledit Thibieroz qui avoit tiré et tiré ledit coup de pistolet, c’est parce que je luy ai vu charger un moment après un pistolet comme je l’ai déjà dit. Je dis de plus d’avoir ouï dire communément par la paroisse que ledit Thibieroz est en coutume de voler le blé par les champs et de faire plusieurs autres friponneries et autres dont je dis ne savoir. »

Source : Archives départementales de la Savoie, 2B 13529, folios 26-28.

Après quelques instants de répit, Joseph reprend :

Je réponds d’être âgé d’environ quarante-trois ans, laboureur de profession, et d’avoir en bien environ la somme de trois mille livres. »

Joseph ressort enfin, quelques gouttes perlant sur son front, froissant un bout de tissu entre ses doigts, apparemment fier d’avoir fait son devoir. Ces braves gens ne savent pas encore que la procédure judiciaire sera annulée pour vices de forme. Pour ma part, je reste surpris des mots employés par Joseph, les expressions parfois utilisées et ce n’est rien comparé à la description que fera Antoine Pellissier, aussi de Saint-Sorlin. Après un moment de flottement, l’un des gardes me fixe avec insistance. « Qui êtes-vous, bon sang ? » Dans un ultime effort, je m’arrache à une époque définitivement bien révolue.

Hameau du Pré, années 1920, collection familiale, tous droits réservés. A droite, la maison familiale Brunet, autour de laquelle s’est êut-être produite la tentative d’homicide.

Vous le savez peut-être, l’écriture demeure ma véritable passion, celle qui anime tous mes projets depuis presque toujours. Qu’ils soient musicaux, historiques – j’ai un M2 d’Histoire moderne et contemporaine et un DU de Généalogie familiale, journalistiques – eh oui il m’est arrivé d’écrire de nombreuses chroniques d’actualité et aussi musicales, puis de réaliser aussi quelques interviews -, généalogiques – mon blog -, littéraires – ce projet de livre ! -, mes travaux ont tous pour dénominateur commun le fait d’écrire, de raconter des histoires.

Il y a deux ans, j’ai fait la découverte de plusieurs lettres, au fond d’une boîte en bois, écrites par un oncle d’Amérique dans la seconde moitié du XIXe siècle. Cet oncle n’est autre qu’Etienne Brunet, le frère de mon arrière arrière grand-mère. Natif de Saint-Sorlin-d’Arves, il quitte son pays natal en 1858 pour rejoindre la Californie. Une histoire extraordinaire, un destin hors du commun et surtout des lettres comme témoignages exceptionnel d’une vie vouée à tomber dans l’oubli.

Bien qu’ortographiés de manière hasardeuse parfois, les mots d’Etienne ont tout de suite résonné en moi de manière troublante : dans les minutes qui suivirent leur première lecture, l’idée d’écrire un livre me vint. C’est ainsi que, pendant deux ans, j’ai mûri ce projet, tenté plusieurs choses. Au départ, le livre devait être une étude historique pure et dure. D’autant que l’histoire ne s’arrête pas à celle d’Etienne : parti avec trois habitants de Saint-Sorlin en 1858, il est rejoint par son petit frère Joseph en 1874. Joseph qui, en plus de suivre les traces de son aîné, a fait la guerre de 1870 et, découverte de taille dans mes recherches, a été retenu prisonnier pendant environ huit mois dans les prisons allemandes. L’intérêt d’écrire un livre dépasse donc largement le simple intérêt  généalogique.

Mais au bout d’un certain temps, je me suis senti enfermé dans une démarche purement historique : style froid, des notes de bas de page noyant le récit dans des sources toutes plus intéressantes les unes que les autres mais sans lien direct avec l’histoire que je racontais. Je décidai alors de reprendre à zéro et de partir sur un roman avec dialogues et intrigues en tout genre : effet inverse, en relisant les quelques vingt pages écrites, j’avais l’impression de dénaturer l’histoire d’Etienne. Puis, après réflexion, après maturation, le style de mon livre se révéla à moi naturellement. Écrire en se plaçant du point de vue d’Etienne, restituer ma vision d’Etienne, ma vision de son histoire : voilà la vraie ambition de mon récit. Pas de dialogues ou très peu, récit intime mêlant projections personnelles, intuitions intimes, zones d’ombre et, évidemment, faits historiques.

En fin d’ouvrage, fidèle à ma démarche, je souhaite proposer les lettres de mon grand oncle telles que je les ai découvertes, à l’état brut. L’idée étant que chacun-e se construise une vision d’Etienne, de son histoire et de son parcours. Mon livre n’est donc ni une étude historique, ni un récit généalogique pur, ni un roman inspiré de faits réels, il est plus une invitation à se mettre dans les yeux d’un homme à une époque donnée. Ni plus, ni moins. Si l’histoire de mes oncles d’Amérique peut trouver un écho chez celui ou celle qui me lit… le contrat sera largement rempli !

J’espère vous le proposer dans le courant de l’année 2017 : ayant terminé sa rédaction, l’heure est maintenant aux relectures, aux mises en forme et à la recherche d’une maison d’édition aussi.

Je ne manquerai évidemment pas de vous tenir au courant.

A très bientôt.

 

#RDVAncestral n°1 – Etienne Brunet (1834-1879)

10 juillet 1879, New Years Diggens, comté de Stanislaus, Californie, côte ouest des Etats-Unis. Au petit matin. C’est là que je voudrais que se déroule mon premier rendez-vous ancestral. Si j’en crois ses lettres, Etienne se levait tôt, avant même que le soleil en fasse de même. Je me tiendrais là, près de sa maison en pierres qu’il a construite de ses mains. Prudemment. La légende familiale dit qu’il aurait mis en joue son propre frère l’ayant rejoint en 1874 parce qu’il ne l’aurait pas reconnu. Normal puisque la dernière fois qu’il l’avait vu, Joseph n’avait qu’une dizaine d’années. Pour éviter un coup de fusil, les deux hommes se seraient parlé en patois. Manque de chance, je ne le parle pas ni le comprends.

Je crois qu’en somme c’est la première préoccupation que j’aurais, faire en sorte qu’il sache que je viens de loin et surtout dans son intérêt, pour lui. C’est en effet dans la journée du 10 juillet 1879 que la vie d’Etienne Brunet se terminera, tué dans un éboulement au cœur de sa mine. Il était parti plus de vingt ans plus tôt de son petit village alpin, Saint-Sorlin-d’Arves, pour chercher de l’or. Il en mourra.

Je lui conseillerai donc, naïvement, de bien étayer sa galerie, de ne pas se précipiter, et l’inviterai même à passer la journée à ne rien faire. Comme une suspension du temps, on ne rencontre pas un homme du futur tous les jours. Ma foi, je l’imagine fidèle à l’image que je m’en fais quoique certainement dérouté par les détails de son physique : sa taille notamment. Il était certainement plus petit que je ne le crois. Ses mains, sans doute usées. Se référant toujours à Dieu dans ses lettres, je l’imagine faire le signe de croix, tentant de chasser mon image comme une mauvaise blague du Malin. Je le rassurerai, évidemment. Je n’oserai même pas m’approcher, lui parlerai de loin. Pour commencer, c’est bien.

Je crois au langage des yeux, au langage du cœur aussi et j’imagine Etienne intrigué, curieux de laisser entrer un inconnu, lui pourtant si méfiant. Pour preuve que je le connais mieux qu’il ne le pense, je lui lancerai un mystérieux « je sais que tu es pour la vie » puisqu’il signait toutes ses lettres par cette très belle phrase « je suis pour la vie. » Certainement avec un sourire à peine dissimulé, il me tendrait la main, ou pas. Peu importe.

Je lui demanderai s’il va bien, et surtout lui détaillerai qui je suis, d’où je viens. Que je suis le descendant de sa sœur Clémentine, qu’il n’a pas vu depuis une éternité. Non sans joie, je lui annoncerai que depuis moins de deux mois, il a la chance d’être l’oncle d’une petite Marie-Françoise. Oui, Marie-Françoise en l’honneur de sa sœur qui porte le même prénom et qui vit seule avec Clémentine. Car une naissance chassant une mort, il faudrait bien que je lui dise la vérité au sujet de son père, décédé un an et demi plus tôt, en mars 1878. Le savait-il par ailleurs ? C’est possible. Rapidement, je lui expliquerai que sa nièce sera la mère de mon grand-père, un Chaix dont je porte le nom aujourd’hui.

Que mon grand-père justement parlait de temps en temps, fasciné, de ses deux oncles d’Amérique. Comment ne pas imaginer Etienne se tenir la tête dans ses mains, moins par émotion que par ahurissement. Puis je me tairai, lui laisserai le temps de reprendre ses esprits. Je prendrai le mien afin de contempler le paysage qui m’entoure. Cette fameuse maison de pierres qu’Etienne décrit longuement dans une de ses lettres. Ses poules, s’il en a encore, son terrain, le petit chat « qui vient de temps en temps boire du lait » qu’Etienne laisse à disposition, son environnement, puis lui. Cet homme dont je n’ai aujourd’hui qu’une photo. Son attitude, sa manière de se tenir, ses habits, tout.

Puis viendrait peut-être l’heure des questions : quelles sont les raisons de son départ ? Avec qui est-il parti, de quelle manière ? Comment a-t-il rejoint la Californie et traversé les Etats-Unis d’est en ouest ? Même si j’ai déjà des éléments de réponse, je me ferai tout petit et écouterai le plus précisément du monde la moindre phrase sortant de sa bouche. Je lui dirai certainement que je le cherche depuis tant d’années. Que j’ai retrouvé ses lettres au fond d’une vieille boîte en bois, dans sa maison, au Pré, à Saint-Sorlin. Peut-être sera-t-il étonné d’imaginer que sa maison est toujours debout ? Aura-t-il la curiosité de me demander innocemment comment vont untel et unetelle : c’est là qu’il sera sûrement dérouté de m’entendre lui dire que je ne sais pas précisément de qui il parle.

Comme la plupart des gens de son temps, je l’imagine néanmoins peu bavard, hagard même, face à ce rendez-vous inattendu. Face à cette rencontre impossible. Je l’imagine donc vouloir presque me laisser là afin de vaquer à ses occupations.

« Je dois travailler » me suggérait-il sans doute avec timidité mais non sans détermination. Saisissant son chapeau, partant sans même se retourner vers cette butte que j’imagine être sa mine, je ne crois pas que j’aurai finalement le courage de lui révéler que je suis la dernière personne qu’il verra. Je le regarderai donc une dernière fois. Je le laisserai s’engouffrer dans une éventuelle brume matinale, rejoindre son destin. Son image disparaîtra alors et restera comme un souvenir d’un rendez-vous inespéré, tel un rendez-vous qui n’a finalement jamais existé.