Histoire soufflée à l’écoute du fameux Lac des Cygnes de Tchaikovsky. Que je propose d’écouter en même temps que la lecture de ce #RDVAncestral particulier.

Été 1852. Hameau du Pré. Saint-Sorlin-d’Arves.

« Puisque je te dis que je l’ai vu en songe. Il était là, devant moi, comme tu te tiens. Il m’a prévenu du foin dans la grange et il m’a asséné : « l’incendie guette, les flammes n’ont besoin que d’une allumette ! »

– François, notre grand-père est mort depuis 15 ans. 15 foutues années ! La semaine dernière, c’était notre mère que tu as vu en rêve, la semaine d’avant : l’autre grand-père, la semaine encore avant : ton beau-père pris dans une avalanche. Demain, ce sera quoi ? Les enfants ressuscités des Prés-Plans ? (1)

François baisse les yeux en écoutant, gêné, les remarques de son frère Sorlin. Est-il saisi de folie ?

« Mais… »

Puis se tait soudainement, claque ensuite la porte dans un soupir et des murmures agacés, essuyant les rires de son frère tentant de prendre à témoin Étienne, lequel déplore de voir son père peu pris au sérieux.

François vient de fêter son 43e anniversaire. Il s’éloigne dans une nuit de juillet qui tarde à tomber. Déambule jusqu’à l’église de Saint-Sorlin-d’Arves, hésite à pénétrer dans le cimetière. Qu’irait-il y faire à cette heure ? Voici le recteur de la paroisse, Alexis Bouttaz, venant à sa rencontre.

« Tout va bien, mon cher François ? Quel que soit le tracas, n’oublie jamais que Dieu serre la gorge mais n’étrangle jamais… »

D’abord surpris par le ton amical, presque familier, du curé, François hésite à répondre. Raconter ses séries de rêves apporterait quoi de plus que d’être pris au mieux pour un illuminé, au pire pour la victime du Malin.

« Tu peux me parler. »

François se met alors à débiter. Comme un catalogue de rêves. Tous les morts de sa famille y passent, mais pas seulement.

« Je crains, mon père, que mes fils ne partent pour des contrées lointaines. Avez-vous entendu parler de l’or américain ? Un vieillard m’a parlé de fièvre en souriant dans une de mes rêveries. Comment puis-je donner du crédit à ces terribles projections ?

– Ne retiens rien ni personne. Ce que Dieu donne, Il le reprend. Prie et sois confiant. Ta maison brûle ? Reconstruis-la. Ton fils s’en va ? Souhaite-lui le meilleur. Ton grand-père te parle en songe ? Alors écoute-le et prie pour le repos de son âme dès le réveil. »

Les deux hommes ont pris le temps de s’asseoir, la scène est telle que François se demande en fin de compte si tout ceci n’est pas de nouveau un rêve. Tout est toujours très réaliste. Jusqu’au moindre détail. François se lève brusquement.

« Enfin, mon père, arrêtez de me parler de la sorte ! Vous semblez cautionner tout ça. Rêver des morts n’est pas possible. N’est pas imaginable. N’est pas sensé ! Combien de morts dois-je voir en songe avant d’être victime de possession, hein ? Combien ? Mais répondez-moi bon sang ! »

Silence.

« Je perds la tête, ma parole… »

François se tient alors le front avec l’une de ses mains, alors même qu’il transpire à grosses gouttes. L’alcool ? Pas une goutte aujourd’hui. Les respirations sont rapides, le curé est stoïque, fixant le pauvre homme en sueur d’un regard apaisé. De plus en plus inquiet, François vacille, l’angoisse ayant raison de son équilibre, manque de tomber en se retenant à l’un des murets entourant l’église et son cimetière.

« Père ! Que vous arrive-t-il enfin ? Vous criez depuis tout à l’heure alors même que vous semblez dormir profondément !

– Mon petit Étienne (2), que Dieu te préserve des tracas du temps qui passe. Tout va bien, rendors-toi, juste quelques mauvais rêves. »

Notes

(1) La chapelle Notre-Dame-de-la-Vie, située en marge du village, au hameau des Prés-Plans, est réputée, aujourd’hui encore , guérir et faire des miracles. Bâtie au XVIIe siècle, restaurée en 1855, dans le temps, ce sont les enfants morts nés que les familles s’empressent de ramener : la légende dit que l’enfant en question ressuscite le temps de son baptême.

(2) Il s’agit bien d’Étienne Brunet, parti en Californie en 1858.

17 janvier 2017. Cette fois, c’est la bonne, c’est le jour J. Mon premier roman est enfin disponible !

“Je suis pour la vie”, mon premier roman, est disponible à la vente au tarif de 15 euros (hors frais de port en cas d’envoi postal). Janvier 2017, tous droits réservéss

L’émotion est particulière car c’est l’aboutissement d’un travail de longue haleine, une espèce de course de fond qui nécessite patience et endurance. J’ai une pensée pour mon grand-père, à qui je dédie ce livre. Que j’aimerais le voir tenir entre les mains ce petit bouquin. Où qu’il soit, j’espère que la mise en lumière de l’histoire de ses grands oncles – dont il ne connaissait finalement pas grand chose en fait, fera écho au souvenir qu’il s’était fabriqué autour d’eux. Je veux remercier également toutes les personnes qui sont intervenues de près ou de loin dans le projet. En réalité, je n’ai pas l’impression d’une aventure qui se termine mais vraiment d’une qui commence. Et à vous, chers lecteurs, qui j’espère serez nombreux, un grand merci pour l’intérêt que vous portez à mon travail ! Mille mercis.

Afin de vous procurer l’ouvrage, donc, je vous propose deux solutions :

  • Soit vous habitez Saint-Jean-de-Maurienne et ses environs, auquel cas il suffit de m’envoyer un message privé ici ou via les réseaux sociaux afin de fixer une date et un lieu de rencontre. Pour rappel, le tarif du livre est de 15 euros.
  • Soit je vous l’envoie par La Poste, auquel cas je vous demande de m’adresser un règlement de 19€ (15€ + 4€ de frais d’envoi) par chèque de préférence, ou éventuellement par virement (plus de détails en message privé) avec vos nom, prénom et adresse postale.

N’hésitez pas, une fois le livre lu, à me faire part de vos impressions et puis tant qu’à faire, à en parler autour de vous, pourquoi pas à le suggérer à vos entourages… On appelle ça le bouche-à-oreille, non ?

A très bientôt !

Écrire pour ne pas oublier. Écrire pour se souvenir. Pianoter sur le clavier comme un musicien sur les touches noires et blanches de son instrument. Écrire enfin. Que la plume soit numérique ou manuscrite, elle porte en elle toutes les époques qui l’ont précédée, tous les personnages du monde ; elle porte en elle toute l’humanité. Écrire pour donner vie. Et la plume s’envole, légère, devenant prétexte à planer au-dessus des histoires, virevoltant parfois en direction des cieux, bleus ou gris, n’hésitant pas à descendre vers la terre, argileuse et toujours féconde. Cette terre et ces cieux, semblables à la permanence de la vie, toujours renouvelée. Écrire pour partager. Écrire pour voyager.

Voyager dans le plus beau pays du monde, celui de l’intérieur, celui dont on revient forcément différent, celui des racines emmêlées autour du socle de notre identité profonde, commune à tous les êtres sensibles qui nous entourent. Voyager de l’extérieur vers l’intérieur, voyager à l’extérieur, de l’intérieur. Les mots permettent, ne se refusent rien, autorisent tout. Y compris des rencontres, de belles rencontres avec ces femmes et ces hommes qui constituent l’arbre de nos origines.

Une plume comme vecteur temporel. Écrire pour panser. Se servir des maux pour mieux penser aujourd’hui, s’en servir comme d’un signal nous rappelant que nous ne sortons finalement jamais indemnes de nos vies passées. Et c’est tant mieux. Écrire pour s’évader.

C’est donc l’histoire d’une plume qui parcourt les siècles, sans but précis, sans objectif particulier sinon celui de voler. Voler des instants. Survoler les générations d’ancêtres qui ont fait d’elle ce qu’elle est. Ce qu’elle envisage d’être. Si tant est que.

XVIe siècle, sur ce Pierre est bâtie la plus vieille racine connue de l’arbre. Pierre Rodier, fils de Jean, qui se marie en 1516 avec Catherine Valadayre dans le nord de la Lozère. À l’origine fabricante de roues en Aveyron, d’après la racine étymologique du patronyme, la famille Rodier est devenue noble au XIVe siècle. De confession protestante, c’est aussi un XIV, Louis, roi de France, qui sera à l’origine de la confiscation des terres nobles de la famille. Telle une roue qui tourne, triste ironie du sort, Pierre porte en lui tout ce que la vie a de paradoxal.

À la même époque, jouxtant le Dauphiné appartenant au Royaume de France depuis le milieu du XIVe siècle, des toits de chaume, des pâturages et de la neige plantent le décor montagnard de familles vivant ici depuis déjà quelques générations. André Chaix, exerçant la profession de notaire, fait partie de ceux qui possèdent le plus à Saint-Sorlin-d’Arves. Mais tout comme ces voisins moins favorisés, il cultive, vit grâce aux fruits de la terre en dépit d’une instruction plus favorable qui lui rapporte quelque pécule en plus chaque année. Milliex, Ruaz, Charpin, Brunet, Didier, Mollard, Guille, Fay-Jacquet, Sibué : l’écrasante majorité des racines de cette branche survivent à la peste de 1588. Imaginent-elles seulement que le temps les rassemblera pour toujours grâce à une notion qui leur échappe sûrement, la génétique. Symbolisée ici par cette plume qu’un gamin essaye de saisir au vol au début du XVIIe siècle dans les chalets d’alpages des Arves.

Insaisissable, cette plume qui traverse la frontière et se retrouve donc, au XVIIe toujours, dans le Dauphiné, dans un village qui s’appelle Huez. Ah, Huez, qui conserve avec Oz-en-Oisans, les stigmates énigmatiques de la préhistoire où vivaient ici des populations d’abord ligures, puis celtes, puis celto-ligures. Ici vit la famille Pierraz, Hugues et Marguerite Coulet. Du grec petros, du latin petrus, pierre, rocher, cette racine aussi porte en elle l’ancrage de temps immémoriaux que seule l’imagination peut tenter de percer. D’apparence nonchalante, innocente, le vol de la plume a toujours un sens, une cohérence particulière qui permet de lier des pièces d’un puzzle complexe, riche, passionnant.

XVIIIe siècle, une fin de siècle bouleversante où Jean Fourcade, au fin fond des Hautes-Pyrénées actuelles, dans un petit village s’appelant Vielle-Adour, devient agent national, défend certainement les idéaux révolutionnaires. Dans ce village, pas moins de sept ou huit familles Fourcade que les sobriquets se sont attachés à les différencier. Le patronyme porte en lui deux sens : le premier, celui d’embranchement, de croisement ; le second, celui de bois de chênes. Alors que Jean est à la croisée de deux mondes, il choisit de rester fidèle au sobriquet qui est assigné à sa famille depuis des générations : celui de Mascaret, qui désigne aujourd’hui un phénomène naturel spectaculaire qui créé une espèce de vague que rien ne peut arrêter. XVIIIe siècle, celui des records aussi : Marie Arnaud, à Saint-Sorlin-d’Arves, donne naissance à son quinzième et dernier enfant, en 1702, à l’âge de 48 ans ! Née en 1654, elle mourra en 1739, à l’âge de 85 ans. Incroyable.

Ainsi va le monde et le XIXe siècle porte en lui celui des départs définitifs, en Algérie pour toutes ces familles du Sud de la France, les Fourcade, les Verdoux, les Gauguet, les Blanchard, les Rodier, les Larguier. Rejointes par d’autres familles fuyant aussi la misère ou des contextes politiques fâcheux telles les familles espagnoles Francès, Beltran et Amoros. Telles les familles allemandes Rieth, Duringer, Feymann et Ingold. Telles les familles suisses Guillod et Gindroz. La misère qui en amène une autre, comme en témoigne Mathias Duringer qui signe en 1854 une pétition contre leur statut d’indigent dans une colonie déjà injuste par sa nature même.

Et le XXe siècle alors, plume entachée de sang qui donne du courage dans les tranchées afin de permettre à Ernest Chaix, à Alphonse Didier ou encore à Louis Rodier d’écrire quelques mots à leur chère famille afin d’affronter une Première Guerre mondiale féroce, sanglante, indiciblement douloureuse. Un XXe siècle marqué par les épreuves de la vie, celle du déclassement, des ruptures, des morts. Et marqué aussi par des histoires d’amour incroyables, entre Paul Fourcade et Berthe Gauguet, entre Ferdinand Blanchard et Louise Gabrielle Poizat, entre Charles Chaix et Marie Françoise Brunet. Quelle plume à part celle-ci peut en témoigner ?

Enfin le XXIe siècle, celui des générations actuelles, la mienne, celles de ma plume, qui tracent un chemin reprenant parfois les travers ancestraux tout en les exorcisant car l’essentiel du travail généalogique est bien là, quelque part entre toute cette forêt. Rencontrer ses ancêtres, les comprendre avec nos yeux, avec le prisme de ce que nous sommes. Laisser le soin aux plumes de retranscrire ce qu’elles portent en elle aussi bien dans leur lumière que dans leur ombre. Car si l’arbre cache souvent la forêt, il est de ces ancêtres dont on ne parle jamais, mais qui sont là, bien présents. Ma plume ne les oublie pas. Écrire pour mieux en parler. Écrire pour témoigner. Écrire pour rendre à l’éternité ce qui lui appartient. Son langage.

Le bec de la plume peigne la chevelure du langage.

Hafiz

Le grand jour semble être arrivé. Enfin, le grand jour… Le jour du dévoilement de la couverture et du titre de mon livre, qui paraîtra dans quelques semaines, en janvier 2018. Avant de vous proposer un extrait de mon travail, quelques mots sur le titre : “Je suis pour la vie”. Il s’agit d’une formule qu’employait systématiquement mon grand oncle, Étienne Brunet, en fin de lettre adressée à sa famille restée à Saint-Sorlin-d’Arves. Une formule énigmatique et qui contient à elle seule tous les mystères de son destin et de sa vie. Je salue au passage le travail du service PAO (Mickaël) des éditions Derrier qui a su faire ressortir les mots d’Étienne sur la couverture car le point de départ du projet se trouve bien là, dans les lettres de celui qui a tout quitté pour la Californie.

Par ailleurs, le 23 octobre dernier, je démarrais cette petite série d’épisodes sur les coulisses et l’écriture de ce livre, lequel a mobilisé des jours, des nuits et des heures incalculables de recherches, de discussions et de réflexions. Pourquoi le 23 octobre ? Car, il y a 159 ans, Étienne quittait définitivement l’Europe. Le 5 décembre, il débarquait dans sa nouvelle vie, sur la côte est des États-Unis, au port de la Nouvelle-Orléans, en Louisiane. Je trouvais ainsi le clin d’oeil sympathique : en quelque sorte, aujourd’hui est aussi pour moi un nouveau départ, une nouvelle aventure qui commence. Celle de la publication de mon travail, celle de l’aboutissement d’un projet de longue haleine et en même temps cette nouvelle aventure est sans doute le point de départ de quelque chose d’autre : le statut d’auteur. Car je compte bien continuer à écrire et publier. Je me le souhaite !

Si malheureusement mon livre ne pourra pas être au pied du sapin vu qu’il sera disponible à la vente en janvier, n’hésitez pas à me dire, en commentaire de cet article, si vous êtes intéressé par l’achat de mon livre, de manière à ce que je puisse faire une sorte de liste de réservation. Il vous sera proposé au tarif de 15€ et paraîtra, je l’ai laissé entendre précédemment, aux éditions Derrier de Saint-Jean-de-Maurienne.

Voici donc… Je remarque que je tarde à finaliser mon article, c’est drôle comme sensation… La couverture de mon livre, suivie d’un court extrait du récit… Dans l’attente de vos réactions !

 

Couverture de mon premier roman, “Je suis pour la vie” écrit à partir de l’histoire extraordinaire d’un de mes grands oncles, Étienne Brunet, parti en 1858 de Saint-Sorlin-d’Arves pour la Californie. Il paraîtra en janvier aux éditions Derrier de Saint-Jean-de-Maurienne et sera proposé au tarif de 15€. Tous droits réservés.

Extrait de mon premier roman, “Je suis pour la vie” – De Saint-Sorlin-d’Arves à la Californie, l’histoire extraordinaire d’Étienne Brunet, à paraître en janvier 2018 aux éditions Derrier de Saint-Jean-de-Maurienne.

5 décembre 1858.

Le jour se lève sur un horizon incroyable. La brume épaisse laisse néanmoins présager la terre ferme. Nous voici donc en Amérique, enfin ! Nous nous prenons dans les bras les uns les
autres, excités que nous sommes à l’idée d’arriver, de poser le pied sur le sol, d’être en vie ! Des scènes surréalistes ont lieu sur le pont supérieur. Une mère agenouillée lève son enfant au Ciel, on dirait même un nouveau-né, semblant remercier Dieu dans une langue que Jacques me dit être de l’allemand.

Le débarquement met du temps à se dérouler. J’observe Jacques discuter avec celui qu’il nous a présenté comme l’homologue de l’agent d’émigration rencontré à Genève. Il règle les derniers papiers sans doute, en témoigne cette poignée de mains ferme, celle qui semble signifier l’adieu. J’observe de loin le capitaine du navire, il me semble que c’est lui, un Irlandais, qui signe les formalités d’entrée dans le port de la Nouvelle-Orléans, le visage enfumé par un cigare déjà bien consumé.

Les affaires des passagers sont déposées à quai. Une grosse malle à nous quatre, nous avons économisé le prix du voyage de cette manière d’après ce que je sais. Pour ma part, quelques habits, un missel, le strict nécessaire. Je ne m’en soucie que très peu. Je songe surtout au privilège que nous avons d’être en vie. Des machines énormes se chargent de sortir du navire ce que je reconnais être des meules de gruyère, des caisses entières d’aliments, de dames-jeannes – sortes de grosses bouteilles servant à conserver des aliments ou des boissons – et d’autres marchandises venues d’Europe. Ce que je me dis à ce moment : nous avons quitté le vieux monde et nous voici désormais dans celui de toutes les promesses.

Si l’histoire d’Étienne Brunet est d’abord écrite et racontée par le prisme des lettres qu’il a envoyées à sa famille restée à Saint-Sorlin-d’Arves, il n’en demeure pas moins qu’elle doit être replacée dans un contexte plus large, à commencer par ceux qui l’ont accompagnés et/ou rejoints en Californie. Je ne vais ici pas rentrer dans le détail mais simplement vous donner quelques éléments du contexte généalogique qui cercle le récit que vous lirez dans quelques semaines.

En 1858, Étienne part avec trois autres hommes originaires de Saint-Sorlin-d’Arves : Jacques Balmain, le plus âgé, Jean François Arnaud et Vincent Chaix, ces derniers étant à peu près du même âge qu’Étienne. Jacques n’est autre que le cousin germain du père d’Étienne, François Brunet. En d’autres termes, la sœur du grand-père d’Étienne, Marie Brunet, n’est autre que la mère de Jacques. Vous suivez ?

Aîné de sa fratrie, Étienne n’est pas le seul à tenter sa chance en Amérique et il est rejoint au milieu des années 1870 par son frère cadet, Joseph. Qu’est-ce qui pousse un jeune homme à quitter sa terre natale alors qu’a priori, son destin semble tout tracé ? Réponse prochainement. L’histoire de vie du frère cadet est aussi extraordinaire. Je ne veux évidemment pas révéler ici des éléments de l’intrigue mais je regrette de n’avoir à ma disposition aucune lettre qu’il aurait envoyé… Il y en a peut-être eu, allez savoir.

Maison familiale Brunet (à droite), tranmises de génération en génération depuis au moins le premier tiers du XVIIIe siècle, sans doute avant encore. Point de départ de l’histoire d’Étienne. Saint-Sorlin-d’Arves, hameau du Pré, années 1920, collection familiale, tous droits réservés.

Ainsi, l’histoire d’Étienne est intimement liée à celle de sa famille et de son petit frère, et ce dans tous les moments de sa vie. Le départ, les lettres, son frère qui le rejoint, les relations qu’il continue d’entretenir par correspondance avec ses parents, ses sœurs et sa famille restée en Maurienne. Et en fait je veux rappeler ici à quel point il existe différents degrés de lecture quand on étudie une trajectoire de vie. Isolée, celle d’Étienne est déjà, en soi, inédite. Quitter son village natal pour la Californie, à une époque où très peu de Mauriennais y émigrent (je dis très peu mais je n’en ai jamais recensés d’autres en fait), c’est exceptionnel. Mais replacer cette trajectoire dans l’histoire familiale l’éclaire aussi d’un angle différent, que je juge nécessaire mais à la limite pas forcément, tout dépend de ce qu’on veut faire de cette histoire. En étudiant le contexte familial, on replace les pièces du puzzle plus aisément. Enfin, intégrer ce puzzle familial dans un contexte historique donné permet alors non seulement de se plonger dans une époque mais aussi dans l’esprit même d’Étienne. Tout ce que j’ai étudié et reconstitué était infiniment évident pour lui.

Pour celles et ceux qui me suivent sur les réseaux sociaux, et particulièrement sur Twitter, j’ai consacré mon dernier #ChallengeAZ à l’analyse transgénérationnelle (à lire ici) et j’ai pointé du doigt cette relation essentielle à la fois entre le conscient individuel et l’inconscient collectif (familial mais aussi sociétal). Dans mon travail, je me rends compte avec le recul que j’ai beaucoup réfléchi sur ces thématiques, parfois même de manière inconsciente. En projetant mon esprit dans celui d’Étienne, qui plus est en employant le « je », j’ai moi aussi été confronté à l’inconscient familial et mon récit est imprégné à la fois de qui était Étienne, de la mémoire familiale consciente et inconsciente, de mon travail généalogique et évidemment de qui je suis.

Cette histoire de famille est finalement aussi bien la mienne que la vôtre car les thèmes qui y sont développés sont universels. En fin de compte, faire de la généalogie c’est aussi (d’abord ?) se tourner vers autrui. Connaître ses ancêtres amène sûrement une meilleure connaissance de soi. Finalement, on fais tous partie d’une très vaste histoire familiale commune, non ?

Map of San Francisco from c. 1860, d’après Isador Laurent Deroy’s birdseye.

Ah, jeu de mot quand tu nous tiens. L’île du mystère… D’accord, j’arrête là la divagation foireuse mais qui a le mérite de nous mener à une véritable question de fond, celle du narrateur lorsqu’on écrit. Je dirai que la nature de votre récit tranche naturellement le choix qui s’offre à vous. Et la nature du récit est déterminée, elle, par ce que vous voulez livrer au lecteur et la motivation de votre écriture. Je m’explique. Pour l’histoire d’Étienne, comme je l’ai expliqué la semaine dernière, j’étais parti au départ dans l’écriture d’une étude biographique suivant la méthodologie universitaire classique – et vas-y que je te source tel événement, et vas-y que je te liste les références bibliographiques en bas de page – amenant, de facto, un recul sur la trame que j’étais en train de dérouler. Le récit était ainsi distancié par l’utilisation d’un point de vue omniscient.

En relisant, on était à la limite de l’indigeste. Puis, tout simplement, le récit ne ressemblait pas du tout à ce que je voulais qu’il soit. Au(x) message(s) que je voulais faire passer. Bref, le point de vue omniscient vidait le récit de sa substance originelle, celle du mystère et de l’imagination. Insipide, fade, bref, vous voyez le genre. Et parenthèse : je ne dis absolument pas que l’étude historique est insipide, fade, indigeste… Je dis juste qu’un récit obéit à des objectifs précis : dans le cas de celui concernant mon grand oncle, l’objectif était moins d’offrir au lecteur une vue sur l’émigration en Californie au milieu du XIXe siècle qu’une véritable immersion dans l’esprit, l’imaginaire, la conscience d’Étienne Brunet.

Extrait de l’étude que j’avais rédigée dans un premier temps sur la vie d’Étienne. Sur soixante pages, intéressantes par ailleurs, on perdait définitivement le côté authentique de l’histoire de mon grand oncle. G.Chaix, 2016, tous droits réservés.

 

Et c’est là où vous allez le voir, toutes les pièces du puzzle s’assemblent. Quel a été le point de départ de mon aventure ? La découverte de lettres, moins de dix, écrites entre 1864 et 1871 – pour celles qui sont datées. L’enjeu était le suivant : arriver à capter l’essence de cette matière première et construire un récit autour d’elles. Trois possibilités : les intégrer textuellement, les intégrer partiellement ou en les reformulant plus ou moins ou bien les lire, les relire, m’en imprégner et en retranscrire le contenu par petites touches.

On arrive ici à la partie la plus difficile. Un casse-tête. J’ai tout essayé. Et il faut ici que je précise du coup qu’à partir de l’abandon de l’étude historique, j’ai assumé le récit à la première personne, le fameux récit en « je ». Enfin pas tout à fait car dans un premier temps j’ai testé la première solution : mêler les mots d’Étienne aux miens en insérant les lettres entières, dans leur jus. Il a fallu un œil extérieur (merci Léna) pour me rendre vraiment compte que cet insert cassait le rythme narratif, aussi bien sur la forme que sur le fond. Sur la forme car on se retrouvait à des moments avec des pavés textuels à alinéas en plein milieu du récit et sur le fond car oui, je vous le concède, mon style d’écriture est légèrement différent de celui du tonton. Hein, évidemment.

Deuxième solution pas plus convaincante : vouloir paraphraser des lettres que vous n’avez pas écrites… quel intérêt ? Aujourd’hui, ça me paraît tellement évident mais je vous assure que pendant des semaines, ça a été dur pour moi de choisir. Enfin, dernière solution, l’imprégnation et la relégation des lettres en annexes. Psychologiquement, il a fallu en fait que je me dégage des mots d’Étienne pour mieux parler de son destin. En définitive, l’histoire que je raconte, factuellement, est celle de mon grand oncle mais ça reste aussi et surtout, mon histoire. Et ce saut dans le fait d’assumer complétement le « roman »… Qu’il a été difficile ! Pourtant, aujourd’hui c’est comme si j’avais sauté de 10 cm pour rejoindre le sol.

Ainsi, les mots d’Étienne sont les siens et il n’y a pas d’interférence entre eux et les miens. En revanche, je tenais absolument à ce que figurent les lettres en annexes et ce, pour deux raisons. La première réside dans le fait qu’elles ont été le point de départ du livre (et d’ailleurs elles le terminent d’une certaine manière puisque disponibles en annexes) et que je tenais à ce que les lettres d’Étienne soient lues et disséquées. Et la deuxième rejoint plus l’idée de montrer comment il est possible de construire un tel projet à partir de cette matière première, pas excessivement foisonnante (il ne s’agit que de quelques lettres, pas d’une correspondance fournie qui couvre toute la vie d’Étienne).

Si vous avez la chance un jour de tomber sur ce type d’archive (un livre de raison, des lettres, une correspondance, des notes…), lancez-vous dans l’écriture d’un livre : le « je » en vaut vraiment la chandelle.

Extrait d’un début de lettre écrite par Étienne Brunet en 1864. En haut à gauche, ce qui ressemble à un sceau “SF” désignant sûrement un papier provenant de San Francisco, d’où il écrit. Coll. familiale, tous droits réservés.

La piste de l’Oregon, de Albert Bierstadt (1830-1902) : Étienne l’a sans doute emprunté à la fin des années 1850.

Le chemin a été long et difficile et je dois dire qu’il a aussi été passionnant. Au départ, je me suis lancé dans une étude biographique et historique, avec la méthodologie universitaire classique, les références et les lectures nombreuses sur les émigrés en Amérique et même d’ailleurs. J’ai rédigé une soixantaine de pages, toutes sourcées, documentées, intéressantes dans la mesure où elles replaçaient cette trajectoire de vie dans un contexte plus large. Mais en réalité, à la relecture, j’étais frustré. Frustré de réduire ces lettres, cette histoire extraordinaire à une étude « froide », dans laquelle je ne retrouvais pas les sentiments ressentis à la lecture des mots de mon grand oncle. J’appuyais donc sur le bouton « reset » et décidais de tout reprendre à zéro ; partir sur un récit mêlant à la fois l’étude historique et le roman.

Mais là encore, au bout d’une trentaine de pages seulement, je n’étais pas convaincu, ayant le sentiment d’avoir poussé le curseur à l’extrême inverse. Insérer des dialogues, romancer complétement la vie de mon grand oncle ne m’intéressait pas plus. Il fallait juste que je trouve le bon équilibre. Tout récit, qu’il soit drapé dans un jargon scientifique ou pas, traverse le prisme de son auteur. L’objectif était donc le suivant : retranscrire ce qu’a vécu mon grand oncle en insérant toutes les projections que j’ai pu faire à son sujet, en insérant tous les éléments du contexte qui permettent de mieux comprendre les mots qu’il a pu employer tout en restant fidèle à une trame chronologique et factuelle avérée.

Parmi les ressources en ligne consultées, la presse ancienne francophone et anglophone. Ici, un petit article de 1858 où l’on parle encore de la fièvre de l’or alors que, historiquement, la ruée vers l’or a plutôt concerné le début des années 1850.

Ainsi, tout le travail de recherches en amont se révélait d’un seul coup très utile pour construire les assises d’un récit qui devenait alors de plus en plus fluide, de plus en plus convaincant. En somme, un récit qui correspondait tout à fait à ce que j’avais en tête lorsque j’imaginais écrire un livre sur mon grand oncle. Ce travail d’équilibriste, ô combien enrichissant, a été couplé d’un travail de digestion que je ne néglige jamais dans mon travail d’écriture. Il fallait que le temps fasse son affaire et que je digère, donc, toutes les informations lues, apprises, parcourues, parfois rejetées. Il a fallu que je sois totalement imprégné de cette histoire pour la retranscrire de cette manière.

Je suis heureux aujourd’hui de partager cela avec vous car je crois qu’il y a là une clé essentielle. Écrire un livre n’est pas réservé à des esprits géniaux, inspirés par je ne sais quelle force. Non, écrire un livre c’est d’abord et surtout un travail de digestion et de patience. Si un jour l’idée vous vient d’écrire et de vous lancer dans une entreprise comme celle-là, ne la refoulez sous aucun prétexte !

Finalement, je crois que ce qui importe lorsqu’on écrit un roman, c’est la vision qu’on donne au lecteur. Avec l’histoire de mon grand oncle, extraordinaire en soi, je voulais apporter ma vision, je voulais partager ce que j’avais ressenti, ce qui m’avait ému, ce qui m’avait mis mal à l’aise, bref, je voulais vivre à ma manière cette histoire. Voilà ce que j’ai appris de cette aventure.

Lors du long et fastidieux travail de relecture, je m’étonnais toujours d’éprouver les mêmes sentiments à tel ou tel passage. En vrai, cette histoire m’a appris une chose essentielle : la réalité dépasse toujours la fiction !

Non négligeables et non négligées, les sources iconographiques ont aussi nourri l’imaginaire de l’époque pour écrire. Source : Collection of the Oakland Museum of California.

#RDVAncestral n°8 – Une affaire judiciaire exceptionnelle

Je me réveille dans un sursaut, tiré d’un sommeil profond qui m’empêche de tout de suite comprendre où je suis, ni même l’époque à laquelle je me trouve. Je jette machinalement un œil à gauche, puis à droite, m’étonne d’être entouré de foin, ressent un haut-le-cœur tant l’odeur est forte. Les rayons d’un soleil radieux traversent les rainures d’un bois ancien, respectable. J’observe les petits grains de poussière voler, comme témoin d’un spectacle inédit. Je perçois enfin des voix venues de dehors, la grange donnant directement sur un petit chemin. Les personnes qui parlent ont l’air bien agité, parlent une langue que je ne comprends pas vraiment. Je suis bien à Saint-Sorlin-d’Arves et je me trouve dans la grange de la maison familiale Brunet, celle-là même qui a dû vu naître Étienne, cet oncle d’Amérique, quelques décennies plus tard. Bien que je ne sache encore pas précisément dans quel siècle je me situe, j’entends parler d’un Philibert : prénom inédit de mon ascendance, je suis forcément dans la première moitié du XVIIIe siècle. « Il paiera », mais de qui parle-t-on ? Je comprends que le petit groupe doit descendre à Saint-Jean-de-Maurienne pour une déposition. Je saisis enfin : il y a quelques semaines, on a tenté d’assassiner Philibert Brunet, neveu de mon sosa 1216. C’est lui que j’entends maugréer au-dehors, calmé par une voix agacée : « tu vas attirer toutes les mauvaises oreilles ! »

Nous sommes le 3 août 1727, au hameau encore largement endormi du Pré. Les pièces du puzzle se mettent en place et j’appréhende fortement de mettre un visage sur des noms que j’ai tant de fois étudiés. Philibert Brunet est né en 1682, il est le fils de Claude, lui-même frère de mon ancêtre Philibert, décédé il y a peu, en avril 1727. Celui qui parle français en roulant les r, sur un ton agacé, doit être Catherin, mon sosa 608, fils aîné de Philibert. Depuis vingt ans, il partage sa maison avec Marie Balmain, son épouse. Je me suis redressé, prête l’oreille, tente de percevoir le moindre indice pertinent. Je me dis soudain qu’en-dessous de mes pieds, se trouve certainement Sorlin, fils de Catherin, le plus jeune de sa fratrie, né en 1721. Les voix s’éloignent soudain, il faut que je sorte de là pour les suivre.

Un chien aboie consécutivement à ma sortie que je voulais furtive. Mon cœur a failli sortir de ma poitrine mais tout va bien. Le calme revient enfin. Je m’empresse de rejoindre la route départementale, étonné par le fait que le paysage ne soit pas radicalement différent de celui que je connais. Un petit groupe est formé au loin, descend en direction de la capitale de la vallée : Saint-Jean. La tenue de chacun me fait penser qu’ils vont sans doute témoigner au procès qui inculpe Jean Baptiste Thibieroz, un jeune de la commune, pour tentative d’homicide volontaire. Parmi les témoignants à charge : Joseph Chaix, le frère d’un autre de mes ancêtres, Barthélémy (sosa n°638). Lequel est-il ? Ils sont au moins quinze.

En juillet 1727, Philibert Brunet (1682-1744) est victime d’une tentative d’homicide : Jean Baptiste Thibieroz est en effet accusé d’avoir attaqué de nuit le percepteur de la taille de la paroisse pour lui dérober une forte somme d’argent et d’avoir essayé de le pousser dans le torrent. Il est par ailleurs accusé de vols, de larcins, de port de pistolet. Le dossier du procès, quoique très dense, contient, à travers les témoignages qu’il renferme notamment, une porte d’entrée dans la vie quotidienne de mes ancêtres de la première moitié du XVIIIe siècle.

Saint-Jean-de-Maurienne, quelques heures plus tard. Le sergent Bernard prévient de l’importance de témoigner dans une affaire aussi grave que celle-ci. Le silence est complet, tout le monde acquiesce en baissant la tête. Joseph est appelé à entrer, il se lève, fébrilement met un pied devant l’autre, lance un regard à son frère Barthélémy qui pince ses lèvres dans un hochement de tête qu’il veut rassurant. La lourde porte en bois se referme implacablement derrière lui. Tellement de questions aurais-je à poser à cette brochette d’individus qui se tient à proximité de moi : d’une manière ou d’une autre, tous pourraient me renseigner sur telle ou telle branche de mon ascendance.

Joseph commence à parler :

Je soussigné Joseph Chaix dis et dépose que le jour de la Toussaint dernière, me retirant des offices divins auxquels j’avois assisté, environ à une heure de jour pour m’en aller au village du vacher dépendant de la dite paroisse, où j’avois pour lors mon habitation, j’ay vu et fait attention que le nommé Jean-Baptiste fils de feu Joseph Thibieroz dudit lieu, marchoit après moi à la portée d’un coup de fusil, étant, moi qui dépose, accompagné de Jacques Arnaud et de Pierre Arnaud, et étant nous trois arrivé au dit village, nous nous y sommes reposés et comme nous causions ensemble, ledit Jean-Baptiste Thibieroz a passé et suivi son chemin dans ledit village au milieu duquel il s’est arrêté, et comme ma maison est dans le haut du village, j’ai salué les deux autres qui étoient avec moi en leur disant « je me retire »… et quand j’ai été au milieu dudit village, j’ai vu ledit Thibieroz assis sur une pierre, sur le grand chemin, qui chargeoit un pistolet que j’ai bien remarqué être un petit pistolet de poche garni de garniture de letton ; ce que voyant faire ledit Thibieroz, je lui ai dit, « tu te feras prendre » en continuant mon chemin, et il m’a répondu, « vous n’avez que de gueule ». Je dis, de plus, que ce qui a fait que moi qui dépose : avec mes deux compagnons nous sommes aperçus que ledit Thibieroz avoit tiré un coup de pistolet sans que j’aie cependant vu pour lors ledit pistolet, parce que comme je l’ai déjà dit, nous étions éloignés de lui d’environ la portée d’un coup de fusil, c’est qu’ayant entendu le bruit du coup, nous nous sommes tous trois  retournés et nous avons vu la fumée tout près dudit Thibieroz et je lui ai vu retirer le bras, j’ai bien remarqué que dans ce temps-là, ledit Thibieroz s’est recoigné [cacher]contre une broussaille qu’il y a par la & qui est le lieu appelé le pont de Buissard et ce qui m’a encore plus fait croire que c’étoit ledit Thibieroz qui avoit tiré et tiré ledit coup de pistolet, c’est parce que je luy ai vu charger un moment après un pistolet comme je l’ai déjà dit. Je dis de plus d’avoir ouï dire communément par la paroisse que ledit Thibieroz est en coutume de voler le blé par les champs et de faire plusieurs autres friponneries et autres dont je dis ne savoir. »

Source : Archives départementales de la Savoie, 2B 13529, folios 26-28.

Après quelques instants de répit, Joseph reprend :

Je réponds d’être âgé d’environ quarante-trois ans, laboureur de profession, et d’avoir en bien environ la somme de trois mille livres. »

Joseph ressort enfin, quelques gouttes perlant sur son front, froissant un bout de tissu entre ses doigts, apparemment fier d’avoir fait son devoir. Ces braves gens ne savent pas encore que la procédure judiciaire sera annulée pour vices de forme. Pour ma part, je reste surpris des mots employés par Joseph, les expressions parfois utilisées et ce n’est rien comparé à la description que fera Antoine Pellissier, aussi de Saint-Sorlin. Après un moment de flottement, l’un des gardes me fixe avec insistance. “Qui êtes-vous, bon sang ?” Dans un ultime effort, je m’arrache à une époque définitivement bien révolue.

Hameau du Pré, années 1920, collection familiale, tous droits réservés. A droite, la maison familiale Brunet, autour de laquelle s’est êut-être produite la tentative d’homicide.

Vous le savez peut-être, l’écriture demeure ma véritable passion, celle qui anime tous mes projets depuis presque toujours. Qu’ils soient musicaux, historiques – j’ai un M2 d’Histoire moderne et contemporaine et un DU de Généalogie familiale, journalistiques – eh oui il m’est arrivé d’écrire de nombreuses chroniques d’actualité et aussi musicales, puis de réaliser aussi quelques interviews -, généalogiques – mon blog -, littéraires – ce projet de livre ! -, mes travaux ont tous pour dénominateur commun le fait d’écrire, de raconter des histoires.

Il y a deux ans, j’ai fait la découverte de plusieurs lettres, au fond d’une boîte en bois, écrites par un oncle d’Amérique dans la seconde moitié du XIXe siècle. Cet oncle n’est autre qu’Etienne Brunet, le frère de mon arrière arrière grand-mère. Natif de Saint-Sorlin-d’Arves, il quitte son pays natal en 1858 pour rejoindre la Californie. Une histoire extraordinaire, un destin hors du commun et surtout des lettres comme témoignages exceptionnel d’une vie vouée à tomber dans l’oubli.

Bien qu’ortographiés de manière hasardeuse parfois, les mots d’Etienne ont tout de suite résonné en moi de manière troublante : dans les minutes qui suivirent leur première lecture, l’idée d’écrire un livre me vint. C’est ainsi que, pendant deux ans, j’ai mûri ce projet, tenté plusieurs choses. Au départ, le livre devait être une étude historique pure et dure. D’autant que l’histoire ne s’arrête pas à celle d’Etienne : parti avec trois habitants de Saint-Sorlin en 1858, il est rejoint par son petit frère Joseph en 1874. Joseph qui, en plus de suivre les traces de son aîné, a fait la guerre de 1870 et, découverte de taille dans mes recherches, a été retenu prisonnier pendant environ huit mois dans les prisons allemandes. L’intérêt d’écrire un livre dépasse donc largement le simple intérêt  généalogique.

Mais au bout d’un certain temps, je me suis senti enfermé dans une démarche purement historique : style froid, des notes de bas de page noyant le récit dans des sources toutes plus intéressantes les unes que les autres mais sans lien direct avec l’histoire que je racontais. Je décidai alors de reprendre à zéro et de partir sur un roman avec dialogues et intrigues en tout genre : effet inverse, en relisant les quelques vingt pages écrites, j’avais l’impression de dénaturer l’histoire d’Etienne. Puis, après réflexion, après maturation, le style de mon livre se révéla à moi naturellement. Écrire en se plaçant du point de vue d’Etienne, restituer ma vision d’Etienne, ma vision de son histoire : voilà la vraie ambition de mon récit. Pas de dialogues ou très peu, récit intime mêlant projections personnelles, intuitions intimes, zones d’ombre et, évidemment, faits historiques.

En fin d’ouvrage, fidèle à ma démarche, je souhaite proposer les lettres de mon grand oncle telles que je les ai découvertes, à l’état brut. L’idée étant que chacun-e se construise une vision d’Etienne, de son histoire et de son parcours. Mon livre n’est donc ni une étude historique, ni un récit généalogique pur, ni un roman inspiré de faits réels, il est plus une invitation à se mettre dans les yeux d’un homme à une époque donnée. Ni plus, ni moins. Si l’histoire de mes oncles d’Amérique peut trouver un écho chez celui ou celle qui me lit… le contrat sera largement rempli !

J’espère vous le proposer dans le courant de l’année 2017 : ayant terminé sa rédaction, l’heure est maintenant aux relectures, aux mises en forme et à la recherche d’une maison d’édition aussi.

Je ne manquerai évidemment pas de vous tenir au courant.

A très bientôt.

 

#RDVAncestral n°1 – Etienne Brunet (1834-1879)

10 juillet 1879, New Years Diggens, comté de Stanislaus, Californie, côte ouest des Etats-Unis. Au petit matin. C’est là que je voudrais que se déroule mon premier rendez-vous ancestral. Si j’en crois ses lettres, Etienne se levait tôt, avant même que le soleil en fasse de même. Je me tiendrais là, près de sa maison en pierres qu’il a construite de ses mains. Prudemment. La légende familiale dit qu’il aurait mis en joue son propre frère l’ayant rejoint en 1874 parce qu’il ne l’aurait pas reconnu. Normal puisque la dernière fois qu’il l’avait vu, Joseph n’avait qu’une dizaine d’années. Pour éviter un coup de fusil, les deux hommes se seraient parlé en patois. Manque de chance, je ne le parle pas ni le comprends.

Je crois qu’en somme c’est la première préoccupation que j’aurais, faire en sorte qu’il sache que je viens de loin et surtout dans son intérêt, pour lui. C’est en effet dans la journée du 10 juillet 1879 que la vie d’Etienne Brunet se terminera, tué dans un éboulement au cœur de sa mine. Il était parti plus de vingt ans plus tôt de son petit village alpin, Saint-Sorlin-d’Arves, pour chercher de l’or. Il en mourra.

Je lui conseillerai donc, naïvement, de bien étayer sa galerie, de ne pas se précipiter, et l’inviterai même à passer la journée à ne rien faire. Comme une suspension du temps, on ne rencontre pas un homme du futur tous les jours. Ma foi, je l’imagine fidèle à l’image que je m’en fais quoique certainement dérouté par les détails de son physique : sa taille notamment. Il était certainement plus petit que je ne le crois. Ses mains, sans doute usées. Se référant toujours à Dieu dans ses lettres, je l’imagine faire le signe de croix, tentant de chasser mon image comme une mauvaise blague du Malin. Je le rassurerai, évidemment. Je n’oserai même pas m’approcher, lui parlerai de loin. Pour commencer, c’est bien.

Je crois au langage des yeux, au langage du cœur aussi et j’imagine Etienne intrigué, curieux de laisser entrer un inconnu, lui pourtant si méfiant. Pour preuve que je le connais mieux qu’il ne le pense, je lui lancerai un mystérieux « je sais que tu es pour la vie » puisqu’il signait toutes ses lettres par cette très belle phrase « je suis pour la vie. » Certainement avec un sourire à peine dissimulé, il me tendrait la main, ou pas. Peu importe.

Je lui demanderai s’il va bien, et surtout lui détaillerai qui je suis, d’où je viens. Que je suis le descendant de sa sœur Clémentine, qu’il n’a pas vu depuis une éternité. Non sans joie, je lui annoncerai que depuis moins de deux mois, il a la chance d’être l’oncle d’une petite Marie-Françoise. Oui, Marie-Françoise en l’honneur de sa sœur qui porte le même prénom et qui vit seule avec Clémentine. Car une naissance chassant une mort, il faudrait bien que je lui dise la vérité au sujet de son père, décédé un an et demi plus tôt, en mars 1878. Le savait-il par ailleurs ? C’est possible. Rapidement, je lui expliquerai que sa nièce sera la mère de mon grand-père, un Chaix dont je porte le nom aujourd’hui.

Que mon grand-père justement parlait de temps en temps, fasciné, de ses deux oncles d’Amérique. Comment ne pas imaginer Etienne se tenir la tête dans ses mains, moins par émotion que par ahurissement. Puis je me tairai, lui laisserai le temps de reprendre ses esprits. Je prendrai le mien afin de contempler le paysage qui m’entoure. Cette fameuse maison de pierres qu’Etienne décrit longuement dans une de ses lettres. Ses poules, s’il en a encore, son terrain, le petit chat « qui vient de temps en temps boire du lait » qu’Etienne laisse à disposition, son environnement, puis lui. Cet homme dont je n’ai aujourd’hui qu’une photo. Son attitude, sa manière de se tenir, ses habits, tout.

Puis viendrait peut-être l’heure des questions : quelles sont les raisons de son départ ? Avec qui est-il parti, de quelle manière ? Comment a-t-il rejoint la Californie et traversé les Etats-Unis d’est en ouest ? Même si j’ai déjà des éléments de réponse, je me ferai tout petit et écouterai le plus précisément du monde la moindre phrase sortant de sa bouche. Je lui dirai certainement que je le cherche depuis tant d’années. Que j’ai retrouvé ses lettres au fond d’une vieille boîte en bois, dans sa maison, au Pré, à Saint-Sorlin. Peut-être sera-t-il étonné d’imaginer que sa maison est toujours debout ? Aura-t-il la curiosité de me demander innocemment comment vont untel et unetelle : c’est là qu’il sera sûrement dérouté de m’entendre lui dire que je ne sais pas précisément de qui il parle.

Comme la plupart des gens de son temps, je l’imagine néanmoins peu bavard, hagard même, face à ce rendez-vous inattendu. Face à cette rencontre impossible. Je l’imagine donc vouloir presque me laisser là afin de vaquer à ses occupations.

« Je dois travailler » me suggérait-il sans doute avec timidité mais non sans détermination. Saisissant son chapeau, partant sans même se retourner vers cette butte que j’imagine être sa mine, je ne crois pas que j’aurai finalement le courage de lui révéler que je suis la dernière personne qu’il verra. Je le regarderai donc une dernière fois. Je le laisserai s’engouffrer dans une éventuelle brume matinale, rejoindre son destin. Son image disparaîtra alors et restera comme un souvenir d’un rendez-vous inespéré, tel un rendez-vous qui n’a finalement jamais existé.