Si l’histoire d’Étienne Brunet est d’abord écrite et racontée par le prisme des lettres qu’il a envoyées à sa famille restée à Saint-Sorlin-d’Arves, il n’en demeure pas moins qu’elle doit être replacée dans un contexte plus large, à commencer par ceux qui l’ont accompagnés et/ou rejoints en Californie. Je ne vais ici pas rentrer dans le détail mais simplement vous donner quelques éléments du contexte généalogique qui cercle le récit que vous lirez dans quelques semaines.

En 1858, Étienne part avec trois autres hommes originaires de Saint-Sorlin-d’Arves : Jacques Balmain, le plus âgé, Jean François Arnaud et Vincent Chaix, ces derniers étant à peu près du même âge qu’Étienne. Jacques n’est autre que le cousin germain du père d’Étienne, François Brunet. En d’autres termes, la sœur du grand-père d’Étienne, Marie Brunet, n’est autre que la mère de Jacques. Vous suivez ?

Aîné de sa fratrie, Étienne n’est pas le seul à tenter sa chance en Amérique et il est rejoint au milieu des années 1870 par son frère cadet, Joseph. Qu’est-ce qui pousse un jeune homme à quitter sa terre natale alors qu’a priori, son destin semble tout tracé ? Réponse prochainement. L’histoire de vie du frère cadet est aussi extraordinaire. Je ne veux évidemment pas révéler ici des éléments de l’intrigue mais je regrette de n’avoir à ma disposition aucune lettre qu’il aurait envoyé… Il y en a peut-être eu, allez savoir.

Maison familiale Brunet (à droite), tranmises de génération en génération depuis au moins le premier tiers du XVIIIe siècle, sans doute avant encore. Point de départ de l’histoire d’Étienne. Saint-Sorlin-d’Arves, hameau du Pré, années 1920, collection familiale, tous droits réservés.

Ainsi, l’histoire d’Étienne est intimement liée à celle de sa famille et de son petit frère, et ce dans tous les moments de sa vie. Le départ, les lettres, son frère qui le rejoint, les relations qu’il continue d’entretenir par correspondance avec ses parents, ses sœurs et sa famille restée en Maurienne. Et en fait je veux rappeler ici à quel point il existe différents degrés de lecture quand on étudie une trajectoire de vie. Isolée, celle d’Étienne est déjà, en soi, inédite. Quitter son village natal pour la Californie, à une époque où très peu de Mauriennais y émigrent (je dis très peu mais je n’en ai jamais recensés d’autres en fait), c’est exceptionnel. Mais replacer cette trajectoire dans l’histoire familiale l’éclaire aussi d’un angle différent, que je juge nécessaire mais à la limite pas forcément, tout dépend de ce qu’on veut faire de cette histoire. En étudiant le contexte familial, on replace les pièces du puzzle plus aisément. Enfin, intégrer ce puzzle familial dans un contexte historique donné permet alors non seulement de se plonger dans une époque mais aussi dans l’esprit même d’Étienne. Tout ce que j’ai étudié et reconstitué était infiniment évident pour lui.

Pour celles et ceux qui me suivent sur les réseaux sociaux, et particulièrement sur Twitter, j’ai consacré mon dernier #ChallengeAZ à l’analyse transgénérationnelle (à lire ici) et j’ai pointé du doigt cette relation essentielle à la fois entre le conscient individuel et l’inconscient collectif (familial mais aussi sociétal). Dans mon travail, je me rends compte avec le recul que j’ai beaucoup réfléchi sur ces thématiques, parfois même de manière inconsciente. En projetant mon esprit dans celui d’Étienne, qui plus est en employant le « je », j’ai moi aussi été confronté à l’inconscient familial et mon récit est imprégné à la fois de qui était Étienne, de la mémoire familiale consciente et inconsciente, de mon travail généalogique et évidemment de qui je suis.

Cette histoire de famille est finalement aussi bien la mienne que la vôtre car les thèmes qui y sont développés sont universels. En fin de compte, faire de la généalogie c’est aussi (d’abord ?) se tourner vers autrui. Connaître ses ancêtres amène sûrement une meilleure connaissance de soi. Finalement, on fais tous partie d’une très vaste histoire familiale commune, non ?

Faire de la généalogie, ce n’est pas exclusivement chercher ses ancêtres dans l’état civil, registres paroissiaux ou autres archives de tous ordres. Les sources écrites constituent également une potentielle mine d’informations qu’il convient de ne pas négliger. En l’occurence, je veux m’arrêter aujourd’hui sur deux épisodes marquants dans la commune de mes ancêtres paternels, Saint-Sorlin-d’Arves : la peste et les nécessités des guerres entre le duché de Savoie et la France de la fin du XVIe siècle imposées aux communes de Maurienne et notamment dans les Arves.

La peste de 1588 (1)

Saint Roch (à droite) et Saint Sébastien (au centre) sont deux saints protecteurs de la peste. Lire à ce sujet : Un remède contre la Peste Le Culte de Saint Roch en Maurienne par Pierre Geneletti, Saint-Jean-de-Maurienne, 2001.

Dans la seconde moitié du XVIe siècle, plusieurs épisodes de peste éclatent en Maurienne (2) : en 1588, Saint-Sorlin est à son tour frappé par le fléau. Dans un fascicule consacré à La Peste à Saint-Sorlin-d’Arves en 1588, l’abbé Truchet écrit :

Le jeudi 2 septembre 1588, la fille de Claude Bernard, syndic, mourut. Son fils mourut le lendemain ; sa femme et son autre enfant tomèrent malades. Bernard reçut ordre de rester dans sa montagne où l’autre syndic lui enverrait les vivres nécessaires. La maladie se déclarait par des charbons ou bubons qui se produisaient, chez les uns sur les côtes, chez les autres sous le croupion ou en la cuisse.”

On envoie alors un messager à Saint-Jean-de-Maurienne afin de lancer l’alerte. Samedi 4 septembre, deux morts de plus. On fait alors construire des “cabannes” de quarantaine. Certains rechignent à y aller, assurant n’être pas malades. L’abbé Truchet cite alors un document d’archives :

A quoy jay satisfayct me seroys transporte jusques au village du Pré auquel lieu ay trouve le dict Sibellin auquel jay faict commandement de par Mgr le Rme et de M. le juge mage de sortir de sa mayson et entrer en cabanne separee lequel a respondu quil se tiendroyt bien separe en sa mayson mais quil nestoyt pas malade pour aller en cabanne.

On suggère ensuite audit Sybillin qu’on lui construirait une cabane, étant donné que ce dernier se plaint de ne pas avoir les moyens d’en construire une. Il finit alors par accepter. Le responsable de cette calamité ?

Benoît Bernard était accusé d’avoir apporté la peste parce qu’il était arrivé peu de temps auparavant d’un pays infecté et qu’il en avait apporté des besongnes (habillements) ; de plus, il était entré dans plusieurs maisons suspectes. On lui donna plusieurs fois l’ordre de se faire une cabane séparée de celle des malades, sous peine d’être arquebousé et d’avoir ses biens confisqués. Il refusa et ferma sa porte. On l’enfonça et il sortit en jurant qu’il feut peu de temps quil en auroyent et que repentiroyent. Il finit cependant par s’adoucir et par promettre, en donnant caution, de n’avoir aucune relation avec personne. On lui accorda jusqu’au lendemain pour qu’il pût retirer le reste de sa récolte.”

Un médecin et des remèdes arrivent de Saint-Jean-de-Maurienne : on ordonne aux habitants de Saint-Sorlin de nettoyer leurs maisons. Le 9 septembre, alors que tout le village est réuni devant la chappelle Saint-Pierre, on charge deux femmes – Jeanne Falcoz (de Saint-Jean) et “sa coadjutrice et chambrière” Marmite Decluny – de “nettoyer, purger et laver duement cinq maisons infectées de maladie contagieuse”. Le 23 septembre, Brise Didier est chargée d’aider à nettoyer les maisons infectées de la peste, ce qui laisse présager, conclut l’abbé Truchet, que Marmite Decluny a contracté la maladie.

Au total, 130 pestiférés reçurent des vivres aux frais de la commune.

Leur nourriture était par trop frugale, car elle se composait presque exclusivement de pain et d’un peu de fromage. L’enterreur et les deux nettoyeuses avaient une nourriture plus confortable. L’enterreur, Jérôme Decluny, reçut 30 pots de vin à lui seul. Jeanne Rol eut plus d’un quintal de viande et on lui fournit di pain de froment de première qualité, ou du pain gruaz. En compensation, ils étaient bannis de la société et durent faire quarantaine après leurs fonctions remplies.”

Suite logique des mesures d’hygiène prises, on coupe toute communication avec Saint-Sorlin.

Il y avait des sentinelles placées sur le col d’Arves, pour empêcher toute communication avec la commune infectée ; des hommes chargés de faire la patrouille dans l’intérieur de la commune, afin que les pestiférés n’eussent aucune relation avec les autres habitants ; et deux commis pour la santé à qui étaient confiées la haute surveillance et l’administration de tout ce qui concernait le service des malades, c’étaient noble Pierre Sallières d’Arves et Jean Dedux. Il y avait encore des procureurs et serviteurs des affligés, dont la mission consister à veiller aux détails de la nourriture et aux soins à leur donner, à s’occuper des sépultures et à surveiller les ensevelisseurs, etc. L’acte qui les nomme est du 12 septembre.”

Parmi les témoins de l’acte, nous retrouvons alors “maistre André Chaix notaire”, qui n’est autre que mon ancêtre le plus lointain retrouvé dans ma lignée patronymique.

 

Les remèdes donnés aux malades se composent d’emplâtres, d’onguent mello, d’appostoloses, de digestifs et de tablettes. Pour purifier les maisons, on faisait tout simplement brûler de l’encens et de la myrrhe.”

À la fin du mois de janvier 1589, la liberté de circuler est redonnée aux habitants de Saint-Sorlin par le magistrat général de Chambéry.

La guerre pour le marquisat de Saluces

Charles-Emmanuel Ier, duc de Savoie de 1580 à 1630. Source : Wikipédia

À la même période, la grande Histoire influe sur la vallée de la Maurienne. Profitant des guerres de religion dans lequelles sont empêtrées en France, le duc de Savoie Charles-Emmanuel Ier s’empare de Saluces, avec le soutien de l’Espagne. L’abbé Truchet écrit à ce propos :

Dès le commencement de la guerre pour le marquisat de Saluces (septembre 1588), le duc Charles-Emmanuel Iern craignant que Lesdiguières tentât d’opérer une diversion en envahissant la Maurienne, chargea Mgr Pierre de Lambert, à raison de son pouvoir temporel sur les communes de la rive gauche de l’Arc depuis le Frênet jusqu’à Pontamafrey, de prendre les mesures nécessaires pour défendre les passages de nos montagnes. […] Pour les Arves le commandement efut confié à Pierre de Sallières dit darve, qui eut pour lieutenants nobles Jacques Ducol et Henri Varnier, et Jean Dedux.

L’invasion redoutée n’eut pas lieu à cette époque, le fort de la guerre en Savoie s’étant porté du côté de Genève. Mais les mesures prises et les passages de troupes à St-Jean, soit de celles du duc, soit des auxiliaires espagnols, imposèrent aux communes des charges très lourdes, même après la promesse de Charles-Emmanuel de les en exempter moyennant une dîme extraordinaire qui fut levée.”

Il ne s’agit évidemment pas de faire le détail de tout ce qu’écrit l’abbé Truchet sur cet épisode qui aura pour conséquence une occupation française en 1600 par les troupes d’Henri IV. Suspendue par le traité de Bourgoin en novembre 1595, la guerre reprend en juin 1597 et à cette date une garnison française est en place à Saint-Jean-d’Arves. Elle y restera jusqu’au prochain traité de paix, celui de Vervins le 2 mai 1598.

Les notes recueillies par M. Buttard sur l’année 1598 sont tirées du compte de Jacques Didier syndic de St-Sorlin. Je vais en donner de nombreux extraits. Ils montreront ce que cette commune eut à souffrir sous les deux gouvernements et surtout de la part de la garnison de St-Jean-d’Arves. La plus à plaindre fut le syndic, rendu responsable de tous les retards de paiement des contributions de guerre, emprisonné par les autorités et battu par les soldats. Evidemment les autres communes ne furent pas mieux traitées.”

Dans les notes insérées par l’abbé Truchet, je retrouve mon ancêtre André Chaix :

Livré 7 sous 3/4 pour 3 pièces de pain au capitaine Chatelet qui voulait retenir André Chaix prisonnier.”

Pourquoi cet article ? Car il faut parfois passer des heures à chercher dans les sources à notre disposition sans parfois rien trouver ou seulement quelques maigres informations utiles à notre généalogie. Ceci étant dit, en apprendre plus sur le contexte historique de nos ancêtres, c’est, de facto, en apprendre plus sur nos ancêtres, d’une manière ou d’une autre.

Notes :

(1) Toutes les citations qui suivent sont extraites de “La peste à St. Sorlin-d’Arves (Savoie) en 1588” et “La commune de St Sorlin-d’Arves et les guerres de la fin du XVIe Siècle” rédigées par l’abbé Truchet dans les Travaux de la Société d’histoire et d’archéologie de la province de Maurienne, Saint-Jean-de-Maurienne, 1876.

(2) En 1472 et 1478 déjà, la peste touche la Savoie et en particulier le village de Fontcouverte, qui se situe, à vol d’oiseau, à quelques kilomètres des Arves. Moins d’un siècle plus tard, en 1564-1565, l’épidémie touche de nouveau la vallée et en particulier Saint-Jean-de-Maurienne. Plus loin, l’abbé Truchet fait état des dépenses qu’il juge utile de préciser. 66 florins ont ainsi été dépensés pour la garde des pestiférés (49 jours à 12 sous et 24 jours à 9 sous).

Lorsque j’ai commencé l’étude de ma généalogie paternelle, je ne pensais pas sortir du périmètre des Arves, en Maurienne, dans le département de la Savoie. Et pourtant, dès le XIXe siècle, je relevais un patronyme que je n’avais alors jamais noté jusqu’ici : Pierraz. C’est avec cette lignée que je veux ainsi démarrer mes histoires en Oisans.

Origine du patronyme

Je veux d’abord m’arrêter un instant sur l’origine du nom Pierraz. En recherchant dans le Gabion (1), je lis, pour Pierre, Piéron, Pierra, Pierraz, Pierron, Pierroz :

Noms de baptême puis patronymes, d’après le latin populaire Petrus (grec petros, rocher, issu de l’araméen), nom du premier des douze apôtres du Christ, mais après le XVIe siècle l’appellatif a pu se confondre quelquefois avec “pierre” (latin petra), dans des patronymes à valeur topographique qui sont des abrègements de De La Pierre. Le nom de baptême Pierre, théoriquement le plus courant jusqu’au XIIe siècle (devant Jean) s’est surtout manifesté sous de très nombreux hypocristiques ou diminutifs (exemple : Perret) ou sous-diminutifs (exemple : Pernet), généralement d’après les formations anciennes Pere (langue d’oïl) et Peyre (occitan). […] Pierra, peut-être matronyme, a disparu en Savoie mais a produit (fin XVIIe siècle) la variante Pierraz, qui s’est éteinte en Savoie au siècle dernier.

Génération 1 : Madeleine Pierraz (1801-1875)

L’histoire commence… ou plutôt devrais-je dire se termine le 13 août 1875 à Saint-Sorlin-d’Arves lorsque la dernière porteuse du patronyme Pierraz de mon ascendance s’éteint, à l’âge de 74 ans. Deuxième d’une fratrie de deux enfants, elle naît à Saint-Sorlin le 28 janvier 1801 et s’y marie le 30 avril 1822, avec Joseph Didier (mon Sosa n°40). Ensemble, ils auront 10 enfants et je vous renvoie à l’article correspondant à l’origine des Didier que j’ai rédigé en octobre 2016 pour en savoir plus de ce côté. Le frère de Madeleine, François, né en 1799, exerce la profession de marchand et se marie en 1824 à Nantua, dans l’Ain. Il n’aura, lui, a priori que deux filles.

Génération 2 : Jean Baptiste Pierraz (1767-1803)

Il est le premier de sa famille à naître dans les Arves, le 25 juillet 1767. Avant lui, Hugues, François, Jeanne… tous nés à Huez respectivement en 1754, 1756 et 1758. Après cette dernière année, j’ai du mal à reconstituer la fratrie : je sais que Jean Baptiste a une autre soeur, Marguerite, qui se marie à Saint-Sorlin, comme Jeanne. Jean Baptiste lui, s’y marie le 26 juin 1797. Grâce à la mise en ligne du tabellion par les Archives Départementales de la Savoie, j’ai réussi à retrouver le mariage passé devant notaire, au hameau du Pré, toujours à Saint-Sorlin.

Du six messidor de l’an cinq de la République française une et indivisible et suivant le vieux stèle (sic) l’an mille sept cent quatre vingt dix sept et le vingt quatre du mois de juin, après midi, environ l’heure de quatre, à la commune de St Sorlin d’Arves, dans mon étude située au village du Pré par devant moi notaire soussigné et en présence des témoins ci-après nommés, se sont établis et constitués en personne Jean Baptiste fils de François Pieraz assisté et autorisé de d[it] père et d’une Marie feu Barthélémy Didier tous neufs natifs et habitants de cette commune lesquels de leur gré, ensuite des promesses de mariage entr’eux verbalement faites, ont promis et promettent par le présent se prendre et s’urnir en mariage […]

Reconnaissance : le d[it] futur époux, assisté comme est dû ci-devant de son d[it] père, les meubles, linges, habillements [énoncés] ci-après, savoir : quatre robes drap du paÿs, deux neuves et deux mi-usées, cinq paires de […] même drap, trois paires neuves et deux paires mi-usées plus deux blanches, un de toile, neuf et un de drap du paÿs mi-usé plus quatre paires de bas, deux paires neufs, et deux paires mi-usés plus un tapis de laine, neuf, plus un tablier de laine, neuf, plus douze chemises, sept neuves et cinq mi-usées, plus six tabliers de toile, quatre neufs et deux mi-usés, plus sept mouchoirs de col d’indienne et de Röen ; plus un chappeau neuf, plus enfin un coffre de bois sapin mi-usé garni de ses ferrures, serrure et clef dans lequel sont renfermés tous les autres menus linges et effets de la d[ite] future épouse […]

Le présent mariage est agréable au d[it] François feu Hugues Pieraz natif de la commune d’Hüez, en Dauphiné, aussi habitant de cette commune, celui-ci de gré pour lui et les siens, étant aussi ici personnellement établi et constitué par devant moi d[it] notaire en la présence des d[its] témoins a fait faire, en faveur du d[it] Jean Baptiste Pieraz son fils futur époux et pour rendre le présent mariage certain et déterminé, la donnation suivante, savoir : le d[it] François Pieraz donne au d[it] futur époux la moitié de tous et chacun (sic) les biens généralement quelconques qu’il délaissera s’en réservant expressément la propriété et les revenus jusqu’à son décès, et ceux sous les charges suivantes, savoir qu’il fournira à la Marguerite Pieraz, sa femme, la motiié d’une habitation convenable et qu’il payera une moitié de tous ses legs tant pieux qu’atres et la moitié de pension, le tout porté par son testament du vingt six septembre mille sept cent quatre vingt six par moi reçu […]

[Enonciation des témoins] Le d[it] François Pieraz dont la famille est composée de sa femme et de quatre enfants, déclare que le revenu annuel de ses biens, vallants tout au plus cinq cent francs et de quarante francs ; et la d[ite] future épouse m’a aussi déclaré que tous ses biens dotaux vallent cent francs, et que son troupeau vaut aussi cent francs. La d[ite] future épouse a fait sa marque sur ma minute, le d[it] futur époux, ses parents et témoins ont signé sur celle avec moi notaire soussigné que le présent contenant trois pages et deux tiers, ai fait lever pour le Bureau du Tabellion de la ville de St Jean de Maurienne et après collation faite, je l’ai signé.

Charles Catherin Didier

C’est dire à quel point un acte notarié est précieux… Informations généalogiques ou simplement description du quotidien de nos ancêtres, il est incontournable à qui étudie une histoire familiale. Jean Baptiste meurt le 11 juin 1803, alors âgé de seulement 35 ans. Son acte de décès reste muet quant à la cause du décès (on la retrouve parfois dans les actes d’état civil de la période post-révolutionnaire). Je rappelle ici que la Savoie est, à cette date, française et intégrée au département du Mont-Blanc.

Génération 3 : François Pierraz (1737-1807)

C’est lui qui migrera, avec sa famille, dans les Arves, situées sur l’autre versant de la montagne (voir carte ci-dessous). Né le 15 août 1737 à Huez, il s’y marie le 9 janvier 1753 avec Marguerite Pierraz (2), une cousine. C’est pour cette raison que le couple obtient une dispense (en raison du “troisième degré de consanguinité) de la part de “Monseigneur l’Évêque et Prince de Grenoble”. François est par ailleurs cultivateur à Huez et n’a donc que 15 ans lorsqu’il se marie. D’après les dates de naissance des enfants du couple, la famille migre dans les Arves entre 1758 et 1767, sans doute car la vie en Dauphiné devenait trop compliquée. François décède à Saint-Sorlin le 3 avril 1807.

Église Saint-Ferréol, Huez, collection personnelle, tous droits réservés. Venez jeter un oeil à mon Instagram !

Génération 4 : Hugues Pierraz (1708- )

Ici, les choses se compliquent sérieusement car les archives d’Huez sont lacunaires dans la première moitié du XVIIIe siècle avec un trou malheureux entre 1710 et 1725. La chance me sourit néanmoins car je mets la main sur son baptême, le 3 avril 1708… qui s’est fait “à la maison à cause du danger” que semblait courir l’enfant. Par chance, il a survécu, ce qui me permet accessoirement de vous écrire aujourd’hui. Si la date de son mariage avec Anne Coulet m’échappe encore, je ne désespère pas de le trouver entre 1726 et 1737 (a minima, éplucher les registres dans cette période me permettra sans doute d’avoir d’autres éléments sur la fratrie de François).

Génération 5 : Philibert Pierraz (marié en 1705)

Comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, j’ai identifié le mariage des parents d’Hugues, Philibert et Michelle Giraud, le 15 septembre 1705. Hugues serait ainsi le premier enfant du couple. Aucune information sur la naissance (il est forcément né avant 1687, année où commence la tenue des registres paroissiaux d’Huez) et la mort de Philibert.

Remarque : il signe distinctement en 1708 au moment de la naissance de son fils.

Lors du baptême d’Hugues, en 1708, son père Philibert signe distinctement. Source : AD de l’Isère en ligne.

Génération 6 : Hugues Pierraz

Mise à part l’information selon laquelle il se marie avec Marguerite Coulet à une date inconnue, je n’ai rien de très fameux. Hugues est mon ancêtre à la 11e génération et est enregistré comme étant mon Sosa n°1312. Dans les registres paroissiaux de la fin du XVIIe siècle toutefois, assez peu de Pierraz et beaucoup se rapportent à un marchand prénommé George… Reste à savoir s’il s’agit d’un collatéral ou d’un aïeul.

Voies de communication entre les Arves et le Dauphiné au XVIIIe siècle. À vol d’oiseau, seuls quelques kilomètres séparent Saint-Sorlin-d’Arves d’Huez.

Notes et sources

(1) D’après GABION, Robert, Dictionnaire des noms de familles de Savoie, Haute-Savoie, canton de Genève (partie), Montmélian, La Fontaine de Siloé, 2011, p.769.

(2) Le patronyme Pierraz s’orthographie Piera dans les registres paroissiaux d’Huez.

AD de la Savoie, de l’Isère

L’effervescence est à son paroxysme, les uns s’affairent dans les pièces du bas, les autres continuent de remplir des cartons dans les chambres du haut, et moi, je viens de franchir l’escalier qui sépare le grenier du reste de la maison. La lumière du soleil, puissante, éclaire sans mal cet espace rendu presque poétique grâce aux rayons blancs se reflétant sur telle ou telle affaire poussiéreuse. Je tapote mes mains : du boulot, il va m’en falloir, pour faire le tri.

« Bienvenue dans l’espace de la CIA », retranscrit un message maladroit sur une poutre, sans doute l’œuvre imaginaire d’un de mes oncles. Ces malles traduisent un changement de siècle, cette poussette aussi. J’avance prudemment, comme si je marchais sur des œufs quand une araignée inconsciente provoque un sursaut que je réprouve immédiatement dans un souffle. L’agitation des étages inférieurs n’arrive plus jusqu’à moi, j’ai l’impression d’être dans une église, un temple, un lieu de recueillement. Un lieu de mémoire. Comme si j’étais au cœur de ce qu’on met machinalement de côté lorsque le quotidien défile à une allure insensée : « va donc mettre ça au grenier », j’imagine les enfants venus jouer là de manière imprudente ; mes grands-parents monter de temps en temps, en coup de vent, pour entreposer ce qui leur paraissait désormais inutile mais pas suffisamment pour que ça finisse à la poubelle. « Rien ne se jette », disait ma grand-mère.

Là, derrière une pyramide de cartons et de malles admirablement construite, comme une petite caisse en bois. Il me la faut. Je souris à l’idée que, dans une multitude de propositions, le cerveau a toujours cette fâcheuse tendance à sélectionner un détail, un petit rien qui, en l’espace d’une seconde, devient une évidence, le centre de tout. Je considère ainsi cette petite boîte comme le centre névralgique de tout ce désordre organisé.

« Cette boîte appartient à Maurice Chaix, né le 27 février 1918 à Saint-Sorlin-d’Arves », l’écriture de mon grand-père est soignée, gravée de ses mains. Je mets quelques instants avant de me décider à l’ouvrir comme s’il s’agissait d’une boîte magique que j’allais dévoiler. C’est lui qui a fabriqué cette boîte, j’en suis sûr, je le sens. Je la tourne dans tous les sens, à la recherche d’une autre inscription, je prends mon temps. J’essaye de l’ouvrir par la gauche, puis par la droite, manquant presque de la faire tomber. Calme. « Le couvercle coulisse, imbécile ! »

J’ai alors comme la sensation que le temps est suspendu, ou du moins marche au ralenti, en slowmotion. Les photos défilent sous mes doigts, passant d’une main à l’autre. Machinalement. Quelques feuilles volantes, et une K7. Je bloque. Deux faces marquées sobrement d’un 1 et d’un 2. Un baladeur, il me faut un baladeur. Mon pouls est soudainement rapide, le calme a laissé place au bouillonnement. Je cherche partout, sans trouver, évidemment. Je remue trois fois le même carton, peste en me tapant le pied dans la même poutre qui n’a rien à faire là. « Le coin de la CIA », il y a forcément de quoi enfiler une K7 là-bas. En trois foulées, me voici au milieu de jouets d’enfants et de babioles. « Ça va, par là-haut ? », « Pas de problème, j’avance bien, continue de vider les chambres », que personne ne monte surtout, c’est ce que je me dis nerveusement en tentant de répondre posément. Là, un baladeur K7. Un vieux casque recouvert de poussière. Faites que ça marche !

Je m’assois, respire fortement, prends une grande inspiration en regardant les photos posées à ma gauche. J’appuie sur Play.

Quelques crépitements, un raclement de gorge, « est-ce que ça marche ? », c’est la voix de mon grand-père,

 Bon, ça a l’air de tourner en tout cas. Hm. Je m’appelle Maurice Ernest Edouard Célestin Chaix, je suis né le 27 février 1918 à Saint-Sorlin-d’Arves, plus beau village de Maurienne. Je suis le dernier garçon de ma fratrie, deux petites sœurs me suivent à quelques années d’écart. Bon. Je ne sais pas dans quoi je me lance, ni même qui écoutera cette K7 qui risque de finir à la poubelle, mais j’y vais. Je me suis marié le 21 décembre 1944, un peu dans l’urgence, il est vrai. Ma femme était enceinte, ce n’était pas prévu. Du moins, pas tout de suite. Le bébé est né trois mois plus tard, le 3 février 1945 et est mort dans la foulée. Sale journée d’hiver, l’accouchement se fit dans la grange, le médecin tarda à monter jusqu’à chez nous et une fois arrivé, c’était trop tard. Pauvre gosse. Et pauvre de nous. Depuis, on s’est bien rattrapés puisque 5 enfants sont nés et vivent assurément, j’en témoigne. Au moment où j’enregistre ça, je viens de fêter mes 60 ans, et mon départ à la retraite par la même occasion. Oh, j’en ai passé des années à respirer la poussière provoquée par cet aluminium produit à Saint-Jean. Parce qu’il le fallait. Ça aura eu le mérite de nous permettre d’accéder à la propriété, de faire construire, et d’être à peu près tranquilles. Quand on a connu la guerre, ce n’est pas rien d’être tranquilles. »

Des silences entrecoupent les phrases et je suis à la fois estomaqué de l’aisance de mon grand-père sur la bande magnétique et en même temps mal à l’aise. Je l’entends tirer sur son mégot de tabac gris régulièrement.

Maurice, sa mère, ses deux petites soeurs et sa nièce, à Saint-Sorlin-d’Arves. Archives familiales. Tous droits réservés.

 Quand j’étais enfant, je partais avec ma mère et mes sœurs dans le chalet d’alpage l’été. J’en garde un souvenir fabuleux : la vie était rude, mais belle. À Olle, une source d’eau que seuls nous connaissions, donnait vie éternelle à qui en buvait. Avec tout ce que j’ai avalé, je ne m’imagine pas mourir demain. J’avais 17 ans quand mon père est passé de l’autre côté. Arf, il n’avait même pas 70 ans. Mon enfance est partie en même temps que lui. Quelques mois plus tard… Bon, je n’en ai jamais parlé à personne. Les on-dit, les mauvaises langues sont légion par chez nous et ça fait vite le tour du quartier, j’ai des gosses à préserver. Je toussais beaucoup, me sentais mal. On m’a diagnostiqué un truc aux poumons. D’aucuns dans le village me voyaient déjà passer l’arme à gauche. En cure à Saint-Hilaire-du-Touvet, dans l’Isère, on disait que l’air d’altitude me ferait du bien. On me gava de nourriture à n’en plus pouvoir. J’y suis resté de longs mois, jusqu’à l’été 1938. J’en garde aujourd’hui encore les séquelles. Le mal s’est porté sur mon genou gauche et en même temps que la guérison arriva, la calcification des os me bloqua la rotule. De retour à Saint-Sorlin, ma petite sœur manqua de s’évanouir en me voyant boîter. Ce fut dur. Réformé de service militaire, j’échappai à la guerre comme ça, c’est déjà ça. »

Mon grand-père en train de réaliser une paire de sabots. Archives familiales. Tous droits réservés.

 À la même époque, j’appris à faire des sabots. Après sa mort, je récupérais le matériel d’un voisin sabotier qui nous avait mis au défi de savoir fabriquer une paire comme lui. Je réussis haut la main. Les copains me demandaient de leur couper les cheveux, dont certains qui n’étaient pas loin du maquis. Après mon mariage, il a fallu que j’assume la vie d’un foyer. Mon frère était à Saint-Jean depuis quelques années déjà. Il me débrouilla une place à Pechiney, et puis la vie suivit son cours. Notre maison est toujours remplie, d’amis, de membres de la famille. Je cultive un peu de tout, passe la moitié de mon temps dans le jardin, l’autre dans ce qui me sert d’atelier. Quand je travaillais, je me levais tôt, faisais un bout de jardin, partais à l’usine, mangeais, repartais à l’usine, rentrais, refaisais un bout de jardin, mangeais, et me couchais. La routine en somme. Dans le quartier, j’ai été le premier à avoir une télévision : fallait nous voir tous, voisins y compris, amassés devant l’écran comme des poules ayant trouvé un couteau. En 1968… »

Germaine, Maurice (mes grands-parents), tondeuse à la main, une amie. Archives familiales. Tous droits réservés.

La bande gondole, le bouton Play se soulève. La première face est terminée. Je m’empresse de tourner la K7, sans prêter attention à ce qui m’entoure. Je rappuie. Crépitements, silence. Crépitements. Rien. J’appuie sur Foward, m’agace, en voulant à cette bande qui défile de ne plus retranscrire la voix de mon grand-père. Je chope une photo de mon grand-père, hoche la tête devant un jeune visage que je n’ai pas connu. Pour moi, il a toujours été le grand-père, celui qui me montrait ses lapins, qui s’enrageait à la tombée du ballon dans ses légumes. Le temps d’un instant, j’eus l’impression qu’il m’ouvrit la porte de ses secrets, le temps d’un instant seulement.

Note : si les faits ci-dessus concernant mon grand-père sont authentiques, la manière de les aborder – en employant la première personne du singulier notamment – est inédite en ce sens que je ne fais jamais parler mes ancêtres. C’est une exception qui s’inscrit dans un récit largement romancé au niveau de ses contours, fruit d’une imagination qui, je l’espère, vous donnera envie d’aller fouiller dans vos greniers respectifs, à la recherche de votre petite boîte magique.

Maurice Chaix, mon grand-père. Archives familiales. Tous droits réservés.

#RDVAncestral n°8 – Une affaire judiciaire exceptionnelle

Je me réveille dans un sursaut, tiré d’un sommeil profond qui m’empêche de tout de suite comprendre où je suis, ni même l’époque à laquelle je me trouve. Je jette machinalement un œil à gauche, puis à droite, m’étonne d’être entouré de foin, ressent un haut-le-cœur tant l’odeur est forte. Les rayons d’un soleil radieux traversent les rainures d’un bois ancien, respectable. J’observe les petits grains de poussière voler, comme témoin d’un spectacle inédit. Je perçois enfin des voix venues de dehors, la grange donnant directement sur un petit chemin. Les personnes qui parlent ont l’air bien agité, parlent une langue que je ne comprends pas vraiment. Je suis bien à Saint-Sorlin-d’Arves et je me trouve dans la grange de la maison familiale Brunet, celle-là même qui a dû vu naître Étienne, cet oncle d’Amérique, quelques décennies plus tard. Bien que je ne sache encore pas précisément dans quel siècle je me situe, j’entends parler d’un Philibert : prénom inédit de mon ascendance, je suis forcément dans la première moitié du XVIIIe siècle. « Il paiera », mais de qui parle-t-on ? Je comprends que le petit groupe doit descendre à Saint-Jean-de-Maurienne pour une déposition. Je saisis enfin : il y a quelques semaines, on a tenté d’assassiner Philibert Brunet, neveu de mon sosa 1216. C’est lui que j’entends maugréer au-dehors, calmé par une voix agacée : « tu vas attirer toutes les mauvaises oreilles ! »

Nous sommes le 3 août 1727, au hameau encore largement endormi du Pré. Les pièces du puzzle se mettent en place et j’appréhende fortement de mettre un visage sur des noms que j’ai tant de fois étudiés. Philibert Brunet est né en 1682, il est le fils de Claude, lui-même frère de mon ancêtre Philibert, décédé il y a peu, en avril 1727. Celui qui parle français en roulant les r, sur un ton agacé, doit être Catherin, mon sosa 608, fils aîné de Philibert. Depuis vingt ans, il partage sa maison avec Marie Balmain, son épouse. Je me suis redressé, prête l’oreille, tente de percevoir le moindre indice pertinent. Je me dis soudain qu’en-dessous de mes pieds, se trouve certainement Sorlin, fils de Catherin, le plus jeune de sa fratrie, né en 1721. Les voix s’éloignent soudain, il faut que je sorte de là pour les suivre.

Un chien aboie consécutivement à ma sortie que je voulais furtive. Mon cœur a failli sortir de ma poitrine mais tout va bien. Le calme revient enfin. Je m’empresse de rejoindre la route départementale, étonné par le fait que le paysage ne soit pas radicalement différent de celui que je connais. Un petit groupe est formé au loin, descend en direction de la capitale de la vallée : Saint-Jean. La tenue de chacun me fait penser qu’ils vont sans doute témoigner au procès qui inculpe Jean Baptiste Thibieroz, un jeune de la commune, pour tentative d’homicide volontaire. Parmi les témoignants à charge : Joseph Chaix, le frère d’un autre de mes ancêtres, Barthélémy (sosa n°638). Lequel est-il ? Ils sont au moins quinze.

En juillet 1727, Philibert Brunet (1682-1744) est victime d’une tentative d’homicide : Jean Baptiste Thibieroz est en effet accusé d’avoir attaqué de nuit le percepteur de la taille de la paroisse pour lui dérober une forte somme d’argent et d’avoir essayé de le pousser dans le torrent. Il est par ailleurs accusé de vols, de larcins, de port de pistolet. Le dossier du procès, quoique très dense, contient, à travers les témoignages qu’il renferme notamment, une porte d’entrée dans la vie quotidienne de mes ancêtres de la première moitié du XVIIIe siècle.

Saint-Jean-de-Maurienne, quelques heures plus tard. Le sergent Bernard prévient de l’importance de témoigner dans une affaire aussi grave que celle-ci. Le silence est complet, tout le monde acquiesce en baissant la tête. Joseph est appelé à entrer, il se lève, fébrilement met un pied devant l’autre, lance un regard à son frère Barthélémy qui pince ses lèvres dans un hochement de tête qu’il veut rassurant. La lourde porte en bois se referme implacablement derrière lui. Tellement de questions aurais-je à poser à cette brochette d’individus qui se tient à proximité de moi : d’une manière ou d’une autre, tous pourraient me renseigner sur telle ou telle branche de mon ascendance.

Joseph commence à parler :

Je soussigné Joseph Chaix dis et dépose que le jour de la Toussaint dernière, me retirant des offices divins auxquels j’avois assisté, environ à une heure de jour pour m’en aller au village du vacher dépendant de la dite paroisse, où j’avois pour lors mon habitation, j’ay vu et fait attention que le nommé Jean-Baptiste fils de feu Joseph Thibieroz dudit lieu, marchoit après moi à la portée d’un coup de fusil, étant, moi qui dépose, accompagné de Jacques Arnaud et de Pierre Arnaud, et étant nous trois arrivé au dit village, nous nous y sommes reposés et comme nous causions ensemble, ledit Jean-Baptiste Thibieroz a passé et suivi son chemin dans ledit village au milieu duquel il s’est arrêté, et comme ma maison est dans le haut du village, j’ai salué les deux autres qui étoient avec moi en leur disant « je me retire »… et quand j’ai été au milieu dudit village, j’ai vu ledit Thibieroz assis sur une pierre, sur le grand chemin, qui chargeoit un pistolet que j’ai bien remarqué être un petit pistolet de poche garni de garniture de letton ; ce que voyant faire ledit Thibieroz, je lui ai dit, « tu te feras prendre » en continuant mon chemin, et il m’a répondu, « vous n’avez que de gueule ». Je dis, de plus, que ce qui a fait que moi qui dépose : avec mes deux compagnons nous sommes aperçus que ledit Thibieroz avoit tiré un coup de pistolet sans que j’aie cependant vu pour lors ledit pistolet, parce que comme je l’ai déjà dit, nous étions éloignés de lui d’environ la portée d’un coup de fusil, c’est qu’ayant entendu le bruit du coup, nous nous sommes tous trois  retournés et nous avons vu la fumée tout près dudit Thibieroz et je lui ai vu retirer le bras, j’ai bien remarqué que dans ce temps-là, ledit Thibieroz s’est recoigné [cacher]contre une broussaille qu’il y a par la & qui est le lieu appelé le pont de Buissard et ce qui m’a encore plus fait croire que c’étoit ledit Thibieroz qui avoit tiré et tiré ledit coup de pistolet, c’est parce que je luy ai vu charger un moment après un pistolet comme je l’ai déjà dit. Je dis de plus d’avoir ouï dire communément par la paroisse que ledit Thibieroz est en coutume de voler le blé par les champs et de faire plusieurs autres friponneries et autres dont je dis ne savoir. »

Source : Archives départementales de la Savoie, 2B 13529, folios 26-28.

Après quelques instants de répit, Joseph reprend :

Je réponds d’être âgé d’environ quarante-trois ans, laboureur de profession, et d’avoir en bien environ la somme de trois mille livres. »

Joseph ressort enfin, quelques gouttes perlant sur son front, froissant un bout de tissu entre ses doigts, apparemment fier d’avoir fait son devoir. Ces braves gens ne savent pas encore que la procédure judiciaire sera annulée pour vices de forme. Pour ma part, je reste surpris des mots employés par Joseph, les expressions parfois utilisées et ce n’est rien comparé à la description que fera Antoine Pellissier, aussi de Saint-Sorlin. Après un moment de flottement, l’un des gardes me fixe avec insistance. “Qui êtes-vous, bon sang ?” Dans un ultime effort, je m’arrache à une époque définitivement bien révolue.

Hameau du Pré, années 1920, collection familiale, tous droits réservés. A droite, la maison familiale Brunet, autour de laquelle s’est êut-être produite la tentative d’homicide.

En septembre, je partais sur les traces des Chaix et je mentionnais notamment l’étude de Gabriel Pérouse sur Saint-Sorlin-d’Arves, village d’origine de mes ancêtres paternels, qui citait mon ancêtre André Chaix (n° Sosa 2048), à ce jour le plus lointain que j’ai avéré en lignée directe. Pérouse explique en effet que cet André a trois enfants, deux garçons et une fille. Claude, l’aîné des deux garçons, était notaire ; l’autre, Jacques, était syndic. Je descends pour ma part de Claude, qui a eu 7 enfants. Voici alors ce que j’écrivais :

 Si l’archiviste précise que l’un des enfants de Claude est prêtre, je n’en trouve pour l’instant aucune trace.”

Au fil de mes recherches – je travaille en ce moment sur le tabellion du bureau de Saint-Jean-de-Maurienne, je suis tombé, dans le répertoire des actes de 1709, sur le mariage de deux de mes ancêtres arvins : Joseph Ruaz et Jeanne Arnaud (n°264 et 265) : ça tombe bien, je n’avais pas relevé le mariage dans les registres paroissiaux. Content de ma découverte, je m’empresse d’aller consulter l’acte notarié au folio indiqué. Je commence à lire l’acte et je lis que Joseph est assisté de son père et du “Révérend Messire Humbert Chaix prêtre”. Ni une, ni deux, je m’occupe d’aller vérifier si un Humbert ne figure pas dans les enfants de Claude Chaix. Et il se trouve que si. Jusqu’ici, je n’ai pas la preuve formelle qu’il s’agit bien du même individu mais en revenant à l’acte je me rends compte qu’en lisant rapidement, j’ai oublié un détail essentiel : Humbert Chaix est l’oncle de Joseph Ruaz. Vu la différence de patronyme, j’en déduis que la mère de Joseph – que je ne connaissais pas jusque là car l’acte notarié, comme dans les registres paroissiaux, n’évoque que le père – porte forcément le patronyme Chaix. Dans la fratrie Chaix, j’ai justement un mariage en 1670 d’une des filles, Sébastienne, mais en notant l’acte dans les registres paroissiaux à l’époque, je n’avais pas réussi à déchiffrer le patronyme. Je me déêche alors de vérifier à nouveau et là, surprise : le patronyme que je n’avais pas déchiffré est bien celui de Ruaz ! Sébastienne Chaix est donc bien la mère de Joseph Ruaz, donc la soeur d’Humbert et de mon aïeul en lignée directe Sorlin (n°512).

Les choses se confirment donc. Sur les 7 enfants, seuls trois garçons : Bernard, l’aîné, que je suppose être mort en bas âge même si je n’ai pas retrouvé encore sa sépulture ; Sorlin, mon ancêtre ; et Humbert. Chez les filles, Marie, mariée à un Arnaud ; Dominique, morte à un an ; Sébastienne, mariée à un Ruaz et dont je suis descendant aussi du coup ; et Catherine, mariée à un Milliex et dont je suis également descendant. L’implexe est logiquement élevé à ce niveau de ma généalogie dans la mesure où il s’agit d’un très petit village de quelques centaines d’âmes à peine. Mis à part Bernard, j’ai donc presque finalisé l’étude biographique de chacun-e des membres de la fratrie.

Une carrière de prêtre

J’ai dans un premier temps été étonné de lire le titre de révérend : aujourd’hui, on continue de parler de révérend chez les protestants et encore. En fait, rien d’anormal : le révérend désignait à l’époque un ministre de culte. Mais alors, où a-t-il exercé ? Abandonnant mon acte de mariage, je pars en quête de nouveaux éléments. Afin de gagner du temps, j’entreprends tout de suite de chercher dans la bibliothèque généalogique de Généanet et les recherches se montrent très vite fructueuses : le Révérend Chaix aurait exercé, de 1682 à 1688 à La Table, commune du canton actuel de Montmélian, à environ 70 kilomètres de Saint-Sorlin. Réflexe : je retourne à mes AD de la Savoie en ligne et cherche dans les registres paroissiaux du village en question et je tombe sans mal sur la signature d’Humbert.

Première signature d’Humbert Chaix au bas de la première page du registre paroissial de 1682. Source : AD de la Savoie en ligne, 3E 338, folio 90, vue 93/518.

Humbert est né le 16 juillet 1649 à Saint-Sorlin-d’Arves. Destiné à la prêtrise, il a bien fallu qu’il étudie : ce sera le sujet principal de mes prochaines recherches. Tenter de déterminer où a-t-il étudié. Pour l’heure, je pense au collège Lambertin de Saint-Jean-de-Maurienne mais après tout, pourquoi pas Turin, alors capitale du duché de Savoie à l’époque ? Dans le tabellion, j’ai vu passer des contrats d’entrée en religion de femmes parties s’établir là-bas alors sait-on jamais.

Au hasard d’une recherche, j’ai donc éclairé une petite zone d’ombre dans une branche qui n’était même pas concernée au départ, du moins que je ne pensais pas être concernée. Prenez bien le temps de lire les actes que vous consultez, soyez attentifs à tous les détails. Avec un peu de chance, vous arriverez sûrement à faire de petites découvertes comme celle-ci.

19 avril 1817. L’hiver le plus froid du siècle, paraît-il. J’arrive non sans peine à Laval, petit village de l’Isère situé à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Grenoble. La neige est abondante, le vent impitoyable, le ciel menaçant. Je dois y rejoindre trois membres de ma famille : Jacques Milliex, mon sosa n°78 et deux de ses fils, Joseph et Jean Baptiste. Entre Jacques et moi, 5 générations ont vécu. Rien que ça.

Lui est né en 1767 à Saint-Sorlin-d’Arves, comme ses fils Joseph et Jean Baptiste respectivement en 1800 et 1802. Le premier est actuellement ramoneur dans ce village de Laval. Du haut de ses 17 ans, il a dû déjà comprendre la dureté de la vie, du monde qui l’entoure, des souffrances nécessaires pour simplement vivre, et encore. Le mythe du ramoneur savoyard, acte I, scène I : petit, enfilant aux aurores son bonnet rouge déteint tentant sans succès de ne pas ressentir la douleur articulaire aux mains, aux genoux, au dos, aux pieds… Et son visage, noirci de suie comme s’il s’agissait d’un signe distinctif indélébile. Le mythe du ramoneur savoyard est sans doute bien réel en ce printemps, encore largement empreint de l’ambiance hivernale.

Le père Jacques et son fils cadet Jean Baptiste, âgé d’une quinzaine d’années, sont donc venus lui rendre visite. Simple marque d’affection ? Bien que Saint-Sorlin-d’Arves et Laval soient situés à quelques kilomètres seulement à vol d’oiseau, il reste les massifs à traverser, imaginez-vous deux individus – à dos de mule ? – bravant la neige, s’enfonçant la moitié du corps dans les passages les plus périlleux, les mains endolories qui ne sentent même plus l’appréhension qui pousse à serrer le poing.

Bref, voici le trio au complet, au soir du 19 avril 1817. Les maisons respirent par les cheminées, d’une fumée à peine observable tant la nuit engloutit rapidement les quelques détails que je tente encore de percevoir. L’ambiance y est terne, les quelques visages que je croise fermés : ont-ils seulement remarqué ma présence ? Je me surprends à interpeller l’un d’eux n’obtenant qu’un grommèlement incompréhensible et une accélération du pas.

Là, un petit groupe semble s’agiter : deux gamins, un père soucieux et un individu qui m’a tout l’air de profiter de la misère. Mélange de patois et de français, je crois comprendre que le père tente d’acheter la liberté de son fils ramoneur pour qu’il puisse rentrer au pays l’aider aux menus travaux. C’est certain, il s’agit de Jacques et de ses fils. L’autre ne veut rien savoir, ne prend quasiment pas la peine de répondre, se contente d’un mouvement de tête de droite à gauche, un sourire de façade placardé sur ses lèvres, le genre de sourire qui pousse à la violence.

Jacques n’obtiendra évidemment aucune indulgence. Joseph est ramoneur et son engagement n’est pas arrivé à son terme. Dépité, Jacques prend son fils dans les bras, pudiquement mais énergiquement. J’aimerais aller à leur rencontre mais les circonstances ne s’y prêtent pas du tout. Très mal à l’aise, je décide néanmoins de poursuivre mon aventure, regrettant presque d’être là. Il est des spectacles qu’on aimerait bien ne jamais voir.

20 avril 1817. Le soleil brille de mille feux bien qu’il ne suffise pas à réchauffer cette ambiance gelée. J’ai même du mal à discerner si j’ai dormi, si tout ceci n’est qu’illusion. Je suis tiré d’une sorte de demi-sommeil par une agitation à l’extérieur. Je m’empresse de sortir, et je vois Joseph courir de porte en porte, vainement, sans que je comprenne de quoi il en retourne.

Je sens qu’il se passe quelque chose de grave. L’édile de la ville prend lui-même la peine de venir trouver Joseph, l’écoute, lui tapote l’épaule de façon étrange. Que s’est-il passé ?

Passablement exaspéré par la tournure des événements, Jacques a décidé de repartir dans ses Arves, avant même que le jour ne se lève complétement et ce, en dépit d’un vent apparemment féroce et de températures plus que glaciales, son cadet n’arrivant presque pas à décoller ses paupières pour mettre un pied devant l’autre. Vers 9h, animé d’une sorte de sixième sens, celui que l’on développe quand l’inquiétude envahit notre corps, Joseph ne put se défaire d’un mauvais présentiment. Et pour cause, le vent soufflant en rafales, la neige étant abondante… son père et son frère étant sur le chemin du retour…

Ce n’est seulement qu’en fin de matinée que deux hommes, Bouteuil et Philibert, sont venus alertés le maire. Tous deux propriétaires agricoles de Prabert, un hameau de Laval situé plus en hauteur, ils ont vu périr le père et son jeune fils, décédés « par suite d’une tempête et d’un tourbillon de neige qu’ils ont éprouvé au passage de la Coche en allant dans leur famille »… La tape sur l’épaule était en fait sensée donné du courage à Joseph pour qu’il suive les autorités afin de procéder à la reconnaissance des corps. La vie est parfois tellement cruelle.

Je ne peux me résoudre à assister ne serait-ce qu’une minute de plus à cette succession de scènes, toutes les plus sombres les unes que les autres. La tristesse infinie d’un gamin ramoneur déjà bien éprouvé, la fin tragique d’un père désespéré, l’indifférence d’une population qui ne vit qu’au jour le jour, le visage fermé… Il est des rendez-vous qui vous marquent à tout jamais. Loin d’être agréable, celui-là aura le mérite de rappeler à quel point nous ne sommes pas grand-chose, nous qui croyons aujourd’hui maîtriser tout ou presque. Humilité amène à Sagesse.

Deux ramoneurs dans Paris, sans doute à la fin ou au début du XXe siècle. La pose théâtrale ne reflète évidemment pas la réalité de leur quotidien. Celui de gauche interpelle habitants pour trouver du travail, celui de droite croque fièrement un morceau de pain durement gagné.

Il y a presque 200 ans jour pour jour, périssaient mon ancêtre et l’un de ses fils, loin du décor somptueux que l’on voit ici.

Comment constituer une généalogie sans s’intéresser de près à son patronyme, celui qui nous a été transmis à la naissance, ce nom qui nous relie directement au passé et à une partie de nos ancêtres ? Le mien s’écrit Chaix, se prononce Chèxe, et la mémoire familiale retient que les Chaix de notre famille ont toujours habité Saint-Sorlin-d’Arves, petit village alpin de Maurienne, dans le département de la Savoie. Une généalogie a priori facile à constituer : pas de migration, des archives peu lacunaires et relativement bien conservées… Voyons de plus près ce qu’il en est.

12 générations attestées

Schématiquement voici comment se présente la branche Chaix de mon arbre :

Moi

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Mon père

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Maurice Ernest Edouard Célestin Chaix (1918-2003)

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Charles François Marie Chaix (1868-1935)

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Joseph Théophile Chaix (1820-1898)

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François Chaix (1786-1865)

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Joseph Chaix (1757-après 1813)

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François Chaix (1713-1791)

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Barthélémy Chaix (1672-1743)

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Sorlin Chaix (1642-1706)

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Claude Chaix ( -1665)

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André Chaix ( – )

Une famille implantée à Saint-Sorlin au moins depuis le milieu du XVIIe siècle ?

Ainsi, mon ancêtre le plus lointain, avéré par les archives à ma disposition, s’appelle André Chaix. Il exerce la profession de notaire, tout comme son fils, Claude, qui décède en 1665. Transmis de père en fils, je ne retrouve cependant pas de notaire dans les générations suivantes. Toutefois, il est important de bien comprendre que Saint-Sorlin-d’Arves est une commune pastorale avant tout. Les revenus des familles sont constitués par le travail de la terre et par l’élevage, sans exception. Gabriel Pérouse (1874-1928), archiviste et historien français, a rédigé une Etude statistique et démographique sur St-Sorlin-d’Arves, commune des hautes vallées alpestres en Savoie dans laquelle il écrit :

C’était aussi une population – et ceci nous intéresse davantage – extrêmement homogène, en ce sens qu’il n’y avait guère de différence entre le plus pauvre et le plus riche des habitants de Saint-Sorlin. La terre est très morcelée ; il y en a pour tous. Les 1455 hectares de la commune soumis au régime de la propriété individuelle sont divisés, au cadastre de 1738, en 5391 parcelles, qui se trouvent réparties entre tous les chefs de famille. […] Il y a juste neuf parcelles, sur les 5931 que nous indiquions, qui appartiennent à des étrangers, paysans des communes limitrophes. Quatre-vingt trois autres forment des dotations de l’église paroissiale et des chapelles que les villageois ont fondées. Tout le reste se trouve aux mains des habitants, tous cultivateurs,  […]. Et ce sont également des cultivateurs ceux qui joignent à la culture et à l’élevage un métier ; c’est d’ailleurs une rareté ; pendant plus d’un siècle en effet que dure notre période [1648-1758], nous ne rencontrons guère que deux tisserands, qui tissent des draps du pays, deux forgerons qui forgent le fer de Maurienne, et cinq notaires qui minutent les contrats sans trop de cérémonies et moyennant de très modiques honoraires ; ils sont restés paysans et leurs enfants le sont après eux. »

Source : PEROUSE, Gabriel, “Histoire d’une population aux XVIIe et XVIIIe siècles – Etude statistique et démographique sur St-Sorlin-d’Arves, commune des hautes vallées alpestres en Savoie”, dans Mémoires et documents publiés par la Société savoisienne d’histoire et d’archéologie, Chambéry, T67, 1930, pp.17-65

Par ailleurs, Gabriel Pérouse cite André Chaix et me permet d’en savoir plus sur mon ancêtre. Son étude constitue à ce titre une source précieuse pour mes recherches généalogiques :

André Chaix, l’un des chefs de famille de 1648, était notaire. Il eut une fille et deux fils, Claude, qui fut aussi notaire, et Jacques, qui fut syndic de la commune. Cette maison dans un village où nous savons qu’il y avait d’ailleurs peu d’inégalité dans les conditions, était donc parmi les plus aisées ; il fallait, pour être notaire, avoir étudié hors de la commune, et pour être prêtre aussi, comme fut l’un des enfants du notaire Claude. »

Source : PEROUSE, Gabriel, Ibid., p.41

Je trouve également la trace d’un André Chaix, notaire, durant la peste de 1588 à Saint-Sorlin-d’Arves. S’agit-il de lui ou du père d’André ? Quoiqu’il en soit, la présence de mes ancêtres Chaix à Saint-Sorlin est attestée finalement au moins jusqu’à la fin du XVIe siècle.

La descendance d’André

Pérouse précise qu’André Chaix a trois enfants, deux garçons et une fille. Vu que mon ancêtre Claude est aussi notaire, j’en déduis que c’est lui l’aîné de la fratrie. Il se marie le 28 janvier 1636 à Saint-Sorlin-d’Arves avec Jacqueline Fay-Jacquet. De cette union, naissent 7 enfants, dont Sorlin, en 1642. Si l’archiviste précise que l’un des enfants de Claude est prêtre, je n’en trouve pour l’instant aucune trace. Mais je ne vais pas tarder à découvrir des migrations et liens avec le Dauphiné jusque là insoupçonnés.

Des liens et des cousins en Oisans

Sorlin Chaix se marie en 1667 à Saint-Sorlin-d’Arves avec Charlotte Arnaud. 8 enfants naissent de cette union, dont Barthélémy, mon ancêtre. Première surprise : en mai 1710, Jean Claude Chaix, le dernier de la fratrie né en 1687, se marie à Villard-Reculas, dans l’Oisans (Isère), avec Géline (ou Céline) Roux ; moins d’un mois plus tard, c’est au tour de sa soeur, Agnès Chaix, née en 1675, de se marier à Villard-Reculas avec Jean Revol. Deuxième surprise : le curé de ce même village de Villard-Reculas n’est autre que… Jean Baptiste Chaix, né en 1677 à Saint-Sorlin, frère de mon ancêtre Barthélémy. Troisième surprise : alors que Sorlin Chaix décède en 1706, toujours à Saint-Sorlin, sa femme – Charlotte Arnaud – décède en 1721 et est enterrée à… Villard-Reculas !

Il faut savoir que les mariages à Saint-Sorlin-d’Arves sont marqués par un fort taux d’endogamie : très exceptionnellement, je retrouve des mariages unissant des conjoints ayant des origines autres qu’arvines et paradoxalement, sur cette petite minorité, cela concerne régulièrement des individus venant du Dauphiné. En témoigne un mariage retrouvé dans les registres paroissiaux de la commune en 1720, unissant Bartholomée Chaix (sans lien direct avec les Chaix évoqués précédemment) et Barthélémy Dusser, originaire de Clavans.

Mise en évidence de la proximité entre Saint-Sorlin et le Dauphiné. Villard-Reculas se situe à quelques kilomètres au sud-ouest d’Huez.

Le premier Chaix était-il Dauphinois ?

J’arrive ainsi rapidement à me dire que les Chaix des Arves viennent finalement du Dauphiné et qu’ils sont montés se fixer dans les Arves, et précisément à Saint-Sorlin avant la fin du XVe siècle. Dans son Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du XIXe siècle, Gustave Chaix-d’Est-Ange (1800-1876) – ça ne s’invente pas ! – décrit un des patronymes Chaix de cette manière :

Le nom de Chais, ou Chaix, très répandu dans la Haute-Provence, a été porté dans cette région au moyen âge par une famille noble et distinguée. Guillaume Chaix vivait en Trièves en 1285. […]

Source : CHAIX-D’EST-ANGE, Gustave, Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du XIXe siècle, vol.IX, Evreux, 1903-1929, p.210.

La boucle est ainsi bouclée… Le tout premier Chaix recensé l’aurait été dans le Trièves, dans le sud du département de l’Isère, au XIIIe siècle et s’appelle Guillaume : ça non plus, ça ne s’invente pas. Par ailleurs, beaucoup de Chaix sont présents à l’époque médiévale dans le Briançonnais et en particulier vers Gap.

Racine étymologique du patronyme Chaix

L’étymologie même du nom pourrait indiquer que la famille Chaix migre au cours des siècles du sud vers le nord. Sur Généanet, je lis :

Le sens n’est pas très clair : le mot peut désigner une variété de genévrier. Mais il est souvent associé en topographie à des collines, et c’est sans doute le sens de “rocher” qu’il faut privilégier, soit d’après la racine “quer”, soit par une métaphore liée à l’occitan “cais” (= mâchoire, dents) »

Source : Généanet

La racine occitane fait écho à la mémoire familiale qui retient cette version de l’origine du nom avec l’idée d’homme aux fortes mâchoires. Par ailleurs, les Chaix à Saint-Sorlin semblent être basés sur le haut de la commune, dans le hameau de Pierre-Aigüe, confortant l’hypothèse de l’origine topographique du nom de famille. Dans les registres paroissiaux, je trouve différentes ortographes : Chais, Chays, Cheys, ou encore Ches, le S s’étant progressivement transformé en X. Comme la mémoire familiale s’attache à le prononcer, j’ignore l’origine de mon patronyme qui viendrait du Chai, qui désigne le lieu où se déroule la vinification. D’autant qu’à Saint-Sorlin, les vignes n’existent pas. Une dernière hypothèse est émise par Robert Gabion, dans son excellent Dictionnaire des noms de familles de Savoie, Haute-Savoie, canton de Genève (partie)… :

Dérivés de l’ancien français chas, corps de bâtiment (latin capsa, coffre), correspondant aux toponymes mauriennais anciens Chassum, Cheys, Chaix (celliers, membres de maisons) ; mais “chaix” a pu représenter dans le passé une notation palatalisée de saix (latin saxum), rocher. […] »

Source : GABION, Robert, Dictionnaire des noms de familles de Savoie, Haute-Savoie, canton de Genève (partie), Montmélian, La Fontaine de Siloé, 2011, p.223.

Pas de preuve formelle quant à l’origine exacte de mes ancêtres, seules des hypothèses demeurent. Les faits, eux, se contentent de fixer l’origine de mon ascendance patronymique à Saint-Sorlin-d’Arves. À suivre…

Trouver un acte de décès, c’est bien, trouver un acte de décès qui mentionne les causes du décès, c’est mieux et même exceptionnel.

Contexte généalogique

Jacques Milliex naît le 25 juin 1767 à Saint-Sorlin-d’Arves, en Maurienne, appartenant à l’époque au duché de Savoie. Dernier de sa fratrie, il se marie le 27 octobre 1789 avec Anne-Marie Milliex. De cette union, naissent sept enfants :

  1. Catherine, décédée moins de deux mois après sa naissance en 1790,
  2. Pierre, né en 1792,
  3. Geneviève, née en 1794,
  4. Françoise, née en 1797,
  5. Joseph, né en 1800,
  6. Jean Baptiste, né en 1802,
  7. …et Catherine, née en 1807 et qui est par ailleurs mon sosa n°39 (la mère d’Etienne et de Joseph Brunet, mes oncles partis en Californie).

Jacques et Anne-Marie Milliex sont donc mes sosas n°78 et 79.

Un acte de décès dans le Dauphiné et de multiples informations

Grâce à une mention, je sais que Jacques décède en 1817 à Laval, petit village d’Isère. Interpellé par le lieu de sa mort, je m’empresse donc d’aller consulter l’acte en question et je lis :

Le onze avril mil huit cent dix-sept, par devant nous Etienne François David, maire et officier de l’Etat civil de la commune de Laval, canton de Domène arrondissement de Grenoble,

Est comparu Joseph Millet, ramoneur, domicilié à Saint-Sorlin-en-Maurienne, duché de Savoie, assisté de Pierre Coche dit Bouteuil & de Philibert Berthet Maguet, tous deux majeurs, propriétaires agricoles habitant à Prabert, hameau de Laval, lesquels nous ont déclaré que ce jourd’hui à neuf heures du matin, sur la montagne appelée le Muret au lieu-dit à Eyguebelle, commune de Laval, Jacques Millet, natif de Saint-Sorlin-en-Maurienne, âgé de cinquante ans environ, fils à feu Pierre, époux de Marie Millet, propriétaire domicilié audit Saint-Sorlin et Jean Baptiste Millet, son fils âgé de treise ans, sont décédés par suite d’une tempête et d’un tourbillon de neige qu’ils ont éprouvé au passage de la Coche en allant dans leur famille. Desquels décès nous avons dressé le présent acte en présence dudit Joseph Millet, fils audit Jacques […]. »

Source : AD de l’Isère, cote : 9NUM1/AC206/10, Laval, décès, coll. communale (1807-1819), vue 131/162.

Première remarque sur l’orthographe du patronyme qui indique que le X de Milliex ne se prononce pas. Ce qui concorde avec l’origine étymologique du nom de famille Milliex, dérivé de Millet et qui serait un diminutif de mil (du latin milium), nom d’une céréale cultivée au Moyen Âge pour la panification et la préparation de bouillies (d’après GABION, Robert, Dictionnaire des noms de familles de Savoie, Haute-Savoie, canton de Genève (partie), Montmélian, La Fontaine de Siloé, 2011, p.683).

L’acte de décès nous apprend en outre que Joseph, qui déclare le décès de son père et de son jeune frère Jean Baptiste, exerce la profession de ramoneur à Laval, en Dauphiné. À vol d’oiseaux, une vingtaine de kilomètres seulement sépare Laval de Saint-Sorlin-d’Arves. Sur Google Maps, un itinéraire à vélo nous est même proposé.

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Evidemment, à l’époque, Jacques et son fils Jean Baptiste se rendent à Laval à pied ou éventuellement à dos de mule[t]s. L’itinéraire indiqué ci-dessus ne doit pas tellement différer de celui qu’ils empruntent à l’époque. D’abord le franchissement du Col-de-la-Croix-de-Fer, au-dessus de Saint-Sorlin, le suivi de la rivière d’Eau-d’Olle qui passe par le Rivier-d’Allemond, puis la montée vers le Pas de la Coche (aujourd’hui encore, le Pas de la Coche est fréquenté par les randonneurs) et la descente enfin vers Prabert et la commune de Laval, précisément vers l’endroit où ils décèdent.

Avril 1817, il est aisé d’imaginer le manteau de neige couvrant probablement la plupart des massifs environnants. Le vent se lève, et voici Jacques et Jean Baptiste, rentrant d’une visite à leur fils et frère à Laval, pris dans “tempête” et un “tourbillon” de neige alors même qu’ils tentent de rentrer chez eux à Saint-Sorlin. Joseph, resté à Laval, s’est-il inquiété des conditions météorologiques quelques heures après le départ de son père et de son frère ? Ont-ils seulement retrouvé les corps ?

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Panneau indiquant le Pas de la Coche. Source

 

Ah, le fameux Opinel. Tout Mauriennais qui se respecte a le sien et, dans ma famille Chaix, nous avons même le nôtre, gravé s’il vous plaît !

Couteau Opinel gravé "Café Chaix"

Couteau Opinel gravé “Café Chaix”. Collection familiale, tous droits réservés.

La montée à Paris

Ces couteaux, nous les devons à mon grand oncle, frère de mon grand-père, Ernest Chaix (1897-1969). Né à Saint-Sorlin-d’Arves, aîné de sa fratrie, Ernest monte à Paris en tout début d’année 1920 rejoindre son oncle et ses cousins, et réside rue Hérold, dans le 1er arrondissement. Il est garçon de café. De même que son futur beau-père, Emmanuel Eugène Lerallut, lequel est par ailleurs marié avec Marie Célestine Justine Sylvie Chaix, la cousine germaine d’Ernest. Grâce à une carte postale adressée à Ernest et retrouvée dans les archives familiales, nous savons qu’Ernest travaille dans le restaurant Hubin, dans la fameuse rue Drouot.

Sans doute l'une des premières, voire la première photo d'Ernest à son arrivée à Paris en 1920.

Sans doute l’une des premières, voire la première photo d’Ernest à son arrivée à Paris en 1920. Archives familiales, tous droits réservés.

Après leur mariage en 1923, Ernest et sa femme Lucienne Lerallut déménagent au 36 rue Tiquetonne, dans le 2e arrondissement de Paris, logement dans lequel passeront sans exception tous les membres de la famille Chaix qui montent dans la capitale, y compris mon grand-père. Ensemble, ils ont une fille, Denise, qui passera, en grande partie, les premières années de sa vie à Saint-Sorlin-d’Arves, chez ses grands-parents Chaix.

Archives familiales, tous droits réservés. Denise dans les bras d'Ernest à Saint-Sorlin-d'Arves au milieu des années 1920 avec Charles, debout à gauche, mon arrière grand-père, et Maurice, mon grand-père, lui aussi debout à droite.

Denise dans les bras d’Ernest à Saint-Sorlin-d’Arves au milieu des années 1920 avec Charles, debout à gauche, mon arrière grand-père, et Maurice, mon grand-père, lui aussi debout à droite. Archives familiales, tous droits réservés.

En janvier 1935 – nous avons l’indication précise du changement de domiciliation grâce au registre matricule d’Ernest -, la famille rejoint le 9e arrondissement de Paris et habite au 7 de la rue Choron. Ernest y possède un établissement, le café du Central. Il y emploie de nombreuses personnes et, à l’occasion, ses frères et soeurs montent l’y aider et y travailler. En plus de son activité de cafetier, Ernest propose, entre autres choses, des services de location de voitures à bras. Les affaires tournent bien.

Archives familiales, tous droits réservés. Le 7 rue Choron au milieu des années 1930 avec, de gauche à droite, Maurice, François, Edouazrd et Célestine, frères et soeurs d'Ernest.

Le 7 rue Choron au milieu des années 1930 avec, de gauche à droite, Maurice, François, Edouard et Célestine, frères et soeurs d’Ernest. Archives familiales, tous droits réservés.

L’Opinel comme cadeau de fidélité ?

En effet, Ernest distribue à ses meilleurs clients des couteaux Opinel sur lesquels il est inscrit “Café Chaix” : plusieurs séries ont été éditées puisque certains couteaux sont gravés, d’autres portent simplement la mention sans gravure. Je ne suis pas spécialiste des couteaux Opinel mais d’après les recherches que j’ai faites, ces couteaux datent, au moins, du milieu des années 1950puisque nous remarquons déjà la virole – la bague de sécurité – sur les couteaux. Cela faisait ainsi une pierre, deux coups : la promotion du café et la promotion des couteaux Mauriennais ! Pour couronner le tout, les couteaux étaient édités en différente taille, du mini-couteau de poche au couteau de poche classique.

À ma connaissance – et elle est restreinte – il n’existe pas de couteau similaire, édité de manière promotionnelle et, qui plus est, en région parisienne. À sa manière, Ernest a contribué à rendre populaire un couteau, aujourd’hui encore, mondialement connu et reconnu.

Autre côté de la lame, portant l'inscription Opinel surmontée de la couronne et la Croix de Savoie.

Autre côté de la lame, portant l’inscription Opinel surmontée de la couronne et la Croix de Savoie. Collection familiale, tous droits réservés.