La mort a-t-elle une odeur ? Il y a quelques années, je lisais que le fait de penser à ses ancêtres augmentait la capacité intellectuelle et favorisait la réussite sociale. Depuis, à chaque situation de stress, ou à chaque difficulté, il m’arrive de penser en effet à celles et ceux qui m’ont précédés et surtout aux épreuves qu’ils ont dû surmonter, et je relativise. “L’effet ancêtre” (1), c’est comme ça que l’étude nomme le phénomène. En regardant le cathéter planté à mon bras, je souris presque de la situation. J’attends mon tour à quelques mètres du bloc opératoire et la radio tourne à plein régime. Au loin, une infirmière qui ironise avec une aide-soignante : je me dis que la vie est parfois étrange.

Mes ancêtres sont-ils là, auprès de moi ? Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands frappaient d’une porte à l’autre à Saint-Sorlin à la recherche d’un mulet. Arrivait alors le tour de mon arrière grand-père. Les ayant guetté, il avait pris soin de cacher le sien dans l’écurie. « Puisque je vous dis que je n’en ai pas ! Regardez donc le harnais… » J’imagine le père de famille en train de passer son doigt dans la poussière dans un éclair de chance, jouant là le destin de toute sa famille si les soldats face à lui avaient soudainement pris l’envie de fouiller la maison. Il n’en fut rien.

Classe de 1917 à Saint-Sorlin-d’Arves, archives familiales. Debout à droite de la photo, Alphonse affiche un sourire de façade. Collection familiale. Tous droits réservés.

Ah, le pauvre Alphonse. Chaque 11-Novembre, il se noyait dans l’alcool pour oublier le bruit assourdissant des bombes qu’il avait connues dans les tranchées de 14-18. Puis-je seulement avoir une idée de ce qu’il a pu ressentir ce jour de 1918 où on lui a dit « tiens, porte ça au PC, cours et ne retourne pas ! » ; ce même jour où il a donc navigué entre les trous d’obus, esquivé les rafales et les bombardements comme si de rien n’était. Pour cela, on lui donna une médaille. Comme le prix de la vie est relatif.

Le vin, sacrée boisson qui fait oublier où on a mal. Sans doute qu’il a dû en falloir pour éponger la mort tragique du petit Amédée, retrouvé le visage bleuté sous sa monture, non loin de Villargondran, en avril 1907, littéralement étouffé. Alphonse avait justement pensé à lui lorsqu’il avait vu le visage d’un de ses camarades morts, recouvert de boue au moment où il courrait. Comme si le temps s’était suspendu sur cette scène pendant le sprint infernal. En fait, à l’époque, il ne savait pas qu’il épouserait la sœur de cet Amédée. Il y avait vu un signe troublant de ce que certains désignent comme étant le destin le jour où il devint mari. Et au moment où naissait sa première fille, en 1921, une nouvelle fois Alphonse avait pensé au pauvre gamin disparu tragiquement.

Alphonse, à Saint-Jean-de-Maurienne. Collection familiale. Tous droits réservés.

Pourtant, le vin n’avait pas odeur de sainteté dans la famille. Le sujet tabou pour Alphonse puisque son père succombait si souvent aux appels de la boisson rouge. D’autant que le petit garçon qu’était Alphonse n’imaginait même pas que le vieillard qui s’enfermait parfois dans un silence mutique était son père. Il avait l’air si vieux… Et pour cause, il était devenu père à 63 ans. Mais mieux vaut ne pas y penser de trop.

Dans mes digressions et entre deux réponses au personnel soignant, j’imagine Alphonse dans toutes les périodes de sa vie, chaque événement me venant à l’esprit me renvoyant à d’autres ancêtres, à d’autres moments historiques, à d’autres rêveries. Comme une espèce particulière de primate, je saute de branche à branche là où chaque drame vécu apaise le stress du moment. Comme la vie est relative et pourtant comme elle se doit de l’être quand pour rien au monde j’aimerais vivre ce que certains de mes ancêtres ont vécu. Alphonse, et les autres. “Vous avez des passions, des hobbys M. Chaix ? La quoi ? Ah, la généalogie, c’est bien ça.” L’infirmière ne croyait pas si bien dire.

« C’est l’heure de l’apéro », me glisse finalement l’anesthésiste avant d’injecter la solution miracle qui doit me faire tomber dans un sommeil de plomb. « Vous allez voir, c’est de la bonne… » Bien que je sois déjà allongé, une sensation de vertige me saisit, les lumières tournoient et je ne distingue même plus le visage de mon interlocuteur. En fermant les yeux, une sorte de trombinoscope se met en route. À chaque visage ancestral, un sourire ou un souvenir précis. On dirait que tous se sont donné rendez-vous ici, ce matin, pour moi. Puis une musique. « À tout à l’heure. »

“J’ai suivi beaucoup de chemins
j’ai ouvert de nombreux sentiers
j’ai navigué sur cent mers
et abordé cent rivages.
Partout j’ai vu des caravanes
de tristesse
de superbes et mélancoliques ivrognes
à l’ombre noire
et de grands pédants de la cantonade
qui regardent, se taisent
et pensent qu’ils savent
parce qu’ils ne boivent pas
le vin de ta peine.
Méchantes gens qui cheminent
en empestant la terre…
Partout j’ai vu aussi
des gens qui dansent ou qui jouent,
quand ils peuvent, et cultivent
leur petit lopin de terre.
Jamais s’ils arrivent quelque part,
ils ne demandent où ils arrivent.
Là où il y a du vin, ils boivent du vin
où il n’y a pas de vin, ils boivent de l’eau fraîche
ce sont de bonnes gens
qui vivent, travaillent
passent et rêvent
et qui, un jour, comme les autres,
reposent sous la terre
reposent sous la terre.”