Je vous imagine tous interloqués derrière vos écrans, « un procès concernant des animaux, on croit rêver » : eh bien non, pas de place aux rêves aujourd’hui, les procès mettant en scène des animaux ont bien existé. Jusqu’en Maurienne, et oui ! L’idée de cet article m’est justement vue au cours de la (re)lecture d’ouvrages de l’historien Michel Pastoureau, d’où son omniprésence ici.

S’interroger sur la responsabilité morale des animaux ouvre l’important dossier des procès qui les conduisent au tribunal à partir du milieu du XIIIe siècle. Malheureusement, malgré leur immense intérêt, ces procès attendent encore leurs historiens. Longtemps ils ont été, eux aussi, abandonnés à la « petite histoire », souvent à des publications destinées à un public friand d’anecdotes, tournant en dérision les moeurs et les croyances des sociétés anciennes. Attitude parfaitement anachronique, qui montre que parfois l’on n’a rien compris à ce qu’était l’Histoire.

Inconnus, semble-t-il, avant le milieu du XIIIe siècle, ces procès se rencontrent tout au long des trois siècles suivants. La Chrétienté occidentale a alors tendance à se replier sur elle-même, et l’Eglise devient un immense tribunal (création de l’officialité, institution de l’Inquisition et de la procédure par enquête). C’est sans doute ce qui explique, du moins en partie, l’instruction de tels procès. Pour le Royaume de France, j’ai pu repérer une soixantaine de cas entre 1266 et 1586. […] Cependant, la France n’a nullement le monopole de telles affaires. Elles concernent tout l’Occident, notamment les pays alpins où les procès faits à des insectes et à des « vers » semblent – comme ceux de sorcellerie – plus fréquents et plus durables qu’ailleurs.

PASTOUREAU, Michel, Une histoire symbolique du Moyen Age occidental, Paris, Editions du Seuil, 2014, pp.34-35.

Une justice de deux types

Comme pour les êtres humains, les animaux sont soumis à deux types de juridiction, pénale et civile, selon la nature du délit ou du crime commis, ou prétendument commis. C’est ainsi que l’on retrouve des truies, travesties parfois en être humain, soumises à la question afin qu’elles avouent ce qu’on leur reproche alors – Michel Pastoureau revient sur cette « truie qui, en 1457 à Savigny-sur-Etang, en Bourgogne, avoua (!) sous la torture avoir tué et en partie dévoré, le jeune Jehan Martin, âgé de cinq ans, sinistre repas qu’elle partagea avec ses six procelets » -, comme par exemple au procès très connu et très commenté de Falaise (Calvados) en 1386 : une truie est alors accusée d’avoir mordu mortellement un enfant, à la jambe et au visage. On l’habille d’une veste, de hauts-de-chausse et même de gants blancs et la condamne à des châtiments semblables à ceux dont on l’accuse : on lui coupe le groin, lui taillade une cuisse, et on la pend finalement par les jarrets jusqu’à ce que mort s’ensuive (le spectacle étant plus long que prévu, on l’étrangle finalement avant de la brûler…).

                                             Procès d’une truie au Moyen Age

De la mise à mort à l’expulsion des terres ravagées

Outre les divers exemples de procès d’animaux jugés pour crime ou pour simple vagabondage un peu partout en France et en Europe, outre les dissertations théologiques médiévales afin de déterminer dans quelle mesure un animal est doté d’une âme ou d’une raison – débats qui ont le mérite d’exister puisqu’à l’époque moderne, beaucoup de philosophes tranchent et considérent que les animaux ne sont pas des êtres moraux, renvoyant de fait l’animal à un dénuement de raison, de sentiment et de responsabilité. Outre tout cela, nous trouvons également des procès mettant en scène des insectes, responsables de la ruine de certaines récoltes notamment.

C’est à ce moment que nous nous arrêtons en Maurienne, où de tels procès ont lieu, à Saint-Julien-de-Maurienne (aujourd’hui Saint-Julien-Montdenis), à la fin du XVIe siècle par exemple. Rapportés par l’historien savoyard Léon Ménabréa (1804-1857) en 1846 dans les Mémoires de la Société académique de Savoie, il convient de s’y arrêter un instant.

En 1587, les syndics de St-Julien se pourvurent donc au révérend seigneur Vicaire-Général et Official de l’évêché de Maurienne, aux fins de reprendre contre les animaux brutes, animalia bruta, vulgairement appelés verpillons ou amblevins, les erremets de la contestation commencée en 1545. Ils exposent à ce magistrat que depuis deux ans en ça il est survenu dans le pays une si effroyable multitude de ces insectes, que le produit des vignobles a été dès lors réduit à néant ; que lesdits insectes commettent des dégâts inimaginables en rongeant les pampres et en dévorant la plus chère espérance du laboureur ; que jadis, grâce aux supplications et aux prières des pauvres habitants du lieu, la providence avait mis un frein à la fureur désordonnée, inordinato furori, de ces bêtes déprédatrices, mais que leur horde redoutable semble maintenant redoubler de rage et vouloir tout détruire.

MENABREA, Léon, « De l’origine de la forme et de l’esprit  des jugements rendus au Moyen Age contre les animaux », dans Mémoires de la Société académique de Savoie, Chambéry, 1846, p.407.

On nomme alors un procureur général, un procureur pour lesdits insectes, et un avocat pour représenter la cause des pauvres habitants. Le procès débute en mai. Au fil des semaines, le procureur des insectes et l’avocat des syndics de St-Julien dissertent sur des questions à la fois théologiques et philosophiques : la justice des hommes doit-elle intervenir dans les lois naturelles édictées par Dieu ? Les fruits de la nature n’appartiennent-ils pas à tous les êtres vivants ? À coup de psaumes et autres citations bibliques, les deux camps s’affrontent. En juin, les habitants proposent au procureur des insectes la cession d’une terre, « située au-dessus du village de Claret, dans un endroit connu sous le nom de Grand’Feisse »  afin qu’ils puissent en jouir en toute liberté. Après de longues délibérations, en septembre, le procureur des insectes refuse d’abord l’offre proposée. En cause : la terre proposée n’est pas suffisamment bonne, productive et intéressante pour ses clients. On nomme alors des experts chargés d’aller vérifier  l’état et la nature de la terre proposée. Malheureusement, l’histoire ne précise pas quelle sentence définitive est alors rendue en cette fin d’année 1587.

Pour plus de détails, je vous renvoie à la lecture de la publication de Ménabréa dans les Mémoires de la Société académique de Savoie, disponible en ligne sur le site de la BnF, Gallica.

Bien qu’il faille sans doute relativiser d’une part le nombre de procès similaires à celui qui vient d’être évoqué, et d’autre part leur réelle portée, ces procès ont surtout valeur symbolique. Le symbole est par ailleurs, dans la culture médiévale, très important, contrairement à l’emploi et l’usage que nous faisons du mot symbole aujourd’hui. Le mot de la conclusion, je le laisse à Michel Pastoureau et ne peut que vous encourager à lire ces ouvrages si ce n’est pas déjà fait !

Dans la culture médiévale, il en va autrement : l’animal est toujours source d’exemplarité, à un titre ou à un autre. Pour la justice, envoyer des bêtes au tribunal, les juger et les condamner (ou les acquitter), c’est toujours mettre en scène l’exemplarité du rituel judiciaire. Ce n’est nullement « justice perdue », comme le pense Beaumanoir, mais au contraire un acte indispensable à l’exercice de la « bonne justice ». Rien ne semble pouvoir échapper à l’emprise de celle-ci, pas même les animaux. Tout être vivant est sujet de droit.

Longtemps je me suis interrogé sur le nombre des procès intentés aux animaux domestiques. Est-ce que de telles affaires étaient fréquentes ? Peut-être. Mais, dans ce cas, pourquoi si peu de documents d’archives nous en ont-ils conservé le témoignage […] ? Cela est-il dû aux aléas de la conservation et de la transmission des archives ? À la volonté de faire disparaître les pièces des procès ? Ou bien, au contraire, ces affaires étaient-elles rares, voire très rares et, par là même, d’autant plus remarquables, le rituel des du procès et le spectacle du châtiment ayant fonction d’exemple et d’enseignement ? Aujourd’hui, c’est cette seconde hypothèse qui me semble être la bonne. À partir du XIIIe siècle, ces procès faits aux animaux constituent de véritables exempla ritualisés. Ils mettent en scène l’exercice parfait de la « bonne justice » appuyée sur la procédure inquisitoire et accompagnée de tous ses rituels (ceux-ci étant accomplis jusqu’au moindre détail). En outre, la justice n’encourt pas ici, comme c’est trop souvent le cas ailleurs, le risque de la subornation des témoins ni celui de la rétractation des accusés. Tout y absolument exemplaire.

PASTOUREAU, Michel, Une histoire symbolique du Moyen Age…, op.cit., p.52.

L’été approchant à grands pas, ne vous considérez pas comme fous donc si l’idée vous vient de traîner sur le banc des accusés les mouches, les taons, les moustiques et autres insectes responsables de tous vos tracas !

Armoiries de la vallée de la Maurienne

D’or à la tour de gueules supportant une aigle éployée de sable aux serres et à la langue de gueules, blason actuel de la vallée de la Maurienne. Source : Wikipédia.

De nombreux Mauriennais arborrent fièrement les armoiries de la vallée mais tiens petite question comme ça : savez-vous seulement d’où cet emblème provient ? Déjà, petit point de vocabulaire : l’héraldique est la science qui consiste à étudier des armoiries. Le blason, contrairement à certains emplois, désigne l’énoncé décrivant des armoiries, comme la partie en italique dans la légende ci-dessus : autrement dit, décrire des armoiries, en héraldique, peut se traduire par le verbe blasonner. Ensuite, comme vous le constatez, il existe des termes spécifiques lorsqu’on pratique l’héraldique. Dans le cas qui nous intéresse, les couleurs jaune, rouge et noir se disent respectivement d’or, de gueules (toujours au pluriel) et de sable. Des spécifités existent aussi dans l’emploi du genre des mots : un aigle s’emploie au féminin, d’où le -ée à la fin du mot « éployée », et oui mon copain, ce n’était pas une faute de frappe !

Sachez enfin que, là encore contrairement aux idées reçues, l’héraldique et surtout le fait d’avoir des armoiries n’est pas l’apanage de la noblesse bien que cette dernière en a largement usé ; en effet, à l’époque médiévale, toutes les couches de la population ont des armes, qu’elles soient familiales ou relatives à des métiers/corporations. Pour plus d’informations sur l’héraldique, je vous renvoie aux références bibliographiques ci-dessous.

Revenons à notre sujet, et aux armoiries de Maurienne. Remontons les siècles et intéressons-nous à la Maison de Savoie, dynastie européenne fameuse, constituée lorsque les pays de Savoie sont intégrés au Saint-Empire romain germanique dans la première moitié de l’an mil. D’où venaient les fondateurs de la Maison de Savoie ? De Maurienne ! Le tout premier comte de Maurienne attesté, Humbert Ier dit « aux Blanches Mains » (v.975-v.1045) porte leblason suivant : d’or à l’aigle de sable.

Portrait d'Humbert Ier dans GUICHERON, Samuel, Histoire généalogique de la royale Maison de Savoie, vol. 1, 1660. Disponible sur gallica.bnf.fr

Portrait et blason d’Humbert Ier dans GUICHERON, Samuel, Histoire généalogique de la royale Maison de Savoie, vol. 1, 1660. Disponible sur gallica.bnf.fr

Et voilà, nous avons déjà l’origine de l’aigle, symbole impérial par excellence, que la Maison de Savoie affiche sans doute en reconnaissance au Saint-Empire romain germanique. Avant d’évoquer les ajouts sur les armes actuelles de la Maurienne, il est intéressant de voir, au fil des siècles, comment l’héraldique est un outil puissant pour légitimer telle ou telle dynastie en la rattachant, grâce à l’iconographie, à des branches prestigieuses. L’héraldique en tant qu’outil politique donc.

Dans un autre ouvrage dont l’auteur nous est inconnu et daté du XVIe siècle, nous trouvons la mention de l’hypothétique père d’Humbert Ier, le légendaire Bérold. Je me permets d’affirmer le légendaire car pour l’heure, les historiens discutent encore de son éventuelle existence.

Armoiries attribuées à Bérold, légendaire premier comte de Maurienne. Source : INCONNU, Armorial colorié de la Maison de Savoie et de ses alliances, depuis Bérold, comte de Maurienne, jusqu'aux enfants de Philippe II, comte de Bresse, et François I, roi de France, son petit-fils, XVIe s. -- Paris, BNF Ms Fr 18982. Disponible sur gallica.bnf.fr

Armoiries attribuées à Bérold, légendaire premier comte de Maurienne. Source : INCONNU, Armorial colorié de la Maison de Savoie et de ses alliances, depuis Bérold, comte de Maurienne, jusqu’aux enfants de Philippe II, comte de Bresse, et François I, roi de France, son petit-fils, XVIe s. — Paris, BNF Ms Fr 18982. Disponible sur gallica.bnf.fr.

Ici, nous retrouvons bien l’aigle avec néanmoins, en son centre, les armes du duc de Saxe. Quel intérêt me direz-vous ? Le duché de Saxe étant aux mains des descendants de Charlemagne depuis le IXe siècle, c’est une manière, pour l’auteur, de rattacher la Maison de Savoie à une lignée prestigieuse. On est au coeur de l’utilisation et l’instrumentalisation politique de l’héraldique. Cet exemple étant loin, très loin, d’être unique dans l’histoire des armoiries des grandes dynasties européennes.

Terminons désormais sur l’ajout d’une tour sur le blason actuel de la vallée de la Maurienne. Certains auteurs datent cet ajout au début du XXe siècle, soit très récemment. Pour autant, à quelques kilomètres de Saint-Jean-de-Maurienne, capitale de la vallée, se trouve une tour, située sur la commune de Le Châtel, que l’on appelle communément « tour de Bérold ». Encore une fois, absolument aucune source historique ne vient créditer l’hypothèse selon laquelle cette tour aurait été la propriété de ce fameux Bérold mais il n’en demeure pas moins qu’on a peut-être une piste sur les raisons de l’ajout d’une tour sur les armoiries de la vallée.

Tour dite de Bérold à Le Châtel près de Saint-Jean-de-Maurienne. En arrière-plan, les aiguilles d'Arves. Crédits : Syndicat du Pays de Maurienne (SPM).

Tour dite de Bérold à Le Châtel près de Saint-Jean-de-Maurienne. Crédits : Syndicat du Pays de Maurienne (SPM).

Si les armoiries de Maurienne demeurent, il est enfin édifiant de constater que la Maison de Savoie, elle, abandonne relativement vite l’aigle d’inspiration germanique pour la croix de Savoie, emblème encore actuel des départements de la Savoie et de la Haute-Savoie. Ceci marque non seulement une volonté d’autonomie par rapport au pouvoir impérial auquel sont soumis la Maurienne et les territoires présents plus tard dans le Duché de Savoie, mais le symbolisme de la croix est aussi une référence directe à la chrétienté. C’est en effet à partir de Boniface de Savoie, dit le Roland (1244-1263) que l’emblème principal de la Maison de Savoie devient exclusivement de gueules avec une croix d’argent.

De gueules avec une croix d’argent, blason de la Maison de Savoie à partir de la seconde moitié du XIIIe siècle. Source : Wikipédia.

Désormais, vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas !

Références bibliographiques (et loin d’être exhaustives !)

« À chaque famille ses armoiries » (2015, automne), La revue française de Généalogie, n° spécial 41, 66p.

FROGER, Michel, L’Héraldique. Histoire, blasonnement règles, Rennes, Editions Ouest-France, 2012, 128p.

PASTOUREAU Michel, Une histoire symbolique du Moyen Age occidental, Paris, 2014, 484p.