C’est devenu un rituel. Passer les photos, les unes après les autres, tenter de résoudre l’énigme sur celles que je n’ai pas encore identifiées. Là, tel costume, ici, telle personne. À chaque pièce du puzzle replacée, l’espoir un peu plus concret de classer le cliché et un sourire qui se dessine naturellement sur mon visage.

Olle, perchée à un peu moins de 2000 mètres d’altitude, ses chalets d’alpage, sa situation en contrebas du chemin communal qui mène d’un côté à Saint-Sorlin-d’Arves, en remontant par le col de la Croix-de-Fer, de l’autre à la vallée des Villards, en passant le col du Glandon. Je sais que mon grand-père adorait y monter l’été. Il n’y reste aujourd’hui quasiment que des vestiges. Je fixe cette photo en me demandant quel était le but de cette vue : pensait-on seulement que le monde allait se métamorphoser à ce point ? Le pressentait-on dans le premier quart du XXe siècle ?

En zoomant sur la photo, je cherche l’habitation qu’occupaient les membres de ma famille il y a de cela un siècle en période estivale. Y étant monté dans le courant des années 1950, les souvenirs de mon oncle me sont précieux. Je ferme les yeux un instant.

Chalets d’Olle vus depuis le col de la Croix-de-Fer, Saint-Sorlin-d’Arves, années 1930-1940. Archives familiales, tous droits réservés.

« Là, la photo devrait être superbe une fois développée… », commente en murmurant celui qui semble ranger son attirail de reporter. Enfermé dans ce qui ressemble un drôle de rêve, je comprends alors que je vis la scène comme si j’en étais l’auteur. Le photographe, c’est moi ! Le paysage que j’avais alors en instantané sous mes yeux devient d’un coup réel, bien réel. La couleur a remplacé le noir et blanc mais de quel corps suis-je l’hôte incognito ? Sans doute de celui d’un de mes grands oncles Ernest, Théophile ou François. Je ne contrôle évidemment rien, n’ai aucun moyen d’action. Simple spectateur, les scènes défilent à chaque appui du bouton de prise comme si j’assistais à une séance de diapositives.

Mon arrièree-grand-père Charles posant à Olle avec deux de ses fils. Vu le très jeune âge de mon grand-père (à droite), le cliché date du début des années 1920. Archives familiales, tous droits réservés.

« Souris, mon petit ! Ca y est, déjà ? » Les trois personnages se mettent soudainement en mouvement, mon arrière-grand-père incrédule devant un si petit appareil. À ses côtés, se tiennent mon grand oncle Edouard, qui doit avoir une dizaine d’années, et mon grand-père, grincheux à ce moment, et qui ne doit avoir guère plus que 2 ou 3 ans. Nous sommes donc au début des années 1920, toujours à Saint-Sorlin, à Olle. Comme depuis des siècles, les toits sont faits de chaume et les maisons construites en pierres. Clac.

L’été, ne montaient en alpages que la mère, les filles et éventuellement les garçons en bas âge, les plus grands restaient en effet avec le père “en bas” pour d’autres travaux agricoles. Ici, mon arrière-grand-mère, déjà bien âgée, et l’une de ses filles, Césarie. Archives familiales, tous droits réservés.

« Bougez plus ! Parfait, « le petit cochon » sera sur la photo ! C’est bon c’est terminé… ». Mais à qui appartient la voix que j’emprunte, à qui sont les yeux au travers desquels je perçois ma toute petite arrière-grand-mère et l’une de mes grand-tantes, Césarie ? Peu importe. Immortalisé grâce aux nombreux clichés que nous avons la chance d’avoir dans la famille, ce regard permet aujourd’hui de garder trace d’une époque bien révolue. Loin d’être issu d’une famille de photographes, j’ai néanmoins la chance d’avoir eu quelques passionnés et de pouvoir consulter des petits trésors comme en témoigne cette photo fascinante que n’a pas pu prendre l’un de mes grands oncles, trop petits en ce temps, certains n’étant d’ailleurs même pas nés.

La photo la plus ancienne que je possède mettant en scène Olle et des membres de ma famille. D’une qualité exceptionnelle, j’aime le contraste entre les habits de ville (Jean François, le frère de Charles, avait été le premier à partir à Paris dans le dernier quart du XIXe siècle) et le toit de chaume en arrière-plan. 1906-07. Archives familiales, tous droits réservés.

Souvenir à un cousin, bonne année 1907, signé Vincent Chaix, le cousin de Paris qui pose à gauche de ses parents, Jean François et Marie Victorine Chaix. Sans doute la photo la plus ancienne d’un chalet d’Olle que nous conservons dans les archives familiales.

Avoir rendez-vous avec ses ancêtres, c’est aussi prendre le temps de converser intérieurement avec eux lorsqu’on feuillette un album de famille ou parcourt un fonds sur notre visionneuse informatique. Avoir rendez-vous avec ses ancêtres, c’est suivre, quand c’est possible, leurs pas et se rendre sur place afin d’interroger le paysage sur le temps passé. Pas loin de l’illusion, on touche pourtant là à quelque chose d’essentiel : le rêve qui nourrit la quête de sens qu’est la généalogie.

Sans même y penser, j’ai immortalisé la même vue qu’un de mes grands oncles en aoput dernier. Aujourd’hui, quelques chalets d’alpage sont encore debout, le reste n’est que ruine. Mon grand-père disait qu’à proximité, se trouvait une source qui donnait vie éternelle à qui en buvait. Impossible de ne pas imaginer mes ancêtres passer une partie de l’année. Coll. G.Chaix, tous droits réservés.

La nature a repris progressivement ses droits mais les pierres ont sans doute beaucoup à raconter. Coll. G.Chaix, tous droits réservés.

Exemples de chalets encore debout aujourd’hui. Derrière l’un deux, une remontée mécanique qui illustre à quel point le monde a changé ! Coll. G.Chaix, tous droits réservés.

 

Si l’histoire d’Étienne Brunet est d’abord écrite et racontée par le prisme des lettres qu’il a envoyées à sa famille restée à Saint-Sorlin-d’Arves, il n’en demeure pas moins qu’elle doit être replacée dans un contexte plus large, à commencer par ceux qui l’ont accompagnés et/ou rejoints en Californie. Je ne vais ici pas rentrer dans le détail mais simplement vous donner quelques éléments du contexte généalogique qui cercle le récit que vous lirez dans quelques semaines.

En 1858, Étienne part avec trois autres hommes originaires de Saint-Sorlin-d’Arves : Jacques Balmain, le plus âgé, Jean François Arnaud et Vincent Chaix, ces derniers étant à peu près du même âge qu’Étienne. Jacques n’est autre que le cousin germain du père d’Étienne, François Brunet. En d’autres termes, la sœur du grand-père d’Étienne, Marie Brunet, n’est autre que la mère de Jacques. Vous suivez ?

Aîné de sa fratrie, Étienne n’est pas le seul à tenter sa chance en Amérique et il est rejoint au milieu des années 1870 par son frère cadet, Joseph. Qu’est-ce qui pousse un jeune homme à quitter sa terre natale alors qu’a priori, son destin semble tout tracé ? Réponse prochainement. L’histoire de vie du frère cadet est aussi extraordinaire. Je ne veux évidemment pas révéler ici des éléments de l’intrigue mais je regrette de n’avoir à ma disposition aucune lettre qu’il aurait envoyé… Il y en a peut-être eu, allez savoir.

Maison familiale Brunet (à droite), tranmises de génération en génération depuis au moins le premier tiers du XVIIIe siècle, sans doute avant encore. Point de départ de l’histoire d’Étienne. Saint-Sorlin-d’Arves, hameau du Pré, années 1920, collection familiale, tous droits réservés.

Ainsi, l’histoire d’Étienne est intimement liée à celle de sa famille et de son petit frère, et ce dans tous les moments de sa vie. Le départ, les lettres, son frère qui le rejoint, les relations qu’il continue d’entretenir par correspondance avec ses parents, ses sœurs et sa famille restée en Maurienne. Et en fait je veux rappeler ici à quel point il existe différents degrés de lecture quand on étudie une trajectoire de vie. Isolée, celle d’Étienne est déjà, en soi, inédite. Quitter son village natal pour la Californie, à une époque où très peu de Mauriennais y émigrent (je dis très peu mais je n’en ai jamais recensés d’autres en fait), c’est exceptionnel. Mais replacer cette trajectoire dans l’histoire familiale l’éclaire aussi d’un angle différent, que je juge nécessaire mais à la limite pas forcément, tout dépend de ce qu’on veut faire de cette histoire. En étudiant le contexte familial, on replace les pièces du puzzle plus aisément. Enfin, intégrer ce puzzle familial dans un contexte historique donné permet alors non seulement de se plonger dans une époque mais aussi dans l’esprit même d’Étienne. Tout ce que j’ai étudié et reconstitué était infiniment évident pour lui.

Pour celles et ceux qui me suivent sur les réseaux sociaux, et particulièrement sur Twitter, j’ai consacré mon dernier #ChallengeAZ à l’analyse transgénérationnelle (à lire ici) et j’ai pointé du doigt cette relation essentielle à la fois entre le conscient individuel et l’inconscient collectif (familial mais aussi sociétal). Dans mon travail, je me rends compte avec le recul que j’ai beaucoup réfléchi sur ces thématiques, parfois même de manière inconsciente. En projetant mon esprit dans celui d’Étienne, qui plus est en employant le « je », j’ai moi aussi été confronté à l’inconscient familial et mon récit est imprégné à la fois de qui était Étienne, de la mémoire familiale consciente et inconsciente, de mon travail généalogique et évidemment de qui je suis.

Cette histoire de famille est finalement aussi bien la mienne que la vôtre car les thèmes qui y sont développés sont universels. En fin de compte, faire de la généalogie c’est aussi (d’abord ?) se tourner vers autrui. Connaître ses ancêtres amène sûrement une meilleure connaissance de soi. Finalement, on fais tous partie d’une très vaste histoire familiale commune, non ?

Map of San Francisco from c. 1860, d’après Isador Laurent Deroy’s birdseye.

Ah, jeu de mot quand tu nous tiens. L’île du mystère… D’accord, j’arrête là la divagation foireuse mais qui a le mérite de nous mener à une véritable question de fond, celle du narrateur lorsqu’on écrit. Je dirai que la nature de votre récit tranche naturellement le choix qui s’offre à vous. Et la nature du récit est déterminée, elle, par ce que vous voulez livrer au lecteur et la motivation de votre écriture. Je m’explique. Pour l’histoire d’Étienne, comme je l’ai expliqué la semaine dernière, j’étais parti au départ dans l’écriture d’une étude biographique suivant la méthodologie universitaire classique – et vas-y que je te source tel événement, et vas-y que je te liste les références bibliographiques en bas de page – amenant, de facto, un recul sur la trame que j’étais en train de dérouler. Le récit était ainsi distancié par l’utilisation d’un point de vue omniscient.

En relisant, on était à la limite de l’indigeste. Puis, tout simplement, le récit ne ressemblait pas du tout à ce que je voulais qu’il soit. Au(x) message(s) que je voulais faire passer. Bref, le point de vue omniscient vidait le récit de sa substance originelle, celle du mystère et de l’imagination. Insipide, fade, bref, vous voyez le genre. Et parenthèse : je ne dis absolument pas que l’étude historique est insipide, fade, indigeste… Je dis juste qu’un récit obéit à des objectifs précis : dans le cas de celui concernant mon grand oncle, l’objectif était moins d’offrir au lecteur une vue sur l’émigration en Californie au milieu du XIXe siècle qu’une véritable immersion dans l’esprit, l’imaginaire, la conscience d’Étienne Brunet.

Extrait de l’étude que j’avais rédigée dans un premier temps sur la vie d’Étienne. Sur soixante pages, intéressantes par ailleurs, on perdait définitivement le côté authentique de l’histoire de mon grand oncle. G.Chaix, 2016, tous droits réservés.

 

Et c’est là où vous allez le voir, toutes les pièces du puzzle s’assemblent. Quel a été le point de départ de mon aventure ? La découverte de lettres, moins de dix, écrites entre 1864 et 1871 – pour celles qui sont datées. L’enjeu était le suivant : arriver à capter l’essence de cette matière première et construire un récit autour d’elles. Trois possibilités : les intégrer textuellement, les intégrer partiellement ou en les reformulant plus ou moins ou bien les lire, les relire, m’en imprégner et en retranscrire le contenu par petites touches.

On arrive ici à la partie la plus difficile. Un casse-tête. J’ai tout essayé. Et il faut ici que je précise du coup qu’à partir de l’abandon de l’étude historique, j’ai assumé le récit à la première personne, le fameux récit en « je ». Enfin pas tout à fait car dans un premier temps j’ai testé la première solution : mêler les mots d’Étienne aux miens en insérant les lettres entières, dans leur jus. Il a fallu un œil extérieur (merci Léna) pour me rendre vraiment compte que cet insert cassait le rythme narratif, aussi bien sur la forme que sur le fond. Sur la forme car on se retrouvait à des moments avec des pavés textuels à alinéas en plein milieu du récit et sur le fond car oui, je vous le concède, mon style d’écriture est légèrement différent de celui du tonton. Hein, évidemment.

Deuxième solution pas plus convaincante : vouloir paraphraser des lettres que vous n’avez pas écrites… quel intérêt ? Aujourd’hui, ça me paraît tellement évident mais je vous assure que pendant des semaines, ça a été dur pour moi de choisir. Enfin, dernière solution, l’imprégnation et la relégation des lettres en annexes. Psychologiquement, il a fallu en fait que je me dégage des mots d’Étienne pour mieux parler de son destin. En définitive, l’histoire que je raconte, factuellement, est celle de mon grand oncle mais ça reste aussi et surtout, mon histoire. Et ce saut dans le fait d’assumer complétement le « roman »… Qu’il a été difficile ! Pourtant, aujourd’hui c’est comme si j’avais sauté de 10 cm pour rejoindre le sol.

Ainsi, les mots d’Étienne sont les siens et il n’y a pas d’interférence entre eux et les miens. En revanche, je tenais absolument à ce que figurent les lettres en annexes et ce, pour deux raisons. La première réside dans le fait qu’elles ont été le point de départ du livre (et d’ailleurs elles le terminent d’une certaine manière puisque disponibles en annexes) et que je tenais à ce que les lettres d’Étienne soient lues et disséquées. Et la deuxième rejoint plus l’idée de montrer comment il est possible de construire un tel projet à partir de cette matière première, pas excessivement foisonnante (il ne s’agit que de quelques lettres, pas d’une correspondance fournie qui couvre toute la vie d’Étienne).

Si vous avez la chance un jour de tomber sur ce type d’archive (un livre de raison, des lettres, une correspondance, des notes…), lancez-vous dans l’écriture d’un livre : le « je » en vaut vraiment la chandelle.

Extrait d’un début de lettre écrite par Étienne Brunet en 1864. En haut à gauche, ce qui ressemble à un sceau “SF” désignant sûrement un papier provenant de San Francisco, d’où il écrit. Coll. familiale, tous droits réservés.

La piste de l’Oregon, de Albert Bierstadt (1830-1902) : Étienne l’a sans doute emprunté à la fin des années 1850.

Le chemin a été long et difficile et je dois dire qu’il a aussi été passionnant. Au départ, je me suis lancé dans une étude biographique et historique, avec la méthodologie universitaire classique, les références et les lectures nombreuses sur les émigrés en Amérique et même d’ailleurs. J’ai rédigé une soixantaine de pages, toutes sourcées, documentées, intéressantes dans la mesure où elles replaçaient cette trajectoire de vie dans un contexte plus large. Mais en réalité, à la relecture, j’étais frustré. Frustré de réduire ces lettres, cette histoire extraordinaire à une étude « froide », dans laquelle je ne retrouvais pas les sentiments ressentis à la lecture des mots de mon grand oncle. J’appuyais donc sur le bouton « reset » et décidais de tout reprendre à zéro ; partir sur un récit mêlant à la fois l’étude historique et le roman.

Mais là encore, au bout d’une trentaine de pages seulement, je n’étais pas convaincu, ayant le sentiment d’avoir poussé le curseur à l’extrême inverse. Insérer des dialogues, romancer complétement la vie de mon grand oncle ne m’intéressait pas plus. Il fallait juste que je trouve le bon équilibre. Tout récit, qu’il soit drapé dans un jargon scientifique ou pas, traverse le prisme de son auteur. L’objectif était donc le suivant : retranscrire ce qu’a vécu mon grand oncle en insérant toutes les projections que j’ai pu faire à son sujet, en insérant tous les éléments du contexte qui permettent de mieux comprendre les mots qu’il a pu employer tout en restant fidèle à une trame chronologique et factuelle avérée.

Parmi les ressources en ligne consultées, la presse ancienne francophone et anglophone. Ici, un petit article de 1858 où l’on parle encore de la fièvre de l’or alors que, historiquement, la ruée vers l’or a plutôt concerné le début des années 1850.

Ainsi, tout le travail de recherches en amont se révélait d’un seul coup très utile pour construire les assises d’un récit qui devenait alors de plus en plus fluide, de plus en plus convaincant. En somme, un récit qui correspondait tout à fait à ce que j’avais en tête lorsque j’imaginais écrire un livre sur mon grand oncle. Ce travail d’équilibriste, ô combien enrichissant, a été couplé d’un travail de digestion que je ne néglige jamais dans mon travail d’écriture. Il fallait que le temps fasse son affaire et que je digère, donc, toutes les informations lues, apprises, parcourues, parfois rejetées. Il a fallu que je sois totalement imprégné de cette histoire pour la retranscrire de cette manière.

Je suis heureux aujourd’hui de partager cela avec vous car je crois qu’il y a là une clé essentielle. Écrire un livre n’est pas réservé à des esprits géniaux, inspirés par je ne sais quelle force. Non, écrire un livre c’est d’abord et surtout un travail de digestion et de patience. Si un jour l’idée vous vient d’écrire et de vous lancer dans une entreprise comme celle-là, ne la refoulez sous aucun prétexte !

Finalement, je crois que ce qui importe lorsqu’on écrit un roman, c’est la vision qu’on donne au lecteur. Avec l’histoire de mon grand oncle, extraordinaire en soi, je voulais apporter ma vision, je voulais partager ce que j’avais ressenti, ce qui m’avait ému, ce qui m’avait mis mal à l’aise, bref, je voulais vivre à ma manière cette histoire. Voilà ce que j’ai appris de cette aventure.

Lors du long et fastidieux travail de relecture, je m’étonnais toujours d’éprouver les mêmes sentiments à tel ou tel passage. En vrai, cette histoire m’a appris une chose essentielle : la réalité dépasse toujours la fiction !

Non négligeables et non négligées, les sources iconographiques ont aussi nourri l’imaginaire de l’époque pour écrire. Source : Collection of the Oakland Museum of California.

Il y a 159 ans, jour pour jour, le navire “Mataro” larguait les amarres et s’éloignait du Havre, lentement, laissant derrière lui une traînée de fumée blanche. Il y a 58074 jours exactement, Étienne Brunet, tu voyais le Vieux Continent pour la dernière fois, en avais-tu seulement conscience ? Regardais-tu le quai s’éloigner, pensif et interrogatif ? Ou plutôt contemplais-tu l’horizon s’ouvrir à toi, en prenant des respirations remplies de promesses ? Six semaines te séparaient alors du continent américain et de la Nouvelle-Orléans, où tu débarqueras le 5 décembre 1858.

Étienne Brunet, c’est mon grand oncle. Ou plutôt l’oncle de mon arrière-grand-mère. Parti de Saint-Sorlin-d’Arves avec trois autres hommes du pays, il avait décidé, à l’automne 1858, de rejoindre le Nouveau Monde, d’aller tenter sa chance dans les mines aurifères de Californie. Aîné de sa fratrie, il faut noter qu’un signe étrange de ce destin extraordinaire se cachait dans la date de mariage de ses parents, unis un 4 juillet, jour de l’indépendance américaine. Mais ça, personne n’y a sans doute jamais prêté attention. En partant ce 23 octobre 1858, ce jeune homme de 24 ans présumait-il que plus jamais ses pieds ne fouleraient le sol de sa Maurienne natale ? Que plus jamais ses yeux ne se poseront sur les siens ? Évidemment, non. Du moins, je ne le pense pas.

Ironie du sort, à 24 ans aussi, son arrière-petit-neveu prenait lui aussi le large à sa manière en découvrant des lettres écrites il y a plus d’un siècle. Intactes, comme si elles avaient été écrites hier et pour cause, elles étaient soigneusement conservées au fond d’une modeste boîte en bois, au milieu d’autres papiers de familles. Étienne aurait-il pu alors présumer que son histoire inspirerait un descendant lointain au point de vouloir reconstituer toute sa trajectoire ?

Ah, Étienne, j’ai passé des heures incalculables à te lire, à te poser des questions, à y répondre parfois en m’appuyant sur telle ou telle étude, sur telle ou telle archive. À expliquer à tel ou tel membre de mon entourage ton parcours, tes choix, tes mots, tes expressions, ta vie. Et au fond tu sais pourquoi ? Pas du tout pour restaurer une quelconque vérité, ni même afin de prétendre savoir qui tu étais… Qui le pourrait ? Non, simplement parce que ton destin contient en lui toutes les aspirations que peut contenir une vie humaine. Et c’est intemporel. Que tu l’aies vécu en 1858 ou qu’on le vive aujourd’hui, rêver d’une vie meilleure pour ses proches et soi, partir en quête de son propre bonheur, c’est là l’essentiel de notre existence.

Si j’ai voulu écrire ton histoire, publier un livre en le titrant avec tes propres mots, c’est bien parce que la résonnance de ton destin dépasse largement le cadre de notre famille. Et j’attends avec impatience le jour où je foulerai la terre qui t’a tant fait espérer ces années durant. Puissent tes nobles aspirations contribuer à ce que d’autres, les nôtres, se révèlent à nous… 159 ans plus tard.

Dès son arrivée à la Nouvelle-Orléans, le capitaine du navire recense tous les passagers. Parmi les 215 personnes, se trouvent Jacques Balmain, Vincent Chaix, Jean François Arnaud et Étienne Brunet. En 1858, la Savoie n’est pas encore française et c’est sans doute ce qui explique la raison de la mention, approximative, du capitaine quand il désigne leur pays d’origine : l’Italie… Qui n’existe d’ailleurs encore pas en 1858 !

La mort a-t-elle une odeur ? Il y a quelques années, je lisais que le fait de penser à ses ancêtres augmentait la capacité intellectuelle et favorisait la réussite sociale. Depuis, à chaque situation de stress, ou à chaque difficulté, il m’arrive de penser en effet à celles et ceux qui m’ont précédés et surtout aux épreuves qu’ils ont dû surmonter, et je relativise. “L’effet ancêtre” (1), c’est comme ça que l’étude nomme le phénomène. En regardant le cathéter planté à mon bras, je souris presque de la situation. J’attends mon tour à quelques mètres du bloc opératoire et la radio tourne à plein régime. Au loin, une infirmière qui ironise avec une aide-soignante : je me dis que la vie est parfois étrange.

Mes ancêtres sont-ils là, auprès de moi ? Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands frappaient d’une porte à l’autre à Saint-Sorlin à la recherche d’un mulet. Arrivait alors le tour de mon arrière grand-père. Les ayant guetté, il avait pris soin de cacher le sien dans l’écurie. « Puisque je vous dis que je n’en ai pas ! Regardez donc le harnais… » J’imagine le père de famille en train de passer son doigt dans la poussière dans un éclair de chance, jouant là le destin de toute sa famille si les soldats face à lui avaient soudainement pris l’envie de fouiller la maison. Il n’en fut rien.

Classe de 1917 à Saint-Sorlin-d’Arves, archives familiales. Debout à droite de la photo, Alphonse affiche un sourire de façade. Collection familiale. Tous droits réservés.

Ah, le pauvre Alphonse. Chaque 11-Novembre, il se noyait dans l’alcool pour oublier le bruit assourdissant des bombes qu’il avait connues dans les tranchées de 14-18. Puis-je seulement avoir une idée de ce qu’il a pu ressentir ce jour de 1918 où on lui a dit « tiens, porte ça au PC, cours et ne retourne pas ! » ; ce même jour où il a donc navigué entre les trous d’obus, esquivé les rafales et les bombardements comme si de rien n’était. Pour cela, on lui donna une médaille. Comme le prix de la vie est relatif.

Le vin, sacrée boisson qui fait oublier où on a mal. Sans doute qu’il a dû en falloir pour éponger la mort tragique du petit Amédée, retrouvé le visage bleuté sous sa monture, non loin de Villargondran, en avril 1907, littéralement étouffé. Alphonse avait justement pensé à lui lorsqu’il avait vu le visage d’un de ses camarades morts, recouvert de boue au moment où il courrait. Comme si le temps s’était suspendu sur cette scène pendant le sprint infernal. En fait, à l’époque, il ne savait pas qu’il épouserait la sœur de cet Amédée. Il y avait vu un signe troublant de ce que certains désignent comme étant le destin le jour où il devint mari. Et au moment où naissait sa première fille, en 1921, une nouvelle fois Alphonse avait pensé au pauvre gamin disparu tragiquement.

Alphonse, à Saint-Jean-de-Maurienne. Collection familiale. Tous droits réservés.

Pourtant, le vin n’avait pas odeur de sainteté dans la famille. Le sujet tabou pour Alphonse puisque son père succombait si souvent aux appels de la boisson rouge. D’autant que le petit garçon qu’était Alphonse n’imaginait même pas que le vieillard qui s’enfermait parfois dans un silence mutique était son père. Il avait l’air si vieux… Et pour cause, il était devenu père à 63 ans. Mais mieux vaut ne pas y penser de trop.

Dans mes digressions et entre deux réponses au personnel soignant, j’imagine Alphonse dans toutes les périodes de sa vie, chaque événement me venant à l’esprit me renvoyant à d’autres ancêtres, à d’autres moments historiques, à d’autres rêveries. Comme une espèce particulière de primate, je saute de branche à branche là où chaque drame vécu apaise le stress du moment. Comme la vie est relative et pourtant comme elle se doit de l’être quand pour rien au monde j’aimerais vivre ce que certains de mes ancêtres ont vécu. Alphonse, et les autres. “Vous avez des passions, des hobbys M. Chaix ? La quoi ? Ah, la généalogie, c’est bien ça.” L’infirmière ne croyait pas si bien dire.

« C’est l’heure de l’apéro », me glisse finalement l’anesthésiste avant d’injecter la solution miracle qui doit me faire tomber dans un sommeil de plomb. « Vous allez voir, c’est de la bonne… » Bien que je sois déjà allongé, une sensation de vertige me saisit, les lumières tournoient et je ne distingue même plus le visage de mon interlocuteur. En fermant les yeux, une sorte de trombinoscope se met en route. À chaque visage ancestral, un sourire ou un souvenir précis. On dirait que tous se sont donné rendez-vous ici, ce matin, pour moi. Puis une musique. « À tout à l’heure. »

“J’ai suivi beaucoup de chemins
j’ai ouvert de nombreux sentiers
j’ai navigué sur cent mers
et abordé cent rivages.
Partout j’ai vu des caravanes
de tristesse
de superbes et mélancoliques ivrognes
à l’ombre noire
et de grands pédants de la cantonade
qui regardent, se taisent
et pensent qu’ils savent
parce qu’ils ne boivent pas
le vin de ta peine.
Méchantes gens qui cheminent
en empestant la terre…
Partout j’ai vu aussi
des gens qui dansent ou qui jouent,
quand ils peuvent, et cultivent
leur petit lopin de terre.
Jamais s’ils arrivent quelque part,
ils ne demandent où ils arrivent.
Là où il y a du vin, ils boivent du vin
où il n’y a pas de vin, ils boivent de l’eau fraîche
ce sont de bonnes gens
qui vivent, travaillent
passent et rêvent
et qui, un jour, comme les autres,
reposent sous la terre
reposent sous la terre.”

« Dis papa, elle est où maman ? » Cette question, s’il la redoutait, Ferdinand ne s’imaginait pas qu’elle aurait l’impact d’un coup de poignard dans le ventre. Il balbutie, lâche un sourire de circonstance et finit par lui répondre qu’elle est partie loin. « C’est où, loin ? » « Dans un pays d’où l’on ne revient pas. Dans le pays des anges, où l’on mange n’importe quand, où le soleil ne se couche jamais… Sois gentil, va jouer maintenant, j’ai du travail. » Il se promet qu’un jour il arrêtera de raconter la même histoire, qu’au fond lui-même espère être véridique. Elle lui manque. Terriblement. Veuf à vingt-huit ans, c’est en commençant la phrase de cette manière que les gens du village plaignent celui qui est cantonnier à Cacherou, petit village situé non loin de Palikao, en Algérie française. Pourquoi donc ne se remarie-t-il pas ? Car « la parole donnée n’a pas de prix », s’acharne-t-il à marteler aux quelques fous qui s’aventurent à lui poser la question.

Pierre Prosper Ferdinand Blanchard, l’un des premiers bébés européens – sinon le premier d’après la mémoire familiale – à avoir été inscrit sur les registres d’état civil de Palikao, sdans l’arrondissement de Mascara, en Oranie. Après son service, il avait sans doute fait la plus belle rencontre de sa vie : elle s’appelait Louise Gabrielle Poizat, Lyonnaise par son père, Suisse par sa mère… qui était devenue sa femme un jour de janvier 1901, à Oran. Tous les jours ou presque, il redéroule le fil de l’histoire ; les longues nuits d’été, les promesses éternelles et le destin tragique de cette amour perdue. Presqu’un an, jour pour jour, après leur mariage, naissait et mourrait leur premier enfant, Ferdinand Louis. Dans la foulée, deuxième grossesse. En octobre de la même année, la mort venait une nouvelle fois prendre un enfant sans vie. Un an après, le 9 octobre 1903, naissait Denis Ferdinand, son cher fils qui l’interroge ponctuellement sur l’endroit où se trouve sa mère. Enfin, la petite Marie-Louise, née le 7 octobre 1904. Quatre grossesses en trois ans… Et la dernière lui aura été fatale, c’est bien ce que se conclut Ferdinand à chaque fin du film passé dans sa tête.

 

Ferdinand et Louise, sans doute au début du XXe siècle. Coll. familiale. Tous droits réservés.

Et pourtant la vie continue, certes. Deux enfants à élever, qui plus est en bas âge, ce n’est pas évident, mais il se débrouille comme il peut. Des prostituées de Frenda gardent Denis la journée, braves femmes. Honneur et valeurs, c’est un peu dans cet esprit que Ferdinand souhaite transmettre ce qu’il est à sa progéniture. Derrière une photo-portrait, il inscrit « Voilà celui qui vous aime et qui vous aimera toujours ».

Ferdinand, photo-portrait derrière laquelle il est inscrit : “Voilà celui qui vous aime et qui vous aimera toujours”. Coll. familiale. Tous droits réservés.

Les années passent et Ferdinand finit par tomber amoureux d’une Espagnole, Maria Ramirez, avec qui il refusera de se marier, afin de tenir sa parole auprès de celle qui tiendra sa vie durant une place de choix dans son cœur. Ne pas se marier ne veut pas dire ne pas assumer : deux enfants naissent de cette seconde union, Mireille Suzanne et Sabine Andrée… Lesquelles meurent de la grippe espagnole juste après la Première Guerre mondiale. Bien vivants, eux, ses deux enfants Denis et Marie-Louise, construisent leur vie à l’image de celle de leur père, droite et intègre. « Ton père, s’il avait voulu, il aurait pu faire fortune à Palikao », se moque certains en s’adressant à Denis. Cantonnier de métier, Ferdinand avait en effet bon cœur mais avait surtout le souci de la dignité. Alors qu’un Arabe avait envers lui quelques dettes et que ce dernier lui avait proposé de lui donner des terres à défaut de pouvoir le payer tout de suite, il avait répondu « et avec quoi vas-tu nourrir ta famille ? Va, garde tes terres, le jour où tu pourras, tu me rembourseras ».

Des hommes comme lui, en Algérie coloniale, il y en avait sûrement d’autres, noyés dans un flot de profiteurs qui ont semé la mauvaise graine coloniale et se sont étonnés ensuite de récolter le fruit de la guerre. Je suis fier aujourd’hui de me savoir descendant de celui que j’aperçois, le dos courbé et les mains au sol, tentant de dégager une espèce de grosse pierre pour des travaux de chaussée. « Le roseau plie mais ne rompt pas », c’est la phrase qui me vient alors à l’esprit. D’un regard, il me foudroie soudain, comme si ma présence lui avait été révélée en un éclair. Le temps d’un instant, je me plais à penser que nous allons pouvoir échanger.

Un enfant me tire alors le bas de ma veste : « dis, papa, elle est où maman ? » Dans un sourire, je m’empresse de prendre mon fils dans les bras, comprenant alors que la scène n’avait été qu’une rêverie de plus et lui suggère de ne pas s’en faire. « Maman reviendra bientôt ».

 

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Tous les faits énoncés ci-dessus sont véridiques ou authentifiés dans la mémoire familiale. Pierre Prosper Ferdinand est né le 4 mai 1876 à Palikao. Ses parents, Ferdinand Etienne et Félicie Marie Madeleine Armand, sont partis de leurs Hautes-Alpes natales en 1874. Sa première femme, Louise Gabrielle, est née le 21 juillet 1877. Après son mariage le 12 janvier 1901, Louise tombe enceinte et donne naissance, le 9 janvier 1902 à un enfant qui mourra le jour même. Neuf mois plus tard, en octobre 1902, l’histoire est tristement la même. Puis, le 9 octobre 1903, vient au monde mon arrière-grand-père, Denis Ferdinand. Enfin, le 7 octobre 1904, naît Marie-Louise. Trois jours plus tard, Louise Gabrielle meurt : elle n’avait que 27 ans. Chef cantonnier à Cacherou puis à Palikao, Ferdinand , lui, meurt le 12 mars 1946, à Palikao.

Ferdinand lors de son engagement militaire, à la fin des années 1890. Coll. familiale. Tous droits réservés.

Faire de la généalogie, ce n’est pas exclusivement chercher ses ancêtres dans l’état civil, registres paroissiaux ou autres archives de tous ordres. Les sources écrites constituent également une potentielle mine d’informations qu’il convient de ne pas négliger. En l’occurence, je veux m’arrêter aujourd’hui sur deux épisodes marquants dans la commune de mes ancêtres paternels, Saint-Sorlin-d’Arves : la peste et les nécessités des guerres entre le duché de Savoie et la France de la fin du XVIe siècle imposées aux communes de Maurienne et notamment dans les Arves.

La peste de 1588 (1)

Saint Roch (à droite) et Saint Sébastien (au centre) sont deux saints protecteurs de la peste. Lire à ce sujet : Un remède contre la Peste Le Culte de Saint Roch en Maurienne par Pierre Geneletti, Saint-Jean-de-Maurienne, 2001.

Dans la seconde moitié du XVIe siècle, plusieurs épisodes de peste éclatent en Maurienne (2) : en 1588, Saint-Sorlin est à son tour frappé par le fléau. Dans un fascicule consacré à La Peste à Saint-Sorlin-d’Arves en 1588, l’abbé Truchet écrit :

Le jeudi 2 septembre 1588, la fille de Claude Bernard, syndic, mourut. Son fils mourut le lendemain ; sa femme et son autre enfant tomèrent malades. Bernard reçut ordre de rester dans sa montagne où l’autre syndic lui enverrait les vivres nécessaires. La maladie se déclarait par des charbons ou bubons qui se produisaient, chez les uns sur les côtes, chez les autres sous le croupion ou en la cuisse.”

On envoie alors un messager à Saint-Jean-de-Maurienne afin de lancer l’alerte. Samedi 4 septembre, deux morts de plus. On fait alors construire des “cabannes” de quarantaine. Certains rechignent à y aller, assurant n’être pas malades. L’abbé Truchet cite alors un document d’archives :

A quoy jay satisfayct me seroys transporte jusques au village du Pré auquel lieu ay trouve le dict Sibellin auquel jay faict commandement de par Mgr le Rme et de M. le juge mage de sortir de sa mayson et entrer en cabanne separee lequel a respondu quil se tiendroyt bien separe en sa mayson mais quil nestoyt pas malade pour aller en cabanne.

On suggère ensuite audit Sybillin qu’on lui construirait une cabane, étant donné que ce dernier se plaint de ne pas avoir les moyens d’en construire une. Il finit alors par accepter. Le responsable de cette calamité ?

Benoît Bernard était accusé d’avoir apporté la peste parce qu’il était arrivé peu de temps auparavant d’un pays infecté et qu’il en avait apporté des besongnes (habillements) ; de plus, il était entré dans plusieurs maisons suspectes. On lui donna plusieurs fois l’ordre de se faire une cabane séparée de celle des malades, sous peine d’être arquebousé et d’avoir ses biens confisqués. Il refusa et ferma sa porte. On l’enfonça et il sortit en jurant qu’il feut peu de temps quil en auroyent et que repentiroyent. Il finit cependant par s’adoucir et par promettre, en donnant caution, de n’avoir aucune relation avec personne. On lui accorda jusqu’au lendemain pour qu’il pût retirer le reste de sa récolte.”

Un médecin et des remèdes arrivent de Saint-Jean-de-Maurienne : on ordonne aux habitants de Saint-Sorlin de nettoyer leurs maisons. Le 9 septembre, alors que tout le village est réuni devant la chappelle Saint-Pierre, on charge deux femmes – Jeanne Falcoz (de Saint-Jean) et “sa coadjutrice et chambrière” Marmite Decluny – de “nettoyer, purger et laver duement cinq maisons infectées de maladie contagieuse”. Le 23 septembre, Brise Didier est chargée d’aider à nettoyer les maisons infectées de la peste, ce qui laisse présager, conclut l’abbé Truchet, que Marmite Decluny a contracté la maladie.

Au total, 130 pestiférés reçurent des vivres aux frais de la commune.

Leur nourriture était par trop frugale, car elle se composait presque exclusivement de pain et d’un peu de fromage. L’enterreur et les deux nettoyeuses avaient une nourriture plus confortable. L’enterreur, Jérôme Decluny, reçut 30 pots de vin à lui seul. Jeanne Rol eut plus d’un quintal de viande et on lui fournit di pain de froment de première qualité, ou du pain gruaz. En compensation, ils étaient bannis de la société et durent faire quarantaine après leurs fonctions remplies.”

Suite logique des mesures d’hygiène prises, on coupe toute communication avec Saint-Sorlin.

Il y avait des sentinelles placées sur le col d’Arves, pour empêcher toute communication avec la commune infectée ; des hommes chargés de faire la patrouille dans l’intérieur de la commune, afin que les pestiférés n’eussent aucune relation avec les autres habitants ; et deux commis pour la santé à qui étaient confiées la haute surveillance et l’administration de tout ce qui concernait le service des malades, c’étaient noble Pierre Sallières d’Arves et Jean Dedux. Il y avait encore des procureurs et serviteurs des affligés, dont la mission consister à veiller aux détails de la nourriture et aux soins à leur donner, à s’occuper des sépultures et à surveiller les ensevelisseurs, etc. L’acte qui les nomme est du 12 septembre.”

Parmi les témoins de l’acte, nous retrouvons alors “maistre André Chaix notaire”, qui n’est autre que mon ancêtre le plus lointain retrouvé dans ma lignée patronymique.

 

Les remèdes donnés aux malades se composent d’emplâtres, d’onguent mello, d’appostoloses, de digestifs et de tablettes. Pour purifier les maisons, on faisait tout simplement brûler de l’encens et de la myrrhe.”

À la fin du mois de janvier 1589, la liberté de circuler est redonnée aux habitants de Saint-Sorlin par le magistrat général de Chambéry.

La guerre pour le marquisat de Saluces

Charles-Emmanuel Ier, duc de Savoie de 1580 à 1630. Source : Wikipédia

À la même période, la grande Histoire influe sur la vallée de la Maurienne. Profitant des guerres de religion dans lequelles sont empêtrées en France, le duc de Savoie Charles-Emmanuel Ier s’empare de Saluces, avec le soutien de l’Espagne. L’abbé Truchet écrit à ce propos :

Dès le commencement de la guerre pour le marquisat de Saluces (septembre 1588), le duc Charles-Emmanuel Iern craignant que Lesdiguières tentât d’opérer une diversion en envahissant la Maurienne, chargea Mgr Pierre de Lambert, à raison de son pouvoir temporel sur les communes de la rive gauche de l’Arc depuis le Frênet jusqu’à Pontamafrey, de prendre les mesures nécessaires pour défendre les passages de nos montagnes. […] Pour les Arves le commandement efut confié à Pierre de Sallières dit darve, qui eut pour lieutenants nobles Jacques Ducol et Henri Varnier, et Jean Dedux.

L’invasion redoutée n’eut pas lieu à cette époque, le fort de la guerre en Savoie s’étant porté du côté de Genève. Mais les mesures prises et les passages de troupes à St-Jean, soit de celles du duc, soit des auxiliaires espagnols, imposèrent aux communes des charges très lourdes, même après la promesse de Charles-Emmanuel de les en exempter moyennant une dîme extraordinaire qui fut levée.”

Il ne s’agit évidemment pas de faire le détail de tout ce qu’écrit l’abbé Truchet sur cet épisode qui aura pour conséquence une occupation française en 1600 par les troupes d’Henri IV. Suspendue par le traité de Bourgoin en novembre 1595, la guerre reprend en juin 1597 et à cette date une garnison française est en place à Saint-Jean-d’Arves. Elle y restera jusqu’au prochain traité de paix, celui de Vervins le 2 mai 1598.

Les notes recueillies par M. Buttard sur l’année 1598 sont tirées du compte de Jacques Didier syndic de St-Sorlin. Je vais en donner de nombreux extraits. Ils montreront ce que cette commune eut à souffrir sous les deux gouvernements et surtout de la part de la garnison de St-Jean-d’Arves. La plus à plaindre fut le syndic, rendu responsable de tous les retards de paiement des contributions de guerre, emprisonné par les autorités et battu par les soldats. Evidemment les autres communes ne furent pas mieux traitées.”

Dans les notes insérées par l’abbé Truchet, je retrouve mon ancêtre André Chaix :

Livré 7 sous 3/4 pour 3 pièces de pain au capitaine Chatelet qui voulait retenir André Chaix prisonnier.”

Pourquoi cet article ? Car il faut parfois passer des heures à chercher dans les sources à notre disposition sans parfois rien trouver ou seulement quelques maigres informations utiles à notre généalogie. Ceci étant dit, en apprendre plus sur le contexte historique de nos ancêtres, c’est, de facto, en apprendre plus sur nos ancêtres, d’une manière ou d’une autre.

Notes :

(1) Toutes les citations qui suivent sont extraites de “La peste à St. Sorlin-d’Arves (Savoie) en 1588” et “La commune de St Sorlin-d’Arves et les guerres de la fin du XVIe Siècle” rédigées par l’abbé Truchet dans les Travaux de la Société d’histoire et d’archéologie de la province de Maurienne, Saint-Jean-de-Maurienne, 1876.

(2) En 1472 et 1478 déjà, la peste touche la Savoie et en particulier le village de Fontcouverte, qui se situe, à vol d’oiseau, à quelques kilomètres des Arves. Moins d’un siècle plus tard, en 1564-1565, l’épidémie touche de nouveau la vallée et en particulier Saint-Jean-de-Maurienne. Plus loin, l’abbé Truchet fait état des dépenses qu’il juge utile de préciser. 66 florins ont ainsi été dépensés pour la garde des pestiférés (49 jours à 12 sous et 24 jours à 9 sous).

Voilà un moment que je m’intéresse à la branche allemande de mon ascendance sans pour autant arriver à en reconstituer la teneur. De l’Algérie au Grand Duché de Bade, ou chronologiquement du Grand Duché de Bade à l’Algérie… Je vous propose un état des lieux des recherches que j’ai pour l’instant menées.

Le point de départ ? L’engagement de mon ancêtre Karl Rieth dans la Légion étrangère le 30 novembre 1854. Né le 28 janvier 1836 à Mannheim, dans le Grand Duché de Bade, Karl Wilhelm Rieth devient Français en juin 1867 : il habite alors en Algérie. Quelques mois plus tard, le 5 décembre, il se marie à Oran avec Anna Maria Dieringer, native elle aussi du Grand Duché de Bade, plus précisément de Wolfenweiler.

J’ai la chance d’avoir les états de service de mon ancêtre Karl. La première orthographe retenue ici est Rith, qui renseigne sur la prononciation du patronyme (en Algérie, je croise le nom orthographié de diverses manières comme Rite).

Un acte de mariage comme seule ressource généalogique

Pendant des années, c’est en effet le seul acte d’état civil que je possédais et qui me permettait de tracer mon ascendance allemande. Ainsi, les parents de Charles sont André Rieth, décédé le 24 février 1858 à Mannheim et Catherine Fehmann, décédée le 16 mai 1839. Pour la branche Rieth, c’est tout ce que j’avais jusqu’à il y a encore quelques semaines. Puis, suite à un article de Brigitte (Chronique d’antan), j’ai pris connaissance d’un site allemand ayant numérisé une partie des registres paroissiaux et d’état civil d’Allemagne. N’étant absolument pas germanophone, j’ai passé des heures à déchiffrer les registres de Mannheim et cela a payé puisqu’en 1831, j’ai retrouvé la mention du mariage d’André et Catherine Fehmann.

La branche Rieth

Grâce à l’aide de Brigitte et de son réseau, que je remercie encore, j’ai enfin pu mettre des noms sur les grands-parents de Charles.

Andreas Rieth, bourgeois et maître serrurier, fils légitime et célibataire de Johann Ehrhardt Rieth, bourgeois (1) et de sa femme Anne Katharine née Benzinger, avec Katherine Elisabethe Fehmann, fille légitime et célibataire de Johann Fehmann, maitre menuisier, bourgeois de Mannheim (2) et de son épouse Maria Rosine née Reinecker.

Témoins : Julius Reinhardt, bourgeois et brasseur, et Albrecht Jakob Rieth, bourgeois et maître pêcheur

Source : https://www.archion.de/

Ainsi, le père d’André, Johann Ehrhardt, était serrurier, bourgeois de la ville de Mannheim. Un nouveau patronyme apparaît alors au niveau de la mère d’André : Anne Katharine Benzinger. Du côté de Catherine Fehmann, le père était menuisier et sa mère s’appelait Maria Rosine Reinecker. Tous sont a priori originaires de Mannheim. L’un des témoins est sans doute un parent d’André, Albrecht Jakob Rieth, qui exerce la profession de pêcheur.

Né cinq ans après l’union de ses parents, Charles n’est vraisemblablement pas l’aîné de sa fratrie. Mais pour l’heure, je n’ai pas encore trouvé la trace d’éventuels frères et soeurs. Lorsqu’il s’engage dans la Légion étrangère à Metz, en 1854, il est dit qu’il exerce la profession de boucher. Il faut préciser qu’après la création de la Légion en 1831, la majorité des engagés est originaire d’Allemagne : près de 70% d’après le Centre de documentation historique sur l’Algérie. Une bonne partie de ces engagés vient du Grand Duché de Bade, encore indépendant à l’époque mais qui subit la pression prussienne, laquelle Prusse projetant de récupérer dans son giron la rive gauche du Rhin. Ainsi, ce seraient pour des raisons politiques, plus qu’économiques (toujours selon l’association précédemment citée) que des milliers de Badois quittent leur terre natale. Sans oublier une démographie très dense qui contribue, de facto, à l’émigration.

La branche Dieringer

Également originaire du Grand Duché de Bade, l’émigration de la famille Dieringer est familiale, contrairement à l’émigration de Charles, parti tout seul, engagé volontaire dans la Légion. Une demande de concession à SIdi-bel-Abbès est faite par Mathias Dieringer sans doute au début des années 1850. Marié à Marie Anne Ingold, j’ai en effet réussi à reconstituer partiellement la fratrie de mon ancêtre Anna Maria.

  1. Barbe, née le 17 novembre 1832 à Wolfenweiler, mariée le 22 mars 1856 à Sidi-bel-Abbès et décédée le 18 juillet 1890 à Tabia.
  2. Mathias, né vers 1837 si l’on se fie à l’âge mentionné dans son acte de décès en date du 20 octobre 1884 à l’hôpital militaire de Sidi-bel-Abbès.
  3. Anna Maria, mon ancêtre, née le 12 février 1839 à Wolfenweiler, mariée une première fois en 1867 avec Charles à Oran et décédée le 19 février 1917 à Sidi-Brahim (Prudon).
  4. Caroline, née le 6 mai 1845 à Wolfenweiler, mariée une première fois en 1863 à Detrie, une seconde fois en 1897 à Lamtar et décédée le 9 octobre 1904 à Zerouala (Deligny).
  5. Charles, né à Schallstadt vers 1849 d’après l’âge mentionné dans son acte de décès en date du 17 mars 1871 à Detrie.

Le trou entre 1832 et 1837 laisse à penser qu’un autre enfant a pu naître entre Barbe et Mathias. Malheureusement, les archives de Wolfenweiler ne sont pas en ligne. Pas plus que celles de Schallstadt, d’où sont originaires Mathias Dieringer et Marie Anne Ingold, nés respectivement vers 1810 et 1806. Ces dernières informations sont déduites à partir de leur acte de décès : les deux sont en effet morts en Algérie : le premier à Sidi-bel-Abbès le 23 novembre 1878 et la deuxième à Détrie, le 18 juillet 1871, soit 4 mois, presque jour pour jour, après le décès de Charles, leur dernier enfant. L’émigration de la famille Dieringer suit la volonté des autorités françaises de construire une colonie agricole. Grâce aux recherches d’une de mes cousines, Hélène, nous savons que Mathias signe une pétition en 1854 à Sidi-Lhasen :

Tous citoyens laborieux et pères de famille du pays de Bade, arrivés depuis le 10 mars et forcés de vivre sur l’argent qu’ils ont apporté et du peu qu’ils gagnent en journées, sans que rien ne leur fasse entrevoir une réalisation quelconque qui leur avait été faite dans leur pays.

Obligés de reconnaître que les espérances qu’ils avaient conçues d’après ces promesses se sont toutes évanouies et que leur petit capital est déjà presque totalement épuisé par un long voyage et de peines perdues, sans but, comme sans utilité au profit, de telle sorte que s’il ne leur arrive aucun secours, ils seront hors d’état de conserver leur concession.

Résolus à ne pas devenir victimes de la misère et bien convaincus que telles ne sont pas les intentions de l’Empereur, ils viennent supplier Sa Majesté de leur faire accorder des moyens d’existence jusqu’à ce qu’ils aient obtenu une récolte et en même temps faire donner à chacun une avance pour construire une habitation. Ils pourront ainsi en répondant aux vues du Gouvernement et de l’Empereur atteindre les buts qu’ils se sont proposés.”

Source : Roland Leber, Hermann le Badois, de Fribourg à Saïda – 1840-1930, Les Presses du Midi, Toulon, 2008. Il s’agit en fait d’un roman. Ce texte apparaît en annexe II de l’ouvrage, p.491 (3)

Cela confirme bien la période d’émigration de la famille Dieringer. Grâce aux actes de décès de Mathias et Anne Marie Ingold, je connais le nom de leurs parents. Mathias Dieringer et Aline Cahlik pour le premier (la répétition du prénom indique-t-elle que Mathias serait l’aîné de la fratrie ? ; le mystère demeure sur le patronyme Cahlik dont je ne sais rien…). Baptiste Ingold et Maria Sarcher pour la seconde. Les deux conjoints sont par ailleurs natifs de Schallstadt. Malheureusement, les archives de cette dernière localité ne sont pas en ligne.

Dernier détail : les sépultures relevées par l’association Généalogie Algérie Maroc Tunisie de Charles Rieth, sa femme Anne Marie Dieringer et son beau-père Mathias Dieringer confirment bien leur foi protestante.

De nombreuses zones d’ombre demeurent sur la branche allemande de mon ascendance mais je ne desespère pas. Tout est question de patience. Par exemple, la mémoire familiale semble prétendre que mes ancêtres allemands auraient souhaité partir aux États-Unis : juste avant de partir, le nombre de places prévues pour embarquer outre-Atlantique aurait été atteint… C’est de cette manière qu’ils se seraient retrouvés en partance pour l’Algérie. J’en déduis qu’il s’agit forcément de la branche Dieringer puisque Karl s’engage dans la Légion et que, sauf erreur de ma part, aucun autre membre de sa famille ne le rejoint en Algérie. Non, les recherches sont loin d’être terminées.

Je le répète : tout est question de patience !

De nombreux Badois s’installent dans l’arrondissement de Sidi-bel-Abbès à leur arrivée en Algérie.

Notes :

(1) le terme “Hoffischers” apparaît avant la désignation des parents d’Andreas. Que signifie ce terme ?

(2) Là aussi, un terme qu’il n’a pas été possible de traduire : “weiland”.

(3) Dans la revue L’Algérianiste, en juin 1988, Edgar Scotti a rédigé un dossier consacré à Sidi-Lhassen, disponible en ligne via le site de l’association du Cercle Algérianiste. Encore merci à Hélène pour ces précieuses informations.

 

En cette fin de mois d’août, je souhaite lancer un nouveau rendez-vous : #AdopteUnAncêtre. Le principe est simple : partir sur les traces d’un individu qui a la particularité de… ne pas être votre ancêtre. Pouvant être une personnalité de votre région, un inconnu illustre en son temps ou un illustre inconnu sur lequel vous tombez par hasard dans un registre, au gré de vos recherches. Pour ce nouvel exercice, aucune périodicité : vous publiez quand vous le souhaitez, quand vous le pouvez, quand l’envie vous vient. Si elle vous vient. Afin que l’on puisse identifier l’exercice, je vous suggére simplement de faire figurer le #AdopteUnAncêtre, et sur votre blog, et lorsque vous partagez l’article sur les réseaux sociaux. Mais il n’y a aucune obligation.

François-Emmanuel Fodéré (1764-1835), père de la médecine légale. Source : Wikipédia.

Pour ce premier exercice, je veux vous parler d’une personnalité de Saint-Jean-de-Maurienne, où je suis né et où j’habite. Père de la médecine légale, rien que ça, François-Emmanuel Fodéré y serait né en 1764 (1). Élevé par sa mère, Marie Nicole Vectier, François-Emmanuel n’a jamais connu son père, Barnabé, mort à Lyon quelques mois plus tôt. La famille Fodéré est originaire de Bessans, en Haute Maurienne. François-Emmanuel suit ses études classiques au collège Lambert, à Saint-Jean-de-Maurienne, où il fait bonne impression. Remarqué par l’intendant de Maurienne, le chevalier de Saint-Réal, Fodéré réussit à obtenir une place au collège royal de Turin, où il commence à étudier la médecine. Ses talents et sa réputation lui valent même une sorte de bourse de la part de Victor-Amédée III (1726-1796), alors roi de Sardaigne et duc de Savoie. Grâce à cet argent, Fodéré se rend ainsi dans la capitale de France, où il vit modestement tout en continuant d’apprendre. Après la Révolution française et le rattachement de la Savoie à la France, Fodéré est engagé dans l’armée des Alpes. Il est reçu à Marseille par un praticien de renom, le docteur Moulard. Se prenant d’amitié pour le médecin militaire qu’était Fodéré, Moulard lui “offre” la main de sa fille aînée, Madeleine Joséphine Moulard. Le mariage est célébré en février 1793 à Marseille. Plus tard, à propos de sa femme, Fodéré écrit :

Ton âme élevée a souvent soutenu mon courage. Tu n’ignorais pas que les sentiments généreux, que la science sans bassesse, la vertu sans intrigues, la vérité sans mensonges, ont presque toujours conduit à la pauvreté, objet d’effroi pour nos contemporains, et la pauvreté ne t’a pas effrayée !”

Cité par Luc Ducros, dans Notice historique sur la vie et les travaux du Docteur Fodéré, Paris, 1845, p.13

Mémoire sur une affection des gencives et de l’intérieur de la bouche endémique parmi les troupes de l’armée des Alpes, rédigé par Fodéré en septembre 1794.

Un temps médecin à l’hôpital militaire d’Embrun, dans les Hautes-Alpes, où il rédige en septembre 1794 un Mémoire sur une affection des gencives et de l’intérieur de la bouche endémique parmi les troupes de l’armée des Alpes (2), Fodéré revient à Marseille où il remplit les “fonctions de médecin de l’Hospice d’humanité et de celui des insensés” et il où il enseigne “l’anatomie et la physiologie” (3).

Auteur de plusieurs ouvrages et déjà largement reconnu pour son travail, il publie en 1798 son Traité de la médecine légale (4) :

Les autres ouvrages de Fodéré l’avaient déjà placé au rang des hommes les plus éminents par leur science ; mais son traité de médecine légale fut son véritable titre de gloire et lui assura l’immortalité. Il créa pour ainsi dire une science nouvelle et mérita d’être surnommé par les Académies et les Facultés de médecine “le père de la médecine légale” (5).

Traité de la médecine légale et d’hygiène publique…, l’oeuvre qui valut à Fodéré le surnom de “père de la médecine légale”, en 1798. Ici, il s’agit de la réédition du traité en six volumes et disponibles sur Gallica.

En 1804, alors qu’il réside à Martigues (6), Fodéré est appelé en urgence pour soigner un certain Charles IV, roi d’Espagne, arrivé malade à Marseille. Une fois la chose faite, le Bourbon d’Espagne souhaite emmener avec lui son désormais médecin-sauveur pour Rome, mais ce dernier refuse, ne voulant pas abandonner sa famille. Une dizaine d’enfants naissent en effet de l’union Fodéré-Moulard. Quelques années plus tard, ayant pris le trône à Charles IV, Ferdinand VII, détenu avec son frère Don Carlos et leur oncle Don Antonio au château de Valençay, sollicite la visite de Fodéré auprès de Napoléon.

Après une longue attente, Fodéré fut autorisé à se rendre auprès d’eux. Arrivé au château, il y vécut dans l’initimité des princes et chercha à alléger la tristesse de leur situation. Mais ce séjour ne pouvait convenir au caractère de Fodéré. L’espionnage entourait le château. Continuellement interrogé par les agents de police, observé dans toutes ses démarches, il sollicita et obtint au début de 1813 la permission de le quitter” (7)

En 1814, une chaire de médecine légale devient vacante à la faculté de Strasbourg. Rien ne peut alors retenir l’homme à l’origine de cette nouvelle discipline. Il réussit les concours avec brio et s’y installe. Les années qui suivent sont très prolifiques pour le médecin qui publie ouvrage sur ouvrage, tantôt sur telle épidémie, tantôt sur la folie. En 1825, il publie même un Essai historique et moral sur la pauvreté des nations, qui lui vaut non seulement le suffrage de l’Académie des sciences mais aussi une lettre du pape Léon XII. L’un de ses biographes, Luc Ducros, précédemment cité, écrit :

À peine si dans cette vie remplie de toutes les nobles études, le docteur Fodéré a connu le repos. Habituellement il se couchait à deux heures après minuit ; l’été comme l’hiver, il se levait avec le jour. La pratique de son art, les visites aux malades, les fonctions de l’enseigneiment remplissaient toute sa journée. Le temps dont il avait besoin pour continuer ses nombreuses recherches et pour composer ses oeuvres, il le dérobait au sommeil. Les vacances n’étaient pour lui qu’un simple changement dans l’ordre ou dans la nature des travaux. Il ne savait se reposer qu’en passant d’une occupation utile, importante, à une autre occupation qui, souvent, l’était encore davantage.”

Luc Ducros, dans Notice historique sur la vie et les travaux du Docteur Fodéré, Paris, 1845, p.24

Âgé de 71 ans, François-Emmanuel Fodéré meurt à Strasbourg le 4 février 1835 à 4h du matin au 46 de la place d’Armes. Il est inhumé au cimetière Sainte-Hélène.

Malgré tant de services rendus à la science et à l’humanité, le docteur n’obtint jamais de distinction du Gouvernement ; ce qui est plus surprenant, on n’accorda aucun secours à ses enfants, qui se disaient par la voix d’une de ses filles, plus fières d’être pauvres et de porter le nom de Fodéré, que de vivre dans l’opulence et ne pouvoir se glorifier des vertus de leur père. […]

La société linéenne et géographique de Leipzig, apprenant la mort du Docteur Fodéré, décida qu’on donnerait son nom à la première fleur que l’on découvrirait et qu’on appellerait “foderea”.

Glorieux de compter Fodéré parmi ses compatriotes, le Conseil de Ville de Saint-Jean-de-Maurienne décida de lui élever un monument, ouvrit une souscription et nomma une Commission chargée de l’érection. La fête eut lieu en 1846, la place où se dresse la statue a été appelée depuis : place Fodéré. (8)

Monument érigé en 1846, en la mémoire de François-Emmanuel Fodéré, sur la place qui porte son nom. S’il est né à Saint-Jean, ses ancêtres paternels, eux, sont originaires de Bessans, en Haute Maurienne. Photo : G.Chaix, août 2017. Tous droits réservés.

 

Connaissiez-vous le père de la médecine légale ? Saviez-vous qu’il était originaire de Maurienne ? Non ? Sa vie, son action et son histoire méritaient largement qu’on lui consacre un article, aussi incomplet soit-il tant il pourrait y avoir matière à raconter.

Notes :

(1) Si toutes les biographies consultées parlent du 8 janvier 1764, dans les registres de la paroisse Notre-Dame de Saint-Jean-de-Maurienne, nous retrouvons le baptême d’un enfant s’appelant Joseph Benoît, le 15 février 1764. Ses parents, Barnabé et Marie Nicole Vectier, correspondent aux parents de François-Emmanuel. Source : AD de la Savoie en ligne, 3E 397, folio 87, vue 91/405.

(2) Disponible via Gallica ici.

(3) D’après les Travaux de la Société d’histoire et d’archéologie de la province de Maurienne, 1956, p.63. Ils reprennent en substance ce qu’a écrit le docteur Antoine Mottard, dans Notice historique sur la vie et les travaux du professeur Fodéré, Chambéry, 1843.

(4) Le Traité est ensuite réédité en six volumes entre 1813 et 1815, disponibles là aussi sur Gallica.

(5) D’après les Travaux de la Société d’histoire et d’archéologie de la province de Maurienne, op.cit., p.64.

(6) C’est en menant les recherches sur Fodéré que je me suis rendu compte que Fodéré a alors exercé la médecine à Martigues, ville d’origine d’une de mes ancêtres, Thérèse Geneviève Fouque (1776-1840) : son grand-père maternel, Joseph Dejean, y était maître-chirurgien dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Heureux hasard !

(7) D’après les Travaux de la Société d’histoire et d’archéologie de la province de Maurienne, op.cit., p.65.

(8) Ibid., p.68