Suite des épisodes 6, 7 et 8

Lettre du 26 juillet 1869 (2)

Mon bien cher père frere et sœurs
Com vous vous trouvez
in quiet [inquiets] de ma sante je me dispose en ce
moment à vous ecrire pour ce la [cela] je me porte
assais [assez] bien pour le moment et comme toujour
si ce n’est ma jambe à varice qui ait [est] pour
le moment comme depui 1866 au 15 aout
elle ait [est] mentenent jambe avarié
mes [mais] à force de remede different je
crois avoir trouve le bon je fait fondre
de la resine de la sire [cire] jaune et de luillie [l’huile]
d’olive le tout fondu ensemble je cole cela
sur du papiez et je laplique sur la playe
Je le renouvelle toutes [papier tâché] heurs
cela me fait pa mal souffrir et chaque
foi que je renouvelle le pancement en en-
-levent le cataplasme la mede cine [médecine] en-
traine avec elle les rasine [racines] du mal
cela fait des corde comme du fromage
dans une soupe c’est [ces] rasine commence
par ce de couvrir [se découvrir] par un petit poin noir
ce poin noir c’est un sang ca lue brule [comprendre coagulé ?]

Lettre du 26 juillet 1869 (2)

qui pique comme des eguilies [aiguilles] ce la [cela] c’est par santaine [centaines]
jes paire [j’espère] dapraix [d’après] ce que je vois que dan un ans
au plus je serais entierement gueri si je netait
pas obligie [obligé] de travaillier je crois bien qu’en
3 ou 4 mois je serais entierement geri [guéri] mes comme
il faut que je travallie [travaille] journellement cela
hirite [irrite] le mal et en flame la jambe [;] le
travail que je fay [fais] mintenent est trop dur
pour ma jambe mes dans 6 mois disi [d’ici] jaurais
à peux praix [près] tout fait ce que je dois faire
dans c’est [ces] travaux la le travail que je ferais
apraix [après] ne me fatiguera pas du tout je men vais
vous donner du nouveaux j’ai fait comme mon
frere jai quite [quitté] le regimen de mineur pour
rantrer dan celui des cochons   cet a dire
ne voyant rien de bien sur pour la mine en ce
moment j’ai pris un angagement [engagement] de 3 ans et demi
pour faire le fentes dune propriété en piere
et en planche mon patron fournit toutes
les provition [provisions] quil faut pour un an il seme
cet autonne et fournit tout le gren [grain] quil faut
jeus-qua [jusqu’à] lannée 1870 en autonne dela pour les
frais des 2 autres anne [années] je me nouri ames fraix [à mes frais]

Lettre du 26 juillet 1869 (3)

et je rentre dans la moitiez des fraix qu’il faut
pour semmet [semer] et pour les en tretenir [,] la proprie
été [propriété] ait de 1500 maitres de long sur 600 de large
le tout n’est pa labourable mes il y en at toujours
au moin 100 cartelée mesure de che [chez] nous
Il met 150 cochons il y at 40 trui pour faire des
petits dans livert [l’hiver] ils sont a lerbe et on leurs donne
une poignie tous les jours pour les attirer a la mes[on]
en autonne au temp que lon laboure il y at les
glans et allers depui la fin mai ou le 15 juin
que la recolte ait mure on les met de dans la
propriete la [,] ceux qui sont graux [gros] sengraise
et les autres grandixe [grandissent] pour lannee dapraix
je pence que nous en orron [aurons] suffisament pen
dant les deux premiere année il ny aurat que
la derniaire année que nous seron aubliger da
-ller lou et [louer] une autre propriete auquel lon donne
50 sous par cochons il me ferat les avance de la somme
en argen jeus-qu’a ce que lon en vande [vende] allors
passe lannée prochaine en autonne ce quil avait
pour moin [moi] il le retien a la vante [vente] des cochons
Le tempe coulée [temps écoulé] il reprand cest [ses] 150 quil
met a la meme grauceurs [grosseur] en viron que lors

Lettre du 26 juillet 1869 (4)

quil les at fourni et nous partageons en suite
le nombre ogmente [augmente] cet a dire [y, barré] cest ce que lon
dit des cochons a moitiez mes [mais] il y at bien de
differante convantion a celle-ci quoique à
moitiez mes parmi toutes celle que jai rencontre
jai trouve celle-ci la plus favorable pour moin [moi]
mentenent voila mon temps fixé pour mon
retour au pay or du nouvaux [sur les, barré] en malheur
tout ait perisable puis-que nous même nous ne
somme point exantié [examptés] pourrait survenir une
mortalite seur [sur] les animaux aussi aller il
faudrait vouloir ce que dieu veut puis-que
nous ne pouvons aller contre    pour quant
a ce que vous m’offre [m’offrez] pour vendre pour me repatri [rapatrier]
pour cela ne jen veux pas en corre je suis
venu pour gagnier de largien [l’argent] et non pas
pour en depanser   pour quant a ce que vous
me ditte que [y, barré] vous m’avez conserve [conservé] la meme
a moitiez que vous avez pour les autres puis
que vous me le ditte je vous crois et coryez [croyez] que
de mon cote vous nette point ou ble [oublié] non plus
car mentenent [maintenant] plus que jamais vous m’aitte [êtes] toujour
present a mes yeux et meme traix souvent dans

Pas de fin

Lettre du 26 juillet 1869 (marge)

Mon adraisse [adresse] pour moi comme pour mon cousin ait toujour la même je sui qu’a 1
mille [mile] dou jetais jeus-qu’au 18 mai 1869 et un mille ou jetai du temps que vincent
était isi [ici] new years diggines dans le au [haut] // Ce jour d’hui le 26 juliet [juillet] 1869.

De cette lettre, plusieurs remarques. D’abord, Étienne donne des nouvelles de sa jambe, qu’il évoquait déjà en 1866. Les mots qu’il emploie sont pour le moins étonnants : à chaque renouvellement de pansement, « cela fait des cordes comme du fromage dans une soupe ». Le sens de la formule vous dites ? Ensuite, il indique avoir quitté le régiment des mineurs pour celui des cochons. Un clin d’oeil ironique à l’engagement militaire à venir de son frère ? En tout cas, on note qu’en 1869, Étienne parle de “temps fixé” pour son retour au pays. Plus encore, il décline une proposition apparemment faite par son père qui pourrait l’aider à payer son retour. “Je suis venu pour gagner de l’argent et non pas pour en dépenser”.

Enfin, Étienne indique que son adresse, de même que celle de son cousin – certainement Jacques Balmain – est toujours identique. Il précise qu’il n’habite qu’à un mile d’où il habitait « du temps que Vincent [Chaix] » était là-bas, précision qui permet d’affirmer qu’Étienne, depuis 1860 n’a pas tellement été mobile géographiquement parlant, si ce n’est l’épisode de San Francisco vu précédemment. Toutefois, impossible de le trouver lors du recensement fédéral des Etats-Unis de 1870. Était-il absent au moment où le recensement s’est effectué ? Difficile de le savoir. Même remarque pour Jacques, que je n’ai pisté nulle part. Par ailleurs, vous aurez remarqué que la lettre se coupe brusquement et pour cause, il en manque une partie. Ne me demandez où elle est passée, je n’en sais rien (lire ci-dessous).

10

On touche là à la fin de cette étude.

Étienne rédige sa dernière lettre en mai 1871, laquelle nous offre un témoignage extraordinaire sur comment il a vécu, à des milliers de kilomètres, la guerre de 1870 et aussi la Commune de Paris en 1871, sentiments sans doute exacerbés par le fait que Jacques Joseph prenne part à ce conflit. Pour rappel, la IIIe République en France est proclamée en septembre 1870.

Dernière lettre reçue d’Étienne, dans laquelle il annonce son intention de ne jamais revenir au pays, après avoir fustigé la situation de la France en 1871. Archives familiales, tous droits réservés.

Mon bien cher père frere et cœurs [soeurs]

Je me dis pause [dispose] à vous ecrire la presente
vu que je ne recois pas de nouvelle de la lettre que
je vous ai ecrit en mars soit au commancement
mars 1871 lors-que j’avais vu [qu’une, barré] que les lettres
pouviont [pouvaient] vous parvenir [;] plus une quinsaine de jours
apraix [après] jais ecrit ausi a Vencent [Vincent] et lui avais de-
-mande une prompte reponse seur [sur] tout   si au cas vous
ne m’eusiez [eussiez] pas fait reponse vous-même cela
pour vous donner de mes nouvelle et pour en appran-
-dre des vautres [vôtres] soit de tous père frere cœurs[soeurs] et beaufrere
tante oncles et en fin de tous les parents et des amis
rien de plus desolan pour moin [moi] que
de voir la situation affreuse auquel se trouve la
France en ce fatal moment [;] non contant de verser
le sanc [sang] [de la f, barré] des enfants de la France contre l’etrange[r]
il faut en corre qu’ils segorgient [s’égorgent] eux entre eux
que cette fatalle ville de paris soit peurgie [purgée] une
foi pour toutes de s’on orguel [orgueil] et de tout c’est vice [ces vices]
qui non seul-ment ont fait les malheurs de tout
habitant qui l’ont habitée et de ceux qui labite
insi [ainsi] quelle ferat encorre le malheur de ceux qui
l’abiteront à lavenir peutaitre ; je dis isi [plus au, barré] tous
je dis trop mes tout au moin du plus-grand nombre
seur [sur] plusieurs raports mai seurtout [surtout] celui qui ne fait
et n’arrive qu’a degenerer l’umanite car bien tôt il[s] tillerons [tireront] les raports

Lettre du 29 mai 1871 (2)

Voui paris non seul-men en ce moment ce ruine pour long-temps
mes [mais] il entraine avec lui bon nombre d’autre villes et de toutes les
conpagnie [campagnes] de la France entiaire il de-truit [détruit] leurs chans [champs] leurs chau-
miaires [chaumières] e[t] epuise le sanc le plus pur et le plus vigoureux de la
patrie ; au fatal paris soit tout au moin une foi pour tout
de-trui à jamai et le reste de la France respirrerat un er [air] plu pur
et ce reprimieras peutaitre de tout j’anre [genre] de vice de generateur [dégénérateur]
voui cher parant père frere cœurs et en
fin à tous les parents et les amis la France ne peut rester longtemp dan
une parfaitte tranquillite la France ne sait ni pardonner à son monarque
ni aubehir [obéir] à la republique, pour moin [moi] la republique en France
ait [est] une veuve auquel ces enfants chacun d’antre eux veut aitre [être]
non seul-ment son mettre [maitre] mes raignier [règner] en metre seur [sur] tous freres et
cœurs [soeurs] même raignier [règner] en mettre [maître] et se lever bien plus aux [haut] qu’au desu
de sa mère mai jeus-qu’au [jusqu’au] desu de l’eternel [.] voila l’esprit
des enfants de la France de tout temps et parait pire en ce
moment              pour moin [moi] j’abandonne le projet d’y
re habiter car pas une heure de ce qu’il me reste à vivre ne me serait
agréable je desirerais revoir sandoute ce bersaux [berceau] de m’on enfance
avec un bien grand plaisir mes [mais] pour l’abiter je n’en ais pas lembition [l’ambition]
dance [dans ce] moment et je croi-que jamais cette embition ne me reprenderat
la plus grande de mes embition ne peut m’arriver
san que cette idée ne vous vienne à comprandre que notre tranquilite
pour nous qui somme indigiant [indigents] ne se peut trouver en Europe et pour-que
le but de ma plugrande embition soit acomplie il ne faut pas
que cette crente [crainte] de quitter le cloche [clocher] vous tienne des-ormée [désormais] mes que
cette pansée vous vienne de vous-même et de comprandre que je
ne peux ni vous assurer que nous ferons une grande ou petite fortune

Lettre du 29 mai 1871 (3)

prompte ou avec une longe [un long] espasse [espace] de temps pour moin [moi] mes resolution
s’ont [sont] prise je desire revoir le pays natal mais non l’abiter ; ce sont
mes oppinions je tien a le revoir non pas pour le pays mes pour les
habitant suije peutaitre sandoute condannée [condamné] a rester pauvre toute
ma vie cela cepeut mes jaime mieux laitre [l’être] dans cest pays que che [chez] nous
car le droix [droit] que je peux avoir quant je veux en amerique je ne le trouverais
jamais dan notre pays  nous ne demandions rien de plus que davoir
du terren [terrain] acultiver pour notre necesaire de chaque jour ici on peut
en avoir plus-que lon peut en cultiver il n’en faut rien de plus tout
ce qui m’en-nuit [m’ennuie] dans c’est contre [contrées] c’est le terren trop secque [sec] dont on
peux crendre [craindre] et bien la Californie ne sont les amerique il y at
l’auregon [Oregon] le fraise-riviere [Frazer River] dont je connais climats qui ait traix bon
c’est lendroit qui me conviendrait le mieux le payssage y ait magnifique
bois pierre au [eau] et en fin tout y ait convenable pour les j’anses [gens] de nos
montagnie [montagnes] le climat y ait depui la temperature de Chamberi [Chambéry]
jeus-qu’à celle de nos montagnie [montagnes] les plu elevee [élevées] de la savoie
je desirerais savoir ce que vous ditte chacun de vous de ce que je vous
ay marque [marqué] seur [sur] la lettre ecrite en mars dont je panse que vous l’aure[z]
resue [reçu] pour savoir l’aupinion [opinion] de chacun d’antre vous tous et de tout
ce que je vous ais parle soyez sensaire [sincères] et faitte moin [moi] reponse auplutôt
ce qui me torture rudement c’est de ne pouvoir recevoir
aucune nouvelle de la famillie [famille] cela memet dans lidée que quelcun [quelqu’un]
dentre vous sont mort et seurtout que jai [rature] vu seur [sur] une laittre [lettre] que
les freres Arnaud ont recu de Vencent dont il m’en ont fait la
coppie que chacun deux de ceux qui etions [étiez] sous les armes aviont [avaient] ecrit
sauf 3 dont mon frere en aitait [était] un plus il m’ont fait en corre le
relevée dune lettre que leurs at ecrit leurs cœurs que tout [tous] avions [avaient] ecrit
sof le fils de Romen [Romain] Didier mes [mais] vu ce brigandage quil y at mentenent

Lettre du 29 mai 1871 (4)

il ne me reste que bien peux des poir [espoir] pour lui et pour ce perre à qui
les reverts de la vie afflige [ci cru… raturé] si cruellement en voyant ses enfants
insi [ainsi] dispersée cela ne serait-t-il pas parfoi un sujet de tristaisse [tristesse]
pour vous bien cher père non re consolevous [re-consolez-vous] et reconsollon nous tous
et voulon ce que dieu veut il saurat nous eparnier [épargner] sil le veut et il
saura nous fraper sil lexige que nous le soyons helas consolon nous
puis-que cete vie n’est qu’un passage mes esperon le bonheur
en loutre [en outre] si nous savon le meriter
Je vien de voir seur [sur] un journal que le prix du passage de 2000
emigran europen [Européens] ait souscrit si vous voulliez venir je panse que
vous pourriez avoir votre passage gratuit je vais peutaitre menin-
former [m’en informer] avanque de mettre la presente a la poste
Jemen vais finir en vous soitan [souhaitant] atous une sante parfaite
père frere cœurs et beaufrere tante oncles cousens et cousines
amis et amies et pricipalement [principalement] si jetai l’aime [aimé] et le bien aime
d’une jean serais hereux et si au cas que que-que une me garde leurs
amitiez je pourrais lui garder les mienes et je fini en vous embrasent [embrassant]
tous du plu prond [profond] de mon cœur en attandant de pouvoir le faire
en reallite Je sui pour la vie votre tout devoue fils frere Brunet Etienne
Ce 26 mai 1871 New years diggines
—-

Si par foi que vous nusiez [n’eussiez] pas resue
la lettre que je vous avais ecrite vous voudrez bien me le marquer au plus
vite car il yen avait de dan une pour remettre ausitôt que vous laurez
resue et si lon vous at donne une reponce et vouvoudriez bien me marquer
tout ce quil y at de nouveaux dans le pays          mai seurtout [surtout] je desire
bien mieux votre presance en corre que la reponce plus je ne sais
comment quelcun m’at di avoir vu mon cousin jaque a un endroit
que lon appelle seneline [?] il ma même été dit quil aurait voulu me

Lettre du 29 mai 1871 (retour à 1, marge)

me parler je ne sais sil ait parti pour le pays ou sil at etée a St Francisco pour
envoyer de l’argian [argent] pour payer les Didier secretaire cest tout ce que je sais depui
la noel auquel nous avon passe ensemble il m’avait dit qu’il san allait au printan
que son temps serait fini le 7 mai 1871 il verrait comment hiriont [iraient] les affaires
du pays consernant la guerre je le croix parti car il serait venu me voir
depui 9 jour que son temps ait fini

[Marge au-dessus]

vous voudrez bien me dire si vous
avez re cette letre ecrite en mars
elle ne partira peutaitre
pas avan le 3 ou le 4
juin, le 29 mai [y barré]
1871

Je suis toujours relativement bouleversé à la lecture de cette lettre tant elle est un témoignage précieux sur une époque historique que j’apprécie particulièrement en plus. En déplorant la Commune de Paris (il mentionne également celles des campagnes, donc peut-être a-t-il vent de celles de Lyon ou Marseille ou fait-il seulement référence à la guerre de 70?), il s’inquiète surtout pour son frère cadet, Joseph, engagé alors dans les 11e Dragons et qui se trouve, à ce moment,  à Thionville, en Moselle, assiégée par l’armée prussienne. « Ce qui me torture le rudement c’est de ne pouvoir recevoir aucune nouvelle de la famille, cela me met dans l’idée que quelqu’un d’entre vous sont [est] mort et surtout que j’ai vu sur une lettre que les frères Arnaud ont reçu de Vincent dont ils m’ont [a] fait la copie que chacun d’eux, de ceux qui étions [étaient] sous les armes avions [avaient] écrit sauf 3 dont mon frère en était un », conclut-il en fin de lettre. Je n’inclus pas ici le destin de Joseph, alors que j’ai à ma disposition de nombreuses informations (registre matricule conservé à Vincennes, et un dossier de succession après sa mort, en 1891. Tout son parcours militaire est retranscrit dans mon livre).

Par ailleurs, la construction de la lettre est très intéressante en ce sens que le conflit de 1870 amène Étienne à évoquer son hypothétique retour en Maurienne : les choses sont désormais claires, il ne reviendra pas. Difficile de ne pas imaginer ce qui lui a fallu comme courage pour enfin fixer les choses. Laissant la porte ouverte à une visite de courtoisie qu’il désire plus que tout – revoir sa famille revient dans chacune de ses lettres, naturellement – il essaye une dernière fois de convaincre les siens de le rejoindre.

« La plus grande de mes ambitions ne peut m’arriver sans que cette idée ne vous vienne à comprendre que notre tranquillité pour nous qui sommes indigents ne se peut trouver [ne peut se trouver] en Europe et pour que le but de ma plus grande ambition soit accompli, il ne faut pas que cette crainte de quitter le cloche [clocher] vous tienne désarmés mais que cette pensée vous vienne de vous-même et de comprendre que je ne peux ni vous assurer que nous ferons une grande ou petite fortune prompte ou avec un long espace de temps. »

Plus de promesses, mais la crainte de quitter le clocher fait sans doute référence au fait que pendant des siècles, quitter sa paroisse était très mal vu et synonyme de péché même par l’Église et le curé qui ne voulait pas voir sa paroisse vidée de ses ouailles.

Alors que, de nouveau, est faite mention d’une lettre absente du corpus retrouvé, datée apparemment de mars, Étienne s’adresse aussi à son père : voir ses enfants dispersés, en parlant d’un autre père de Saint-Sorlin, “n’est-ce pas pour vous un sujet de tristesse, pour vous bien cher père ?” Immédiatement, on s’en remet à Dieu.

Et puis, en fin de lettre et de manière furtive, Étienne évoque pour la première fois d’éventuels sentiments amoureux, en toute pudeur : « […] principalement si j’étais l’aimé et le bien aimé d’une, j’en serais heureux et si, au cas que quelqu’une me garde leur [son] amitié, je pourrais lui garder la mienne », comme une manière d’indiquer aux siens qu’il ne fonderait un foyer qu’avec quelqu’un du pays. N’est-ce pas à ce moment qu’Étienne joint son portrait à sa lettre ?

« […] Avant l’envoi cependant, si l’épargne du jeune homme est riche, il voudra y joindre son portrait. Ce n’est pas à coup sûr pour s’admirer sottement dans son image que le montagnard pose et se fait peindre : mais qui sait ? Le portrait peut servir à le marier. Il sera remarqué des jeunes filles du canton et lui vaudra quelque grasse dot. […] »[1]

Sans doute faut-il préciser que le passage qui vient d’être évoqué concerne l’émigration des Savoyards à Paris notamment, au XIXe siècle. Pour autant, il est permis de penser qu’Étienne est susceptible d’adopter la même pratique. Preuve en est, sur la pratique du mariage, le fait que Jean François Arnaud revienne à Saint-Sorlin se marier avant de repartir. Je pense profondément qu’il était hors de question, inimaginable pour Étienne, de se marier avec une étrangère. N’en déplaise au généalogiste que je suis !

En conclusion, Étienne nous apprend que son cousin Jacques a dû quitter définitivement le continent américain depuis quelques jours, alors que tous deux ont passé le Noël 1870 ensemble. Cette lettre est la dernière que la famille d’Etienne reçoit. Se peut-il que d’autres aient été perdues ou détruites (la maison familiale à Saint-Sorlin a connu de nombreux incendies dans la seconde moitié du XIXe) ? Je le pense de plus en plus. Étienne apprend-il le décès de son père François le 9 mars 1878 ?

CHAPITRE IV – DÉNOUEMENT

11

Alors comment connaître la suite des événements pour Étienne ? Grâce à Internet et un formidable travail de numérisation, il nous est possible de consulter une partie de la presse californienne de 1846 à aujourd’hui. Malheureusement, le comté de Stanislaus n’est pas représenté. Néanmoins, comme il habite à la frontière avec d’autres comtés, notamment celui de Mariposa, les chances de trouver une trace de lui sont un peu plus grandes quoique très limitées.

Le 20 février 1875 pourtant, paraît dans le Mariposa Gazette[2], une Delinquent Tax List qui vise à recenser les individus n’ayant toujours pas payé l’impôt. Parmi eux, figure un Stephen Brunett qui, au vu des détails qui suivent, ressemble fortement à mon Étienne. Grâce à cette mention, nous apprenons qu’il possède 40 acres de terres, 1 acre représentant environ 0,405 hectare, cela revient à dire qu’il possède un peu plus de 16 hectares. Étienne ne dit-il pas dans sa dernière lettre : « Nous ne demandions rien de plus que d’avoir du terrain à cultiver pour notre nécessaire de chaque jour. Ici on peut en avoir plus que l’on peut en cultiver, il n’en faut rien de plus […] » ? Les terres d’Etienne se localisent à New Years Diggings, à un mile au sud-est de l’old French Store, ancien nom de La Grange et sont évaluées à 50 dollars, plus 50 dollars d’améliorations (cf installations évoquées dans sa lettre de 1866 ?). La mention précise également qu’une exploitation minière se situe sur le terrain, évaluée à 25 dollars, plus, pour finir, 5 dollars d’effets personnels. La valeur totale de ce que possède Étienne est évaluée donc à 130 dollars, pour une taxe, elle, évaluée à 3,88 dollars, plus 1,50 dollars de coût de collecte. Toujours d’après l’outil de calcul basé sur l’inflation et sur lequel nous nous sommes appuyés pour évaluer la richesse d’Étienne lors du recensement de 1860, 130 dollars en 1875 représente environ 2800 dollars actuels.[3]

Cette mention chanceuse d’Étienne dans la presse locale permet de noter qu’entre 1860 et 1875, Etienne s’est enrichi. Si nous trouvons une trace de lui quatre ans après l’envoi de sa dernière lettre – en tout cas connue de nous, la prochaine trace découverte se situe quatre ans après 1875, soit en 1879.

Et il s’agit de la dernière, puisque cette trace indique la mort tragique d’Étienne.

Il a fallu des heures incalculables de recherches sur le site de la California Digital Newspaper Collection pour tomber sur ceci :

« Killed by a cave. Last Thursday Etiene Brunet, a Frenchman, who owns a mining claim on the dividing line of Mariposa and Stanislaus counties was accidentally killed while working his claim. It appears the unfortunate man was running a drift, and the supposition is that he neglected to timber sufficiently to support the heavy weight of the ground. Many similar accidents happen in mining through neglect or a lack of knowledge in this respect. An inquest was held by the Coroner of Stanislaus county and the jury returned a verdict in accordance with the above. »

Mariposa Gazette, 12 juillet 1879[4].

« Tué dans un éboulement. Jeudi dernier, Etienne Brunet, un Français, qui possède une exploitation minière à la frontière des comtés de Mariposa et Stanislaus a été accidentellement tué alors qu’il travaillait dans sa propriété. Il apparaît que le malheureux a dérivé et qu’il a négligé d’étayer suffisamment pour supporter le poids lourd de la terre. Beaucoup d’accidents similaires arrivent dans l’activité minière soit par négligence soit par manque de connaissance. Une enquête a été diligentée par le Coroner du comté de Stanislaus et le jury a rendu un verdict conforme à ce qui vient d’être énoncé. »

Voici donc comment décède Étienne, le jeudi 10 juillet 1879 à New Years Diggings, dans sa mine, écrasé par le poids de la terre, étouffé par le manque d’air oppressant et fatal, tragiquement rattrapé par sa soif de vivre, lui qui prônait sans cesse qu’il était pour la vie. Lui qui a rêvé toujours plus haut d’une vie meilleure, lui qui souhaitait par-dessus tout que sa famille le rejoigne définitivement, lui qui songeait sûrement à en fonder une, mais qui est resté seul, sans descendance, comme résigné de n’avoir ni pu ni su convaincre sa famille de s’installer là-bas.

L’avenir de Jacques Balmain depuis 1871 et son éventuel retour au pays est inconnu. Mais en 1876, Un Balmain P. apparaît sur la liste de ceux qui n’ont pas payé l’impôt, juste avant un Brown Joseph. Sachant que le premier prénom de Jacques était Pierre… J’imagine qu’il s’agit bien du cousin Balmain.

Aucune tombe au nom d’Étienne n’a été retrouvée, pas plus qu’une au nom de Joseph. Ils devaient rejoindre ces millions d’anonymes invisibles croupis dans l’oubli, faute de n’avoir laissé aucune trace de leurs passages et ne seraient même restés qu’une légende familiale si je n’avais pas retrouvé les lettres d’Étienne.

Ses rêves, son incroyable détermination, son extraordinaire histoire ont finalement parcouru quatre générations pour qu’enfin soit restituée sa mémoire. Il s’appelait Etienne Brunet, il est mort à 45 ans et c’était mon grand oncle.

Ferrotype d’Étienne Brunet, seul portrait conservé de lui dans les archives familiales. Ca 1870. Tous droits réservés.

Notes

[1] GUICHONNET, Paul, L’émigration des Savoyards aux XIXe et XXe siècles, Chambéry, Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie, Histoire en Savoie n°29, 2015, p.15. Paul Guichonnet cite ici J.-F. Destigny.

[2] California Digital Newspaper Collection, Center for Bibliographic Studies and Research, University of California, Riverside, http://cdnc.ucr.edu. Le titre évoqué ici est donc disponible en ligne sur : http://cdnc.ucr.edu/cgi-bin/cdnc?a=d&d=MG18750220&e=——-en–20–1–txt-txIN——–1.

[3] Source : http://www.in2013dollars.com/1875-dollars-in-2016?amount=130.

[4] Source : http://cdnc.ucr.edu/cgi-bin/cdnc?a=d&d=MG18790712&e=——-en–20–1–txt-txIN——–1

Alors que je viens de publier mon premier roman, je veux vous proposer de découvrir tout le travail de recherches que j’ai effectué en amont. Au départ, c’était une étude historique que je voulais proposer et au lieu qu’elle dorme au fond de mes dossiers, pourquoi ne pas la partager gratuitement ici sur mon blog. J’espère par ces publications, apporter à la fois un complément de lecture aux personnes ayant déjà acheté mon livre, et en même temps donner envie aux autres de le lire (possibilité de le commander – 15€ + frais d’envoi éventuels (4€) en m’envoyant un message ici). Vous découvrirez dans les publications qui suivront toute la vie d’Étienne, avec une transcription de toutes les lettres qui ont constituées la matière première de mon roman. Bonne lecture !

CHAPITRE I – AUX ORIGINES

1

Saint-Sorlin-d’Arves, 14 janvier 1834, onze heures du soir, un cri de vie vient perturber le calme d’une longue nuit d’hiver. Perché à plus de 1500 mètres d’altitude, le hameau du Pré accueille une nouvelle âme, celle d’Étienne Brunet. À l’image de la racine étymologique de son prénom, il est le premier à couronner [1] l’union de ses parents, François et Catherine Milliex, mariés un an et demi plus tôt, le 4 juillet 1832.

Dès le lendemain, Étienne reçoit le baptême du recteur de la paroisse, Henri Albert, à l’église Saint-Saturnin du village, emmené par son parrain, le frère de son grand-père paternel [2] dont il porte le prénom et sa marraine Geneviève Milliex, une de ses tantes maternelles.

L’arrière-grand-père d’Étienne, Barthélémy Brunet, 78 ans, est toujours en vie et reste le témoin privilégié de l’éclosion de cette nouvelle génération. Anne-Marie Milliex, 68 ans, grand-mère maternelle d’Étienne est également en vie. Les prières des familles Brunet, Milliex, Bernard, Charpin, Didier et Arnaud se succèdent pour souhaiter à ce petit être une vie de rêve.

Dans les années 1830, Saint-Sorlin-d’Arves abrite un peu plus de 900 âmes, réparties sur pas moins de 12 hameaux. Très étendu, le village fait partie du canton de Saint-Jean-de-Maurienne et, bien sûr, de la vallée de l’Arvan qui donne accès à différents cols comme celui de la Croix-de-Fer ou celui des Prés-Nouveaux, axes de communication essentiels vers l’Oisans et le Dauphiné notamment. La commune est surplombée par le massif des Arves, et ses aiguilles, qui sépare naturellement les départements de la Savoie et des Hautes-Alpes actuelles.

Les aiguilles d’Arves, en août 2014. Photo : G.Chaix

 

Étienne ne naît d’ailleurs pas français, mais sarde. La Maurienne, comme la Savoie, devient définitivement française à partir de 1860. Cela étant, le français est largement répandu y compris dans des contrées reculées comme dans les Arves. En effet, depuis le XVIe siècle et jusqu’au lendemain de la Révolution française avec le premier rattachement de la Savoie à la France – on parle alors de département du Mont-Blanc – les Mauriennais sont les témoins des tribulations entre la France et la Maison de Savoie. Ils n’ont par ailleurs pas attendus les rebondissements de l’histoire pour établir des liens et des migrations avec leurs voisins français, en témoignent, entre autres, les travaux de l’archiviste et historien Gabriel Pérouse (1874-1928) [3].

Depuis des siècles, les habitants de Saint-Sorlin mènent une vie agro-pastorale quasi-autarcique. Tout le monde cultive la terre. Les familles se font et se défont, les patrimoines se transmettent de génération en génération suivant le jeu des alliances.

Depuis au moins le premier tiers du XVIIIe siècle, la famille Brunet vit au Pré, si l’on se réfère notamment à la mappe sarde [4]. La maison appartenait alors à Philibert Brunet, né en 1652, fils de Barthélémy. En tant qu’aîné de sa fratrie, et bien sûr en tant que potentiel héritier, le destin d’Étienne semble joué d’avance.

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Deux ans après la naissance d’Étienne, en 1836, vient celle de sa première sœur, Marie Françoise. En 1841, Clémentine Anne Genevivève – mon arrière-arrière-grand-mère agrandit à son tour la fratrie, suivie de Jeanne Marie Sylvie Philomène en 1844 et du cadet Jacques Joseph en 1846. Tous grandissent au Pré.

Barthélémy, l’arrière-grand-père Brunet, y décède le 1er octobre 1837. Avec sa femme, Catherine Charpin (1751-1822), ils eurent 7 enfants, dont Joseph, né en 1775, l’aîné des garçons, le grand-père d’Étienne. Ce dernier passe sa vie dans la maison familiale, accompagné de sa femme Catherine Bernard (1781-1812) avec laquelle il se marie le 6 juillet 1805. Ensemble, ils n’ont que deux enfants : Sorlin, en 1807 et François, en 1809, père d’Étienne. Catherine décède trois ans après la naissance de son dernier fils, en 1812. Joseph reste veuf jusqu’à sa mort, en octobre 1845, comme en témoigne son acte de décès, sur lequel il est uniquement déclaré veuf en premières noces.

En 1847, désormais âgé de 13 ans, Étienne assiste déjà certainement son père aux travaux agricoles. Saint-Sorlin dispose d’une école depuis le début du XVIIIe siècle : il est fort probable qu’Étienne la fréquente une partie de l’année. Le 9 juin 1847, les registres paroissiaux de Saint-Sorlin-d’Arves relatent par ailleurs la visite pastorale de l’évêque de Maurienne, François Marie Vibert.

« […] des jeunes gens  qui devaient nous être présentés pour la Confirmation. Leur instruction nous a paru entièrement satisfaisante et nous a prouvé les efforts du pasteur. […] Nous avons donné le sacrement de la Confirmation à soixante et quinze jeunes gens des deux sexes. » [5]

Étienne fait sans doute partie de ces 75 enfants et le commentaire du recteur Bouttaz indique que l’instruction est dispensée par le prêtre de la commune, comme depuis 1723 et l’ouverture de la première école à Saint-Sorlin. En outre, d’après le chanoine Louis Gros, 70% des Mauriennais nés entre 1830 et 1840 savent lire et écrire. [6]

Étienne reçoit donc une instruction religieuse, sait sûrement lire et écrire, travaille aux champs pour aider ses parents et subvenir aux besoins de la famille. Comment vit-il son adolescence ? Quels rêves lui est-il permis de formuler, même secrètement ? Il se voit sûrement grandir dans les yeux de ses parents, lui dont l’avenir paraît tellement évident.

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Le matin du 17 septembre 1854 marque à jamais le village de Saint-Sorlin-d’Arves, après une nuit de terreur et de flammes. Un incendie a ravagé, en quelques dizaines de minutes, près de l’intégralité du hameau du Pré. Jamais ou presque Saint-Sorlin n’a connu pareil drame. Par le passé, deux incendies avaient déjà frappé les esprits, un en août 1789, détruisant une quinzaine de maisons dans le hameau de la Ville, l’autre en juin 1840 touchant quelques maisons du hameau de Cluny ; mais ces deux événements tragiques étaient imputables à la foudre, au « feu du Ciel » d’après les mots du curé Dupré relatant la tragédie en juin 1840 dans les registres paroissiaux de la commune. [7]

Mais jamais, depuis la Révolution française, un incendie n’a fait autant de dégâts que celui s’étant produit dans la nuit du 16 au 17 septembre 1854. La presse locale s’empresse de couvrir l’événement.

« Voici les renseignements qui nous sont parvenus sur l’incendie de St-Sorlin-d’Arves dont nous avons parlé dans notre dernier numéro :

La cause du sinistre est encore inconnue, mais il paraît à peu près certain que la malveillance y est étrangère. Les progrès du feu ont été tellement rapides qu’en moins de vingt minutes, l’incendie, qui n’avait éclaté que dans une seule maison se propageant de proche en proche, en avait envahi plus de trente, non compris les greniers au nombre de quinze à vingt. Tout a réduit en cendres. Les pertes sont estimées à 180 mille francs. Les traits de dévouement n’ont pas manqué dans cette douloureuse circonstance. On nous cite, comme s’étant particulièrement distingué, M. J.-B. Alex, vice-syndic de la commune de St-Jean-d’Arves »

Le Constitutionnel Savoisien, 23/09/1854.

 

« Le 16 du courant, à huit heures du soir, le feu se déclara tout à coup dans une des maisons de Saint-Sorlin-d’Arves. Sous l’influence du vent qui soufflait alors vivement, les flammes se communiquèrent avec une rapidité effrayante aux autres maisons du village, de telle sorte qu’en moins d’un quart d’heure elles avaient déjà envahi trente-trois maisons et vingt greniers, qu’elles ont réduits totalement en cendres.

La perte est évaluée à plus de 150 mille francs, et les malheureux habitants de ce hameau n’ayant rien pu sauver sont réduits à la plus profonde misère.

Au milieu de ce désastre, plusieurs traits de courage et de dévouement ont eu lieu. Nous croyons surtout devoir signaler la conduite du vice-syndic d’une commune voisine, celle de Saint-Jean-d’Arves, M. Jean-Baptiste Alex. Accoure des premiers à la tête d’une partie des habitants de sa commune, M. Alex entend dire que, dans la maison du syndic occupée par les flammes, deux petits enfants étaient enfermés. Aussitôt M. Alex saisit une échelle, et, l’appliquant aux fenêtres embrasées, il pénètre dans l’intérieur de la chambre. Heureusement, les enfants en avaient déjà été enlevés ; néanmoins, M. Alex fut assez heureux pour profiter de sa position et il sauva, de concert avec trois de ses administrés, plusieurs titres et papiers importants, et plusieurs meubles. »

Le Courrier des Alpes, 22/09/1854. [8]

Les mots sont évocateurs, plus encore peut-être de la plume du recteur Alexis Bouttaz, qui écrit :

« En 1854 le 16 du mois de septembre, un violent incendie a éclaté au village du Pré, vers 9 heures du soir. En moins d’une heure, tout le village a été la proie des flammes, le seul grenier à côté de la grange n’a pas été atteint par le fléau destructeur : l’année 1854 avait été très précoce puisque toute la récolte était déjà retirée. Tout a péri. Que le bon Dieu nous préserve d’un malheur semblable ! Hommage soit rendu au plus grand nombre de paroissiens du diocèse qui, par le moyen de quêtes, sont venus au secours des victimes de l’incendie ; malgré cela, il y a beaucoup de souffrance et quelle peine pour rebâtir surtout dans cette paroisse où il n’y a point de forêt  communale. Pour mémoire. A. Bouttaz, recteur. » [9]

Rien. Il n’y a plus rien, ou presque. L’habitant ancien a certainement contribué à la propagation de l’incendie, avec des toits couverts de chaume notamment (en paille de seigle à Saint-Sorlin) [10]. Les greniers, construits à l’origine à l’écart des maisons pour justement prévenir les risques d’incendie en y conservant les affaires de valeur et autres costumes traditionnels, même les greniers, ont été ravagés par les flammes.

Étienne, comme le reste de sa famille, assiste-t-il, impuissant, à la terrible scène [11] ? Une étincelle aura suffi à faire basculer le destin de familles entières. Les cris des enfants, les hurlements des mères inquiètes et les pleurs discrets des pères de famille laissent progressivement place au silence plombant de la nuit profonde. Au petit matin, les habitants du hameau, comme ceux du reste du village, restent là, impassibles, hagards, regardent dans le vide et prient discrètement pour rendre grâce à Dieu que le feu n’ait pas eu raison de qui que ce soit. Il s’en est fallu pourtant de peu.

« Monsieur le Rédacteur,

J’ai vu avec plaisir, il y a quelques jours, dans votre journal l’éloge qui était adressé aux habitants des communes de Saint-Jean et Saint-Sorlin-d’Arves, en Maurienne, pour le courage et le dévouement dont ils ont fait preuve dans l’incendie qui a réduit en cendres un village entier de la commune de Saint-Sorlin ; mais, au nombre des habitants de ces montagnes qui se sont le plus distingués en cette circonstance, il en est un qui a mérité par sa conduite une reconnaissance plus spéciale. M. Joseph Chaix, jeune homme d’une vingtaine d’année environ, de la commune de Saint-Sorlin, a exposé sans hésiter sa vie pour sauver un vieillard.

La maison de Jean-Michel Didier était en feu et tellement environnée par les flammes, qu’il ne lui était plus possible de trouver une issue pour en sortir. Joseph Chaix, voyant un de ses concitoyens sur le point de périr, ne consulta que son courage. Se précipiter à travers les flammes, charger ce vieillard sur ses épaules et le sortir sain et sauf du foyer de l’incendie, fut l’affaire d’un instant. Le danger auquel il s’est exposé était tel, qu’il faillit être victime de son dévouement ; car il fut, malgré sa promptitude, atteint en partie par les flammes.

Veuillez, je vous prie, faire place dans les colonnes de votre estimable journal à ces quelques lignes que je vous adresse, pour ne point laisser dans l’oubli une action qui mérite tant d’écoles.

Falcoz. »

La Gazette de Savoie, 05/10/1854

Jean-Michel Didier est né en 1798, il a 56 ans en 1854 et habite la première maison du hameau du Pré d’après le recensement de 1876 à Saint-Sorlin-d’Arves [12]. Il habite avec sa femme, Françoise Milliex qui n’est autre que la tante maternelle d’Étienne. Ils n’ont pas d’enfants.

Charles Joseph Chaix habite également au Pré en 1876. Neuvième d’une fratrie de quinze enfants [13], ses parents – Sorlin Chaix (1788-1859) et Marie Falcoz (1797-1865) – habitent plus haut dans le village, au hameau de Pierre-Aigüe. Né en 1828, Joseph est maréchal-ferrant, habite avec son épouse Sophie Falcoz et leurs enfants, puis également avec son frère Auguste, sa belle-sœur Marie-Françoise Arnaud et leurs enfants. Étienne et sa famille habitent tout près, à quatre maisons seulement de la famille Chaix-Falcoz.

Plan de Saint-Sorlin-d’Arves, par Roger et Renée Flamand. Source : A.S.P.E.C.T.S., À la découverte de Saint-Sorlin-d’Arves, d’hier à aujourd’hui, Saint-Jean-de-Maurienne, Imprimerie Salomon, 1989, p.32.

 

Tout ce monde est sain et sauf. Les bêtes également, revenu essentiel des familles, semblent avoir été sauvées. Tant bien que mal, la vie continue et le jour qui se lève sur les cendres du Pré en ce 17 septembre en est la preuve irréfutable.

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Les jours qui suivent le drame défilent à toute vitesse, comme s’il fallait tout de suite oublier, passer à autre chose. Comment pourrait-il en être autrement ? Reconstruire une habitation mais pas seulement, affronter désormais l’hiver arrivant sans les réserves stockées dans les granges des maisons dévastées. Le foin, les céréales – l’orge et le seigle notamment -, le chanvre, la paille… Les habitants du Pré doivent désormais compter sur la solidarité de leurs voisins [14]. Dès le 23 septembre, une quête est suggérée par l’intendant de la province de Maurienne pour venir en aide aux habitants sinistrés du Pré.

En plus de la maison familiale, c’est certainement l’avenir d’Étienne en Maurienne qui est parti en cendres cette nuit de septembre. En effet, comment imaginer alors construire sa vie sur un tel drame, alors même que sa famille n’a plus rien ?

Depuis 1848 et la découverte de l’or à Sutter Mill’s en Californie, la conquête de l’ouest américain donne pour la première fois du sens aux termes de « rêve américain ». Dès lors,  le monde entier se rue dans ces contrées qui, paraît-il, vont jusqu’à rendre les gens fous [15]. Étienne rêve-t-il d’or ? Sans doute voit-il là la chance d’offrir, à sa famille et d’abord à lui, un nouveau départ. Ne plus subir en définitive, prendre en main sa destinée.

En Maurienne, l’émigration n’est pas un phénomène nouveau. Depuis des siècles déjà, elle concerne une bonne partie de la population bien qu’elle soit saisonnière et majoritairement dirigée vers la France, avec une porte d’entrée dans le Dauphiné toute proche des Arves. Cela étant, l’émigration en dehors du Vieux continent devient fréquente qu’à partir du XIXe siècle et concerne principalement les Amériques du Sud et le Canada. [16]

À suivre, le chapitre 2 – Le départ.

Notes

[1] Le prénom Étienne est un dérivé du prénom Stéphane, du grec Stephanos qui signifie « couronné ».

[2] Étienne Brunet (1784-1843), frère de Joseph (1775-1845), grand-père du petit Étienne.

[3] Se référer notamment à son excellente « Histoire d’une population aux XVIIe et XVIIIe siècles. Étude statistique et démographique sur Saint-Sorlin-d’Arves commune des hautes vallées alpestres de Savoie » dans Mémoires de la Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie, tome LXVII, 1930, pp.17-65.

À propos de l’émigration des populations mauriennaises, lire aussi ONDE, Henri, « Les mouvements de la population en Maurienne et en Tarentaise » dans La Revue de géographie alpine, tome 30 n°2, 1942, pp.365-411.

[4] La copie de la mappe sarde ; qui date de 1733 à Saint-Sorlin-d’Arves, est consultable en ligne via le site Internet des AD ou bien en salle de lecture, où se trouvent également les tabelles générales contenant les propriétaires de chaque parcelle mentionnée sur la mappe. A ce sujet, consulter l’excellent travail de DEQUIER, Daniel, FLORET, Marie-Claire, GARBOLINO, Jean, La Maurienne en 1730, Saint-Jean-de-Maurienne, Editions Roux, 2004, 253p.

[5] D’après la transcription faite par le recteur Alexis Bouttaz dans les registres paroissiaux de la commune, disponible en ligne sur le site des Archives Départementales de la Savoie, http://www.archinoe.fr/ark/77293/2d15dba406bd3d94#, vue 314-315/381.

[6] GROS, Louis (Chanoine), La Maurienne de 1815 à 1860, Chambéry, Imprimeries réunies de Chambéry, 1968, p.49.

[7] D’après la transcription faite par le curé, disponible en ligne sur le site des Archives Départementales de la Savoie, http://www.archinoe.fr/ark/77293/2d15dba406bd3d94#, vue 313/381.

[8] Les articles sont consultables en ligne sur le site http://www.memoireetactualite.org/fr/presse.php.

Note : Selon les périodes, Le Constitutionnel Savoisien se nomme Le Patriote Savoisien.

[9] D’après la transcription faite par le recteur Alexis Bouttaz, disponible en ligne sur le site des Archives Départementales de la Savoie, http://www.archinoe.fr/ark/77293/2d15dba406bd3d94#, vue 315/381.

[10] Se référer à la présentation de l’habitat ancien par Renée Flamand dans A la découverte de Saint-Sorlin-d’Arves, d’hier à aujourd’hui, publiée à l’initiative de l’Association Sauvegarde du Patrimoine Et de la Culture Traditionnelle de Saint-Sorlin (ASPECTS).

[11] En effet, difficile de savoir si Etienne est bien présent à Saint-Sorlin à cette date. S’il est permis d’imaginer que oui, il faut savoir qu’à cette date, la levée militaire concerne les jeunes hommes de 18 ans, sur la base d’un service de huit années et surtout du volontariat. La levée est par ailleurs systématique lorsque les effectifs militaires viennent à manquer, par exemple en cas de guerre. Or, s’il avait été mobilisé ou volontaire, Etienne l’aurait été au plus tôt en 1852, pour huit ans ; en 1860, Etienne n’est déjà plus en Maurienne. L’hypothèse selon laquelle il serait déserteur est très peu probable.

[12] Recensement de 1876 disponible en ligne sur le site des Archives Départementales de la Savoie, http://www.archinoe.fr/ark/77293/5cf650deec5a8372#, vue 7/16.

[13] Avant lui dans la fratrie, deux bébés portaient les mêmes prénoms que lui : le premier Charles Joseph Théodore, né le 5 février 1820 et décédé un mois plus tard le 6 mars ; le deuxième, Charles Joseph, né le 20 avril 1823 et décédé le 4 mai suivant.

[14] Dès le 23 septembre, une quête est suggérée par l’intendant de la province de Maurienne pour assister les sinistrés, lequel intendant se rend sur place immédiatement. D’après La Gazette de Savoie datée du 23/09/1854, il part de Saint-Jean-de-Maurienne dès 5 heures du matin à pied, sachant que « le trajet est de quatre heures et demie, par une montrée très rapide. »

[15] Lire à ce propos l’excellente biographie du général Sutter : CENDRARS, Blaise, L’or – La merveilleuse histoire du général Johann August Suter, Denoël, 1960, 183p.

[16] Se référer à l’ouvrage de DEQUIER, Daniel, L’émigration mauriennaise aux XIXe et XXe siècles, 2002, 230p.

Histoire soufflée à l’écoute du fameux Lac des Cygnes de Tchaikovsky. Que je propose d’écouter en même temps que la lecture de ce #RDVAncestral particulier.

Été 1852. Hameau du Pré. Saint-Sorlin-d’Arves.

« Puisque je te dis que je l’ai vu en songe. Il était là, devant moi, comme tu te tiens. Il m’a prévenu du foin dans la grange et il m’a asséné : « l’incendie guette, les flammes n’ont besoin que d’une allumette ! »

– François, notre grand-père est mort depuis 15 ans. 15 foutues années ! La semaine dernière, c’était notre mère que tu as vu en rêve, la semaine d’avant : l’autre grand-père, la semaine encore avant : ton beau-père pris dans une avalanche. Demain, ce sera quoi ? Les enfants ressuscités des Prés-Plans ? (1)

François baisse les yeux en écoutant, gêné, les remarques de son frère Sorlin. Est-il saisi de folie ?

« Mais… »

Puis se tait soudainement, claque ensuite la porte dans un soupir et des murmures agacés, essuyant les rires de son frère tentant de prendre à témoin Étienne, lequel déplore de voir son père peu pris au sérieux.

François vient de fêter son 43e anniversaire. Il s’éloigne dans une nuit de juillet qui tarde à tomber. Déambule jusqu’à l’église de Saint-Sorlin-d’Arves, hésite à pénétrer dans le cimetière. Qu’irait-il y faire à cette heure ? Voici le recteur de la paroisse, Alexis Bouttaz, venant à sa rencontre.

« Tout va bien, mon cher François ? Quel que soit le tracas, n’oublie jamais que Dieu serre la gorge mais n’étrangle jamais… »

D’abord surpris par le ton amical, presque familier, du curé, François hésite à répondre. Raconter ses séries de rêves apporterait quoi de plus que d’être pris au mieux pour un illuminé, au pire pour la victime du Malin.

« Tu peux me parler. »

François se met alors à débiter. Comme un catalogue de rêves. Tous les morts de sa famille y passent, mais pas seulement.

« Je crains, mon père, que mes fils ne partent pour des contrées lointaines. Avez-vous entendu parler de l’or américain ? Un vieillard m’a parlé de fièvre en souriant dans une de mes rêveries. Comment puis-je donner du crédit à ces terribles projections ?

– Ne retiens rien ni personne. Ce que Dieu donne, Il le reprend. Prie et sois confiant. Ta maison brûle ? Reconstruis-la. Ton fils s’en va ? Souhaite-lui le meilleur. Ton grand-père te parle en songe ? Alors écoute-le et prie pour le repos de son âme dès le réveil. »

Les deux hommes ont pris le temps de s’asseoir, la scène est telle que François se demande en fin de compte si tout ceci n’est pas de nouveau un rêve. Tout est toujours très réaliste. Jusqu’au moindre détail. François se lève brusquement.

« Enfin, mon père, arrêtez de me parler de la sorte ! Vous semblez cautionner tout ça. Rêver des morts n’est pas possible. N’est pas imaginable. N’est pas sensé ! Combien de morts dois-je voir en songe avant d’être victime de possession, hein ? Combien ? Mais répondez-moi bon sang ! »

Silence.

« Je perds la tête, ma parole… »

François se tient alors le front avec l’une de ses mains, alors même qu’il transpire à grosses gouttes. L’alcool ? Pas une goutte aujourd’hui. Les respirations sont rapides, le curé est stoïque, fixant le pauvre homme en sueur d’un regard apaisé. De plus en plus inquiet, François vacille, l’angoisse ayant raison de son équilibre, manque de tomber en se retenant à l’un des murets entourant l’église et son cimetière.

« Père ! Que vous arrive-t-il enfin ? Vous criez depuis tout à l’heure alors même que vous semblez dormir profondément !

– Mon petit Étienne (2), que Dieu te préserve des tracas du temps qui passe. Tout va bien, rendors-toi, juste quelques mauvais rêves. »

Notes

(1) La chapelle Notre-Dame-de-la-Vie, située en marge du village, au hameau des Prés-Plans, est réputée, aujourd’hui encore , guérir et faire des miracles. Bâtie au XVIIe siècle, restaurée en 1855, dans le temps, ce sont les enfants morts nés que les familles s’empressent de ramener : la légende dit que l’enfant en question ressuscite le temps de son baptême.

(2) Il s’agit bien d’Étienne Brunet, parti en Californie en 1858.

Écrire pour ne pas oublier. Écrire pour se souvenir. Pianoter sur le clavier comme un musicien sur les touches noires et blanches de son instrument. Écrire enfin. Que la plume soit numérique ou manuscrite, elle porte en elle toutes les époques qui l’ont précédée, tous les personnages du monde ; elle porte en elle toute l’humanité. Écrire pour donner vie. Et la plume s’envole, légère, devenant prétexte à planer au-dessus des histoires, virevoltant parfois en direction des cieux, bleus ou gris, n’hésitant pas à descendre vers la terre, argileuse et toujours féconde. Cette terre et ces cieux, semblables à la permanence de la vie, toujours renouvelée. Écrire pour partager. Écrire pour voyager.

Voyager dans le plus beau pays du monde, celui de l’intérieur, celui dont on revient forcément différent, celui des racines emmêlées autour du socle de notre identité profonde, commune à tous les êtres sensibles qui nous entourent. Voyager de l’extérieur vers l’intérieur, voyager à l’extérieur, de l’intérieur. Les mots permettent, ne se refusent rien, autorisent tout. Y compris des rencontres, de belles rencontres avec ces femmes et ces hommes qui constituent l’arbre de nos origines.

Une plume comme vecteur temporel. Écrire pour panser. Se servir des maux pour mieux penser aujourd’hui, s’en servir comme d’un signal nous rappelant que nous ne sortons finalement jamais indemnes de nos vies passées. Et c’est tant mieux. Écrire pour s’évader.

C’est donc l’histoire d’une plume qui parcourt les siècles, sans but précis, sans objectif particulier sinon celui de voler. Voler des instants. Survoler les générations d’ancêtres qui ont fait d’elle ce qu’elle est. Ce qu’elle envisage d’être. Si tant est que.

XVIe siècle, sur ce Pierre est bâtie la plus vieille racine connue de l’arbre. Pierre Rodier, fils de Jean, qui se marie en 1516 avec Catherine Valadayre dans le nord de la Lozère. À l’origine fabricante de roues en Aveyron, d’après la racine étymologique du patronyme, la famille Rodier est devenue noble au XIVe siècle. De confession protestante, c’est aussi un XIV, Louis, roi de France, qui sera à l’origine de la confiscation des terres nobles de la famille. Telle une roue qui tourne, triste ironie du sort, Pierre porte en lui tout ce que la vie a de paradoxal.

À la même époque, jouxtant le Dauphiné appartenant au Royaume de France depuis le milieu du XIVe siècle, des toits de chaume, des pâturages et de la neige plantent le décor montagnard de familles vivant ici depuis déjà quelques générations. André Chaix, exerçant la profession de notaire, fait partie de ceux qui possèdent le plus à Saint-Sorlin-d’Arves. Mais tout comme ces voisins moins favorisés, il cultive, vit grâce aux fruits de la terre en dépit d’une instruction plus favorable qui lui rapporte quelque pécule en plus chaque année. Milliex, Ruaz, Charpin, Brunet, Didier, Mollard, Guille, Fay-Jacquet, Sibué : l’écrasante majorité des racines de cette branche survivent à la peste de 1588. Imaginent-elles seulement que le temps les rassemblera pour toujours grâce à une notion qui leur échappe sûrement, la génétique. Symbolisée ici par cette plume qu’un gamin essaye de saisir au vol au début du XVIIe siècle dans les chalets d’alpages des Arves.

Insaisissable, cette plume qui traverse la frontière et se retrouve donc, au XVIIe toujours, dans le Dauphiné, dans un village qui s’appelle Huez. Ah, Huez, qui conserve avec Oz-en-Oisans, les stigmates énigmatiques de la préhistoire où vivaient ici des populations d’abord ligures, puis celtes, puis celto-ligures. Ici vit la famille Pierraz, Hugues et Marguerite Coulet. Du grec petros, du latin petrus, pierre, rocher, cette racine aussi porte en elle l’ancrage de temps immémoriaux que seule l’imagination peut tenter de percer. D’apparence nonchalante, innocente, le vol de la plume a toujours un sens, une cohérence particulière qui permet de lier des pièces d’un puzzle complexe, riche, passionnant.

XVIIIe siècle, une fin de siècle bouleversante où Jean Fourcade, au fin fond des Hautes-Pyrénées actuelles, dans un petit village s’appelant Vielle-Adour, devient agent national, défend certainement les idéaux révolutionnaires. Dans ce village, pas moins de sept ou huit familles Fourcade que les sobriquets se sont attachés à les différencier. Le patronyme porte en lui deux sens : le premier, celui d’embranchement, de croisement ; le second, celui de bois de chênes. Alors que Jean est à la croisée de deux mondes, il choisit de rester fidèle au sobriquet qui est assigné à sa famille depuis des générations : celui de Mascaret, qui désigne aujourd’hui un phénomène naturel spectaculaire qui créé une espèce de vague que rien ne peut arrêter. XVIIIe siècle, celui des records aussi : Marie Arnaud, à Saint-Sorlin-d’Arves, donne naissance à son quinzième et dernier enfant, en 1702, à l’âge de 48 ans ! Née en 1654, elle mourra en 1739, à l’âge de 85 ans. Incroyable.

Ainsi va le monde et le XIXe siècle porte en lui celui des départs définitifs, en Algérie pour toutes ces familles du Sud de la France, les Fourcade, les Verdoux, les Gauguet, les Blanchard, les Rodier, les Larguier. Rejointes par d’autres familles fuyant aussi la misère ou des contextes politiques fâcheux telles les familles espagnoles Francès, Beltran et Amoros. Telles les familles allemandes Rieth, Duringer, Feymann et Ingold. Telles les familles suisses Guillod et Gindroz. La misère qui en amène une autre, comme en témoigne Mathias Duringer qui signe en 1854 une pétition contre leur statut d’indigent dans une colonie déjà injuste par sa nature même.

Et le XXe siècle alors, plume entachée de sang qui donne du courage dans les tranchées afin de permettre à Ernest Chaix, à Alphonse Didier ou encore à Louis Rodier d’écrire quelques mots à leur chère famille afin d’affronter une Première Guerre mondiale féroce, sanglante, indiciblement douloureuse. Un XXe siècle marqué par les épreuves de la vie, celle du déclassement, des ruptures, des morts. Et marqué aussi par des histoires d’amour incroyables, entre Paul Fourcade et Berthe Gauguet, entre Ferdinand Blanchard et Louise Gabrielle Poizat, entre Charles Chaix et Marie Françoise Brunet. Quelle plume à part celle-ci peut en témoigner ?

Enfin le XXIe siècle, celui des générations actuelles, la mienne, celles de ma plume, qui tracent un chemin reprenant parfois les travers ancestraux tout en les exorcisant car l’essentiel du travail généalogique est bien là, quelque part entre toute cette forêt. Rencontrer ses ancêtres, les comprendre avec nos yeux, avec le prisme de ce que nous sommes. Laisser le soin aux plumes de retranscrire ce qu’elles portent en elle aussi bien dans leur lumière que dans leur ombre. Car si l’arbre cache souvent la forêt, il est de ces ancêtres dont on ne parle jamais, mais qui sont là, bien présents. Ma plume ne les oublie pas. Écrire pour mieux en parler. Écrire pour témoigner. Écrire pour rendre à l’éternité ce qui lui appartient. Son langage.

Le bec de la plume peigne la chevelure du langage.

Hafiz

Si l’histoire d’Étienne Brunet est d’abord écrite et racontée par le prisme des lettres qu’il a envoyées à sa famille restée à Saint-Sorlin-d’Arves, il n’en demeure pas moins qu’elle doit être replacée dans un contexte plus large, à commencer par ceux qui l’ont accompagnés et/ou rejoints en Californie. Je ne vais ici pas rentrer dans le détail mais simplement vous donner quelques éléments du contexte généalogique qui cercle le récit que vous lirez dans quelques semaines.

En 1858, Étienne part avec trois autres hommes originaires de Saint-Sorlin-d’Arves : Jacques Balmain, le plus âgé, Jean François Arnaud et Vincent Chaix, ces derniers étant à peu près du même âge qu’Étienne. Jacques n’est autre que le cousin germain du père d’Étienne, François Brunet. En d’autres termes, la sœur du grand-père d’Étienne, Marie Brunet, n’est autre que la mère de Jacques. Vous suivez ?

Aîné de sa fratrie, Étienne n’est pas le seul à tenter sa chance en Amérique et il est rejoint au milieu des années 1870 par son frère cadet, Joseph. Qu’est-ce qui pousse un jeune homme à quitter sa terre natale alors qu’a priori, son destin semble tout tracé ? Réponse prochainement. L’histoire de vie du frère cadet est aussi extraordinaire. Je ne veux évidemment pas révéler ici des éléments de l’intrigue mais je regrette de n’avoir à ma disposition aucune lettre qu’il aurait envoyé… Il y en a peut-être eu, allez savoir.

Maison familiale Brunet (à droite), tranmises de génération en génération depuis au moins le premier tiers du XVIIIe siècle, sans doute avant encore. Point de départ de l’histoire d’Étienne. Saint-Sorlin-d’Arves, hameau du Pré, années 1920, collection familiale, tous droits réservés.

Ainsi, l’histoire d’Étienne est intimement liée à celle de sa famille et de son petit frère, et ce dans tous les moments de sa vie. Le départ, les lettres, son frère qui le rejoint, les relations qu’il continue d’entretenir par correspondance avec ses parents, ses sœurs et sa famille restée en Maurienne. Et en fait je veux rappeler ici à quel point il existe différents degrés de lecture quand on étudie une trajectoire de vie. Isolée, celle d’Étienne est déjà, en soi, inédite. Quitter son village natal pour la Californie, à une époque où très peu de Mauriennais y émigrent (je dis très peu mais je n’en ai jamais recensés d’autres en fait), c’est exceptionnel. Mais replacer cette trajectoire dans l’histoire familiale l’éclaire aussi d’un angle différent, que je juge nécessaire mais à la limite pas forcément, tout dépend de ce qu’on veut faire de cette histoire. En étudiant le contexte familial, on replace les pièces du puzzle plus aisément. Enfin, intégrer ce puzzle familial dans un contexte historique donné permet alors non seulement de se plonger dans une époque mais aussi dans l’esprit même d’Étienne. Tout ce que j’ai étudié et reconstitué était infiniment évident pour lui.

Pour celles et ceux qui me suivent sur les réseaux sociaux, et particulièrement sur Twitter, j’ai consacré mon dernier #ChallengeAZ à l’analyse transgénérationnelle (à lire ici) et j’ai pointé du doigt cette relation essentielle à la fois entre le conscient individuel et l’inconscient collectif (familial mais aussi sociétal). Dans mon travail, je me rends compte avec le recul que j’ai beaucoup réfléchi sur ces thématiques, parfois même de manière inconsciente. En projetant mon esprit dans celui d’Étienne, qui plus est en employant le « je », j’ai moi aussi été confronté à l’inconscient familial et mon récit est imprégné à la fois de qui était Étienne, de la mémoire familiale consciente et inconsciente, de mon travail généalogique et évidemment de qui je suis.

Cette histoire de famille est finalement aussi bien la mienne que la vôtre car les thèmes qui y sont développés sont universels. En fin de compte, faire de la généalogie c’est aussi (d’abord ?) se tourner vers autrui. Connaître ses ancêtres amène sûrement une meilleure connaissance de soi. Finalement, on fais tous partie d’une très vaste histoire familiale commune, non ?

Faire de la généalogie, ce n’est pas exclusivement chercher ses ancêtres dans l’état civil, registres paroissiaux ou autres archives de tous ordres. Les sources écrites constituent également une potentielle mine d’informations qu’il convient de ne pas négliger. En l’occurence, je veux m’arrêter aujourd’hui sur deux épisodes marquants dans la commune de mes ancêtres paternels, Saint-Sorlin-d’Arves : la peste et les nécessités des guerres entre le duché de Savoie et la France de la fin du XVIe siècle imposées aux communes de Maurienne et notamment dans les Arves.

La peste de 1588 (1)

Saint Roch (à droite) et Saint Sébastien (au centre) sont deux saints protecteurs de la peste. Lire à ce sujet : Un remède contre la Peste Le Culte de Saint Roch en Maurienne par Pierre Geneletti, Saint-Jean-de-Maurienne, 2001.

Dans la seconde moitié du XVIe siècle, plusieurs épisodes de peste éclatent en Maurienne (2) : en 1588, Saint-Sorlin est à son tour frappé par le fléau. Dans un fascicule consacré à La Peste à Saint-Sorlin-d’Arves en 1588, l’abbé Truchet écrit :

Le jeudi 2 septembre 1588, la fille de Claude Bernard, syndic, mourut. Son fils mourut le lendemain ; sa femme et son autre enfant tomèrent malades. Bernard reçut ordre de rester dans sa montagne où l’autre syndic lui enverrait les vivres nécessaires. La maladie se déclarait par des charbons ou bubons qui se produisaient, chez les uns sur les côtes, chez les autres sous le croupion ou en la cuisse.”

On envoie alors un messager à Saint-Jean-de-Maurienne afin de lancer l’alerte. Samedi 4 septembre, deux morts de plus. On fait alors construire des “cabannes” de quarantaine. Certains rechignent à y aller, assurant n’être pas malades. L’abbé Truchet cite alors un document d’archives :

A quoy jay satisfayct me seroys transporte jusques au village du Pré auquel lieu ay trouve le dict Sibellin auquel jay faict commandement de par Mgr le Rme et de M. le juge mage de sortir de sa mayson et entrer en cabanne separee lequel a respondu quil se tiendroyt bien separe en sa mayson mais quil nestoyt pas malade pour aller en cabanne.

On suggère ensuite audit Sybillin qu’on lui construirait une cabane, étant donné que ce dernier se plaint de ne pas avoir les moyens d’en construire une. Il finit alors par accepter. Le responsable de cette calamité ?

Benoît Bernard était accusé d’avoir apporté la peste parce qu’il était arrivé peu de temps auparavant d’un pays infecté et qu’il en avait apporté des besongnes (habillements) ; de plus, il était entré dans plusieurs maisons suspectes. On lui donna plusieurs fois l’ordre de se faire une cabane séparée de celle des malades, sous peine d’être arquebousé et d’avoir ses biens confisqués. Il refusa et ferma sa porte. On l’enfonça et il sortit en jurant qu’il feut peu de temps quil en auroyent et que repentiroyent. Il finit cependant par s’adoucir et par promettre, en donnant caution, de n’avoir aucune relation avec personne. On lui accorda jusqu’au lendemain pour qu’il pût retirer le reste de sa récolte.”

Un médecin et des remèdes arrivent de Saint-Jean-de-Maurienne : on ordonne aux habitants de Saint-Sorlin de nettoyer leurs maisons. Le 9 septembre, alors que tout le village est réuni devant la chappelle Saint-Pierre, on charge deux femmes – Jeanne Falcoz (de Saint-Jean) et “sa coadjutrice et chambrière” Marmite Decluny – de “nettoyer, purger et laver duement cinq maisons infectées de maladie contagieuse”. Le 23 septembre, Brise Didier est chargée d’aider à nettoyer les maisons infectées de la peste, ce qui laisse présager, conclut l’abbé Truchet, que Marmite Decluny a contracté la maladie.

Au total, 130 pestiférés reçurent des vivres aux frais de la commune.

Leur nourriture était par trop frugale, car elle se composait presque exclusivement de pain et d’un peu de fromage. L’enterreur et les deux nettoyeuses avaient une nourriture plus confortable. L’enterreur, Jérôme Decluny, reçut 30 pots de vin à lui seul. Jeanne Rol eut plus d’un quintal de viande et on lui fournit di pain de froment de première qualité, ou du pain gruaz. En compensation, ils étaient bannis de la société et durent faire quarantaine après leurs fonctions remplies.”

Suite logique des mesures d’hygiène prises, on coupe toute communication avec Saint-Sorlin.

Il y avait des sentinelles placées sur le col d’Arves, pour empêcher toute communication avec la commune infectée ; des hommes chargés de faire la patrouille dans l’intérieur de la commune, afin que les pestiférés n’eussent aucune relation avec les autres habitants ; et deux commis pour la santé à qui étaient confiées la haute surveillance et l’administration de tout ce qui concernait le service des malades, c’étaient noble Pierre Sallières d’Arves et Jean Dedux. Il y avait encore des procureurs et serviteurs des affligés, dont la mission consister à veiller aux détails de la nourriture et aux soins à leur donner, à s’occuper des sépultures et à surveiller les ensevelisseurs, etc. L’acte qui les nomme est du 12 septembre.”

Parmi les témoins de l’acte, nous retrouvons alors “maistre André Chaix notaire”, qui n’est autre que mon ancêtre le plus lointain retrouvé dans ma lignée patronymique.

 

Les remèdes donnés aux malades se composent d’emplâtres, d’onguent mello, d’appostoloses, de digestifs et de tablettes. Pour purifier les maisons, on faisait tout simplement brûler de l’encens et de la myrrhe.”

À la fin du mois de janvier 1589, la liberté de circuler est redonnée aux habitants de Saint-Sorlin par le magistrat général de Chambéry.

La guerre pour le marquisat de Saluces

Charles-Emmanuel Ier, duc de Savoie de 1580 à 1630. Source : Wikipédia

À la même période, la grande Histoire influe sur la vallée de la Maurienne. Profitant des guerres de religion dans lequelles sont empêtrées en France, le duc de Savoie Charles-Emmanuel Ier s’empare de Saluces, avec le soutien de l’Espagne. L’abbé Truchet écrit à ce propos :

Dès le commencement de la guerre pour le marquisat de Saluces (septembre 1588), le duc Charles-Emmanuel Iern craignant que Lesdiguières tentât d’opérer une diversion en envahissant la Maurienne, chargea Mgr Pierre de Lambert, à raison de son pouvoir temporel sur les communes de la rive gauche de l’Arc depuis le Frênet jusqu’à Pontamafrey, de prendre les mesures nécessaires pour défendre les passages de nos montagnes. […] Pour les Arves le commandement efut confié à Pierre de Sallières dit darve, qui eut pour lieutenants nobles Jacques Ducol et Henri Varnier, et Jean Dedux.

L’invasion redoutée n’eut pas lieu à cette époque, le fort de la guerre en Savoie s’étant porté du côté de Genève. Mais les mesures prises et les passages de troupes à St-Jean, soit de celles du duc, soit des auxiliaires espagnols, imposèrent aux communes des charges très lourdes, même après la promesse de Charles-Emmanuel de les en exempter moyennant une dîme extraordinaire qui fut levée.”

Il ne s’agit évidemment pas de faire le détail de tout ce qu’écrit l’abbé Truchet sur cet épisode qui aura pour conséquence une occupation française en 1600 par les troupes d’Henri IV. Suspendue par le traité de Bourgoin en novembre 1595, la guerre reprend en juin 1597 et à cette date une garnison française est en place à Saint-Jean-d’Arves. Elle y restera jusqu’au prochain traité de paix, celui de Vervins le 2 mai 1598.

Les notes recueillies par M. Buttard sur l’année 1598 sont tirées du compte de Jacques Didier syndic de St-Sorlin. Je vais en donner de nombreux extraits. Ils montreront ce que cette commune eut à souffrir sous les deux gouvernements et surtout de la part de la garnison de St-Jean-d’Arves. La plus à plaindre fut le syndic, rendu responsable de tous les retards de paiement des contributions de guerre, emprisonné par les autorités et battu par les soldats. Evidemment les autres communes ne furent pas mieux traitées.”

Dans les notes insérées par l’abbé Truchet, je retrouve mon ancêtre André Chaix :

Livré 7 sous 3/4 pour 3 pièces de pain au capitaine Chatelet qui voulait retenir André Chaix prisonnier.”

Pourquoi cet article ? Car il faut parfois passer des heures à chercher dans les sources à notre disposition sans parfois rien trouver ou seulement quelques maigres informations utiles à notre généalogie. Ceci étant dit, en apprendre plus sur le contexte historique de nos ancêtres, c’est, de facto, en apprendre plus sur nos ancêtres, d’une manière ou d’une autre.

Notes :

(1) Toutes les citations qui suivent sont extraites de “La peste à St. Sorlin-d’Arves (Savoie) en 1588” et “La commune de St Sorlin-d’Arves et les guerres de la fin du XVIe Siècle” rédigées par l’abbé Truchet dans les Travaux de la Société d’histoire et d’archéologie de la province de Maurienne, Saint-Jean-de-Maurienne, 1876.

(2) En 1472 et 1478 déjà, la peste touche la Savoie et en particulier le village de Fontcouverte, qui se situe, à vol d’oiseau, à quelques kilomètres des Arves. Moins d’un siècle plus tard, en 1564-1565, l’épidémie touche de nouveau la vallée et en particulier Saint-Jean-de-Maurienne. Plus loin, l’abbé Truchet fait état des dépenses qu’il juge utile de préciser. 66 florins ont ainsi été dépensés pour la garde des pestiférés (49 jours à 12 sous et 24 jours à 9 sous).

Lorsque j’ai commencé l’étude de ma généalogie paternelle, je ne pensais pas sortir du périmètre des Arves, en Maurienne, dans le département de la Savoie. Et pourtant, dès le XIXe siècle, je relevais un patronyme que je n’avais alors jamais noté jusqu’ici : Pierraz. C’est avec cette lignée que je veux ainsi démarrer mes histoires en Oisans.

Origine du patronyme

Je veux d’abord m’arrêter un instant sur l’origine du nom Pierraz. En recherchant dans le Gabion (1), je lis, pour Pierre, Piéron, Pierra, Pierraz, Pierron, Pierroz :

Noms de baptême puis patronymes, d’après le latin populaire Petrus (grec petros, rocher, issu de l’araméen), nom du premier des douze apôtres du Christ, mais après le XVIe siècle l’appellatif a pu se confondre quelquefois avec “pierre” (latin petra), dans des patronymes à valeur topographique qui sont des abrègements de De La Pierre. Le nom de baptême Pierre, théoriquement le plus courant jusqu’au XIIe siècle (devant Jean) s’est surtout manifesté sous de très nombreux hypocristiques ou diminutifs (exemple : Perret) ou sous-diminutifs (exemple : Pernet), généralement d’après les formations anciennes Pere (langue d’oïl) et Peyre (occitan). […] Pierra, peut-être matronyme, a disparu en Savoie mais a produit (fin XVIIe siècle) la variante Pierraz, qui s’est éteinte en Savoie au siècle dernier.

Génération 1 : Madeleine Pierraz (1801-1875)

L’histoire commence… ou plutôt devrais-je dire se termine le 13 août 1875 à Saint-Sorlin-d’Arves lorsque la dernière porteuse du patronyme Pierraz de mon ascendance s’éteint, à l’âge de 74 ans. Deuxième d’une fratrie de deux enfants, elle naît à Saint-Sorlin le 28 janvier 1801 et s’y marie le 30 avril 1822, avec Joseph Didier (mon Sosa n°40). Ensemble, ils auront 10 enfants et je vous renvoie à l’article correspondant à l’origine des Didier que j’ai rédigé en octobre 2016 pour en savoir plus de ce côté. Le frère de Madeleine, François, né en 1799, exerce la profession de marchand et se marie en 1824 à Nantua, dans l’Ain. Il n’aura, lui, a priori que deux filles.

Génération 2 : Jean Baptiste Pierraz (1767-1803)

Il est le premier de sa famille à naître dans les Arves, le 25 juillet 1767. Avant lui, Hugues, François, Jeanne… tous nés à Huez respectivement en 1754, 1756 et 1758. Après cette dernière année, j’ai du mal à reconstituer la fratrie : je sais que Jean Baptiste a une autre soeur, Marguerite, qui se marie à Saint-Sorlin, comme Jeanne. Jean Baptiste lui, s’y marie le 26 juin 1797. Grâce à la mise en ligne du tabellion par les Archives Départementales de la Savoie, j’ai réussi à retrouver le mariage passé devant notaire, au hameau du Pré, toujours à Saint-Sorlin.

Du six messidor de l’an cinq de la République française une et indivisible et suivant le vieux stèle (sic) l’an mille sept cent quatre vingt dix sept et le vingt quatre du mois de juin, après midi, environ l’heure de quatre, à la commune de St Sorlin d’Arves, dans mon étude située au village du Pré par devant moi notaire soussigné et en présence des témoins ci-après nommés, se sont établis et constitués en personne Jean Baptiste fils de François Pieraz assisté et autorisé de d[it] père et d’une Marie feu Barthélémy Didier tous neufs natifs et habitants de cette commune lesquels de leur gré, ensuite des promesses de mariage entr’eux verbalement faites, ont promis et promettent par le présent se prendre et s’urnir en mariage […]

Reconnaissance : le d[it] futur époux, assisté comme est dû ci-devant de son d[it] père, les meubles, linges, habillements [énoncés] ci-après, savoir : quatre robes drap du paÿs, deux neuves et deux mi-usées, cinq paires de […] même drap, trois paires neuves et deux paires mi-usées plus deux blanches, un de toile, neuf et un de drap du paÿs mi-usé plus quatre paires de bas, deux paires neufs, et deux paires mi-usés plus un tapis de laine, neuf, plus un tablier de laine, neuf, plus douze chemises, sept neuves et cinq mi-usées, plus six tabliers de toile, quatre neufs et deux mi-usés, plus sept mouchoirs de col d’indienne et de Röen ; plus un chappeau neuf, plus enfin un coffre de bois sapin mi-usé garni de ses ferrures, serrure et clef dans lequel sont renfermés tous les autres menus linges et effets de la d[ite] future épouse […]

Le présent mariage est agréable au d[it] François feu Hugues Pieraz natif de la commune d’Hüez, en Dauphiné, aussi habitant de cette commune, celui-ci de gré pour lui et les siens, étant aussi ici personnellement établi et constitué par devant moi d[it] notaire en la présence des d[its] témoins a fait faire, en faveur du d[it] Jean Baptiste Pieraz son fils futur époux et pour rendre le présent mariage certain et déterminé, la donnation suivante, savoir : le d[it] François Pieraz donne au d[it] futur époux la moitié de tous et chacun (sic) les biens généralement quelconques qu’il délaissera s’en réservant expressément la propriété et les revenus jusqu’à son décès, et ceux sous les charges suivantes, savoir qu’il fournira à la Marguerite Pieraz, sa femme, la motiié d’une habitation convenable et qu’il payera une moitié de tous ses legs tant pieux qu’atres et la moitié de pension, le tout porté par son testament du vingt six septembre mille sept cent quatre vingt six par moi reçu […]

[Enonciation des témoins] Le d[it] François Pieraz dont la famille est composée de sa femme et de quatre enfants, déclare que le revenu annuel de ses biens, vallants tout au plus cinq cent francs et de quarante francs ; et la d[ite] future épouse m’a aussi déclaré que tous ses biens dotaux vallent cent francs, et que son troupeau vaut aussi cent francs. La d[ite] future épouse a fait sa marque sur ma minute, le d[it] futur époux, ses parents et témoins ont signé sur celle avec moi notaire soussigné que le présent contenant trois pages et deux tiers, ai fait lever pour le Bureau du Tabellion de la ville de St Jean de Maurienne et après collation faite, je l’ai signé.

Charles Catherin Didier

C’est dire à quel point un acte notarié est précieux… Informations généalogiques ou simplement description du quotidien de nos ancêtres, il est incontournable à qui étudie une histoire familiale. Jean Baptiste meurt le 11 juin 1803, alors âgé de seulement 35 ans. Son acte de décès reste muet quant à la cause du décès (on la retrouve parfois dans les actes d’état civil de la période post-révolutionnaire). Je rappelle ici que la Savoie est, à cette date, française et intégrée au département du Mont-Blanc.

Génération 3 : François Pierraz (1737-1807)

C’est lui qui migrera, avec sa famille, dans les Arves, situées sur l’autre versant de la montagne (voir carte ci-dessous). Né le 15 août 1737 à Huez, il s’y marie le 9 janvier 1753 avec Marguerite Pierraz (2), une cousine. C’est pour cette raison que le couple obtient une dispense (en raison du “troisième degré de consanguinité) de la part de “Monseigneur l’Évêque et Prince de Grenoble”. François est par ailleurs cultivateur à Huez et n’a donc que 15 ans lorsqu’il se marie. D’après les dates de naissance des enfants du couple, la famille migre dans les Arves entre 1758 et 1767, sans doute car la vie en Dauphiné devenait trop compliquée. François décède à Saint-Sorlin le 3 avril 1807.

Église Saint-Ferréol, Huez, collection personnelle, tous droits réservés. Venez jeter un oeil à mon Instagram !

Génération 4 : Hugues Pierraz (1708- )

Ici, les choses se compliquent sérieusement car les archives d’Huez sont lacunaires dans la première moitié du XVIIIe siècle avec un trou malheureux entre 1710 et 1725. La chance me sourit néanmoins car je mets la main sur son baptême, le 3 avril 1708… qui s’est fait “à la maison à cause du danger” que semblait courir l’enfant. Par chance, il a survécu, ce qui me permet accessoirement de vous écrire aujourd’hui. Si la date de son mariage avec Anne Coulet m’échappe encore, je ne désespère pas de le trouver entre 1726 et 1737 (a minima, éplucher les registres dans cette période me permettra sans doute d’avoir d’autres éléments sur la fratrie de François).

Génération 5 : Philibert Pierraz (marié en 1705)

Comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, j’ai identifié le mariage des parents d’Hugues, Philibert et Michelle Giraud, le 15 septembre 1705. Hugues serait ainsi le premier enfant du couple. Aucune information sur la naissance (il est forcément né avant 1687, année où commence la tenue des registres paroissiaux d’Huez) et la mort de Philibert.

Remarque : il signe distinctement en 1708 au moment de la naissance de son fils.

Lors du baptême d’Hugues, en 1708, son père Philibert signe distinctement. Source : AD de l’Isère en ligne.

Génération 6 : Hugues Pierraz

Mise à part l’information selon laquelle il se marie avec Marguerite Coulet à une date inconnue, je n’ai rien de très fameux. Hugues est mon ancêtre à la 11e génération et est enregistré comme étant mon Sosa n°1312. Dans les registres paroissiaux de la fin du XVIIe siècle toutefois, assez peu de Pierraz et beaucoup se rapportent à un marchand prénommé George… Reste à savoir s’il s’agit d’un collatéral ou d’un aïeul.

Voies de communication entre les Arves et le Dauphiné au XVIIIe siècle. À vol d’oiseau, seuls quelques kilomètres séparent Saint-Sorlin-d’Arves d’Huez.

Notes et sources

(1) D’après GABION, Robert, Dictionnaire des noms de familles de Savoie, Haute-Savoie, canton de Genève (partie), Montmélian, La Fontaine de Siloé, 2011, p.769.

(2) Le patronyme Pierraz s’orthographie Piera dans les registres paroissiaux d’Huez.

AD de la Savoie, de l’Isère

L’effervescence est à son paroxysme, les uns s’affairent dans les pièces du bas, les autres continuent de remplir des cartons dans les chambres du haut, et moi, je viens de franchir l’escalier qui sépare le grenier du reste de la maison. La lumière du soleil, puissante, éclaire sans mal cet espace rendu presque poétique grâce aux rayons blancs se reflétant sur telle ou telle affaire poussiéreuse. Je tapote mes mains : du boulot, il va m’en falloir, pour faire le tri.

« Bienvenue dans l’espace de la CIA », retranscrit un message maladroit sur une poutre, sans doute l’œuvre imaginaire d’un de mes oncles. Ces malles traduisent un changement de siècle, cette poussette aussi. J’avance prudemment, comme si je marchais sur des œufs quand une araignée inconsciente provoque un sursaut que je réprouve immédiatement dans un souffle. L’agitation des étages inférieurs n’arrive plus jusqu’à moi, j’ai l’impression d’être dans une église, un temple, un lieu de recueillement. Un lieu de mémoire. Comme si j’étais au cœur de ce qu’on met machinalement de côté lorsque le quotidien défile à une allure insensée : « va donc mettre ça au grenier », j’imagine les enfants venus jouer là de manière imprudente ; mes grands-parents monter de temps en temps, en coup de vent, pour entreposer ce qui leur paraissait désormais inutile mais pas suffisamment pour que ça finisse à la poubelle. « Rien ne se jette », disait ma grand-mère.

Là, derrière une pyramide de cartons et de malles admirablement construite, comme une petite caisse en bois. Il me la faut. Je souris à l’idée que, dans une multitude de propositions, le cerveau a toujours cette fâcheuse tendance à sélectionner un détail, un petit rien qui, en l’espace d’une seconde, devient une évidence, le centre de tout. Je considère ainsi cette petite boîte comme le centre névralgique de tout ce désordre organisé.

« Cette boîte appartient à Maurice Chaix, né le 27 février 1918 à Saint-Sorlin-d’Arves », l’écriture de mon grand-père est soignée, gravée de ses mains. Je mets quelques instants avant de me décider à l’ouvrir comme s’il s’agissait d’une boîte magique que j’allais dévoiler. C’est lui qui a fabriqué cette boîte, j’en suis sûr, je le sens. Je la tourne dans tous les sens, à la recherche d’une autre inscription, je prends mon temps. J’essaye de l’ouvrir par la gauche, puis par la droite, manquant presque de la faire tomber. Calme. « Le couvercle coulisse, imbécile ! »

J’ai alors comme la sensation que le temps est suspendu, ou du moins marche au ralenti, en slowmotion. Les photos défilent sous mes doigts, passant d’une main à l’autre. Machinalement. Quelques feuilles volantes, et une K7. Je bloque. Deux faces marquées sobrement d’un 1 et d’un 2. Un baladeur, il me faut un baladeur. Mon pouls est soudainement rapide, le calme a laissé place au bouillonnement. Je cherche partout, sans trouver, évidemment. Je remue trois fois le même carton, peste en me tapant le pied dans la même poutre qui n’a rien à faire là. « Le coin de la CIA », il y a forcément de quoi enfiler une K7 là-bas. En trois foulées, me voici au milieu de jouets d’enfants et de babioles. « Ça va, par là-haut ? », « Pas de problème, j’avance bien, continue de vider les chambres », que personne ne monte surtout, c’est ce que je me dis nerveusement en tentant de répondre posément. Là, un baladeur K7. Un vieux casque recouvert de poussière. Faites que ça marche !

Je m’assois, respire fortement, prends une grande inspiration en regardant les photos posées à ma gauche. J’appuie sur Play.

Quelques crépitements, un raclement de gorge, « est-ce que ça marche ? », c’est la voix de mon grand-père,

 Bon, ça a l’air de tourner en tout cas. Hm. Je m’appelle Maurice Ernest Edouard Célestin Chaix, je suis né le 27 février 1918 à Saint-Sorlin-d’Arves, plus beau village de Maurienne. Je suis le dernier garçon de ma fratrie, deux petites sœurs me suivent à quelques années d’écart. Bon. Je ne sais pas dans quoi je me lance, ni même qui écoutera cette K7 qui risque de finir à la poubelle, mais j’y vais. Je me suis marié le 21 décembre 1944, un peu dans l’urgence, il est vrai. Ma femme était enceinte, ce n’était pas prévu. Du moins, pas tout de suite. Le bébé est né trois mois plus tard, le 3 février 1945 et est mort dans la foulée. Sale journée d’hiver, l’accouchement se fit dans la grange, le médecin tarda à monter jusqu’à chez nous et une fois arrivé, c’était trop tard. Pauvre gosse. Et pauvre de nous. Depuis, on s’est bien rattrapés puisque 5 enfants sont nés et vivent assurément, j’en témoigne. Au moment où j’enregistre ça, je viens de fêter mes 60 ans, et mon départ à la retraite par la même occasion. Oh, j’en ai passé des années à respirer la poussière provoquée par cet aluminium produit à Saint-Jean. Parce qu’il le fallait. Ça aura eu le mérite de nous permettre d’accéder à la propriété, de faire construire, et d’être à peu près tranquilles. Quand on a connu la guerre, ce n’est pas rien d’être tranquilles. »

Des silences entrecoupent les phrases et je suis à la fois estomaqué de l’aisance de mon grand-père sur la bande magnétique et en même temps mal à l’aise. Je l’entends tirer sur son mégot de tabac gris régulièrement.

Maurice, sa mère, ses deux petites soeurs et sa nièce, à Saint-Sorlin-d’Arves. Archives familiales. Tous droits réservés.

 Quand j’étais enfant, je partais avec ma mère et mes sœurs dans le chalet d’alpage l’été. J’en garde un souvenir fabuleux : la vie était rude, mais belle. À Olle, une source d’eau que seuls nous connaissions, donnait vie éternelle à qui en buvait. Avec tout ce que j’ai avalé, je ne m’imagine pas mourir demain. J’avais 17 ans quand mon père est passé de l’autre côté. Arf, il n’avait même pas 70 ans. Mon enfance est partie en même temps que lui. Quelques mois plus tard… Bon, je n’en ai jamais parlé à personne. Les on-dit, les mauvaises langues sont légion par chez nous et ça fait vite le tour du quartier, j’ai des gosses à préserver. Je toussais beaucoup, me sentais mal. On m’a diagnostiqué un truc aux poumons. D’aucuns dans le village me voyaient déjà passer l’arme à gauche. En cure à Saint-Hilaire-du-Touvet, dans l’Isère, on disait que l’air d’altitude me ferait du bien. On me gava de nourriture à n’en plus pouvoir. J’y suis resté de longs mois, jusqu’à l’été 1938. J’en garde aujourd’hui encore les séquelles. Le mal s’est porté sur mon genou gauche et en même temps que la guérison arriva, la calcification des os me bloqua la rotule. De retour à Saint-Sorlin, ma petite sœur manqua de s’évanouir en me voyant boîter. Ce fut dur. Réformé de service militaire, j’échappai à la guerre comme ça, c’est déjà ça. »

Mon grand-père en train de réaliser une paire de sabots. Archives familiales. Tous droits réservés.

 À la même époque, j’appris à faire des sabots. Après sa mort, je récupérais le matériel d’un voisin sabotier qui nous avait mis au défi de savoir fabriquer une paire comme lui. Je réussis haut la main. Les copains me demandaient de leur couper les cheveux, dont certains qui n’étaient pas loin du maquis. Après mon mariage, il a fallu que j’assume la vie d’un foyer. Mon frère était à Saint-Jean depuis quelques années déjà. Il me débrouilla une place à Pechiney, et puis la vie suivit son cours. Notre maison est toujours remplie, d’amis, de membres de la famille. Je cultive un peu de tout, passe la moitié de mon temps dans le jardin, l’autre dans ce qui me sert d’atelier. Quand je travaillais, je me levais tôt, faisais un bout de jardin, partais à l’usine, mangeais, repartais à l’usine, rentrais, refaisais un bout de jardin, mangeais, et me couchais. La routine en somme. Dans le quartier, j’ai été le premier à avoir une télévision : fallait nous voir tous, voisins y compris, amassés devant l’écran comme des poules ayant trouvé un couteau. En 1968… »

Germaine, Maurice (mes grands-parents), tondeuse à la main, une amie. Archives familiales. Tous droits réservés.

La bande gondole, le bouton Play se soulève. La première face est terminée. Je m’empresse de tourner la K7, sans prêter attention à ce qui m’entoure. Je rappuie. Crépitements, silence. Crépitements. Rien. J’appuie sur Foward, m’agace, en voulant à cette bande qui défile de ne plus retranscrire la voix de mon grand-père. Je chope une photo de mon grand-père, hoche la tête devant un jeune visage que je n’ai pas connu. Pour moi, il a toujours été le grand-père, celui qui me montrait ses lapins, qui s’enrageait à la tombée du ballon dans ses légumes. Le temps d’un instant, j’eus l’impression qu’il m’ouvrit la porte de ses secrets, le temps d’un instant seulement.

Note : si les faits ci-dessus concernant mon grand-père sont authentiques, la manière de les aborder – en employant la première personne du singulier notamment – est inédite en ce sens que je ne fais jamais parler mes ancêtres. C’est une exception qui s’inscrit dans un récit largement romancé au niveau de ses contours, fruit d’une imagination qui, je l’espère, vous donnera envie d’aller fouiller dans vos greniers respectifs, à la recherche de votre petite boîte magique.

Maurice Chaix, mon grand-père. Archives familiales. Tous droits réservés.

#RDVAncestral n°8 – Une affaire judiciaire exceptionnelle

Je me réveille dans un sursaut, tiré d’un sommeil profond qui m’empêche de tout de suite comprendre où je suis, ni même l’époque à laquelle je me trouve. Je jette machinalement un œil à gauche, puis à droite, m’étonne d’être entouré de foin, ressent un haut-le-cœur tant l’odeur est forte. Les rayons d’un soleil radieux traversent les rainures d’un bois ancien, respectable. J’observe les petits grains de poussière voler, comme témoin d’un spectacle inédit. Je perçois enfin des voix venues de dehors, la grange donnant directement sur un petit chemin. Les personnes qui parlent ont l’air bien agité, parlent une langue que je ne comprends pas vraiment. Je suis bien à Saint-Sorlin-d’Arves et je me trouve dans la grange de la maison familiale Brunet, celle-là même qui a dû vu naître Étienne, cet oncle d’Amérique, quelques décennies plus tard. Bien que je ne sache encore pas précisément dans quel siècle je me situe, j’entends parler d’un Philibert : prénom inédit de mon ascendance, je suis forcément dans la première moitié du XVIIIe siècle. « Il paiera », mais de qui parle-t-on ? Je comprends que le petit groupe doit descendre à Saint-Jean-de-Maurienne pour une déposition. Je saisis enfin : il y a quelques semaines, on a tenté d’assassiner Philibert Brunet, neveu de mon sosa 1216. C’est lui que j’entends maugréer au-dehors, calmé par une voix agacée : « tu vas attirer toutes les mauvaises oreilles ! »

Nous sommes le 3 août 1727, au hameau encore largement endormi du Pré. Les pièces du puzzle se mettent en place et j’appréhende fortement de mettre un visage sur des noms que j’ai tant de fois étudiés. Philibert Brunet est né en 1682, il est le fils de Claude, lui-même frère de mon ancêtre Philibert, décédé il y a peu, en avril 1727. Celui qui parle français en roulant les r, sur un ton agacé, doit être Catherin, mon sosa 608, fils aîné de Philibert. Depuis vingt ans, il partage sa maison avec Marie Balmain, son épouse. Je me suis redressé, prête l’oreille, tente de percevoir le moindre indice pertinent. Je me dis soudain qu’en-dessous de mes pieds, se trouve certainement Sorlin, fils de Catherin, le plus jeune de sa fratrie, né en 1721. Les voix s’éloignent soudain, il faut que je sorte de là pour les suivre.

Un chien aboie consécutivement à ma sortie que je voulais furtive. Mon cœur a failli sortir de ma poitrine mais tout va bien. Le calme revient enfin. Je m’empresse de rejoindre la route départementale, étonné par le fait que le paysage ne soit pas radicalement différent de celui que je connais. Un petit groupe est formé au loin, descend en direction de la capitale de la vallée : Saint-Jean. La tenue de chacun me fait penser qu’ils vont sans doute témoigner au procès qui inculpe Jean Baptiste Thibieroz, un jeune de la commune, pour tentative d’homicide volontaire. Parmi les témoignants à charge : Joseph Chaix, le frère d’un autre de mes ancêtres, Barthélémy (sosa n°638). Lequel est-il ? Ils sont au moins quinze.

En juillet 1727, Philibert Brunet (1682-1744) est victime d’une tentative d’homicide : Jean Baptiste Thibieroz est en effet accusé d’avoir attaqué de nuit le percepteur de la taille de la paroisse pour lui dérober une forte somme d’argent et d’avoir essayé de le pousser dans le torrent. Il est par ailleurs accusé de vols, de larcins, de port de pistolet. Le dossier du procès, quoique très dense, contient, à travers les témoignages qu’il renferme notamment, une porte d’entrée dans la vie quotidienne de mes ancêtres de la première moitié du XVIIIe siècle.

Saint-Jean-de-Maurienne, quelques heures plus tard. Le sergent Bernard prévient de l’importance de témoigner dans une affaire aussi grave que celle-ci. Le silence est complet, tout le monde acquiesce en baissant la tête. Joseph est appelé à entrer, il se lève, fébrilement met un pied devant l’autre, lance un regard à son frère Barthélémy qui pince ses lèvres dans un hochement de tête qu’il veut rassurant. La lourde porte en bois se referme implacablement derrière lui. Tellement de questions aurais-je à poser à cette brochette d’individus qui se tient à proximité de moi : d’une manière ou d’une autre, tous pourraient me renseigner sur telle ou telle branche de mon ascendance.

Joseph commence à parler :

Je soussigné Joseph Chaix dis et dépose que le jour de la Toussaint dernière, me retirant des offices divins auxquels j’avois assisté, environ à une heure de jour pour m’en aller au village du vacher dépendant de la dite paroisse, où j’avois pour lors mon habitation, j’ay vu et fait attention que le nommé Jean-Baptiste fils de feu Joseph Thibieroz dudit lieu, marchoit après moi à la portée d’un coup de fusil, étant, moi qui dépose, accompagné de Jacques Arnaud et de Pierre Arnaud, et étant nous trois arrivé au dit village, nous nous y sommes reposés et comme nous causions ensemble, ledit Jean-Baptiste Thibieroz a passé et suivi son chemin dans ledit village au milieu duquel il s’est arrêté, et comme ma maison est dans le haut du village, j’ai salué les deux autres qui étoient avec moi en leur disant « je me retire »… et quand j’ai été au milieu dudit village, j’ai vu ledit Thibieroz assis sur une pierre, sur le grand chemin, qui chargeoit un pistolet que j’ai bien remarqué être un petit pistolet de poche garni de garniture de letton ; ce que voyant faire ledit Thibieroz, je lui ai dit, « tu te feras prendre » en continuant mon chemin, et il m’a répondu, « vous n’avez que de gueule ». Je dis, de plus, que ce qui a fait que moi qui dépose : avec mes deux compagnons nous sommes aperçus que ledit Thibieroz avoit tiré un coup de pistolet sans que j’aie cependant vu pour lors ledit pistolet, parce que comme je l’ai déjà dit, nous étions éloignés de lui d’environ la portée d’un coup de fusil, c’est qu’ayant entendu le bruit du coup, nous nous sommes tous trois  retournés et nous avons vu la fumée tout près dudit Thibieroz et je lui ai vu retirer le bras, j’ai bien remarqué que dans ce temps-là, ledit Thibieroz s’est recoigné [cacher]contre une broussaille qu’il y a par la & qui est le lieu appelé le pont de Buissard et ce qui m’a encore plus fait croire que c’étoit ledit Thibieroz qui avoit tiré et tiré ledit coup de pistolet, c’est parce que je luy ai vu charger un moment après un pistolet comme je l’ai déjà dit. Je dis de plus d’avoir ouï dire communément par la paroisse que ledit Thibieroz est en coutume de voler le blé par les champs et de faire plusieurs autres friponneries et autres dont je dis ne savoir. »

Source : Archives départementales de la Savoie, 2B 13529, folios 26-28.

Après quelques instants de répit, Joseph reprend :

Je réponds d’être âgé d’environ quarante-trois ans, laboureur de profession, et d’avoir en bien environ la somme de trois mille livres. »

Joseph ressort enfin, quelques gouttes perlant sur son front, froissant un bout de tissu entre ses doigts, apparemment fier d’avoir fait son devoir. Ces braves gens ne savent pas encore que la procédure judiciaire sera annulée pour vices de forme. Pour ma part, je reste surpris des mots employés par Joseph, les expressions parfois utilisées et ce n’est rien comparé à la description que fera Antoine Pellissier, aussi de Saint-Sorlin. Après un moment de flottement, l’un des gardes me fixe avec insistance. “Qui êtes-vous, bon sang ?” Dans un ultime effort, je m’arrache à une époque définitivement bien révolue.

Hameau du Pré, années 1920, collection familiale, tous droits réservés. A droite, la maison familiale Brunet, autour de laquelle s’est êut-être produite la tentative d’homicide.

En septembre, je partais sur les traces des Chaix et je mentionnais notamment l’étude de Gabriel Pérouse sur Saint-Sorlin-d’Arves, village d’origine de mes ancêtres paternels, qui citait mon ancêtre André Chaix (n° Sosa 2048), à ce jour le plus lointain que j’ai avéré en lignée directe. Pérouse explique en effet que cet André a trois enfants, deux garçons et une fille. Claude, l’aîné des deux garçons, était notaire ; l’autre, Jacques, était syndic. Je descends pour ma part de Claude, qui a eu 7 enfants. Voici alors ce que j’écrivais :

 Si l’archiviste précise que l’un des enfants de Claude est prêtre, je n’en trouve pour l’instant aucune trace.”

Au fil de mes recherches – je travaille en ce moment sur le tabellion du bureau de Saint-Jean-de-Maurienne, je suis tombé, dans le répertoire des actes de 1709, sur le mariage de deux de mes ancêtres arvins : Joseph Ruaz et Jeanne Arnaud (n°264 et 265) : ça tombe bien, je n’avais pas relevé le mariage dans les registres paroissiaux. Content de ma découverte, je m’empresse d’aller consulter l’acte notarié au folio indiqué. Je commence à lire l’acte et je lis que Joseph est assisté de son père et du “Révérend Messire Humbert Chaix prêtre”. Ni une, ni deux, je m’occupe d’aller vérifier si un Humbert ne figure pas dans les enfants de Claude Chaix. Et il se trouve que si. Jusqu’ici, je n’ai pas la preuve formelle qu’il s’agit bien du même individu mais en revenant à l’acte je me rends compte qu’en lisant rapidement, j’ai oublié un détail essentiel : Humbert Chaix est l’oncle de Joseph Ruaz. Vu la différence de patronyme, j’en déduis que la mère de Joseph – que je ne connaissais pas jusque là car l’acte notarié, comme dans les registres paroissiaux, n’évoque que le père – porte forcément le patronyme Chaix. Dans la fratrie Chaix, j’ai justement un mariage en 1670 d’une des filles, Sébastienne, mais en notant l’acte dans les registres paroissiaux à l’époque, je n’avais pas réussi à déchiffrer le patronyme. Je me déêche alors de vérifier à nouveau et là, surprise : le patronyme que je n’avais pas déchiffré est bien celui de Ruaz ! Sébastienne Chaix est donc bien la mère de Joseph Ruaz, donc la soeur d’Humbert et de mon aïeul en lignée directe Sorlin (n°512).

Les choses se confirment donc. Sur les 7 enfants, seuls trois garçons : Bernard, l’aîné, que je suppose être mort en bas âge même si je n’ai pas retrouvé encore sa sépulture ; Sorlin, mon ancêtre ; et Humbert. Chez les filles, Marie, mariée à un Arnaud ; Dominique, morte à un an ; Sébastienne, mariée à un Ruaz et dont je suis descendant aussi du coup ; et Catherine, mariée à un Milliex et dont je suis également descendant. L’implexe est logiquement élevé à ce niveau de ma généalogie dans la mesure où il s’agit d’un très petit village de quelques centaines d’âmes à peine. Mis à part Bernard, j’ai donc presque finalisé l’étude biographique de chacun-e des membres de la fratrie.

Une carrière de prêtre

J’ai dans un premier temps été étonné de lire le titre de révérend : aujourd’hui, on continue de parler de révérend chez les protestants et encore. En fait, rien d’anormal : le révérend désignait à l’époque un ministre de culte. Mais alors, où a-t-il exercé ? Abandonnant mon acte de mariage, je pars en quête de nouveaux éléments. Afin de gagner du temps, j’entreprends tout de suite de chercher dans la bibliothèque généalogique de Généanet et les recherches se montrent très vite fructueuses : le Révérend Chaix aurait exercé, de 1682 à 1688 à La Table, commune du canton actuel de Montmélian, à environ 70 kilomètres de Saint-Sorlin. Réflexe : je retourne à mes AD de la Savoie en ligne et cherche dans les registres paroissiaux du village en question et je tombe sans mal sur la signature d’Humbert.

Première signature d’Humbert Chaix au bas de la première page du registre paroissial de 1682. Source : AD de la Savoie en ligne, 3E 338, folio 90, vue 93/518.

Humbert est né le 16 juillet 1649 à Saint-Sorlin-d’Arves. Destiné à la prêtrise, il a bien fallu qu’il étudie : ce sera le sujet principal de mes prochaines recherches. Tenter de déterminer où a-t-il étudié. Pour l’heure, je pense au collège Lambertin de Saint-Jean-de-Maurienne mais après tout, pourquoi pas Turin, alors capitale du duché de Savoie à l’époque ? Dans le tabellion, j’ai vu passer des contrats d’entrée en religion de femmes parties s’établir là-bas alors sait-on jamais.

Au hasard d’une recherche, j’ai donc éclairé une petite zone d’ombre dans une branche qui n’était même pas concernée au départ, du moins que je ne pensais pas être concernée. Prenez bien le temps de lire les actes que vous consultez, soyez attentifs à tous les détails. Avec un peu de chance, vous arriverez sûrement à faire de petites découvertes comme celle-ci.