Soyons sérieux, parce que pour le coup on se doit de l’être. Guérir de ses ancêtres ou faire de la psychogénéalogie, pour reprendre le terme de Anne-Ancelin Schützenberger, c’est considérer qu’il existe des transmissions conscientes et inconscientes entre les générations. Aussi bien que nos ancêtres nous transmettent un patrimoine génétique, je pense que nous héritons également d’un héritage émotionnel, rempli de charges positives et négatives.

Bon, je fais tout de suite un premier point car je vous imagine en face de moi avec des yeux écarquillés ou des sourcils froncés : la psychogénéalogie, ce n’est pas de la généalogie magique. Si vous avez mal au genou droit, n’allez pas automatiquement en déduire que vous l’avez hérité de pépé Zacharie. En revanche, et je parle en connaissance de cause, on constate parfois des occurrences de dates par exemple, et même d’événements de génération en génération, qui laissent à penser qu’un véritable travail sur soi est possible à partir d’une démarche généalogique.

Comme je viens de le dire, il s’agit d’un travail sur soi. Je suis généalogiste, pas médecin. Ceci étant, m’intéressant personnellement depuis longtemps à la psychologie, je suis de plus en plus convaincu qu’un certain nombre de maladies que nous contractons sont d’origine somatique, c’est-à-dire produite par notre psychisme pour un tas de raisons : là encore, attention aux mots que vous lisez. Dire qu’une maladie est d’origine somatique ne veut pas dire pour autant que la maladie est imaginaire ou différente de ce qu’elle est : ne pensez pas guérir du diabète en établissant votre arbre sur cinq générations et en mettant en évidence certaines choses.

Je pense que c’est une question de sensibilité et de ressenti aussi : découvrir qu’un secret de famille se nichait du côté d’un grand-père atteint de tuberculose alors que vous-même avez des problèmes pulmonaires à répétition peut éveiller en vous certaines choses… ou pas ! C’est pour ça que la psychogénéalogie se pratique au cas par cas et ne doit, sous aucun prétexte, se substituer à telle ou telle prescription d’un professionnel de santé ou d’un médecin (Merci de cette intervention monsieur La Palice).

Ceci étant rappelé, libre à vous de regarder votre arbre sous un aspect différent et pourquoi pas de faire appel à un généalogiste professionnel pour vous aider à pointer du doigt des événements ou des phénomènes récurrents dans votre arbre. L’étude des dates par exemple peut être intéressante, ou bien la transmission de prénoms, dans certains cas, s’avère lourde de sens.

Pour aller plus loin, je vous renvoie aux quelques ouvrages de référence que je cite dans le lien ci-dessus, en vous rappelant une dernière fois qu’il faut se méfier des déviances quasi sectaires de certain-e-s qui se disent thérapeutes ou ce que vous voulez : la psychogénéalogie est une discipline émergente qui a le vent en poupe, certes, mais que certains s’approprient de manière pour le moins trouble et faussée.

“Faire payer des gens pour de la généalogie, tu es sûr ?”

C’est LA question fatale, ce que je l’ai entendu celle-là… Bon, c’est une question comme une autre mais finalement absurde quand on y réfléchit.

Premièrement, payer un généalogiste professionnel pour des recherches, c’est payer quelqu’un qui va tout mettre en œuvre pour trouver des réponses à vos questions, va fournir un travail de recherche documentaire, va se déplacer aux Archives, être sur le terrain – eh oui, on n’y pense pas à ça – ou encore va créer des superbes cartes pour illustrer le parcours et la vie trépidantes de vos ancêtres. Qui plus est, en ce qui me concerne en tout cas, je ne m’improvise pas généalogiste mais je suis qualifié pour ça. La classe à Dallas ou pas ?

Puis la généalogie ne se résume pas qu’au simple fait de rechercher ses ancêtres. Retracer l’histoire d’une maison – familiale ou pas, d’un bâtiment particulier – église, chateau, école… – et même industriel, peut éclairer d’une manière inédite une histoire familiale ou peut simplement être un but en soi. Au-delà du service de recherche, faire appel à un généalogiste professionnel sert également à demander des conseils quant à la conservations et l’utilisation d’archives familiales (non, surtout, ne jetez rien de manière désinvolte, pensant que tel ou tel papier est inutile !)

En rédigeant cet article, je ne veux en aucun cas prêcher pour ma paroisse. Là aussi, il faut être clair. Certes, je facture mes services, mais je veux créer un véritable climat de confiance entre le client – vous donc, potentienllement – et moi. Mon objectif premier n’est pas la rentabilité mais bien de servir de pivot à la (re)découverte de votre histoire familiale. N’hésitez pas à prendre contact avec moi pour discuter des services que je propose, y compris de mes tarifs – il n’y a rien de mal à ça.

Si le généalogiste est tenu à une obligation de moyens, pas de résultats – c’est-à-dire que je ne peux pas m’engager à trouver l’introuvable par exemple, je crois que la qualification et l’expérience jouent ici un rôle majeur. De plus, il me paraît essentiel de fournir à celui qui vous paye non seulement un dossier de recherches contenant tout le travail effectué, mais aussi des pistes de recherche futures, un état des sources ainsi que des conseils de recherche afin que ce même client puisse à la fois savoir pourquoi il vous a payé (pas que pour avoir la date de mariage de son grand oncle) mais qu’il puisse aussi reprendre des recherches à partir du travail que j’aurai déjà effectué. La frontière entre généalogistes amateurs et professionnels se situe peut-être ici : la méthodologie et la rigueur scientifiques sont obligatoires dans un cadre professionnel. Ce dernier point ne voulant absolument pas dire qu’un généalogiste amateur est moins rigoureux ou qu’un généalogiste professionnel a la science infuse, qu’on se le dise !

Et puis, enfin, si je vous disais qu’il est même possible de faire appel à moi dans le cadre d’un travail de psychogénéalogie… ? Le pavé dans la mare est lancé, je vous sens interloqué là devant l’écran, calmez-vous, rendez-vous à la lettre suivante !

 

Rechercher, c’est bien. Rendre compte de ses recherches, c’est mieux ! N’y voyez pas un jugement de valeur, c’est juste que rechercher sans noter et sans mettre en forme les résultats, c’est comme acheter une glace et la laisser fondre. Quoi ? L’analogie n’est peut-être pas très convaincainte, j’en conviens.

Non mais c’est vrai, je ne suis pas en train de dire qu’il faille forcément créer un blog, passer trois heures par jour à écrire, surtout qu’en s’imposant un rythme soutenu, vous avez de fortes chances de ressembler à Jack Torrance dans Shining et je ne crois pas que c’est ce que vous voulez. Si ? Non.

Alors pourquoi écrire ? Déjà pour vous, comme je viens de le dire, puis disons pour les vôtres : le cercle familial au sens large du terme. Je vous assure que vos recherches vont intéresser au moins quelqu’un de votre entourage, souvent à la retraite, certes – je suis taquin, oui je sais – puis si vraiment vous n’avez personne, dites-vous que tout ce que vous écrivez, vous le transmettrez à vos descendants : c’est un peu mégalo mais ça motive !

Ensuite, vous pouvez choisir d’être exhibitionniste – pas au sens littéral… …sans commentaire – et créer un blog dans lequel vous racontez les histoires de vos ancêtres, ou bien la façon dont vous menez vos recherches, ou raconter ce que vous voulez en fait. Car c’est là le point essentiel à retenir : il n’y a pas une façon d’écrire sa généalogie. Vous pouvez axer sur ce que vous voulez, et même sortir de l’écriture pure je ne sais pas en dessinant, en mettant en scène vos recherches, pourquoi ne pas vloguer même ?

Dans tous les cas, il est vivement conseillé pour ne pas dire indispensable de gratter un minimum le papier : quand bien même vous décidez de vous filmer – j’avoue y avoir déjà pensé – en totale improvisation, au meilleur des cas vous ferez un monologue à la Fabrice Lucchini – c’est déjà bien vous me direz, au pire des cas vous ferez 25 minutes et 20 vues dont 15 replays… ce n’est pas ce que vous voulez, si ? Bref, faites comme vous l’entendez mais la généalogie sans l’écriture – c’est mon point de vue – c’est comme un sapin sans boules, Roméo sans Juliette… ce n’est pas envisageable que voulez-vous que je vous dise !

Jamais ? Méfiez-vous des apparences, bon sang ! Donc quoi ? J’ai 26 ans, je porte des baskets, j’écoute du rap (et pas que, mais quand même), j’ai en d’ailleurs moi-même fait, je suis diplômé d’un bac +5 en Histoire, j’ai même fait un service civique et…  oui, je fais de la généalogie, c’est fou la vie, vous ne trouvez pas ? À chacun son histoire, je reconnais qu’au départ, comme vous, je n’aurai pas misé grand chose sur la généalogie. Et pourtant, j’ai même décidé d’en faire mon métier.

De plus en plus, les jeunes se mettent à la généalogie et dépoussièrent une discipline victime de nombreux clichés, pas toujours faux d’ailleurs. La question de l’âge avancé est sans doute le cliché le plus tenace et le plus fréquent. Paradoxalement, ce sont ces clichés qui sont poussiéreux : depuis les vagues successives des numérisations et de l’accès à des millions de bases de données en ligne, la généalogie n’est plus du tout pratiquée que par les seniors (je n’aime pas ce mot au fait) mais bien par les jeunes, et de tout horizon social et géographique (avec quand même quelques réserves toutefois : l’état civil colonial, qui exclue de fait une majeure partie des populations autochtones, on en parle ?)

Parce que le deuxième cliché de base quand on parle de généalogie, c’est les ancêtres nobles ou porteurs d’une histoire perçue comme valorisante : j’ai souvent entendu, à ma grande surprise : « oui mais moi je n’ai pas d’ancêtres prestigieux »… Déjà, ce n’est pas gentil pour pépé Charles, puis je ne sais pas : on s’en fout non ? En fait, j’irai presque à dire que le rapport des gens à la généalogie en dit long sur leur caractère, leur personnalité et leur histoire familiale.

Ceci étant, tant mieux si de par mon âge, ma barbe et mon parcours, j’étonne les gens. En général, les gens sont agréablement surpris, ou indifférents.

« Mais comment ça t’es venu ? »

Vaste question mes cocos, ça m’est venu par un agrégat de circonstances qui ont fait que… Par hasard en fait ! (Je ne crois pas au hasard, comme ça vous le savez.)

J’étais en fac d’histoire, je m’intéressais plus au contexte politique de mon époque, voulant même un temps partir sur des études de journalisme. J’étudiais, entre autres choses, l’Algérie coloniale et j’étais dans une sorte de malaise car d’un côté je lisais dans certains manuels à quel point les Européens d’Algérie (notez la globalisation du terme fourre-tout « Européens » qui veut tout et rien dire), étaient des profiteurs et des riches propriétaires – il y en a eu – et de l’autre, quand je demandais ce que faisaient mes arrière grands-parents par exemple, j’apprenais qu’ils étaient soit gérants d’un commerce soit secrétaire de mairie. Bref, ce que je lisais ne correspondait pas à la réalité et le vécu de ma famille pied-noire. En gros, le point de départ se trouve par-là, à chemin entre un sentiment de culpabilité – merde, mes ancêtres ont colonisé l’Algérie depuis les années 1830 ! – et une soif de connaître la vérité sur mes origines.

En écrivant ce billet, je me dis que j’ai démarré ma quête généalogique avec des motifs quasi-psychanalytiques, je l’ai dit, avec ce côté « je veux vérifier et prouver que mes ancêtres n’étaient pas ce que je lis parfois ou entends sur les Pieds-noirs. » Puis avec le temps vous apprenez à découvrir, du moins j’ai appris, en parallèle de mes études, que tout n’est pas tout noir ou tout blanc. Et surtout qu’avant l’Algérie, il y a d’autres origines : françaises, espagnoles, suisses, allemandes… J’ai mis le doigt dans l’engrenage de cette manière et depuis presqu’aucun jour ne passe sans que j’effectue une ou plusieurs recherches.

Il n’y a pas de profil-type ni de raisons plus valables que d’autres pour s’intéresser à la généalogie. Je vous vois faire la moue mais je suis certain que tout le monde, à un moment donné de sa vie, se questionne sur d’où il vient : les philosophes dissertent là-dessus depuis que le monde est monde alors ne me dites pas que vous n’y avez jamais pensé !

Alors vous aussi surprenez-moi et commencez votre quête généalogique.

« Connais-toi toi-même » qu’il disait l’ami Socrate.

Voilà, enfin une question qui a du sens. Comment on démarre sa généalogie ? Je vous sens impatient-e de connaître les rouages de ma passion. Calmez-vous !

En général, c’est au détour d’une conversation en famille qu’on s’interroge sur nos racines et sur un éventuel travail de recherche. Des fois, ça arrive au hasard du quotidien je ne sais pas, une émission télé, un article de journal, un mec qui se casse la gueule devant vous… non, oubliez le dernier exemple.

Allez, quatre conseils pour bien démarrer sa généalogie.

  • Rassemblez ce que vous pouvez rassembler

Bah oui, ça paraît évident, avant d’aller embêter le ou la secrétaire de mairie de votre ville ou de votre village d’origine avec votre fougue de généalogiste débutant, commencez par interroger les gens autour de vous. Parents, cousins, grands-parents… Ne soûlez pas votre entourage non plus, posez des questions simples juste histoire de cerner d’où vous venez à peu près, de quelle zone géographique. Souvent, on a quand même une petite idée à moins que vous découvrez à ce moment que vous avez une famille, auquel cas… c’est un autre sujet.

Rassemblez dans un deuxième temps des documents : un très bon point de départ peut être un livret de famille. En général, jusqu’aux grands-parents, on maîtrise son sujet, ensuite ça devient plus compliqué alors priez pour que votre famille proche ou un peu plus éloignée (celle que vous ne voyez qu’à Noël ou… de manière plus glauque, aux enterrements) ait conservé des souvenirs tangibles, pour l’heure n’obligez pas tata Sonia à rentrer dans le détail de vos cousins tunisiens. Chaque chose en son temps.

  • Internet, votre meilleur pote !

Et oui, Internet est désormais l’outil incontournable de tout généalogiste. Alors oui, certains vous expliqueront qu’un généalogiste qui ne va pas aux archives et qui ne perd pas cinq dixièmes à chaque œil devant des microfilms d’un autre âge n’est pas vraiment un généalogiste. Certes, Internet ne fait pas tout, certes il ne faut pas s’en contenter, mais ça reste quand même l’outil de base essentiel car désormais beaucoup de fonds archivistiques se trouvent en ligne !

Pour débuter une généalogie, on s’intéressera surtout à l’état civil, histoire de remonter les lignées familiales de manière relativement simple. Si vous arrivez à remonter jusqu’à la Révolution (quelle année, quelle année ?), ce sera ensuite dans les registres paroissiaux qu’il faudra vous tourner.

Prenez le temps, remonter les générations c’est bien, mais essayer de reconstituer les fratries de vos ancêtres, c’est mieux. Sans forcément entrer dans le détail tout de suite mais prenez le temps de lire les actes, prenez garde aux homonymes, vérifiez bien vos sources.

En parlant de sources justement, je vous vois venir : Généanet, Ancestry, Famicity… Oui oui, tous ces sites fabuleux qui proposent aux inscrits de publier leurs généalogies, c’est très bien et ça peut même vous aider à débloquer des situations dans votre propre arbre. Par exemple, un grand oncle dont vous n’avez retrouvé que l’acte de naissance en 1855 dans la commune familiale : surprise, vous vous rendez compte qu’il est parti et a fondé une famille à 300 kilomètres de là. Sans ironie, ces sites sont vraiment utiles et proposent d’ailleurs des fonds d’archives à consulter et autres bases de données, (souvent accessibles avec un abonnement premium, donc payant) tous plus intéressants les uns que les autres.

Mais, il y a un mais, vérifiez toujours les sources. C’est facile de publier une généalogie, mais c’est encore plus facile d’inventer ou de manier la réalité des faits. Alors avant de vous dire descendant de tel ou tel prince ou écrivain, ou chanteuse, ou de je ne sais pas qui, vérifiez !

Internet, c’est donc trois choses : une base de données quasiment infinies où figurent des millions et des millions de documents via différentes plateformes et organisations (presse ancienne, livres, archives…) – je ne peux pas ici ne pas citer Gallica ; un espace collaboratif et d’échanges (à travers les sites de généalogies spécialisés mais aussi à travers les réseaux sociaux) ; bref, Internet c’est formidable mais c’est un moyen, pas une fin en soi.

  • Organisation, je sais c’est chiant mais organisation quand même

Faites une pause maintenant au pire si vous appréhendez la suite, une cigarette, un café, une douche ? Non ? Donc, troisième conseil pour débuter sa généalogie : l’organisation. Soyez méthodiques mes ami-e-s, ne partez pas bille en tête avec un crayon et un papier en vous disant : aujourd’hui, je boucle ma généalogie. Enfin, faites-le si vous voulez mais à vos risques et périls.

Il ne s’agit pas pour autant d’être Joe la Malice hein, mais la généalogie c’est exponentiel : nous avons deux parents (que vous connaissez sûrement), quatre grands-parents, huit arrière grands-parents… Au-delà, si vous arrivez à tout retenir de tête et à mener des recherches sur tous les fronts sans organisation particulière : appelez-moi, ça m’intéresse.

Voilà, investissez dans un stylo Bic, un cahier de recherches (je n’en ai pas moi-même mais c’est bien connu, les conseilleurs ne sont pas les payeurs), ou ce qui vous semble le plus propice et organisez-vous à votre façon. Le but n’étant pas de se dire organisé, mais de simplement ne pas perdre son temps à effectuer trois fois les mêmes recherches à trois mois d’intervalle (vous sentez le vécu là ? Proust, sors de ce corps !) Allez, j’en remets une couche dans quelques jours avec la lettre… je garde le suspens mais vous connaissez la première lettre d’Organisation…

  • Plaisir, là c’est agréable et ça doit même être le leitmotiv de votre nouvelle passion

Comme dirait Herbert Léonard, « pour le plaisir… ! » Non mais c’est vrai, sans plaisir, ça ne sert à rien de faire quoi que ce soit. Si vous avez envie de faire des recherches et que vous kiffez ce que vous êtes en train de faire, d’une manière ou d’une autre, vous y trouverez votre compte et c’est là l’essentiel !

Bon, autant vous le dire tout de suite, si celui ou celle qui vous pose cette question est la même personne que lors de la conversation précédente, fuyez ! Ne répondez pas, ne vous justifiez pas, « non tu as mal compris je fais de la spéléologie », dites n’importe quoi mais n’entrez pas dans la discussion !

Si, en revanche, la personne est gentille, qu’elle vous pose la question innocemment, répondez-lui avec courtoisie, méthode et rigueur.

« C’est bien un boulot la généalogie, c’est même le mien, j’essaye d’en vivre. Voilà, voilà… »

Non ! Pas « voilà, voilà… », c’est LE piège que vous tendent les néophytes et autres personnes mal intentionnées, mettez du cœur à l’ouvrage, je n’en sais rien moi, n’ayez pas l’air coupable de vouloir vivre de votre passion. Car sinon, vous allez avoir droit à ça :

« …et ça marche ? »

Ben non ça ne marche pas, présenté comme ça, ça ne marche pas. La généalogie c’est un boulot, c’est du travail, c’est des heures à chercher, à trouver, à s’émouvoir, à être victime de déceptions, à écrire, à explorer la vie d’inconnu-e-s, et tout ça, la personne en face de vous ne s’en doute pas, malheureuse qu’elle est !

Un boulot soit rémunérateur, pour les quelques fous alliés qui se lancent à leur compte – dont je fais partie – soit pratiqué en loisir, mais non moins rémunérateur de sens et de richesse. Un peu de sérieux, être sur la piste de nos ancêtres n’est pas toujours si évident et le travail que cela implique dépend aussi de celui ou celle qui pratique : c’est ça aussi la généalogie, il n’y a pas une seule manière de travailler : certains collectionnent les ancêtres, d’autres s’attachent plus à une branche porteuse d’une histoire particulière, d’autres encore se mettent en tête de dégoter LA pièce d’archive unique, j’en passe et des meilleurs.

« La généalogie, concluez là-dessus, vous allez voir ça a de la gueule, c’est un boulot modulable : à chacun sa vision du truc. [Là, prenez un air distant et détaché] Pour ma part, la généalogie c’est un mode de vie, je vis avec mes ancêtres au quotidien, je relis régulièrement les mémoires de tonton Georges et je m’aperçois que la vie, déjà au XIXe siècle, n’est pas si simple… »

Pas sûr que vous aurez convaincu qui que ce soit mais n’oubliez pas, l’important c’est d’y croire.

« Mais… à quoi ça sert la généalogie ? »

Qui, parmi nous généalogistes amateurs, professionnels et autres chercheurs de trésors chez nos ancêtres n’a pas entendu au moins une fois cette question, posée subrepticement au détour d’une conversation où vous vous perdez à raconter les péripéties de votre grand-oncle parti outre-Atlantique pour fuir la misère ?

« Non mais sérieux, à quoi ça te sert de savoir tout ça ? »

Tu hésites à répondre, ne sachant pas si ton-ta cher-chère interlocuteur-rice pratique l’art de la boutade ou si réellement il ou elle ne plaisante pas. Un ange passe, un ravalement de salive s’impose, on mouille ses lèvres, balbutie : « bah… à savoir d’où l’on vient, de qui nous sommes issus, à connaître notre histoire pour mieux la transmettre, pour mieux appréhender l’avenir… »

Un nouveau blanc : « mouais » qu’elle répond la personne. Tu hésites à poursuivre, mais tu as quand même envie d’en savoir plus sur cet étrange être qui se tient devant toi : « ça ne t’a jamais interrogé ? Je ne sais pas, ton nom de famille ne t’interpelle pas ? La question de tes origines ne t’intéresse vraiment pas ? Tu… »

Bon, à force, tu finis par te stopper toi-même face aux yeux vides de celui ou celle que t’essayes de convaincre, avant de poursuivre : « …tu t’en fous en fait ? »

Un oui ferme et définitif viendra sans doute jeter un froid entre toi, généalogiste passionné animé d’une flamme incandescente… et lui, ou elle. Merde, si d’emblée on se demande à quoi sert la généalogie avant même de s’y intéresser, on est mal barré.

« Le passé ne m’intéresse pas, je vis au jour le jour… »

C’est LA phrase ultime du non-sens : le passé ne t’intéresse pas mais il est quand même responsable, en tout cas en partie, de ce que tu es, non ? Je ne sais pas c’est comme tout, si tu ne cherches pas à comprendre telle ou telle chose, tu as du mal à l’appréhender, non ? D’accord, je n’insiste pas. Tu vis au jour le jour, difficile de faire autrement tu me diras, nous sommes près de 7 milliards dans ce cas mon ami-e, puis je ne vois pas en quoi s’intéresser au passé induit forcément que le présent ou l’avenir ne nous intéresse pas. J’aurais même tendance à dire que c’est le contraire.

Mais, amis généalogistes, c’est là une règle d’or : ne restez jamais sur un froid avec vos contemporains. Faites appel à vos notions élémentaires de savoir-vivre et de rapprochement des êtres humains : « tu sais, au fond, tu n’as pas tort, ça ne sert pas à grand-chose en effet, nous sommes tous issus du même berceau, et à x générations nous avons forcément des ancêtres en commun… en définitive, nous sommes cousins ! »

… Si la personne marque un arrêt et vous fixe d’un air ahuri, n’insistez pas et acquiescez simplement d’un sourire maladroit et crispé et changez de discussion, vite… très vite !

Il est une époque où les toits étaient faits de chaume, où les bêtes cohabitaient avec les humains, où les granges étaient remplies de foin, où toutes les richesses de familles alpines tenaient entre quatre murs et un peu au-delà. Au XIXe siècle, à Saint-Sorlin-d’Arves, petit village de Maurienne, les incendies représentent certainement une des catastrophes les plus redoutées, assurément une des plus redoutables.

Les premières cendres

Dans les registres paroissiaux de la commune, nous trouvons trace en 1789 d’un incendie dramatique responsable de la réduction en cendres d’une quinzaine de maisons dans le hameau de la Ville. Moins important, un nouvel incendie frappe le hameau de Cluny en 1840. Dans les deux cas, la foudre est à l’origine des flammes. En 1840, le curé de la commune déplore, dans ses registres, une catastrophe liée au « feu du Ciel. »

Les toits des habitations étant couverts de chaume (en paille de seigle à Saint-Sorlin), il est aisé d’imaginer à quel point les flammes n’ont aucun mal à se propager de maison en maison, propagation par ailleurs facilitée par le vent. Les habitants prennent alors l’habitude de construire, à Saint-Sorlin comme ailleurs en Maurienne puisque les incendies n’ont pas de préférence géographique, ce qu’on appelle des greniers, sortes de petites maisons, dans lesquelles les habitants placent leurs objets de valeur – les costumes traditionnels notamment – ainsi qu’une partie des récoltes. Ces greniers sont évidemment construits à l’écart des maisons d’habitation et constituent une manière de mettre en sécurité l’essentiel en cas d’incendie.

Grenier familial Brunet-Chaix, hameau du Pré, Saint-Sorlin-d'Arves, années 1930, collection privée, tous droits réservés.

Grenier familial Brunet-Chaix, hameau du Pré, Saint-Sorlin-d’Arves, années 1930, collection privée, tous droits réservés.

Quand le sort s’acharne

1854, 1868, 1872, 1874, 1876, 1883, 1887, 1894, 1897 : en moins de cinquante ans, Saint-Sorlin est victime de pas moins de neuf incendies, qui touchent les hameaux de Cluny, de la Ville, de l’Eglise, du Pré, de Pierre-Aigüe.

La presse locale de la seconde moitié du XIXe siècle rend compte des drames que les flammes représentent. D’abord en 1854, où la quasi-totalité du hameau du Pré est ravagé par les flammes. Le recteur de la paroisse, Alexis Bouttaz, témoigne même dans les registres paroissiaux :

En 1854 le 16 du mois de septembre, un violent incendie a éclaté au village du Pré, vers 9 heures du soir. En moins d’une heure, tout le village a été la proie des flammes, le seul grenier à côté de la grange n’a pas été atteint par le fléau destructeur : l’année 1854 avait été très précoce puisque toute la récolte était déjà retirée. Tout a péri. Que le bon Dieu nous préserve d’un malheur semblable ! Hommage soit rendu au plus grand nombre de paroissiens du diocèse qui, par le moyen de quêtes, sont venus au secours des victimes de l’incendie ; malgré cela, il y a beaucoup de souffrance et quelle peine pour rebâtir surtout dans cette paroisse où il n’y a point de forêt  communale. Pour mémoire. A. Bouttaz, recteur. » (1)

Le Constitutionnel Savoisien, 23/09/1854, disponible en ligne via http://www.memoireetactualite.org/fr/presse.php

Le Constitutionnel Savoisien, 23/09/1854, disponible en ligne via http://www.memoireetactualite.org/fr/presse.php

 

La Gazette de Savoie, 05/10/1854, disponible en ligne via

La Gazette de Savoie, 05/10/1854, disponible en ligne via http://www.memoireetactualite.org/fr/presse.php

En 1897, l’évêque de Maurienne en personne fait un appel au don dans la presse suite à un incendie touchant une nouvelle fois le hameau de la Ville. Lorsqu’il parle de l’incendie de 1895, il évoque en fait celui survenu en novembre 1894.

Le Courrier des Alpes, 06/11/1897, disponible en ligne via

Le Courrier des Alpes, 06/11/1897, disponible en ligne via http://www.memoireetactualite.org/fr/presse.php

Le fait commun souligné par l’ensemble des témoignages est sûrement la solidarité qui s’opère alors non seulement entre habitants de la même commune, mais aussi de la part des habitants des communes situées à proximité de Saint-Sorlin, notamment Saint-Jean-d’Arves. De véritables chaînes humaines se mettent en place pour acheminer l’eau sur les lieux enflammés, l’objectif étant d’arrêter la propagation de l’incendie. La solidarité passe aussi par l’organisation de quêtes à travers toute la vallée et même au-delà afin de venir en aide aux habitants sinistrés.

Par deux reprises, en 1868 et 1874, l’imprudence de parents ayant laissé leur enfant seul à proximité d’une boîte d’allumettes est mise en cause.

Le Courrier des Alpes, 12/03/1874, disponible en ligne via

Le Courrier des Alpes, 12/03/1874, disponible en ligne via http://www.memoireetactualite.org/fr/presse.php

Au XXe siècle, les incendies seront, fort heureusement, beaucoup moins fréquents à Saint-Sorlin, qui voit par ailleurs sa population baisser en raison de l’industrialisation et de l’exode rural de plus en plus massif. Dans le cadre de recherches généalogiques, il est fondamental d’avoir à l’esprit à quel point ce type de drames – il en existe bien d’autres – pèse et influe sur les trajectoires familiales étudiées à travers, par exemple, l’histoire d’une maison.

Hameau du Pré, années 1920, collection privée, tous droits réservés. De droite à gauche : la maison familiale Brunet-Chaix, le tzetza - qui signifie en patois une ruine - qui désigne l'emplacement d'un corps de bâtiment ravagé par les flammes et qui n'a jamais été reconstruit. Le grenier familial est à gauche sur la photo, avec la présence d'un puits juste à côté, attesté à partir de 1899 : sa construction est sans doute liée aux multiples incendies qu'a connu le hameau du Pré.

Hameau du Pré, Saint-Sorlin-d’Arves, années 1920, collection privée, tous droits réservés. De droite à gauche : la maison familiale Brunet-Chaix, le tzetza – qui signifie en patois une ruine – qui désigne l’emplacement d’un corps de bâtiment ravagé par les flammes et qui n’a jamais été reconstruit. On voit ensuite un puits, dont la présence est attesté à partir du cadastre de 1899 : sa construction, dont la date est inconnue, est sans doute liée aux multiples incendies qu’a connu le hameau du Pré. Enfin, le grenier familial.

À lire

A.S.P.E.C.T.S.(2), À la découverte de Saint-Sorlin-d’Arves, d’hier à aujourd’hui, Saint-Jean-de-Maurienne, Imprimerie Salomon, 1989, 48p.

Notes

(1) Archives départementales de la Savoie en ligne, RP de Saint-Sorlin-d’Arves, 5MI 567, vue 315/381

(2) Acronyme de Association Sauvegarde du Patrimoine Et de la Culture Traditionnelle de Saint-Sorlin.

 

 

Je vous imagine tous interloqués derrière vos écrans, « un procès concernant des animaux, on croit rêver » : eh bien non, pas de place aux rêves aujourd’hui, les procès mettant en scène des animaux ont bien existé. Jusqu’en Maurienne, et oui ! L’idée de cet article m’est justement vue au cours de la (re)lecture d’ouvrages de l’historien Michel Pastoureau, d’où son omniprésence ici.

S’interroger sur la responsabilité morale des animaux ouvre l’important dossier des procès qui les conduisent au tribunal à partir du milieu du XIIIe siècle. Malheureusement, malgré leur immense intérêt, ces procès attendent encore leurs historiens. Longtemps ils ont été, eux aussi, abandonnés à la “petite histoire”, souvent à des publications destinées à un public friand d’anecdotes, tournant en dérision les moeurs et les croyances des sociétés anciennes. Attitude parfaitement anachronique, qui montre que parfois l’on n’a rien compris à ce qu’était l’Histoire.

Inconnus, semble-t-il, avant le milieu du XIIIe siècle, ces procès se rencontrent tout au long des trois siècles suivants. La Chrétienté occidentale a alors tendance à se replier sur elle-même, et l’Eglise devient un immense tribunal (création de l’officialité, institution de l’Inquisition et de la procédure par enquête). C’est sans doute ce qui explique, du moins en partie, l’instruction de tels procès. Pour le Royaume de France, j’ai pu repérer une soixantaine de cas entre 1266 et 1586. […] Cependant, la France n’a nullement le monopole de telles affaires. Elles concernent tout l’Occident, notamment les pays alpins où les procès faits à des insectes et à des “vers” semblent – comme ceux de sorcellerie – plus fréquents et plus durables qu’ailleurs.

PASTOUREAU, Michel, Une histoire symbolique du Moyen Age occidental, Paris, Editions du Seuil, 2014, pp.34-35.

Une justice de deux types

Comme pour les êtres humains, les animaux sont soumis à deux types de juridiction, pénale et civile, selon la nature du délit ou du crime commis, ou prétendument commis. C’est ainsi que l’on retrouve des truies, travesties parfois en être humain, soumises à la question afin qu’elles avouent ce qu’on leur reproche alors – Michel Pastoureau revient sur cette « truie qui, en 1457 à Savigny-sur-Etang, en Bourgogne, avoua (!) sous la torture avoir tué et en partie dévoré, le jeune Jehan Martin, âgé de cinq ans, sinistre repas qu’elle partagea avec ses six procelets » -, comme par exemple au procès très connu et très commenté de Falaise (Calvados) en 1386 : une truie est alors accusée d’avoir mordu mortellement un enfant, à la jambe et au visage. On l’habille d’une veste, de hauts-de-chausse et même de gants blancs et la condamne à des châtiments semblables à ceux dont on l’accuse : on lui coupe le groin, lui taillade une cuisse, et on la pend finalement par les jarrets jusqu’à ce que mort s’ensuive (le spectacle étant plus long que prévu, on l’étrangle finalement avant de la brûler…).

                                             Procès d’une truie au Moyen Age

De la mise à mort à l’expulsion des terres ravagées

Outre les divers exemples de procès d’animaux jugés pour crime ou pour simple vagabondage un peu partout en France et en Europe, outre les dissertations théologiques médiévales afin de déterminer dans quelle mesure un animal est doté d’une âme ou d’une raison – débats qui ont le mérite d’exister puisqu’à l’époque moderne, beaucoup de philosophes tranchent et considérent que les animaux ne sont pas des êtres moraux, renvoyant de fait l’animal à un dénuement de raison, de sentiment et de responsabilité. Outre tout cela, nous trouvons également des procès mettant en scène des insectes, responsables de la ruine de certaines récoltes notamment.

C’est à ce moment que nous nous arrêtons en Maurienne, où de tels procès ont lieu, à Saint-Julien-de-Maurienne (aujourd’hui Saint-Julien-Montdenis), à la fin du XVIe siècle par exemple. Rapportés par l’historien savoyard Léon Ménabréa (1804-1857) en 1846 dans les Mémoires de la Société académique de Savoie, il convient de s’y arrêter un instant.

En 1587, les syndics de St-Julien se pourvurent donc au révérend seigneur Vicaire-Général et Official de l’évêché de Maurienne, aux fins de reprendre contre les animaux brutes, animalia bruta, vulgairement appelés verpillons ou amblevins, les erremets de la contestation commencée en 1545. Ils exposent à ce magistrat que depuis deux ans en ça il est survenu dans le pays une si effroyable multitude de ces insectes, que le produit des vignobles a été dès lors réduit à néant ; que lesdits insectes commettent des dégâts inimaginables en rongeant les pampres et en dévorant la plus chère espérance du laboureur ; que jadis, grâce aux supplications et aux prières des pauvres habitants du lieu, la providence avait mis un frein à la fureur désordonnée, inordinato furori, de ces bêtes déprédatrices, mais que leur horde redoutable semble maintenant redoubler de rage et vouloir tout détruire.

MENABREA, Léon, « De l’origine de la forme et de l’esprit  des jugements rendus au Moyen Age contre les animaux », dans Mémoires de la Société académique de Savoie, Chambéry, 1846, p.407.

On nomme alors un procureur général, un procureur pour lesdits insectes, et un avocat pour représenter la cause des pauvres habitants. Le procès débute en mai. Au fil des semaines, le procureur des insectes et l’avocat des syndics de St-Julien dissertent sur des questions à la fois théologiques et philosophiques : la justice des hommes doit-elle intervenir dans les lois naturelles édictées par Dieu ? Les fruits de la nature n’appartiennent-ils pas à tous les êtres vivants ? À coup de psaumes et autres citations bibliques, les deux camps s’affrontent. En juin, les habitants proposent au procureur des insectes la cession d’une terre, « située au-dessus du village de Claret, dans un endroit connu sous le nom de Grand’Feisse »  afin qu’ils puissent en jouir en toute liberté. Après de longues délibérations, en septembre, le procureur des insectes refuse d’abord l’offre proposée. En cause : la terre proposée n’est pas suffisamment bonne, productive et intéressante pour ses clients. On nomme alors des experts chargés d’aller vérifier  l’état et la nature de la terre proposée. Malheureusement, l’histoire ne précise pas quelle sentence définitive est alors rendue en cette fin d’année 1587.

Pour plus de détails, je vous renvoie à la lecture de la publication de Ménabréa dans les Mémoires de la Société académique de Savoie, disponible en ligne sur le site de la BnF, Gallica.

Bien qu’il faille sans doute relativiser d’une part le nombre de procès similaires à celui qui vient d’être évoqué, et d’autre part leur réelle portée, ces procès ont surtout valeur symbolique. Le symbole est par ailleurs, dans la culture médiévale, très important, contrairement à l’emploi et l’usage que nous faisons du mot symbole aujourd’hui. Le mot de la conclusion, je le laisse à Michel Pastoureau et ne peut que vous encourager à lire ces ouvrages si ce n’est pas déjà fait !

Dans la culture médiévale, il en va autrement : l’animal est toujours source d’exemplarité, à un titre ou à un autre. Pour la justice, envoyer des bêtes au tribunal, les juger et les condamner (ou les acquitter), c’est toujours mettre en scène l’exemplarité du rituel judiciaire. Ce n’est nullement “justice perdue”, comme le pense Beaumanoir, mais au contraire un acte indispensable à l’exercice de la “bonne justice”. Rien ne semble pouvoir échapper à l’emprise de celle-ci, pas même les animaux. Tout être vivant est sujet de droit.

Longtemps je me suis interrogé sur le nombre des procès intentés aux animaux domestiques. Est-ce que de telles affaires étaient fréquentes ? Peut-être. Mais, dans ce cas, pourquoi si peu de documents d’archives nous en ont-ils conservé le témoignage […] ? Cela est-il dû aux aléas de la conservation et de la transmission des archives ? À la volonté de faire disparaître les pièces des procès ? Ou bien, au contraire, ces affaires étaient-elles rares, voire très rares et, par là même, d’autant plus remarquables, le rituel des du procès et le spectacle du châtiment ayant fonction d’exemple et d’enseignement ? Aujourd’hui, c’est cette seconde hypothèse qui me semble être la bonne. À partir du XIIIe siècle, ces procès faits aux animaux constituent de véritables exempla ritualisés. Ils mettent en scène l’exercice parfait de la “bonne justice” appuyée sur la procédure inquisitoire et accompagnée de tous ses rituels (ceux-ci étant accomplis jusqu’au moindre détail). En outre, la justice n’encourt pas ici, comme c’est trop souvent le cas ailleurs, le risque de la subornation des témoins ni celui de la rétractation des accusés. Tout y absolument exemplaire.

PASTOUREAU, Michel, Une histoire symbolique du Moyen Age…, op.cit., p.52.

L’été approchant à grands pas, ne vous considérez pas comme fous donc si l’idée vous vient de traîner sur le banc des accusés les mouches, les taons, les moustiques et autres insectes responsables de tous vos tracas !

Armoiries de la vallée de la Maurienne

D’or à la tour de gueules supportant une aigle éployée de sable aux serres et à la langue de gueules, blason actuel de la vallée de la Maurienne. Source : Wikipédia.

De nombreux Mauriennais arborrent fièrement les armoiries de la vallée mais tiens petite question comme ça : savez-vous seulement d’où cet emblème provient ? Déjà, petit point de vocabulaire : l’héraldique est la science qui consiste à étudier des armoiries. Le blason, contrairement à certains emplois, désigne l’énoncé décrivant des armoiries, comme la partie en italique dans la légende ci-dessus : autrement dit, décrire des armoiries, en héraldique, peut se traduire par le verbe blasonner. Ensuite, comme vous le constatez, il existe des termes spécifiques lorsqu’on pratique l’héraldique. Dans le cas qui nous intéresse, les couleurs jaune, rouge et noir se disent respectivement d’or, de gueules (toujours au pluriel) et de sable. Des spécifités existent aussi dans l’emploi du genre des mots : un aigle s’emploie au féminin, d’où le -ée à la fin du mot « éployée », et oui mon copain, ce n’était pas une faute de frappe !

Sachez enfin que, là encore contrairement aux idées reçues, l’héraldique et surtout le fait d’avoir des armoiries n’est pas l’apanage de la noblesse bien que cette dernière en a largement usé ; en effet, à l’époque médiévale, toutes les couches de la population ont des armes, qu’elles soient familiales ou relatives à des métiers/corporations. Pour plus d’informations sur l’héraldique, je vous renvoie aux références bibliographiques ci-dessous.

Revenons à notre sujet, et aux armoiries de Maurienne. Remontons les siècles et intéressons-nous à la Maison de Savoie, dynastie européenne fameuse, constituée lorsque les pays de Savoie sont intégrés au Saint-Empire romain germanique dans la première moitié de l’an mil. D’où venaient les fondateurs de la Maison de Savoie ? De Maurienne ! Le tout premier comte de Maurienne attesté, Humbert Ier dit « aux Blanches Mains » (v.975-v.1045) porte leblason suivant : d’or à l’aigle de sable.

Portrait d'Humbert Ier dans GUICHERON, Samuel, Histoire généalogique de la royale Maison de Savoie, vol. 1, 1660. Disponible sur gallica.bnf.fr

Portrait et blason d’Humbert Ier dans GUICHERON, Samuel, Histoire généalogique de la royale Maison de Savoie, vol. 1, 1660. Disponible sur gallica.bnf.fr

Et voilà, nous avons déjà l’origine de l’aigle, symbole impérial par excellence, que la Maison de Savoie affiche sans doute en reconnaissance au Saint-Empire romain germanique. Avant d’évoquer les ajouts sur les armes actuelles de la Maurienne, il est intéressant de voir, au fil des siècles, comment l’héraldique est un outil puissant pour légitimer telle ou telle dynastie en la rattachant, grâce à l’iconographie, à des branches prestigieuses. L’héraldique en tant qu’outil politique donc.

Dans un autre ouvrage dont l’auteur nous est inconnu et daté du XVIe siècle, nous trouvons la mention de l’hypothétique père d’Humbert Ier, le légendaire Bérold. Je me permets d’affirmer le légendaire car pour l’heure, les historiens discutent encore de son éventuelle existence.

Armoiries attribuées à Bérold, légendaire premier comte de Maurienne. Source : INCONNU, Armorial colorié de la Maison de Savoie et de ses alliances, depuis Bérold, comte de Maurienne, jusqu'aux enfants de Philippe II, comte de Bresse, et François I, roi de France, son petit-fils, XVIe s. -- Paris, BNF Ms Fr 18982. Disponible sur gallica.bnf.fr

Armoiries attribuées à Bérold, légendaire premier comte de Maurienne. Source : INCONNU, Armorial colorié de la Maison de Savoie et de ses alliances, depuis Bérold, comte de Maurienne, jusqu’aux enfants de Philippe II, comte de Bresse, et François I, roi de France, son petit-fils, XVIe s. — Paris, BNF Ms Fr 18982. Disponible sur gallica.bnf.fr.

Ici, nous retrouvons bien l’aigle avec néanmoins, en son centre, les armes du duc de Saxe. Quel intérêt me direz-vous ? Le duché de Saxe étant aux mains des descendants de Charlemagne depuis le IXe siècle, c’est une manière, pour l’auteur, de rattacher la Maison de Savoie à une lignée prestigieuse. On est au coeur de l’utilisation et l’instrumentalisation politique de l’héraldique. Cet exemple étant loin, très loin, d’être unique dans l’histoire des armoiries des grandes dynasties européennes.

Terminons désormais sur l’ajout d’une tour sur le blason actuel de la vallée de la Maurienne. Certains auteurs datent cet ajout au début du XXe siècle, soit très récemment. Pour autant, à quelques kilomètres de Saint-Jean-de-Maurienne, capitale de la vallée, se trouve une tour, située sur la commune de Le Châtel, que l’on appelle communément « tour de Bérold ». Encore une fois, absolument aucune source historique ne vient créditer l’hypothèse selon laquelle cette tour aurait été la propriété de ce fameux Bérold mais il n’en demeure pas moins qu’on a peut-être une piste sur les raisons de l’ajout d’une tour sur les armoiries de la vallée.

Tour dite de Bérold à Le Châtel près de Saint-Jean-de-Maurienne. En arrière-plan, les aiguilles d'Arves. Crédits : Syndicat du Pays de Maurienne (SPM).

Tour dite de Bérold à Le Châtel près de Saint-Jean-de-Maurienne. Crédits : Syndicat du Pays de Maurienne (SPM).

Si les armoiries de Maurienne demeurent, il est enfin édifiant de constater que la Maison de Savoie, elle, abandonne relativement vite l’aigle d’inspiration germanique pour la croix de Savoie, emblème encore actuel des départements de la Savoie et de la Haute-Savoie. Ceci marque non seulement une volonté d’autonomie par rapport au pouvoir impérial auquel sont soumis la Maurienne et les territoires présents plus tard dans le Duché de Savoie, mais le symbolisme de la croix est aussi une référence directe à la chrétienté. C’est en effet à partir de Boniface de Savoie, dit le Roland (1244-1263) que l’emblème principal de la Maison de Savoie devient exclusivement de gueules avec une croix d’argent.

De gueules avec une croix d’argent, blason de la Maison de Savoie à partir de la seconde moitié du XIIIe siècle. Source : Wikipédia.

Désormais, vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas !

Références bibliographiques (et loin d’être exhaustives !)

« À chaque famille ses armoiries » (2015, automne), La revue française de Généalogie, n° spécial 41, 66p.

FROGER, Michel, L’Héraldique. Histoire, blasonnement règles, Rennes, Editions Ouest-France, 2012, 128p.

PASTOUREAU Michel, Une histoire symbolique du Moyen Age occidental, Paris, 2014, 484p.