« Dis papa, elle est où maman ? » Cette question, s’il la redoutait, Ferdinand ne s’imaginait pas qu’elle aurait l’impact d’un coup de poignard dans le ventre. Il balbutie, lâche un sourire de circonstance et finit par lui répondre qu’elle est partie loin. « C’est où, loin ? » « Dans un pays d’où l’on ne revient pas. Dans le pays des anges, où l’on mange n’importe quand, où le soleil ne se couche jamais… Sois gentil, va jouer maintenant, j’ai du travail. » Il se promet qu’un jour il arrêtera de raconter la même histoire, qu’au fond lui-même espère être véridique. Elle lui manque. Terriblement. Veuf à vingt-huit ans, c’est en commençant la phrase de cette manière que les gens du village plaignent celui qui est cantonnier à Cacherou, petit village situé non loin de Palikao, en Algérie française. Pourquoi donc ne se remarie-t-il pas ? Car « la parole donnée n’a pas de prix », s’acharne-t-il à marteler aux quelques fous qui s’aventurent à lui poser la question.

Pierre Prosper Ferdinand Blanchard, l’un des premiers bébés européens – sinon le premier d’après la mémoire familiale – à avoir été inscrit sur les registres d’état civil de Palikao, sdans l’arrondissement de Mascara, en Oranie. Après son service, il avait sans doute fait la plus belle rencontre de sa vie : elle s’appelait Louise Gabrielle Poizat, Lyonnaise par son père, Suisse par sa mère… qui était devenue sa femme un jour de janvier 1901, à Oran. Tous les jours ou presque, il redéroule le fil de l’histoire ; les longues nuits d’été, les promesses éternelles et le destin tragique de cette amour perdue. Presqu’un an, jour pour jour, après leur mariage, naissait et mourrait leur premier enfant, Ferdinand Louis. Dans la foulée, deuxième grossesse. En octobre de la même année, la mort venait une nouvelle fois prendre un enfant sans vie. Un an après, le 9 octobre 1903, naissait Denis Ferdinand, son cher fils qui l’interroge ponctuellement sur l’endroit où se trouve sa mère. Enfin, la petite Marie-Louise, née le 7 octobre 1904. Quatre grossesses en trois ans… Et la dernière lui aura été fatale, c’est bien ce que se conclut Ferdinand à chaque fin du film passé dans sa tête.

 

Ferdinand et Louise, sans doute au début du XXe siècle. Coll. familiale. Tous droits réservés.

Et pourtant la vie continue, certes. Deux enfants à élever, qui plus est en bas âge, ce n’est pas évident, mais il se débrouille comme il peut. Des prostituées de Frenda gardent Denis la journée, braves femmes. Honneur et valeurs, c’est un peu dans cet esprit que Ferdinand souhaite transmettre ce qu’il est à sa progéniture. Derrière une photo-portrait, il inscrit « Voilà celui qui vous aime et qui vous aimera toujours ».

Ferdinand, photo-portrait derrière laquelle il est inscrit : « Voilà celui qui vous aime et qui vous aimera toujours ». Coll. familiale. Tous droits réservés.

Les années passent et Ferdinand finit par tomber amoureux d’une Espagnole, Maria Ramirez, avec qui il refusera de se marier, afin de tenir sa parole auprès de celle qui tiendra sa vie durant une place de choix dans son cœur. Ne pas se marier ne veut pas dire ne pas assumer : deux enfants naissent de cette seconde union, Mireille Suzanne et Sabine Andrée… Lesquelles meurent de la grippe espagnole juste après la Première Guerre mondiale. Bien vivants, eux, ses deux enfants Denis et Marie-Louise, construisent leur vie à l’image de celle de leur père, droite et intègre. « Ton père, s’il avait voulu, il aurait pu faire fortune à Palikao », se moque certains en s’adressant à Denis. Cantonnier de métier, Ferdinand avait en effet bon cœur mais avait surtout le souci de la dignité. Alors qu’un Arabe avait envers lui quelques dettes et que ce dernier lui avait proposé de lui donner des terres à défaut de pouvoir le payer tout de suite, il avait répondu « et avec quoi vas-tu nourrir ta famille ? Va, garde tes terres, le jour où tu pourras, tu me rembourseras ».

Des hommes comme lui, en Algérie coloniale, il y en avait sûrement d’autres, noyés dans un flot de profiteurs qui ont semé la mauvaise graine coloniale et se sont étonnés ensuite de récolter le fruit de la guerre. Je suis fier aujourd’hui de me savoir descendant de celui que j’aperçois, le dos courbé et les mains au sol, tentant de dégager une espèce de grosse pierre pour des travaux de chaussée. « Le roseau plie mais ne rompt pas », c’est la phrase qui me vient alors à l’esprit. D’un regard, il me foudroie soudain, comme si ma présence lui avait été révélée en un éclair. Le temps d’un instant, je me plais à penser que nous allons pouvoir échanger.

Un enfant me tire alors le bas de ma veste : « dis, papa, elle est où maman ? » Dans un sourire, je m’empresse de prendre mon fils dans les bras, comprenant alors que la scène n’avait été qu’une rêverie de plus et lui suggère de ne pas s’en faire. « Maman reviendra bientôt ».

 

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Tous les faits énoncés ci-dessus sont véridiques ou authentifiés dans la mémoire familiale. Pierre Prosper Ferdinand est né le 4 mai 1876 à Palikao. Ses parents, Ferdinand Etienne et Félicie Marie Madeleine Armand, sont partis de leurs Hautes-Alpes natales en 1874. Sa première femme, Louise Gabrielle, est née le 21 juillet 1877. Après son mariage le 12 janvier 1901, Louise tombe enceinte et donne naissance, le 9 janvier 1902 à un enfant qui mourra le jour même. Neuf mois plus tard, en octobre 1902, l’histoire est tristement la même. Puis, le 9 octobre 1903, vient au monde mon arrière-grand-père, Denis Ferdinand. Enfin, le 7 octobre 1904, naît Marie-Louise. Trois jours plus tard, Louise Gabrielle meurt : elle n’avait que 27 ans. Chef cantonnier à Cacherou puis à Palikao, Ferdinand , lui, meurt le 12 mars 1946, à Palikao.

Ferdinand lors de son engagement militaire, à la fin des années 1890. Coll. familiale. Tous droits réservés.

Faire de la généalogie, ce n’est pas exclusivement chercher ses ancêtres dans l’état civil, registres paroissiaux ou autres archives de tous ordres. Les sources écrites constituent également une potentielle mine d’informations qu’il convient de ne pas négliger. En l’occurence, je veux m’arrêter aujourd’hui sur deux épisodes marquants dans la commune de mes ancêtres paternels, Saint-Sorlin-d’Arves : la peste et les nécessités des guerres entre le duché de Savoie et la France de la fin du XVIe siècle imposées aux communes de Maurienne et notamment dans les Arves.

La peste de 1588 (1)

Saint Roch (à droite) et Saint Sébastien (au centre) sont deux saints protecteurs de la peste. Lire à ce sujet : Un remède contre la Peste Le Culte de Saint Roch en Maurienne par Pierre Geneletti, Saint-Jean-de-Maurienne, 2001.

Dans la seconde moitié du XVIe siècle, plusieurs épisodes de peste éclatent en Maurienne (2) : en 1588, Saint-Sorlin est à son tour frappé par le fléau. Dans un fascicule consacré à La Peste à Saint-Sorlin-d’Arves en 1588, l’abbé Truchet écrit :

Le jeudi 2 septembre 1588, la fille de Claude Bernard, syndic, mourut. Son fils mourut le lendemain ; sa femme et son autre enfant tomèrent malades. Bernard reçut ordre de rester dans sa montagne où l’autre syndic lui enverrait les vivres nécessaires. La maladie se déclarait par des charbons ou bubons qui se produisaient, chez les uns sur les côtes, chez les autres sous le croupion ou en la cuisse. »

On envoie alors un messager à Saint-Jean-de-Maurienne afin de lancer l’alerte. Samedi 4 septembre, deux morts de plus. On fait alors construire des « cabannes » de quarantaine. Certains rechignent à y aller, assurant n’être pas malades. L’abbé Truchet cite alors un document d’archives :

A quoy jay satisfayct me seroys transporte jusques au village du Pré auquel lieu ay trouve le dict Sibellin auquel jay faict commandement de par Mgr le Rme et de M. le juge mage de sortir de sa mayson et entrer en cabanne separee lequel a respondu quil se tiendroyt bien separe en sa mayson mais quil nestoyt pas malade pour aller en cabanne.« 

On suggère ensuite audit Sybillin qu’on lui construirait une cabane, étant donné que ce dernier se plaint de ne pas avoir les moyens d’en construire une. Il finit alors par accepter. Le responsable de cette calamité ?

Benoît Bernard était accusé d’avoir apporté la peste parce qu’il était arrivé peu de temps auparavant d’un pays infecté et qu’il en avait apporté des besongnes (habillements) ; de plus, il était entré dans plusieurs maisons suspectes. On lui donna plusieurs fois l’ordre de se faire une cabane séparée de celle des malades, sous peine d’être arquebousé et d’avoir ses biens confisqués. Il refusa et ferma sa porte. On l’enfonça et il sortit en jurant qu’il feut peu de temps quil en auroyent et que repentiroyent. Il finit cependant par s’adoucir et par promettre, en donnant caution, de n’avoir aucune relation avec personne. On lui accorda jusqu’au lendemain pour qu’il pût retirer le reste de sa récolte. »

Un médecin et des remèdes arrivent de Saint-Jean-de-Maurienne : on ordonne aux habitants de Saint-Sorlin de nettoyer leurs maisons. Le 9 septembre, alors que tout le village est réuni devant la chappelle Saint-Pierre, on charge deux femmes – Jeanne Falcoz (de Saint-Jean) et « sa coadjutrice et chambrière » Marmite Decluny – de « nettoyer, purger et laver duement cinq maisons infectées de maladie contagieuse ». Le 23 septembre, Brise Didier est chargée d’aider à nettoyer les maisons infectées de la peste, ce qui laisse présager, conclut l’abbé Truchet, que Marmite Decluny a contracté la maladie.

Au total, 130 pestiférés reçurent des vivres aux frais de la commune.

Leur nourriture était par trop frugale, car elle se composait presque exclusivement de pain et d’un peu de fromage. L’enterreur et les deux nettoyeuses avaient une nourriture plus confortable. L’enterreur, Jérôme Decluny, reçut 30 pots de vin à lui seul. Jeanne Rol eut plus d’un quintal de viande et on lui fournit di pain de froment de première qualité, ou du pain gruaz. En compensation, ils étaient bannis de la société et durent faire quarantaine après leurs fonctions remplies. »

Suite logique des mesures d’hygiène prises, on coupe toute communication avec Saint-Sorlin.

Il y avait des sentinelles placées sur le col d’Arves, pour empêcher toute communication avec la commune infectée ; des hommes chargés de faire la patrouille dans l’intérieur de la commune, afin que les pestiférés n’eussent aucune relation avec les autres habitants ; et deux commis pour la santé à qui étaient confiées la haute surveillance et l’administration de tout ce qui concernait le service des malades, c’étaient noble Pierre Sallières d’Arves et Jean Dedux. Il y avait encore des procureurs et serviteurs des affligés, dont la mission consister à veiller aux détails de la nourriture et aux soins à leur donner, à s’occuper des sépultures et à surveiller les ensevelisseurs, etc. L’acte qui les nomme est du 12 septembre. »

Parmi les témoins de l’acte, nous retrouvons alors « maistre André Chaix notaire », qui n’est autre que mon ancêtre le plus lointain retrouvé dans ma lignée patronymique.

 

Les remèdes donnés aux malades se composent d’emplâtres, d’onguent mello, d’appostoloses, de digestifs et de tablettes. Pour purifier les maisons, on faisait tout simplement brûler de l’encens et de la myrrhe. »

À la fin du mois de janvier 1589, la liberté de circuler est redonnée aux habitants de Saint-Sorlin par le magistrat général de Chambéry.

La guerre pour le marquisat de Saluces

Charles-Emmanuel Ier, duc de Savoie de 1580 à 1630. Source : Wikipédia

À la même période, la grande Histoire influe sur la vallée de la Maurienne. Profitant des guerres de religion dans lequelles sont empêtrées en France, le duc de Savoie Charles-Emmanuel Ier s’empare de Saluces, avec le soutien de l’Espagne. L’abbé Truchet écrit à ce propos :

Dès le commencement de la guerre pour le marquisat de Saluces (septembre 1588), le duc Charles-Emmanuel Iern craignant que Lesdiguières tentât d’opérer une diversion en envahissant la Maurienne, chargea Mgr Pierre de Lambert, à raison de son pouvoir temporel sur les communes de la rive gauche de l’Arc depuis le Frênet jusqu’à Pontamafrey, de prendre les mesures nécessaires pour défendre les passages de nos montagnes. […] Pour les Arves le commandement efut confié à Pierre de Sallières dit darve, qui eut pour lieutenants nobles Jacques Ducol et Henri Varnier, et Jean Dedux.

L’invasion redoutée n’eut pas lieu à cette époque, le fort de la guerre en Savoie s’étant porté du côté de Genève. Mais les mesures prises et les passages de troupes à St-Jean, soit de celles du duc, soit des auxiliaires espagnols, imposèrent aux communes des charges très lourdes, même après la promesse de Charles-Emmanuel de les en exempter moyennant une dîme extraordinaire qui fut levée. »

Il ne s’agit évidemment pas de faire le détail de tout ce qu’écrit l’abbé Truchet sur cet épisode qui aura pour conséquence une occupation française en 1600 par les troupes d’Henri IV. Suspendue par le traité de Bourgoin en novembre 1595, la guerre reprend en juin 1597 et à cette date une garnison française est en place à Saint-Jean-d’Arves. Elle y restera jusqu’au prochain traité de paix, celui de Vervins le 2 mai 1598.

Les notes recueillies par M. Buttard sur l’année 1598 sont tirées du compte de Jacques Didier syndic de St-Sorlin. Je vais en donner de nombreux extraits. Ils montreront ce que cette commune eut à souffrir sous les deux gouvernements et surtout de la part de la garnison de St-Jean-d’Arves. La plus à plaindre fut le syndic, rendu responsable de tous les retards de paiement des contributions de guerre, emprisonné par les autorités et battu par les soldats. Evidemment les autres communes ne furent pas mieux traitées. »

Dans les notes insérées par l’abbé Truchet, je retrouve mon ancêtre André Chaix :

Livré 7 sous 3/4 pour 3 pièces de pain au capitaine Chatelet qui voulait retenir André Chaix prisonnier. »

Pourquoi cet article ? Car il faut parfois passer des heures à chercher dans les sources à notre disposition sans parfois rien trouver ou seulement quelques maigres informations utiles à notre généalogie. Ceci étant dit, en apprendre plus sur le contexte historique de nos ancêtres, c’est, de facto, en apprendre plus sur nos ancêtres, d’une manière ou d’une autre.

Notes :

(1) Toutes les citations qui suivent sont extraites de « La peste à St. Sorlin-d’Arves (Savoie) en 1588 » et « La commune de St Sorlin-d’Arves et les guerres de la fin du XVIe Siècle » rédigées par l’abbé Truchet dans les Travaux de la Société d’histoire et d’archéologie de la province de Maurienne, Saint-Jean-de-Maurienne, 1876.

(2) En 1472 et 1478 déjà, la peste touche la Savoie et en particulier le village de Fontcouverte, qui se situe, à vol d’oiseau, à quelques kilomètres des Arves. Moins d’un siècle plus tard, en 1564-1565, l’épidémie touche de nouveau la vallée et en particulier Saint-Jean-de-Maurienne. Plus loin, l’abbé Truchet fait état des dépenses qu’il juge utile de préciser. 66 florins ont ainsi été dépensés pour la garde des pestiférés (49 jours à 12 sous et 24 jours à 9 sous).

Voilà un moment que je m’intéresse à la branche allemande de mon ascendance sans pour autant arriver à en reconstituer la teneur. De l’Algérie au Grand Duché de Bade, ou chronologiquement du Grand Duché de Bade à l’Algérie… Je vous propose un état des lieux des recherches que j’ai pour l’instant menées.

Le point de départ ? L’engagement de mon ancêtre Karl Rieth dans la Légion étrangère le 30 novembre 1854. Né le 28 janvier 1836 à Mannheim, dans le Grand Duché de Bade, Karl Wilhelm Rieth devient Français en juin 1867 : il habite alors en Algérie. Quelques mois plus tard, le 5 décembre, il se marie à Oran avec Anna Maria Dieringer, native elle aussi du Grand Duché de Bade, plus précisément de Wolfenweiler.

J’ai la chance d’avoir les états de service de mon ancêtre Karl. La première orthographe retenue ici est Rith, qui renseigne sur la prononciation du patronyme (en Algérie, je croise le nom orthographié de diverses manières comme Rite).

Un acte de mariage comme seule ressource généalogique

Pendant des années, c’est en effet le seul acte d’état civil que je possédais et qui me permettait de tracer mon ascendance allemande. Ainsi, les parents de Charles sont André Rieth, décédé le 24 février 1858 à Mannheim et Catherine Fehmann, décédée le 16 mai 1839. Pour la branche Rieth, c’est tout ce que j’avais jusqu’à il y a encore quelques semaines. Puis, suite à un article de Brigitte (Chronique d’antan), j’ai pris connaissance d’un site allemand ayant numérisé une partie des registres paroissiaux et d’état civil d’Allemagne. N’étant absolument pas germanophone, j’ai passé des heures à déchiffrer les registres de Mannheim et cela a payé puisqu’en 1831, j’ai retrouvé la mention du mariage d’André et Catherine Fehmann.

La branche Rieth

Grâce à l’aide de Brigitte et de son réseau, que je remercie encore, j’ai enfin pu mettre des noms sur les grands-parents de Charles.

Andreas Rieth, bourgeois et maître serrurier, fils légitime et célibataire de Johann Ehrhardt Rieth, bourgeois (1) et de sa femme Anne Katharine née Benzinger, avec Katherine Elisabethe Fehmann, fille légitime et célibataire de Johann Fehmann, maitre menuisier, bourgeois de Mannheim (2) et de son épouse Maria Rosine née Reinecker.

Témoins : Julius Reinhardt, bourgeois et brasseur, et Albrecht Jakob Rieth, bourgeois et maître pêcheur

Source : https://www.archion.de/

Ainsi, le père d’André, Johann Ehrhardt, était serrurier, bourgeois de la ville de Mannheim. Un nouveau patronyme apparaît alors au niveau de la mère d’André : Anne Katharine Benzinger. Du côté de Catherine Fehmann, le père était menuisier et sa mère s’appelait Maria Rosine Reinecker. Tous sont a priori originaires de Mannheim. L’un des témoins est sans doute un parent d’André, Albrecht Jakob Rieth, qui exerce la profession de pêcheur.

Né cinq ans après l’union de ses parents, Charles n’est vraisemblablement pas l’aîné de sa fratrie. Mais pour l’heure, je n’ai pas encore trouvé la trace d’éventuels frères et soeurs. Lorsqu’il s’engage dans la Légion étrangère à Metz, en 1854, il est dit qu’il exerce la profession de boucher. Il faut préciser qu’après la création de la Légion en 1831, la majorité des engagés est originaire d’Allemagne : près de 70% d’après le Centre de documentation historique sur l’Algérie. Une bonne partie de ces engagés vient du Grand Duché de Bade, encore indépendant à l’époque mais qui subit la pression prussienne, laquelle Prusse projetant de récupérer dans son giron la rive gauche du Rhin. Ainsi, ce seraient pour des raisons politiques, plus qu’économiques (toujours selon l’association précédemment citée) que des milliers de Badois quittent leur terre natale. Sans oublier une démographie très dense qui contribue, de facto, à l’émigration.

La branche Dieringer

Également originaire du Grand Duché de Bade, l’émigration de la famille Dieringer est familiale, contrairement à l’émigration de Charles, parti tout seul, engagé volontaire dans la Légion. Une demande de concession à SIdi-bel-Abbès est faite par Mathias Dieringer sans doute au début des années 1850. Marié à Marie Anne Ingold, j’ai en effet réussi à reconstituer partiellement la fratrie de mon ancêtre Anna Maria.

  1. Barbe, née le 17 novembre 1832 à Wolfenweiler, mariée le 22 mars 1856 à Sidi-bel-Abbès et décédée le 18 juillet 1890 à Tabia.
  2. Mathias, né vers 1837 si l’on se fie à l’âge mentionné dans son acte de décès en date du 20 octobre 1884 à l’hôpital militaire de Sidi-bel-Abbès.
  3. Anna Maria, mon ancêtre, née le 12 février 1839 à Wolfenweiler, mariée une première fois en 1867 avec Charles à Oran et décédée le 19 février 1917 à Sidi-Brahim (Prudon).
  4. Caroline, née le 6 mai 1845 à Wolfenweiler, mariée une première fois en 1863 à Detrie, une seconde fois en 1897 à Lamtar et décédée le 9 octobre 1904 à Zerouala (Deligny).
  5. Charles, né à Schallstadt vers 1849 d’après l’âge mentionné dans son acte de décès en date du 17 mars 1871 à Detrie.

Le trou entre 1832 et 1837 laisse à penser qu’un autre enfant a pu naître entre Barbe et Mathias. Malheureusement, les archives de Wolfenweiler ne sont pas en ligne. Pas plus que celles de Schallstadt, d’où sont originaires Mathias Dieringer et Marie Anne Ingold, nés respectivement vers 1810 et 1806. Ces dernières informations sont déduites à partir de leur acte de décès : les deux sont en effet morts en Algérie : le premier à Sidi-bel-Abbès le 23 novembre 1878 et la deuxième à Détrie, le 18 juillet 1871, soit 4 mois, presque jour pour jour, après le décès de Charles, leur dernier enfant. L’émigration de la famille Dieringer suit la volonté des autorités françaises de construire une colonie agricole. Grâce aux recherches d’une de mes cousines, Hélène, nous savons que Mathias signe une pétition en 1854 à Sidi-Lhasen :

Tous citoyens laborieux et pères de famille du pays de Bade, arrivés depuis le 10 mars et forcés de vivre sur l’argent qu’ils ont apporté et du peu qu’ils gagnent en journées, sans que rien ne leur fasse entrevoir une réalisation quelconque qui leur avait été faite dans leur pays.

Obligés de reconnaître que les espérances qu’ils avaient conçues d’après ces promesses se sont toutes évanouies et que leur petit capital est déjà presque totalement épuisé par un long voyage et de peines perdues, sans but, comme sans utilité au profit, de telle sorte que s’il ne leur arrive aucun secours, ils seront hors d’état de conserver leur concession.

Résolus à ne pas devenir victimes de la misère et bien convaincus que telles ne sont pas les intentions de l’Empereur, ils viennent supplier Sa Majesté de leur faire accorder des moyens d’existence jusqu’à ce qu’ils aient obtenu une récolte et en même temps faire donner à chacun une avance pour construire une habitation. Ils pourront ainsi en répondant aux vues du Gouvernement et de l’Empereur atteindre les buts qu’ils se sont proposés. »

Source : Roland Leber, Hermann le Badois, de Fribourg à Saïda – 1840-1930, Les Presses du Midi, Toulon, 2008. Il s’agit en fait d’un roman. Ce texte apparaît en annexe II de l’ouvrage, p.491 (3)

Cela confirme bien la période d’émigration de la famille Dieringer. Grâce aux actes de décès de Mathias et Anne Marie Ingold, je connais le nom de leurs parents. Mathias Dieringer et Aline Cahlik pour le premier (la répétition du prénom indique-t-elle que Mathias serait l’aîné de la fratrie ? ; le mystère demeure sur le patronyme Cahlik dont je ne sais rien…). Baptiste Ingold et Maria Sarcher pour la seconde. Les deux conjoints sont par ailleurs natifs de Schallstadt. Malheureusement, les archives de cette dernière localité ne sont pas en ligne.

Dernier détail : les sépultures relevées par l’association Généalogie Algérie Maroc Tunisie de Charles Rieth, sa femme Anne Marie Dieringer et son beau-père Mathias Dieringer confirment bien leur foi protestante.

De nombreuses zones d’ombre demeurent sur la branche allemande de mon ascendance mais je ne desespère pas. Tout est question de patience. Par exemple, la mémoire familiale semble prétendre que mes ancêtres allemands auraient souhaité partir aux États-Unis : juste avant de partir, le nombre de places prévues pour embarquer outre-Atlantique aurait été atteint… C’est de cette manière qu’ils se seraient retrouvés en partance pour l’Algérie. J’en déduis qu’il s’agit forcément de la branche Dieringer puisque Karl s’engage dans la Légion et que, sauf erreur de ma part, aucun autre membre de sa famille ne le rejoint en Algérie. Non, les recherches sont loin d’être terminées.

Je le répète : tout est question de patience !

De nombreux Badois s’installent dans l’arrondissement de Sidi-bel-Abbès à leur arrivée en Algérie.

Notes :

(1) le terme « Hoffischers » apparaît avant la désignation des parents d’Andreas. Que signifie ce terme ?

(2) Là aussi, un terme qu’il n’a pas été possible de traduire : « weiland ».

(3) Dans la revue L’Algérianiste, en juin 1988, Edgar Scotti a rédigé un dossier consacré à Sidi-Lhassen, disponible en ligne via le site de l’association du Cercle Algérianiste. Encore merci à Hélène pour ces précieuses informations.

 

En cette fin de mois d’août, je souhaite lancer un nouveau rendez-vous : #AdopteUnAncêtre. Le principe est simple : partir sur les traces d’un individu qui a la particularité de… ne pas être votre ancêtre. Pouvant être une personnalité de votre région, un inconnu illustre en son temps ou un illustre inconnu sur lequel vous tombez par hasard dans un registre, au gré de vos recherches. Pour ce nouvel exercice, aucune périodicité : vous publiez quand vous le souhaitez, quand vous le pouvez, quand l’envie vous vient. Si elle vous vient. Afin que l’on puisse identifier l’exercice, je vous suggére simplement de faire figurer le #AdopteUnAncêtre, et sur votre blog, et lorsque vous partagez l’article sur les réseaux sociaux. Mais il n’y a aucune obligation.

François-Emmanuel Fodéré (1764-1835), père de la médecine légale. Source : Wikipédia.

Pour ce premier exercice, je veux vous parler d’une personnalité de Saint-Jean-de-Maurienne, où je suis né et où j’habite. Père de la médecine légale, rien que ça, François-Emmanuel Fodéré y serait né en 1764 (1). Élevé par sa mère, Marie Nicole Vectier, François-Emmanuel n’a jamais connu son père, Barnabé, mort à Lyon quelques mois plus tôt. La famille Fodéré est originaire de Bessans, en Haute Maurienne. François-Emmanuel suit ses études classiques au collège Lambert, à Saint-Jean-de-Maurienne, où il fait bonne impression. Remarqué par l’intendant de Maurienne, le chevalier de Saint-Réal, Fodéré réussit à obtenir une place au collège royal de Turin, où il commence à étudier la médecine. Ses talents et sa réputation lui valent même une sorte de bourse de la part de Victor-Amédée III (1726-1796), alors roi de Sardaigne et duc de Savoie. Grâce à cet argent, Fodéré se rend ainsi dans la capitale de France, où il vit modestement tout en continuant d’apprendre. Après la Révolution française et le rattachement de la Savoie à la France, Fodéré est engagé dans l’armée des Alpes. Il est reçu à Marseille par un praticien de renom, le docteur Moulard. Se prenant d’amitié pour le médecin militaire qu’était Fodéré, Moulard lui « offre » la main de sa fille aînée, Madeleine Joséphine Moulard. Le mariage est célébré en février 1793 à Marseille. Plus tard, à propos de sa femme, Fodéré écrit :

Ton âme élevée a souvent soutenu mon courage. Tu n’ignorais pas que les sentiments généreux, que la science sans bassesse, la vertu sans intrigues, la vérité sans mensonges, ont presque toujours conduit à la pauvreté, objet d’effroi pour nos contemporains, et la pauvreté ne t’a pas effrayée ! »

Cité par Luc Ducros, dans Notice historique sur la vie et les travaux du Docteur Fodéré, Paris, 1845, p.13

Mémoire sur une affection des gencives et de l’intérieur de la bouche endémique parmi les troupes de l’armée des Alpes, rédigé par Fodéré en septembre 1794.

Un temps médecin à l’hôpital militaire d’Embrun, dans les Hautes-Alpes, où il rédige en septembre 1794 un Mémoire sur une affection des gencives et de l’intérieur de la bouche endémique parmi les troupes de l’armée des Alpes (2), Fodéré revient à Marseille où il remplit les « fonctions de médecin de l’Hospice d’humanité et de celui des insensés » et il où il enseigne « l’anatomie et la physiologie » (3).

Auteur de plusieurs ouvrages et déjà largement reconnu pour son travail, il publie en 1798 son Traité de la médecine légale (4) :

Les autres ouvrages de Fodéré l’avaient déjà placé au rang des hommes les plus éminents par leur science ; mais son traité de médecine légale fut son véritable titre de gloire et lui assura l’immortalité. Il créa pour ainsi dire une science nouvelle et mérita d’être surnommé par les Académies et les Facultés de médecine « le père de la médecine légale » (5).

Traité de la médecine légale et d’hygiène publique…, l’oeuvre qui valut à Fodéré le surnom de « père de la médecine légale », en 1798. Ici, il s’agit de la réédition du traité en six volumes et disponibles sur Gallica.

En 1804, alors qu’il réside à Martigues (6), Fodéré est appelé en urgence pour soigner un certain Charles IV, roi d’Espagne, arrivé malade à Marseille. Une fois la chose faite, le Bourbon d’Espagne souhaite emmener avec lui son désormais médecin-sauveur pour Rome, mais ce dernier refuse, ne voulant pas abandonner sa famille. Une dizaine d’enfants naissent en effet de l’union Fodéré-Moulard. Quelques années plus tard, ayant pris le trône à Charles IV, Ferdinand VII, détenu avec son frère Don Carlos et leur oncle Don Antonio au château de Valençay, sollicite la visite de Fodéré auprès de Napoléon.

Après une longue attente, Fodéré fut autorisé à se rendre auprès d’eux. Arrivé au château, il y vécut dans l’initimité des princes et chercha à alléger la tristesse de leur situation. Mais ce séjour ne pouvait convenir au caractère de Fodéré. L’espionnage entourait le château. Continuellement interrogé par les agents de police, observé dans toutes ses démarches, il sollicita et obtint au début de 1813 la permission de le quitter » (7)

En 1814, une chaire de médecine légale devient vacante à la faculté de Strasbourg. Rien ne peut alors retenir l’homme à l’origine de cette nouvelle discipline. Il réussit les concours avec brio et s’y installe. Les années qui suivent sont très prolifiques pour le médecin qui publie ouvrage sur ouvrage, tantôt sur telle épidémie, tantôt sur la folie. En 1825, il publie même un Essai historique et moral sur la pauvreté des nations, qui lui vaut non seulement le suffrage de l’Académie des sciences mais aussi une lettre du pape Léon XII. L’un de ses biographes, Luc Ducros, précédemment cité, écrit :

À peine si dans cette vie remplie de toutes les nobles études, le docteur Fodéré a connu le repos. Habituellement il se couchait à deux heures après minuit ; l’été comme l’hiver, il se levait avec le jour. La pratique de son art, les visites aux malades, les fonctions de l’enseigneiment remplissaient toute sa journée. Le temps dont il avait besoin pour continuer ses nombreuses recherches et pour composer ses oeuvres, il le dérobait au sommeil. Les vacances n’étaient pour lui qu’un simple changement dans l’ordre ou dans la nature des travaux. Il ne savait se reposer qu’en passant d’une occupation utile, importante, à une autre occupation qui, souvent, l’était encore davantage. »

Luc Ducros, dans Notice historique sur la vie et les travaux du Docteur Fodéré, Paris, 1845, p.24

Âgé de 71 ans, François-Emmanuel Fodéré meurt à Strasbourg le 4 février 1835 à 4h du matin au 46 de la place d’Armes. Il est inhumé au cimetière Sainte-Hélène.

Malgré tant de services rendus à la science et à l’humanité, le docteur n’obtint jamais de distinction du Gouvernement ; ce qui est plus surprenant, on n’accorda aucun secours à ses enfants, qui se disaient par la voix d’une de ses filles, plus fières d’être pauvres et de porter le nom de Fodéré, que de vivre dans l’opulence et ne pouvoir se glorifier des vertus de leur père. […]

La société linéenne et géographique de Leipzig, apprenant la mort du Docteur Fodéré, décida qu’on donnerait son nom à la première fleur que l’on découvrirait et qu’on appellerait « foderea ».

Glorieux de compter Fodéré parmi ses compatriotes, le Conseil de Ville de Saint-Jean-de-Maurienne décida de lui élever un monument, ouvrit une souscription et nomma une Commission chargée de l’érection. La fête eut lieu en 1846, la place où se dresse la statue a été appelée depuis : place Fodéré. (8)

Monument érigé en 1846, en la mémoire de François-Emmanuel Fodéré, sur la place qui porte son nom. S’il est né à Saint-Jean, ses ancêtres paternels, eux, sont originaires de Bessans, en Haute Maurienne. Photo : G.Chaix, août 2017. Tous droits réservés.

 

Connaissiez-vous le père de la médecine légale ? Saviez-vous qu’il était originaire de Maurienne ? Non ? Sa vie, son action et son histoire méritaient largement qu’on lui consacre un article, aussi incomplet soit-il tant il pourrait y avoir matière à raconter.

Notes :

(1) Si toutes les biographies consultées parlent du 8 janvier 1764, dans les registres de la paroisse Notre-Dame de Saint-Jean-de-Maurienne, nous retrouvons le baptême d’un enfant s’appelant Joseph Benoît, le 15 février 1764. Ses parents, Barnabé et Marie Nicole Vectier, correspondent aux parents de François-Emmanuel. Source : AD de la Savoie en ligne, 3E 397, folio 87, vue 91/405.

(2) Disponible via Gallica ici.

(3) D’après les Travaux de la Société d’histoire et d’archéologie de la province de Maurienne, 1956, p.63. Ils reprennent en substance ce qu’a écrit le docteur Antoine Mottard, dans Notice historique sur la vie et les travaux du professeur Fodéré, Chambéry, 1843.

(4) Le Traité est ensuite réédité en six volumes entre 1813 et 1815, disponibles là aussi sur Gallica.

(5) D’après les Travaux de la Société d’histoire et d’archéologie de la province de Maurienne, op.cit., p.64.

(6) C’est en menant les recherches sur Fodéré que je me suis rendu compte que Fodéré a alors exercé la médecine à Martigues, ville d’origine d’une de mes ancêtres, Thérèse Geneviève Fouque (1776-1840) : son grand-père maternel, Joseph Dejean, y était maître-chirurgien dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Heureux hasard !

(7) D’après les Travaux de la Société d’histoire et d’archéologie de la province de Maurienne, op.cit., p.65.

(8) Ibid., p.68

Cher ancêtre,

C’est l’histoire d’une lettre qui n’arrivera jamais à destination ; l’histoire de quelques mots qui te sont adressés mais dont tu ne prendras jamais connaissance. Ironie du sort pour toi qui était, ta vie durant, facteur des postes. Des vies, tu en as eu plusieurs en fait. Le tout embrumé de mystère, comme cadenassé dans un écrin que j’ai du mal à appréhender. À ma disposition, des documents, évidemment, des lettres qui se succèdent formant des mots, puis des phrases, et c’est tout. En vérité, c’est impressionnant de se dire qu’une lignée entière est basée sur un concours de circonstances. Pourquoi es-tu parti de ton Duché de Bade natal où tu y as vu le jour le 28 janvier 1836 ? Engagé volontaire dans la Légion étrangère, pourquoi ? À 18 ans révolus, qu’est-ce qui pousse un jeune à vouloir prendre les armes ? Je ne sais même pas quelle est ta position dans ta fratrie : tes parents se sont mariés en 1831, ta pauvre mère est morte lorsque tu avais trois ans. Sans doute que son absence t’a marquée, profondément. Lorsque tu t’engages à Metz le 30 novembre 1854, que ressens-tu vraiment ? Ton père André était-il favorable à une telle entreprise ? Qu’as-tu voulu fuir Charles ? Permets-moi de t’appeler par ton prénom francisé car je sais que tu as été naturalisé par décret impérial en juin 1867, quelques mois avant ton mariage. La nationalité française, tu as certes dû la chérir et tu as même failli la payer au prix de ta vie. Tes états de service relatent ton parcours : embarqué à Bastia en février 1855, tu rejoins l’Armée d’Orient pour la Crimée : sale guerre qui a, j’imagine, laissé des traces. Combien de cadavres as-tu enjambé ? Combien de regards vifs as-tu vu vaciller ? Car en plus des balles et du carnage de la guerre, les épidémies faisaient bien le boulot, à commencer par le choléra. Les as-tu seulement compté, les cadavres sous tes pieds ? Comment aurais-tu pu imaginer, à cet instant, te battre contre des gens qui partageront leur sang avec ta descendance ? Car oui, Charles, je suis descendant sarde, par mon père. Le destin est farceur parfois. Du boucher d’Allemagne – l’étais-tu seulement d’ailleurs ? – te voici désormais voltigeur, fusilier, puis caporal en 1857. La Crimée n’était pas la seule campagne épique à laquelle tu as participé, je m’en doute. Celle d’Italie, avec les batailles de Magenta et de Solférino t’ont même valu une médaille. Dois-je franchement te féliciter pour ces faits d’armes ? En tout cas, je le dois pour avoir réussi à sauver ta peau. Sergent Rieth, depuis septembre 1859, tu jouissais alors de tes nouveaux droits civils par décret impérial qui t’autorisaient à élire domicile en France. La moindre des choses !

C’est ainsi, par ton engagement à 18 ans, que ton destin se scelle à l’Algérie française. Comble de la frustration, j’ai ta description physique mais aucune photo de toi, mon cher Charles, qui mesurais seulement 1,57 mètre, et qui étais brun aux yeux bleus. Issu d’une lignée protestante, c’est avec une fille de par chez toi que tu vas te marier à Oran, le cinquième jour de décembre 1867. Qu’elle est loin l’armée à l’instant où tu dis « oui » puisque tu es désormais facteur des postes. Quoique l’un des témoins est sergent infirmier major des hôpitaux militaires. Pourquoi s’être marié à Oran ? Avec ton épouse, mon ancêtre donc, vous avez légitimé une fille prénommée Caroline, née en avril 1863 à Détrie, ou Sidi-Lhassen aujourd’hui. De nombreux Badois s’y sont installés après leur émigration, dès les années 1840. Comme le prénom est la forme féminisée du tien, j’ose prétendre qu’il s’agit bien de ta fille, Charles, mais après tout peu importe. En parlant de prénom, ton deuxième, Wilhelm, me parle particulièrement puisqu’il s’agit de celui que je porte. Charles Guillaume Rieth, voilà ton identité française en 1870 lorsque naît André, votre premier fils. Tu as décidé de lui donner le même prénom que celui de ton père, décédé en 1858. Puis dans les quatre autres enfants que tu auras, figurera bien sûr celle qui nous lie, Pauline. Pauline Anna Maria que mon grand-père maternel chérissait tant. « C’est elle qui m’a élevé en définitive », me rappelle-t-il à l’occasion. Difficile d’imaginer ta petite devenue grande je sais puisqu’au moment de ton décès, elle venait de fêter son huitième anniversaire. 44 ans, est-ce bien raisonnable de mourir à un âge si précoce ? Ta femme attendra quatre années avant de se remarier, avec un Mink, André de son prénom.

Tiens, j’ai la chance d’avoir à ma disposition le titre définitif de propriété que tu as signé le 23 février 1876 avec un lot à bâtir à Sidi-Brahim. J’évoque ce document parce que taquins qu’ils sont ces Français, ils t’ont fait naître à Strasbourg ! Évidemment, après 1870, j’imagine qu’être né en Allemagne était mal vu. Ou alors est-ce toi qui tenait à naître finalement en France ?

Signature de Charles, en 1875.

Charles, toutes mes questions n’attendent à l’évidence aucune réponse. Je serai bien naïf d’imaginer que, d’une quelconque façon, tu puisses éclairer les zones d’ombre qui demeurent sur ton existence. Mon cher arrière arrière arrière grand-père, je te prie de bien vouloir excuser mon ton qui t’apparaîtra forcément comme familier. En t’écrivant, c’est un peu à une partie de moi que je me suis adressé. Et malgré mon manque d’intérêt toutes ces années, je dois bien reconnaître que cette lignée de mon ascendance, celle qui te concerne donc, se révèle être plus que fascinante. Tout vient à point à qui sait attendre.

Un de tes nombreux descendants.

PS : dans quelques temps, je partirai justement à la découverte de ta ville natale, Mannheim, que j’aimerais tant découvrir. Tu y as peut-être passé des années difficiles, ou en gardes-tu un souvenir nostalgique. Les mauvaises langues diront au mieux que t’écrire est un exercice de style inutile ; au pire, elles ne comprendront même pas ce qui se lit habituellement entre les lignes.

André et Frédéric, deux de tes fils, à gauche. Ils te ressemblent ? Collection familiale. Tous droits réservés.

Famille Rieth à Tlemcen. Je ne reconnais aucun visage. Collection familiale. Tous droits réservés.

Pour cette nouvelle édition du Challenge AZ, j’ai décidé de le mener intégralement sur Twitter avec des threads. Le fil rouge de cette année ? L’analyse transgénérationnelle, ou psychogénéalogie. Bibliographie, concepts généraux, cas pratiques… J’ai voulu, avec cette modeste contribution, faire lumière sur une approche très intéressante de la psychologie, par le prisme des inconscients individuel et familial. Bonne lecture !

Challenge AZ 2017 – #Psychogénéalogie

« Sisyphe » Représentation de Sisyphe, condamné à faire rouler un rocher eternellement jusqu’en haut d’une montagne du Tartare. Peinture de Tiziano Vecellio dit Titien (1490-1576) 1548-1549 Madrid. Museo del Prado. ©Aisa/Leemage

Lorsque j’ai commencé l’étude de ma généalogie paternelle, je ne pensais pas sortir du périmètre des Arves, en Maurienne, dans le département de la Savoie. Et pourtant, dès le XIXe siècle, je relevais un patronyme que je n’avais alors jamais noté jusqu’ici : Pierraz. C’est avec cette lignée que je veux ainsi démarrer mes histoires en Oisans.

Origine du patronyme

Je veux d’abord m’arrêter un instant sur l’origine du nom Pierraz. En recherchant dans le Gabion (1), je lis, pour Pierre, Piéron, Pierra, Pierraz, Pierron, Pierroz :

Noms de baptême puis patronymes, d’après le latin populaire Petrus (grec petros, rocher, issu de l’araméen), nom du premier des douze apôtres du Christ, mais après le XVIe siècle l’appellatif a pu se confondre quelquefois avec « pierre » (latin petra), dans des patronymes à valeur topographique qui sont des abrègements de De La Pierre. Le nom de baptême Pierre, théoriquement le plus courant jusqu’au XIIe siècle (devant Jean) s’est surtout manifesté sous de très nombreux hypocristiques ou diminutifs (exemple : Perret) ou sous-diminutifs (exemple : Pernet), généralement d’après les formations anciennes Pere (langue d’oïl) et Peyre (occitan). […] Pierra, peut-être matronyme, a disparu en Savoie mais a produit (fin XVIIe siècle) la variante Pierraz, qui s’est éteinte en Savoie au siècle dernier.

Génération 1 : Madeleine Pierraz (1801-1875)

L’histoire commence… ou plutôt devrais-je dire se termine le 13 août 1875 à Saint-Sorlin-d’Arves lorsque la dernière porteuse du patronyme Pierraz de mon ascendance s’éteint, à l’âge de 74 ans. Deuxième d’une fratrie de deux enfants, elle naît à Saint-Sorlin le 28 janvier 1801 et s’y marie le 30 avril 1822, avec Joseph Didier (mon Sosa n°40). Ensemble, ils auront 10 enfants et je vous renvoie à l’article correspondant à l’origine des Didier que j’ai rédigé en octobre 2016 pour en savoir plus de ce côté. Le frère de Madeleine, François, né en 1799, exerce la profession de marchand et se marie en 1824 à Nantua, dans l’Ain. Il n’aura, lui, a priori que deux filles.

Génération 2 : Jean Baptiste Pierraz (1767-1803)

Il est le premier de sa famille à naître dans les Arves, le 25 juillet 1767. Avant lui, Hugues, François, Jeanne… tous nés à Huez respectivement en 1754, 1756 et 1758. Après cette dernière année, j’ai du mal à reconstituer la fratrie : je sais que Jean Baptiste a une autre soeur, Marguerite, qui se marie à Saint-Sorlin, comme Jeanne. Jean Baptiste lui, s’y marie le 26 juin 1797. Grâce à la mise en ligne du tabellion par les Archives Départementales de la Savoie, j’ai réussi à retrouver le mariage passé devant notaire, au hameau du Pré, toujours à Saint-Sorlin.

Du six messidor de l’an cinq de la République française une et indivisible et suivant le vieux stèle (sic) l’an mille sept cent quatre vingt dix sept et le vingt quatre du mois de juin, après midi, environ l’heure de quatre, à la commune de St Sorlin d’Arves, dans mon étude située au village du Pré par devant moi notaire soussigné et en présence des témoins ci-après nommés, se sont établis et constitués en personne Jean Baptiste fils de François Pieraz assisté et autorisé de d[it] père et d’une Marie feu Barthélémy Didier tous neufs natifs et habitants de cette commune lesquels de leur gré, ensuite des promesses de mariage entr’eux verbalement faites, ont promis et promettent par le présent se prendre et s’urnir en mariage […]

Reconnaissance : le d[it] futur époux, assisté comme est dû ci-devant de son d[it] père, les meubles, linges, habillements [énoncés] ci-après, savoir : quatre robes drap du paÿs, deux neuves et deux mi-usées, cinq paires de […] même drap, trois paires neuves et deux paires mi-usées plus deux blanches, un de toile, neuf et un de drap du paÿs mi-usé plus quatre paires de bas, deux paires neufs, et deux paires mi-usés plus un tapis de laine, neuf, plus un tablier de laine, neuf, plus douze chemises, sept neuves et cinq mi-usées, plus six tabliers de toile, quatre neufs et deux mi-usés, plus sept mouchoirs de col d’indienne et de Röen ; plus un chappeau neuf, plus enfin un coffre de bois sapin mi-usé garni de ses ferrures, serrure et clef dans lequel sont renfermés tous les autres menus linges et effets de la d[ite] future épouse […]

Le présent mariage est agréable au d[it] François feu Hugues Pieraz natif de la commune d’Hüez, en Dauphiné, aussi habitant de cette commune, celui-ci de gré pour lui et les siens, étant aussi ici personnellement établi et constitué par devant moi d[it] notaire en la présence des d[its] témoins a fait faire, en faveur du d[it] Jean Baptiste Pieraz son fils futur époux et pour rendre le présent mariage certain et déterminé, la donnation suivante, savoir : le d[it] François Pieraz donne au d[it] futur époux la moitié de tous et chacun (sic) les biens généralement quelconques qu’il délaissera s’en réservant expressément la propriété et les revenus jusqu’à son décès, et ceux sous les charges suivantes, savoir qu’il fournira à la Marguerite Pieraz, sa femme, la motiié d’une habitation convenable et qu’il payera une moitié de tous ses legs tant pieux qu’atres et la moitié de pension, le tout porté par son testament du vingt six septembre mille sept cent quatre vingt six par moi reçu […]

[Enonciation des témoins] Le d[it] François Pieraz dont la famille est composée de sa femme et de quatre enfants, déclare que le revenu annuel de ses biens, vallants tout au plus cinq cent francs et de quarante francs ; et la d[ite] future épouse m’a aussi déclaré que tous ses biens dotaux vallent cent francs, et que son troupeau vaut aussi cent francs. La d[ite] future épouse a fait sa marque sur ma minute, le d[it] futur époux, ses parents et témoins ont signé sur celle avec moi notaire soussigné que le présent contenant trois pages et deux tiers, ai fait lever pour le Bureau du Tabellion de la ville de St Jean de Maurienne et après collation faite, je l’ai signé.

Charles Catherin Didier

C’est dire à quel point un acte notarié est précieux… Informations généalogiques ou simplement description du quotidien de nos ancêtres, il est incontournable à qui étudie une histoire familiale. Jean Baptiste meurt le 11 juin 1803, alors âgé de seulement 35 ans. Son acte de décès reste muet quant à la cause du décès (on la retrouve parfois dans les actes d’état civil de la période post-révolutionnaire). Je rappelle ici que la Savoie est, à cette date, française et intégrée au département du Mont-Blanc.

Génération 3 : François Pierraz (1737-1807)

C’est lui qui migrera, avec sa famille, dans les Arves, situées sur l’autre versant de la montagne (voir carte ci-dessous). Né le 15 août 1737 à Huez, il s’y marie le 9 janvier 1753 avec Marguerite Pierraz (2), une cousine. C’est pour cette raison que le couple obtient une dispense (en raison du « troisième degré de consanguinité) de la part de « Monseigneur l’Évêque et Prince de Grenoble ». François est par ailleurs cultivateur à Huez et n’a donc que 15 ans lorsqu’il se marie. D’après les dates de naissance des enfants du couple, la famille migre dans les Arves entre 1758 et 1767, sans doute car la vie en Dauphiné devenait trop compliquée. François décède à Saint-Sorlin le 3 avril 1807.

Église Saint-Ferréol, Huez, collection personnelle, tous droits réservés. Venez jeter un oeil à mon Instagram !

Génération 4 : Hugues Pierraz (1708- )

Ici, les choses se compliquent sérieusement car les archives d’Huez sont lacunaires dans la première moitié du XVIIIe siècle avec un trou malheureux entre 1710 et 1725. La chance me sourit néanmoins car je mets la main sur son baptême, le 3 avril 1708… qui s’est fait « à la maison à cause du danger » que semblait courir l’enfant. Par chance, il a survécu, ce qui me permet accessoirement de vous écrire aujourd’hui. Si la date de son mariage avec Anne Coulet m’échappe encore, je ne désespère pas de le trouver entre 1726 et 1737 (a minima, éplucher les registres dans cette période me permettra sans doute d’avoir d’autres éléments sur la fratrie de François).

Génération 5 : Philibert Pierraz (marié en 1705)

Comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, j’ai identifié le mariage des parents d’Hugues, Philibert et Michelle Giraud, le 15 septembre 1705. Hugues serait ainsi le premier enfant du couple. Aucune information sur la naissance (il est forcément né avant 1687, année où commence la tenue des registres paroissiaux d’Huez) et la mort de Philibert.

Remarque : il signe distinctement en 1708 au moment de la naissance de son fils.

Lors du baptême d’Hugues, en 1708, son père Philibert signe distinctement. Source : AD de l’Isère en ligne.

Génération 6 : Hugues Pierraz

Mise à part l’information selon laquelle il se marie avec Marguerite Coulet à une date inconnue, je n’ai rien de très fameux. Hugues est mon ancêtre à la 11e génération et est enregistré comme étant mon Sosa n°1312. Dans les registres paroissiaux de la fin du XVIIe siècle toutefois, assez peu de Pierraz et beaucoup se rapportent à un marchand prénommé George… Reste à savoir s’il s’agit d’un collatéral ou d’un aïeul.

Voies de communication entre les Arves et le Dauphiné au XVIIIe siècle. À vol d’oiseau, seuls quelques kilomètres séparent Saint-Sorlin-d’Arves d’Huez.

Notes et sources

(1) D’après GABION, Robert, Dictionnaire des noms de familles de Savoie, Haute-Savoie, canton de Genève (partie), Montmélian, La Fontaine de Siloé, 2011, p.769.

(2) Le patronyme Pierraz s’orthographie Piera dans les registres paroissiaux d’Huez.

AD de la Savoie, de l’Isère

Juillet 1918, côté droit de la rue Géryville, Saïda, petite ville du Sud Oranais, en Algérie française. La chaleur étouffante d’un soleil de plomb assèche qui veut s’aventurer dans les rues devenues désertes en ce début d’après-midi. Ancienne place forte de l’émir Abd El-Kader, aujourd’hui bastion de la Légion étrangère, Saïda est commune de plein exercice depuis 1880. Français, Espagnols, Allemands, Arabes, catholiques, protestants, musulmans, juifs, tous se côtoient, mais personne ne se mélange. Tous se parlent mais très peu échangent. Les ressentiments liés à la colonisation et à son lot d’injustices sont comme une bombe à retardement dont tout le monde nie l’explosivité. Mais ce contexte-là, en cette journée d’été, Gilberte n’en a que faire. Comme à son habitude, elle danse et chante, amusant au passage sa plus jeune sœur Eliane, mon arrière-grand-mère, qui vient de fêter son neuvième anniversaire et qui la suit partout dans la maison, intriguée.

« Je suis enceinte, Eliane ! Je vais avoir un enfant, te rends-tu compte seulement ? » Rien ne semble pouvoir venir perturber le bonheur de Gilberte, en dépit d’un passé pour le moins difficile. Et d’ailleurs, elle se refuse d’y penser. Hors de question de ressasser ce qui appartient désormais au révolu. Et elle aurait de quoi ressasser le révolu tant il fut cruel et sans pitié. Née le 11 avril 1896, Gilberte arrive en deuxième position dans sa fratrie. Avant elle, Justin, né en 1894 ; après, viennent Adèle, née en 1897, et Eliane, en 1909. Âgée de 40 ans lors de la mise au monde de la petite dernière, Elisa, leur mère, ne se remettra jamais vraiment de l’accouchement et s’éteindra quelques années après, en novembre 1913. Un sacré monde s’est alors écroulé sous les pieds de la famille Rouquayrol. Au moment de la mort de sa mère, Justin, l’aîné, est engagé volontaire au 18e escadron du train des équipages militaires depuis août 1912. Gilberte, Adèle et Eliane se retrouvent alors seules avec leur père, les premières reprochant plus ou moins ouvertement à la cadette le décès de leur mère. Le père ? Justin Basile Rouquayrol, retrouvé en Algérie un peu par hasard alors qu’il effectue une carrière dans la police. À Saïda, il a épousé la fille d’un homme riche et influent. Porté sur les jeux d’argent, assez peu présent pour ses filles et sans doute dévasté par la mort brutale de sa femme, laquelle tenait par ailleurs une maison de couture réputée, le père semble déléguer à ses filles aînées ses responsabilités. Gilberte n’y pense jamais, sous peine de ressentir comme des coups de poing au ventre difficilement supportables. Pas plus qu’elle ne veut penser à son frère qui, revenant de son engagement en 1916, a cru qu’il pourrait être un père plus digne que son propre géniteur : « dehors ! » c’est alors ce que s’étaient employées à répéter Gilberte et Adèle. Et c’est d’ailleurs ce qu’il fit : partir.

Justin, Adèle et Gilberte Rouquayrol. Archives familiales, tous droits réservés.

Les deux sœurs s’étaient alors réparti les tâches : Gilberte, plus artiste dans l’âme, se refusait à travailler et s’était engagée à élever sa petite sœur Eliane, alors qu’Adèle, ayant hérité des doigts de fée de sa mère, ramenait de l’argent à la maison. Le 7 avril 1917, alors que les trois sœurs s’embarquent pour un train direction Oran et leur famille maternelle, leur père décède brutalement. Ce genre de mort brutale qu’il convient de ne pas trop creuser. Ce genre de mort brutale qui laisse une marque indélébile à qui ose y réfléchir, donner un sens. « Il n’y a aucun sens à tout cela ». Dès lors, c’est l’état d’esprit qu’avait adopté Gilberte, se refusant à la plainte, ne prenant les épreuves comme une succession de marches à gravir. Pas vraiment par conviction, plutôt par nécessité.

Mais aujourd’hui n’est pas un jour triste, j’en témoigne par ma présence discrète, dissimulée, imperceptible. Gilberte est éperdument amoureuse d’un légionnaire, un Espagnol du nom de Romero. Ce que sa sœur Adèle en pense ? Si seulement vous saviez. Issue d’une famille protestante par leur mère, s’allier avec un catholique n’est forcément pas une bonne idée. Et pourtant.

Du piano ? Alors même que j’observe les scènes quotidiennes avec un grand intérêt et une intense curiosité, des notes contribuent à rendre différent le film ancestral qui se trame devant moi. Je sais que la musique représente « l’art préféré » de cette branche de ma famille, celle de mon aïeule Elisa Rodier, juste avant « la peinture », d’après les dires même de mon arrière-grand-mère. Le problème dans tout ça, c’est que je ne vois personne devant le piano.

Adèle s’affaire pour dresser la table : les sœurs semblent recevoir du monde ce soir. Eliane suit Gilberte dans chaque pièce, laquelle s’est installée devant un miroir pour se maquiller. Du haut de ses neuf années, Eliane l’observe attentivement, les bras enlacés autour d’un des pieds de la chaise sur laquelle est installée Gilberte, promettant de ne pas la déranger. La scène m’arrache facilement une larme. Je mesure à la fois le privilège d’être là, mais quel effroi se dégage de l’histoire familiale passée. Les notes de Chopin résonnent en moi de manière trop forte pour que je conserve mon impassibilité. Les minutes passent, les premiers invités arrivent, ça rigole, ça chante, ça chambre, ça crie ! Et je n’entends que cette musique lancinante qui se répète inlassablement et qui donne à chaque détail de la vie un poids particulier, pas une lourdeur pesante, non, mais une certaine gravité à chaque seconde qui défile : j’en conclus que c’est le prix à payer pour songer à pareil rendez-vous.

Le repas terminé, Gilberte se lève, invite tout le monde à faire de même. La musique a cessé, pour un instant seulement. « Je veux parler à ma mère désormais ! » Le ton est ferme, déterminé et dénué de toute crainte. Mon arrière-grand-mère se tient naturellement à l’écart mais n’est pas sommée de partir. Elle sait de toute façon qu’il ne faut pas déranger. La musique reprend en même temps que les mains se joignent sur ce vieux guéridon magnifique, lequel prend désormais toute la place dans la pièce à vivre. La lumière est naturellement tamisée, agrémentée de quelques bougies qui alimentent le spectacle surnaturel qui doit se jouer devant moi. Je vois les lèvres de Gilberte bouger, sans déchiffrer quels mots sortent de sa bouche. De l’émotion, des regards qui se croisent, éberlués, d’autres qui s’inquiètent de l’engagement de Gilberte dans l’expérience. Puis le relâchement, Gilberte tombant littéralement dans sa chaise, les bras ballants. La musique s’est arrêtée et le silence est de rigueur.

« Si tu es enceinte, tu ne devrais plus jouer avec ça… », lâche une invitée, décontenancée de ce qu’elle vient de vivre. Gilberte sourit, lui conseillant de ne pas s’en faire. Huit mois plus tard, en avril 1919, le ventre rond expulsera un bébé que tout prêtait à une vie heureuse. Que tout prêtait seulement car une sage-femme mal avisée, à cause d’une blessure à l’un de ses doigts, infectera le corps de Gilberte, qui décédera peu de temps après.

J’espère que ce sourire que je n’ai jamais connu et qui reste figée dans mon souvenir imaginaire a rejoint celui de sa mère chérie, qui semblait tant lui manquer.

Mon arrière-grand-mère, Eliane, et sa mère, Elisa Rodier. Archives familiales, tous droits réservés.

C’est un billet particulier que je m’apprête à écrire aujourd’hui. Au départ, je voulais mettre en lumière le terrible accident dont fut victime un de mes grands oncles, Amédée Fay-Jacquet, décédé le 27 avril 1907 entre Saint-Jean-de-Maurienne et Villargondran.

SAINT-JEAN-DE-MAURIENNE. —

Terrible accident. — Un terrible accident
a coûté la vie à un enfant de quatorze
ans, le nommé Amédée Fay-
Jacquet, né à Saint-Sorlin-d’Arves,
dont les parents sont domiciliés à Saint-
Jean-d’Arves.
Cet enfant était occupé à transporter
du fumier, avec l’âne de ses parents,
pour le compte de M. Victorin Champlong,
de la commune de Villargondran.
Il partit du domicile de ce dernier vers
dix heures du matin.avec sa bête
chargée, pour se rendre sur une propriété
située au-dessous du chef lieu de
la commune.
Mme Champlong partit un instant
après l’enfant pour se rendre sur la
même propriété. En route, elle aperçut

le pauvre petit pris sous sa bête, qui
était, elle, couchée sur le flanc. Elle
s’empressa de le dégager, mais le malheureux
petit ne donnait plus signe de
vie.
On ne releva sur son corps qu’une
légère contusion au cou, pairaissant
avoir été faite par les courbes du bât de
l’animal. Ce qui permet de croire que
l’enfant est mort par strangulation.
Son corps sera transporté à Saint-
Jean d’Arves pour être inhumé.

Source : L’Indicateur de Savoie, 11 mai 1907

Né le 2 juillet 1893 à Saint-Sorlin-d’Arves, Amédée Fay-Jacquet a en réalité 13 ans au moment de sa mort. Il est le premier d’une fratrie de trois enfants :

  • François Amédée Léon Albert Alexandre (1893-1907)
  • Marie Victorine (1897-1973), mon arrière grand-mère
  • Adélaïde Louise Virginie (1900-1985)

Ses parents, Sébastien et Rose Françoise Sibué se sont mariés le 13 juillet 1892 à Saint-Sorlin-d’Arves (1). Vous allez le voir, les correspondances avec le nombre 13, ou un nombre portant le 13, est assez spectaculaire. S’il s’est marié un 13, Sébastien est également né un 13, le 13 février 1859. Bon, jusque-là, rien de fou non plus mais j’ai bien envie de vérifier à la génération précédente si le 13 revient encore. Tiens, le grand-père Fay-Jacquet, qui s’appelait François Amédée (comme son petit-fils, donc), qu’en est-il ? Ah, ben il est né le 13 juin 1824 et mort le… 12 juin 1864, presque. La grand-mère ? Marie Virginie Didier est née le 6 novembre 1831 (allez, je ne relève pas le 13 inversé que constitue le 31) et est décédée le… 13 avril (!) 1906.

En vérité, vous voulez que je vous dise ? Il n’y a aucun sens qui ressort de cette découverte. Pas de fantôme transgénérationnel, ni de triskaïdékaphobie à l’horizon. La seule chose qui m’interpelle est l’âge jeune auquel est mort le grand-père François Amédée (la veille de son 40e anniversaire), de même que l’absence de registre matricule pour Sébastien (bizarrement absent du répertoire alphabétique de 1879). Une petite odeur de mystère plane du coup sur cette lignée que je n’ai jamais approfondie. Allez savoir pourquoi.

Revenons un instant sur ce pauvre ado qui est sans doute mort étouffé sous la monture qu’il guidait. Pour mémoire.

(1) : le même jour, le 13 donc, son frère Jean Baptiste Alphonse se marie également.

 

L’effervescence est à son paroxysme, les uns s’affairent dans les pièces du bas, les autres continuent de remplir des cartons dans les chambres du haut, et moi, je viens de franchir l’escalier qui sépare le grenier du reste de la maison. La lumière du soleil, puissante, éclaire sans mal cet espace rendu presque poétique grâce aux rayons blancs se reflétant sur telle ou telle affaire poussiéreuse. Je tapote mes mains : du boulot, il va m’en falloir, pour faire le tri.

« Bienvenue dans l’espace de la CIA », retranscrit un message maladroit sur une poutre, sans doute l’œuvre imaginaire d’un de mes oncles. Ces malles traduisent un changement de siècle, cette poussette aussi. J’avance prudemment, comme si je marchais sur des œufs quand une araignée inconsciente provoque un sursaut que je réprouve immédiatement dans un souffle. L’agitation des étages inférieurs n’arrive plus jusqu’à moi, j’ai l’impression d’être dans une église, un temple, un lieu de recueillement. Un lieu de mémoire. Comme si j’étais au cœur de ce qu’on met machinalement de côté lorsque le quotidien défile à une allure insensée : « va donc mettre ça au grenier », j’imagine les enfants venus jouer là de manière imprudente ; mes grands-parents monter de temps en temps, en coup de vent, pour entreposer ce qui leur paraissait désormais inutile mais pas suffisamment pour que ça finisse à la poubelle. « Rien ne se jette », disait ma grand-mère.

Là, derrière une pyramide de cartons et de malles admirablement construite, comme une petite caisse en bois. Il me la faut. Je souris à l’idée que, dans une multitude de propositions, le cerveau a toujours cette fâcheuse tendance à sélectionner un détail, un petit rien qui, en l’espace d’une seconde, devient une évidence, le centre de tout. Je considère ainsi cette petite boîte comme le centre névralgique de tout ce désordre organisé.

« Cette boîte appartient à Maurice Chaix, né le 27 février 1918 à Saint-Sorlin-d’Arves », l’écriture de mon grand-père est soignée, gravée de ses mains. Je mets quelques instants avant de me décider à l’ouvrir comme s’il s’agissait d’une boîte magique que j’allais dévoiler. C’est lui qui a fabriqué cette boîte, j’en suis sûr, je le sens. Je la tourne dans tous les sens, à la recherche d’une autre inscription, je prends mon temps. J’essaye de l’ouvrir par la gauche, puis par la droite, manquant presque de la faire tomber. Calme. « Le couvercle coulisse, imbécile ! »

J’ai alors comme la sensation que le temps est suspendu, ou du moins marche au ralenti, en slowmotion. Les photos défilent sous mes doigts, passant d’une main à l’autre. Machinalement. Quelques feuilles volantes, et une K7. Je bloque. Deux faces marquées sobrement d’un 1 et d’un 2. Un baladeur, il me faut un baladeur. Mon pouls est soudainement rapide, le calme a laissé place au bouillonnement. Je cherche partout, sans trouver, évidemment. Je remue trois fois le même carton, peste en me tapant le pied dans la même poutre qui n’a rien à faire là. « Le coin de la CIA », il y a forcément de quoi enfiler une K7 là-bas. En trois foulées, me voici au milieu de jouets d’enfants et de babioles. « Ça va, par là-haut ? », « Pas de problème, j’avance bien, continue de vider les chambres », que personne ne monte surtout, c’est ce que je me dis nerveusement en tentant de répondre posément. Là, un baladeur K7. Un vieux casque recouvert de poussière. Faites que ça marche !

Je m’assois, respire fortement, prends une grande inspiration en regardant les photos posées à ma gauche. J’appuie sur Play.

Quelques crépitements, un raclement de gorge, « est-ce que ça marche ? », c’est la voix de mon grand-père,

 Bon, ça a l’air de tourner en tout cas. Hm. Je m’appelle Maurice Ernest Edouard Célestin Chaix, je suis né le 27 février 1918 à Saint-Sorlin-d’Arves, plus beau village de Maurienne. Je suis le dernier garçon de ma fratrie, deux petites sœurs me suivent à quelques années d’écart. Bon. Je ne sais pas dans quoi je me lance, ni même qui écoutera cette K7 qui risque de finir à la poubelle, mais j’y vais. Je me suis marié le 21 décembre 1944, un peu dans l’urgence, il est vrai. Ma femme était enceinte, ce n’était pas prévu. Du moins, pas tout de suite. Le bébé est né trois mois plus tard, le 3 février 1945 et est mort dans la foulée. Sale journée d’hiver, l’accouchement se fit dans la grange, le médecin tarda à monter jusqu’à chez nous et une fois arrivé, c’était trop tard. Pauvre gosse. Et pauvre de nous. Depuis, on s’est bien rattrapés puisque 5 enfants sont nés et vivent assurément, j’en témoigne. Au moment où j’enregistre ça, je viens de fêter mes 60 ans, et mon départ à la retraite par la même occasion. Oh, j’en ai passé des années à respirer la poussière provoquée par cet aluminium produit à Saint-Jean. Parce qu’il le fallait. Ça aura eu le mérite de nous permettre d’accéder à la propriété, de faire construire, et d’être à peu près tranquilles. Quand on a connu la guerre, ce n’est pas rien d’être tranquilles. »

Des silences entrecoupent les phrases et je suis à la fois estomaqué de l’aisance de mon grand-père sur la bande magnétique et en même temps mal à l’aise. Je l’entends tirer sur son mégot de tabac gris régulièrement.

Maurice, sa mère, ses deux petites soeurs et sa nièce, à Saint-Sorlin-d’Arves. Archives familiales. Tous droits réservés.

 Quand j’étais enfant, je partais avec ma mère et mes sœurs dans le chalet d’alpage l’été. J’en garde un souvenir fabuleux : la vie était rude, mais belle. À Olle, une source d’eau que seuls nous connaissions, donnait vie éternelle à qui en buvait. Avec tout ce que j’ai avalé, je ne m’imagine pas mourir demain. J’avais 17 ans quand mon père est passé de l’autre côté. Arf, il n’avait même pas 70 ans. Mon enfance est partie en même temps que lui. Quelques mois plus tard… Bon, je n’en ai jamais parlé à personne. Les on-dit, les mauvaises langues sont légion par chez nous et ça fait vite le tour du quartier, j’ai des gosses à préserver. Je toussais beaucoup, me sentais mal. On m’a diagnostiqué un truc aux poumons. D’aucuns dans le village me voyaient déjà passer l’arme à gauche. En cure à Saint-Hilaire-du-Touvet, dans l’Isère, on disait que l’air d’altitude me ferait du bien. On me gava de nourriture à n’en plus pouvoir. J’y suis resté de longs mois, jusqu’à l’été 1938. J’en garde aujourd’hui encore les séquelles. Le mal s’est porté sur mon genou gauche et en même temps que la guérison arriva, la calcification des os me bloqua la rotule. De retour à Saint-Sorlin, ma petite sœur manqua de s’évanouir en me voyant boîter. Ce fut dur. Réformé de service militaire, j’échappai à la guerre comme ça, c’est déjà ça. »

Mon grand-père en train de réaliser une paire de sabots. Archives familiales. Tous droits réservés.

 À la même époque, j’appris à faire des sabots. Après sa mort, je récupérais le matériel d’un voisin sabotier qui nous avait mis au défi de savoir fabriquer une paire comme lui. Je réussis haut la main. Les copains me demandaient de leur couper les cheveux, dont certains qui n’étaient pas loin du maquis. Après mon mariage, il a fallu que j’assume la vie d’un foyer. Mon frère était à Saint-Jean depuis quelques années déjà. Il me débrouilla une place à Pechiney, et puis la vie suivit son cours. Notre maison est toujours remplie, d’amis, de membres de la famille. Je cultive un peu de tout, passe la moitié de mon temps dans le jardin, l’autre dans ce qui me sert d’atelier. Quand je travaillais, je me levais tôt, faisais un bout de jardin, partais à l’usine, mangeais, repartais à l’usine, rentrais, refaisais un bout de jardin, mangeais, et me couchais. La routine en somme. Dans le quartier, j’ai été le premier à avoir une télévision : fallait nous voir tous, voisins y compris, amassés devant l’écran comme des poules ayant trouvé un couteau. En 1968… »

Germaine, Maurice (mes grands-parents), tondeuse à la main, une amie. Archives familiales. Tous droits réservés.

La bande gondole, le bouton Play se soulève. La première face est terminée. Je m’empresse de tourner la K7, sans prêter attention à ce qui m’entoure. Je rappuie. Crépitements, silence. Crépitements. Rien. J’appuie sur Foward, m’agace, en voulant à cette bande qui défile de ne plus retranscrire la voix de mon grand-père. Je chope une photo de mon grand-père, hoche la tête devant un jeune visage que je n’ai pas connu. Pour moi, il a toujours été le grand-père, celui qui me montrait ses lapins, qui s’enrageait à la tombée du ballon dans ses légumes. Le temps d’un instant, j’eus l’impression qu’il m’ouvrit la porte de ses secrets, le temps d’un instant seulement.

Note : si les faits ci-dessus concernant mon grand-père sont authentiques, la manière de les aborder – en employant la première personne du singulier notamment – est inédite en ce sens que je ne fais jamais parler mes ancêtres. C’est une exception qui s’inscrit dans un récit largement romancé au niveau de ses contours, fruit d’une imagination qui, je l’espère, vous donnera envie d’aller fouiller dans vos greniers respectifs, à la recherche de votre petite boîte magique.

Maurice Chaix, mon grand-père. Archives familiales. Tous droits réservés.