Histoire soufflée à l’écoute du fameux Lac des Cygnes de Tchaikovsky. Que je propose d’écouter en même temps que la lecture de ce #RDVAncestral particulier.

Été 1852. Hameau du Pré. Saint-Sorlin-d’Arves.

« Puisque je te dis que je l’ai vu en songe. Il était là, devant moi, comme tu te tiens. Il m’a prévenu du foin dans la grange et il m’a asséné : « l’incendie guette, les flammes n’ont besoin que d’une allumette ! »

– François, notre grand-père est mort depuis 15 ans. 15 foutues années ! La semaine dernière, c’était notre mère que tu as vu en rêve, la semaine d’avant : l’autre grand-père, la semaine encore avant : ton beau-père pris dans une avalanche. Demain, ce sera quoi ? Les enfants ressuscités des Prés-Plans ? (1)

François baisse les yeux en écoutant, gêné, les remarques de son frère Sorlin. Est-il saisi de folie ?

« Mais… »

Puis se tait soudainement, claque ensuite la porte dans un soupir et des murmures agacés, essuyant les rires de son frère tentant de prendre à témoin Étienne, lequel déplore de voir son père peu pris au sérieux.

François vient de fêter son 43e anniversaire. Il s’éloigne dans une nuit de juillet qui tarde à tomber. Déambule jusqu’à l’église de Saint-Sorlin-d’Arves, hésite à pénétrer dans le cimetière. Qu’irait-il y faire à cette heure ? Voici le recteur de la paroisse, Alexis Bouttaz, venant à sa rencontre.

« Tout va bien, mon cher François ? Quel que soit le tracas, n’oublie jamais que Dieu serre la gorge mais n’étrangle jamais… »

D’abord surpris par le ton amical, presque familier, du curé, François hésite à répondre. Raconter ses séries de rêves apporterait quoi de plus que d’être pris au mieux pour un illuminé, au pire pour la victime du Malin.

« Tu peux me parler. »

François se met alors à débiter. Comme un catalogue de rêves. Tous les morts de sa famille y passent, mais pas seulement.

« Je crains, mon père, que mes fils ne partent pour des contrées lointaines. Avez-vous entendu parler de l’or américain ? Un vieillard m’a parlé de fièvre en souriant dans une de mes rêveries. Comment puis-je donner du crédit à ces terribles projections ?

– Ne retiens rien ni personne. Ce que Dieu donne, Il le reprend. Prie et sois confiant. Ta maison brûle ? Reconstruis-la. Ton fils s’en va ? Souhaite-lui le meilleur. Ton grand-père te parle en songe ? Alors écoute-le et prie pour le repos de son âme dès le réveil. »

Les deux hommes ont pris le temps de s’asseoir, la scène est telle que François se demande en fin de compte si tout ceci n’est pas de nouveau un rêve. Tout est toujours très réaliste. Jusqu’au moindre détail. François se lève brusquement.

« Enfin, mon père, arrêtez de me parler de la sorte ! Vous semblez cautionner tout ça. Rêver des morts n’est pas possible. N’est pas imaginable. N’est pas sensé ! Combien de morts dois-je voir en songe avant d’être victime de possession, hein ? Combien ? Mais répondez-moi bon sang ! »

Silence.

« Je perds la tête, ma parole… »

François se tient alors le front avec l’une de ses mains, alors même qu’il transpire à grosses gouttes. L’alcool ? Pas une goutte aujourd’hui. Les respirations sont rapides, le curé est stoïque, fixant le pauvre homme en sueur d’un regard apaisé. De plus en plus inquiet, François vacille, l’angoisse ayant raison de son équilibre, manque de tomber en se retenant à l’un des murets entourant l’église et son cimetière.

« Père ! Que vous arrive-t-il enfin ? Vous criez depuis tout à l’heure alors même que vous semblez dormir profondément !

– Mon petit Étienne (2), que Dieu te préserve des tracas du temps qui passe. Tout va bien, rendors-toi, juste quelques mauvais rêves. »

Notes

(1) La chapelle Notre-Dame-de-la-Vie, située en marge du village, au hameau des Prés-Plans, est réputée, aujourd’hui encore , guérir et faire des miracles. Bâtie au XVIIe siècle, restaurée en 1855, dans le temps, ce sont les enfants morts nés que les familles s’empressent de ramener : la légende dit que l’enfant en question ressuscite le temps de son baptême.

(2) Il s’agit bien d’Étienne Brunet, parti en Californie en 1858.

17 janvier 2017. Cette fois, c’est la bonne, c’est le jour J. Mon premier roman est enfin disponible !

“Je suis pour la vie”, mon premier roman, est disponible à la vente au tarif de 15 euros (hors frais de port en cas d’envoi postal). Janvier 2017, tous droits réservéss

L’émotion est particulière car c’est l’aboutissement d’un travail de longue haleine, une espèce de course de fond qui nécessite patience et endurance. J’ai une pensée pour mon grand-père, à qui je dédie ce livre. Que j’aimerais le voir tenir entre les mains ce petit bouquin. Où qu’il soit, j’espère que la mise en lumière de l’histoire de ses grands oncles – dont il ne connaissait finalement pas grand chose en fait, fera écho au souvenir qu’il s’était fabriqué autour d’eux. Je veux remercier également toutes les personnes qui sont intervenues de près ou de loin dans le projet. En réalité, je n’ai pas l’impression d’une aventure qui se termine mais vraiment d’une qui commence. Et à vous, chers lecteurs, qui j’espère serez nombreux, un grand merci pour l’intérêt que vous portez à mon travail ! Mille mercis.

Afin de vous procurer l’ouvrage, donc, je vous propose deux solutions :

  • Soit vous habitez Saint-Jean-de-Maurienne et ses environs, auquel cas il suffit de m’envoyer un message privé ici ou via les réseaux sociaux afin de fixer une date et un lieu de rencontre. Pour rappel, le tarif du livre est de 15 euros.
  • Soit je vous l’envoie par La Poste, auquel cas je vous demande de m’adresser un règlement de 19€ (15€ + 4€ de frais d’envoi) par chèque de préférence, ou éventuellement par virement (plus de détails en message privé) avec vos nom, prénom et adresse postale.

N’hésitez pas, une fois le livre lu, à me faire part de vos impressions et puis tant qu’à faire, à en parler autour de vous, pourquoi pas à le suggérer à vos entourages… On appelle ça le bouche-à-oreille, non ?

A très bientôt !

Voici qu’arrive à grands pas la fin de l’année 2017. L’occasion de jeter un œil sur les 365 jours écoulés, tellement riches, et d’évoquer les projets en cours et à venir. En reprenant le bilan que j’avais écrit l’année dernière, pour 2016 donc, j’ai voulu dans un premier temps comparer ce que j’avais prévu et ce que j’ai finalement réalisé.

1) La parution d’un livre

Objectif atteint ! Ou presque, puisque l’ouvrage sortira courant janvier 2018 (vous pouvez encore le réserver en m’envoyant un message avec vos coordonnées). Je ne reviens pas dessus puisque j’en parle longuement ici et que j’aurai l’occasion d’en redire quelques mots dans les semaines à venir. Cette aventure s’est étalée sur plusieurs années avant d’atteindre son point d’orgue en 2017 où j’ai découvert le monde de l’édition, sur lequel je reviendrai prochainement dans un billet. En filigrane, ce projet est sans doute le plus abouti et le plus enrichissant que j’ai eu à accomplir généalogiquement parlant.

2) Enrichir mon blog (1) et ma généalogie

Il me semble que l’objectif est également atteint. Je voulais « proposer plus de contenu, de nouvelles rubriques, enrichir mon histoire familiale en faisant le tour des cousins de chaque branche pour mutualiser photos et papiers de famille » : les deux premiers points ont été réalisés notamment grâce aux #RDVAncestral et #AdopteUnAncêtre quoique pour cette dernière rubrique, je n’ai publié qu’un article. J’espère pouvoir l’alimenter dans l’année à venir. J’ai aussi évoqué de nouvelles branches de ma famille et mis en place une rubrique, “Une histoire, un livre”, que j’aurai, je l’espère, plaisir à enrichir en 2018. Pour le troisième point, je suis très content d’avoir pu rencontrer des cousin-e-s que je ne connaissais pas auparavant, d’avoir pu échanger autour d’une histoire familiale commune et de découvrir des albums et donc des photos que je ne connaissais pas. Évidemment, je n’ai pas fini de faire le tour et je continuerai sur ma lancée en 2018.

Exemple de découverte, avec la légende insérée dans l’article dédié : La photo la plus ancienne que je possède mettant en scène Olle et des membres de ma famille. D’une qualité exceptionnelle, j’aime le contraste entre les habits de ville (Jean François, le frère de Charles, avait été le premier à partir à Paris dans le dernier quart du XIXe siècle) et le toit de chaume en arrière-plan. 1906-07. Archives familiales, tous droits réservés.

3) Vivre mieux de mon activité

Fin 2016, je vous annonçais que je retrouvais la voie du salariat en intégrant la rédaction de l’hebdomadaire de ma vallée, La Maurienne. En avril, je rédigeais « Demain j’arrête » (2), pensant à terme ne pas pouvoir gérer les deux volets de ma vie professionnelle, très chronophages. Bon eh bien, 8 mois et quelques commandes plus tard, je ne renonce pas à mon activité d’autoentrepreneur et compte bien la développer autant que faire se peut ! Je crois que la vie parfois est semblable aux montagnes russes : des montées, des descentes, des frayeurs, de la joie… L’essentiel c’est de rester à bord et de vivre le moment présent.

Cap sur 2018

« Je suis pour la vie »

Je vais commencer l’année sur des chapeaux de roue avec la sortie de mon premier roman, sur le destin extraordinaire d’un de mes  grands oncles, Étienne Brunet, parti de ses Arves natales pour rejoindre la Californie dans la seconde moitié du XIXe siècle. Dans le courant de l’année, je souhaite participer à des salons du livre près de chez moi et profiter pour échanger autour de cette belle aventure qu’a été la rédaction de ce bouquin. Le titre que j’ai choisi pour ce livre, qui reprend les propres mots de mon grand oncle, résume à lui seul l’état d’esprit que je compte insuffler dans l’année à venir. Je pense en effet que 2018 sera une bonne rampe de lancement pour la rédaction d’un nouveau roman. #AlerteSpoil

L’écriture, encore et toujours

Je ne reviens pas sur le #RDVAncestral qui vole désormais de ses propres ailes, grâce notamment à la petite équipe derrière (3) et aux nombreux participants chaque mois. Je l’ai dit, je souhaite développer #AdopteUnAncêtre avec des personnages historiques issus de ma vallée, mais il y a aussi un projet qui devrait arriver courant février, et qui s’appelle Raconte-moi nos Ancêtres (RMNA). Sur ce dossier, nous sommes plusieurs aux manettes (la même équipe que pour le #RDVAncestral) et j’espère que nous aurons l’honneur de mobiliser la communauté de généanautes !

Texte de présentation publié sur Twitter mi-juillet 2017.

Dans mon bilan de 2016, je souhaitais aussi « pouvoir investir dans des tas de projets comme le fait de réaliser des voyages généalogiques sur les traces de tels ou tels ancêtres, de telle ou telle branche en proposant dans le même temps des sortes de chroniques (écrites et pourquoi pas vidéo…). C’est en effet un projet que j’ai en tête mais que je sais encore trop prématuré pour l’annoncer et le programmer. Rendez-vous en 2018 ? » Bon, les copains, je ne sais pas si le rendez-vous sera honoré en 2018 mais je vais tout faire pour. Ce projet a en tout cas germé, il n’est pas encore forcément arrivé à maturation mais croyez-bien que je ferai mon possible afin de vous proposer un petit quelque chose, que ce soit ici ou via mes réseaux sociaux (Twitter, Facebook et Instagram).

L’analyse transgénérationnelle

C’est l’objectif essentiel de l’année à venir : développer mes compétences dans le champ si vaste et si passionnant que constitue l’analyse transgénérationnelle (4) au travers de ma propre expérience mais aussi de celles de mon entourage. Je ne sais pas si je trouverai le temps et les ressources nécessaires pour me former en 2018 mais ce qui est certain c’est que je continuerai à explorer ce chemin parfois tellement sinueux mais toujours incroyable par sa richesse. J’espère avoir l’occasion de partager mes pérégrinations sur le blog ou ailleurs avec le plus grand nombre. Même si je n’en parle pas plus longuement, il s’agit vraiment d’un pilier d’ambitions que je projette dans les années à venir, qui dépasse carrément le cadre généalogique.

Petit point statistiques

Je ne vous embêterai pas avec les chiffres longtemps mais cela me permettra d’avoir un point de référence pour l’année prochaine. Avec 28 articles publiés dans l’année (grâce au #RDVAncestral, j’ai assuré une publication mensuelle et j’en suis très content), mon site (qui fêtera ses deux ans au printemps) a enregistré 54 300 visiteurs pour 118 000 visites effectuées. Merci, merci, merci, mille mercis. J’en profite aussi pour remercier tous celles et ceux qui commentent mes publications, sur le blog ou sur les réseaux sociaux et aussi tous les gens qui me contactent directement via le formulaire “Contact” du site. C’est toujours un plaisir d’échanger avec vous, quel que soit le sujet. Merci évidemment aux gens qui me font confiance et me permettent d’explorer avec eux leur passé familial. Merci.

Au-delà de la généalogie

Je vous souhaite de réaliser tous les rêves qui vous sont chers, y compris ceux reclus depuis longtemps aux oubliettes. Que votre santé vous porte vers tous les objectifs que vous vous fixerez et surtout que 2018 vous apporte des tas de petits inattendus, peu importe leur nature, car c’est bien la force de ce que nous n’attendons pas qui créent les conditions du véritable bonheur. Excellentes fêtes de fin d’année et tous mes voeux de réussite pour l’année 2018.

Le bonheur, c’est continuer à désirer ce que l’on possède.

Saint-Augustin

La Tempête, par Giorgione, oeuvre conservée par la Gallerie dell’Accademia de Venise (Italie). Source

Notes

(1) : À commencer par une refonte formelle du site ! Nouveau look, nouvelles couleurs, nouveau départ pris en… juin, de mémoire.

(2) : en vérité, j’avais titré cet article en référence à un morceau que j’avais écrit et sorti en 2013, écoutable ici.

(3) : Clément, Marie, Marion, NathaliePascalina pour ne pas les citer !

(4) : Découvrez mon #ChallengeAZ de juin 2017 consacré à cette thématique et que j’avais réalisé sous forme de threads sur Twitter et disponible via Storify qui disparaîtra très prochainement.

 

Écrire pour ne pas oublier. Écrire pour se souvenir. Pianoter sur le clavier comme un musicien sur les touches noires et blanches de son instrument. Écrire enfin. Que la plume soit numérique ou manuscrite, elle porte en elle toutes les époques qui l’ont précédée, tous les personnages du monde ; elle porte en elle toute l’humanité. Écrire pour donner vie. Et la plume s’envole, légère, devenant prétexte à planer au-dessus des histoires, virevoltant parfois en direction des cieux, bleus ou gris, n’hésitant pas à descendre vers la terre, argileuse et toujours féconde. Cette terre et ces cieux, semblables à la permanence de la vie, toujours renouvelée. Écrire pour partager. Écrire pour voyager.

Voyager dans le plus beau pays du monde, celui de l’intérieur, celui dont on revient forcément différent, celui des racines emmêlées autour du socle de notre identité profonde, commune à tous les êtres sensibles qui nous entourent. Voyager de l’extérieur vers l’intérieur, voyager à l’extérieur, de l’intérieur. Les mots permettent, ne se refusent rien, autorisent tout. Y compris des rencontres, de belles rencontres avec ces femmes et ces hommes qui constituent l’arbre de nos origines.

Une plume comme vecteur temporel. Écrire pour panser. Se servir des maux pour mieux penser aujourd’hui, s’en servir comme d’un signal nous rappelant que nous ne sortons finalement jamais indemnes de nos vies passées. Et c’est tant mieux. Écrire pour s’évader.

C’est donc l’histoire d’une plume qui parcourt les siècles, sans but précis, sans objectif particulier sinon celui de voler. Voler des instants. Survoler les générations d’ancêtres qui ont fait d’elle ce qu’elle est. Ce qu’elle envisage d’être. Si tant est que.

XVIe siècle, sur ce Pierre est bâtie la plus vieille racine connue de l’arbre. Pierre Rodier, fils de Jean, qui se marie en 1516 avec Catherine Valadayre dans le nord de la Lozère. À l’origine fabricante de roues en Aveyron, d’après la racine étymologique du patronyme, la famille Rodier est devenue noble au XIVe siècle. De confession protestante, c’est aussi un XIV, Louis, roi de France, qui sera à l’origine de la confiscation des terres nobles de la famille. Telle une roue qui tourne, triste ironie du sort, Pierre porte en lui tout ce que la vie a de paradoxal.

À la même époque, jouxtant le Dauphiné appartenant au Royaume de France depuis le milieu du XIVe siècle, des toits de chaume, des pâturages et de la neige plantent le décor montagnard de familles vivant ici depuis déjà quelques générations. André Chaix, exerçant la profession de notaire, fait partie de ceux qui possèdent le plus à Saint-Sorlin-d’Arves. Mais tout comme ces voisins moins favorisés, il cultive, vit grâce aux fruits de la terre en dépit d’une instruction plus favorable qui lui rapporte quelque pécule en plus chaque année. Milliex, Ruaz, Charpin, Brunet, Didier, Mollard, Guille, Fay-Jacquet, Sibué : l’écrasante majorité des racines de cette branche survivent à la peste de 1588. Imaginent-elles seulement que le temps les rassemblera pour toujours grâce à une notion qui leur échappe sûrement, la génétique. Symbolisée ici par cette plume qu’un gamin essaye de saisir au vol au début du XVIIe siècle dans les chalets d’alpages des Arves.

Insaisissable, cette plume qui traverse la frontière et se retrouve donc, au XVIIe toujours, dans le Dauphiné, dans un village qui s’appelle Huez. Ah, Huez, qui conserve avec Oz-en-Oisans, les stigmates énigmatiques de la préhistoire où vivaient ici des populations d’abord ligures, puis celtes, puis celto-ligures. Ici vit la famille Pierraz, Hugues et Marguerite Coulet. Du grec petros, du latin petrus, pierre, rocher, cette racine aussi porte en elle l’ancrage de temps immémoriaux que seule l’imagination peut tenter de percer. D’apparence nonchalante, innocente, le vol de la plume a toujours un sens, une cohérence particulière qui permet de lier des pièces d’un puzzle complexe, riche, passionnant.

XVIIIe siècle, une fin de siècle bouleversante où Jean Fourcade, au fin fond des Hautes-Pyrénées actuelles, dans un petit village s’appelant Vielle-Adour, devient agent national, défend certainement les idéaux révolutionnaires. Dans ce village, pas moins de sept ou huit familles Fourcade que les sobriquets se sont attachés à les différencier. Le patronyme porte en lui deux sens : le premier, celui d’embranchement, de croisement ; le second, celui de bois de chênes. Alors que Jean est à la croisée de deux mondes, il choisit de rester fidèle au sobriquet qui est assigné à sa famille depuis des générations : celui de Mascaret, qui désigne aujourd’hui un phénomène naturel spectaculaire qui créé une espèce de vague que rien ne peut arrêter. XVIIIe siècle, celui des records aussi : Marie Arnaud, à Saint-Sorlin-d’Arves, donne naissance à son quinzième et dernier enfant, en 1702, à l’âge de 48 ans ! Née en 1654, elle mourra en 1739, à l’âge de 85 ans. Incroyable.

Ainsi va le monde et le XIXe siècle porte en lui celui des départs définitifs, en Algérie pour toutes ces familles du Sud de la France, les Fourcade, les Verdoux, les Gauguet, les Blanchard, les Rodier, les Larguier. Rejointes par d’autres familles fuyant aussi la misère ou des contextes politiques fâcheux telles les familles espagnoles Francès, Beltran et Amoros. Telles les familles allemandes Rieth, Duringer, Feymann et Ingold. Telles les familles suisses Guillod et Gindroz. La misère qui en amène une autre, comme en témoigne Mathias Duringer qui signe en 1854 une pétition contre leur statut d’indigent dans une colonie déjà injuste par sa nature même.

Et le XXe siècle alors, plume entachée de sang qui donne du courage dans les tranchées afin de permettre à Ernest Chaix, à Alphonse Didier ou encore à Louis Rodier d’écrire quelques mots à leur chère famille afin d’affronter une Première Guerre mondiale féroce, sanglante, indiciblement douloureuse. Un XXe siècle marqué par les épreuves de la vie, celle du déclassement, des ruptures, des morts. Et marqué aussi par des histoires d’amour incroyables, entre Paul Fourcade et Berthe Gauguet, entre Ferdinand Blanchard et Louise Gabrielle Poizat, entre Charles Chaix et Marie Françoise Brunet. Quelle plume à part celle-ci peut en témoigner ?

Enfin le XXIe siècle, celui des générations actuelles, la mienne, celles de ma plume, qui tracent un chemin reprenant parfois les travers ancestraux tout en les exorcisant car l’essentiel du travail généalogique est bien là, quelque part entre toute cette forêt. Rencontrer ses ancêtres, les comprendre avec nos yeux, avec le prisme de ce que nous sommes. Laisser le soin aux plumes de retranscrire ce qu’elles portent en elle aussi bien dans leur lumière que dans leur ombre. Car si l’arbre cache souvent la forêt, il est de ces ancêtres dont on ne parle jamais, mais qui sont là, bien présents. Ma plume ne les oublie pas. Écrire pour mieux en parler. Écrire pour témoigner. Écrire pour rendre à l’éternité ce qui lui appartient. Son langage.

Le bec de la plume peigne la chevelure du langage.

Hafiz

Le grand jour semble être arrivé. Enfin, le grand jour… Le jour du dévoilement de la couverture et du titre de mon livre, qui paraîtra dans quelques semaines, en janvier 2018. Avant de vous proposer un extrait de mon travail, quelques mots sur le titre : “Je suis pour la vie”. Il s’agit d’une formule qu’employait systématiquement mon grand oncle, Étienne Brunet, en fin de lettre adressée à sa famille restée à Saint-Sorlin-d’Arves. Une formule énigmatique et qui contient à elle seule tous les mystères de son destin et de sa vie. Je salue au passage le travail du service PAO (Mickaël) des éditions Derrier qui a su faire ressortir les mots d’Étienne sur la couverture car le point de départ du projet se trouve bien là, dans les lettres de celui qui a tout quitté pour la Californie.

Par ailleurs, le 23 octobre dernier, je démarrais cette petite série d’épisodes sur les coulisses et l’écriture de ce livre, lequel a mobilisé des jours, des nuits et des heures incalculables de recherches, de discussions et de réflexions. Pourquoi le 23 octobre ? Car, il y a 159 ans, Étienne quittait définitivement l’Europe. Le 5 décembre, il débarquait dans sa nouvelle vie, sur la côte est des États-Unis, au port de la Nouvelle-Orléans, en Louisiane. Je trouvais ainsi le clin d’oeil sympathique : en quelque sorte, aujourd’hui est aussi pour moi un nouveau départ, une nouvelle aventure qui commence. Celle de la publication de mon travail, celle de l’aboutissement d’un projet de longue haleine et en même temps cette nouvelle aventure est sans doute le point de départ de quelque chose d’autre : le statut d’auteur. Car je compte bien continuer à écrire et publier. Je me le souhaite !

Si malheureusement mon livre ne pourra pas être au pied du sapin vu qu’il sera disponible à la vente en janvier, n’hésitez pas à me dire, en commentaire de cet article, si vous êtes intéressé par l’achat de mon livre, de manière à ce que je puisse faire une sorte de liste de réservation. Il vous sera proposé au tarif de 15€ et paraîtra, je l’ai laissé entendre précédemment, aux éditions Derrier de Saint-Jean-de-Maurienne.

Voici donc… Je remarque que je tarde à finaliser mon article, c’est drôle comme sensation… La couverture de mon livre, suivie d’un court extrait du récit… Dans l’attente de vos réactions !

 

Couverture de mon premier roman, “Je suis pour la vie” écrit à partir de l’histoire extraordinaire d’un de mes grands oncles, Étienne Brunet, parti en 1858 de Saint-Sorlin-d’Arves pour la Californie. Il paraîtra en janvier aux éditions Derrier de Saint-Jean-de-Maurienne et sera proposé au tarif de 15€. Tous droits réservés.

Extrait de mon premier roman, “Je suis pour la vie” – De Saint-Sorlin-d’Arves à la Californie, l’histoire extraordinaire d’Étienne Brunet, à paraître en janvier 2018 aux éditions Derrier de Saint-Jean-de-Maurienne.

5 décembre 1858.

Le jour se lève sur un horizon incroyable. La brume épaisse laisse néanmoins présager la terre ferme. Nous voici donc en Amérique, enfin ! Nous nous prenons dans les bras les uns les
autres, excités que nous sommes à l’idée d’arriver, de poser le pied sur le sol, d’être en vie ! Des scènes surréalistes ont lieu sur le pont supérieur. Une mère agenouillée lève son enfant au Ciel, on dirait même un nouveau-né, semblant remercier Dieu dans une langue que Jacques me dit être de l’allemand.

Le débarquement met du temps à se dérouler. J’observe Jacques discuter avec celui qu’il nous a présenté comme l’homologue de l’agent d’émigration rencontré à Genève. Il règle les derniers papiers sans doute, en témoigne cette poignée de mains ferme, celle qui semble signifier l’adieu. J’observe de loin le capitaine du navire, il me semble que c’est lui, un Irlandais, qui signe les formalités d’entrée dans le port de la Nouvelle-Orléans, le visage enfumé par un cigare déjà bien consumé.

Les affaires des passagers sont déposées à quai. Une grosse malle à nous quatre, nous avons économisé le prix du voyage de cette manière d’après ce que je sais. Pour ma part, quelques habits, un missel, le strict nécessaire. Je ne m’en soucie que très peu. Je songe surtout au privilège que nous avons d’être en vie. Des machines énormes se chargent de sortir du navire ce que je reconnais être des meules de gruyère, des caisses entières d’aliments, de dames-jeannes – sortes de grosses bouteilles servant à conserver des aliments ou des boissons – et d’autres marchandises venues d’Europe. Ce que je me dis à ce moment : nous avons quitté le vieux monde et nous voici désormais dans celui de toutes les promesses.

C’est devenu un rituel. Passer les photos, les unes après les autres, tenter de résoudre l’énigme sur celles que je n’ai pas encore identifiées. Là, tel costume, ici, telle personne. À chaque pièce du puzzle replacée, l’espoir un peu plus concret de classer le cliché et un sourire qui se dessine naturellement sur mon visage.

Olle, perchée à un peu moins de 2000 mètres d’altitude, ses chalets d’alpage, sa situation en contrebas du chemin communal qui mène d’un côté à Saint-Sorlin-d’Arves, en remontant par le col de la Croix-de-Fer, de l’autre à la vallée des Villards, en passant le col du Glandon. Je sais que mon grand-père adorait y monter l’été. Il n’y reste aujourd’hui quasiment que des vestiges. Je fixe cette photo en me demandant quel était le but de cette vue : pensait-on seulement que le monde allait se métamorphoser à ce point ? Le pressentait-on dans le premier quart du XXe siècle ?

En zoomant sur la photo, je cherche l’habitation qu’occupaient les membres de ma famille il y a de cela un siècle en période estivale. Y étant monté dans le courant des années 1950, les souvenirs de mon oncle me sont précieux. Je ferme les yeux un instant.

Chalets d’Olle vus depuis le col de la Croix-de-Fer, Saint-Sorlin-d’Arves, années 1930-1940. Archives familiales, tous droits réservés.

« Là, la photo devrait être superbe une fois développée… », commente en murmurant celui qui semble ranger son attirail de reporter. Enfermé dans ce qui ressemble un drôle de rêve, je comprends alors que je vis la scène comme si j’en étais l’auteur. Le photographe, c’est moi ! Le paysage que j’avais alors en instantané sous mes yeux devient d’un coup réel, bien réel. La couleur a remplacé le noir et blanc mais de quel corps suis-je l’hôte incognito ? Sans doute de celui d’un de mes grands oncles Ernest, Théophile ou François. Je ne contrôle évidemment rien, n’ai aucun moyen d’action. Simple spectateur, les scènes défilent à chaque appui du bouton de prise comme si j’assistais à une séance de diapositives.

Mon arrièree-grand-père Charles posant à Olle avec deux de ses fils. Vu le très jeune âge de mon grand-père (à droite), le cliché date du début des années 1920. Archives familiales, tous droits réservés.

« Souris, mon petit ! Ca y est, déjà ? » Les trois personnages se mettent soudainement en mouvement, mon arrière-grand-père incrédule devant un si petit appareil. À ses côtés, se tiennent mon grand oncle Edouard, qui doit avoir une dizaine d’années, et mon grand-père, grincheux à ce moment, et qui ne doit avoir guère plus que 2 ou 3 ans. Nous sommes donc au début des années 1920, toujours à Saint-Sorlin, à Olle. Comme depuis des siècles, les toits sont faits de chaume et les maisons construites en pierres. Clac.

L’été, ne montaient en alpages que la mère, les filles et éventuellement les garçons en bas âge, les plus grands restaient en effet avec le père “en bas” pour d’autres travaux agricoles. Ici, mon arrière-grand-mère, déjà bien âgée, et l’une de ses filles, Césarie. Archives familiales, tous droits réservés.

« Bougez plus ! Parfait, « le petit cochon » sera sur la photo ! C’est bon c’est terminé… ». Mais à qui appartient la voix que j’emprunte, à qui sont les yeux au travers desquels je perçois ma toute petite arrière-grand-mère et l’une de mes grand-tantes, Césarie ? Peu importe. Immortalisé grâce aux nombreux clichés que nous avons la chance d’avoir dans la famille, ce regard permet aujourd’hui de garder trace d’une époque bien révolue. Loin d’être issu d’une famille de photographes, j’ai néanmoins la chance d’avoir eu quelques passionnés et de pouvoir consulter des petits trésors comme en témoigne cette photo fascinante que n’a pas pu prendre l’un de mes grands oncles, trop petits en ce temps, certains n’étant d’ailleurs même pas nés.

La photo la plus ancienne que je possède mettant en scène Olle et des membres de ma famille. D’une qualité exceptionnelle, j’aime le contraste entre les habits de ville (Jean François, le frère de Charles, avait été le premier à partir à Paris dans le dernier quart du XIXe siècle) et le toit de chaume en arrière-plan. 1906-07. Archives familiales, tous droits réservés.

Souvenir à un cousin, bonne année 1907, signé Vincent Chaix, le cousin de Paris qui pose à gauche de ses parents, Jean François et Marie Victorine Chaix. Sans doute la photo la plus ancienne d’un chalet d’Olle que nous conservons dans les archives familiales.

Avoir rendez-vous avec ses ancêtres, c’est aussi prendre le temps de converser intérieurement avec eux lorsqu’on feuillette un album de famille ou parcourt un fonds sur notre visionneuse informatique. Avoir rendez-vous avec ses ancêtres, c’est suivre, quand c’est possible, leurs pas et se rendre sur place afin d’interroger le paysage sur le temps passé. Pas loin de l’illusion, on touche pourtant là à quelque chose d’essentiel : le rêve qui nourrit la quête de sens qu’est la généalogie.

Sans même y penser, j’ai immortalisé la même vue qu’un de mes grands oncles en aoput dernier. Aujourd’hui, quelques chalets d’alpage sont encore debout, le reste n’est que ruine. Mon grand-père disait qu’à proximité, se trouvait une source qui donnait vie éternelle à qui en buvait. Impossible de ne pas imaginer mes ancêtres passer une partie de l’année. Coll. G.Chaix, tous droits réservés.

La nature a repris progressivement ses droits mais les pierres ont sans doute beaucoup à raconter. Coll. G.Chaix, tous droits réservés.

Exemples de chalets encore debout aujourd’hui. Derrière l’un deux, une remontée mécanique qui illustre à quel point le monde a changé ! Coll. G.Chaix, tous droits réservés.

 

Si l’histoire d’Étienne Brunet est d’abord écrite et racontée par le prisme des lettres qu’il a envoyées à sa famille restée à Saint-Sorlin-d’Arves, il n’en demeure pas moins qu’elle doit être replacée dans un contexte plus large, à commencer par ceux qui l’ont accompagnés et/ou rejoints en Californie. Je ne vais ici pas rentrer dans le détail mais simplement vous donner quelques éléments du contexte généalogique qui cercle le récit que vous lirez dans quelques semaines.

En 1858, Étienne part avec trois autres hommes originaires de Saint-Sorlin-d’Arves : Jacques Balmain, le plus âgé, Jean François Arnaud et Vincent Chaix, ces derniers étant à peu près du même âge qu’Étienne. Jacques n’est autre que le cousin germain du père d’Étienne, François Brunet. En d’autres termes, la sœur du grand-père d’Étienne, Marie Brunet, n’est autre que la mère de Jacques. Vous suivez ?

Aîné de sa fratrie, Étienne n’est pas le seul à tenter sa chance en Amérique et il est rejoint au milieu des années 1870 par son frère cadet, Joseph. Qu’est-ce qui pousse un jeune homme à quitter sa terre natale alors qu’a priori, son destin semble tout tracé ? Réponse prochainement. L’histoire de vie du frère cadet est aussi extraordinaire. Je ne veux évidemment pas révéler ici des éléments de l’intrigue mais je regrette de n’avoir à ma disposition aucune lettre qu’il aurait envoyé… Il y en a peut-être eu, allez savoir.

Maison familiale Brunet (à droite), tranmises de génération en génération depuis au moins le premier tiers du XVIIIe siècle, sans doute avant encore. Point de départ de l’histoire d’Étienne. Saint-Sorlin-d’Arves, hameau du Pré, années 1920, collection familiale, tous droits réservés.

Ainsi, l’histoire d’Étienne est intimement liée à celle de sa famille et de son petit frère, et ce dans tous les moments de sa vie. Le départ, les lettres, son frère qui le rejoint, les relations qu’il continue d’entretenir par correspondance avec ses parents, ses sœurs et sa famille restée en Maurienne. Et en fait je veux rappeler ici à quel point il existe différents degrés de lecture quand on étudie une trajectoire de vie. Isolée, celle d’Étienne est déjà, en soi, inédite. Quitter son village natal pour la Californie, à une époque où très peu de Mauriennais y émigrent (je dis très peu mais je n’en ai jamais recensés d’autres en fait), c’est exceptionnel. Mais replacer cette trajectoire dans l’histoire familiale l’éclaire aussi d’un angle différent, que je juge nécessaire mais à la limite pas forcément, tout dépend de ce qu’on veut faire de cette histoire. En étudiant le contexte familial, on replace les pièces du puzzle plus aisément. Enfin, intégrer ce puzzle familial dans un contexte historique donné permet alors non seulement de se plonger dans une époque mais aussi dans l’esprit même d’Étienne. Tout ce que j’ai étudié et reconstitué était infiniment évident pour lui.

Pour celles et ceux qui me suivent sur les réseaux sociaux, et particulièrement sur Twitter, j’ai consacré mon dernier #ChallengeAZ à l’analyse transgénérationnelle (à lire ici) et j’ai pointé du doigt cette relation essentielle à la fois entre le conscient individuel et l’inconscient collectif (familial mais aussi sociétal). Dans mon travail, je me rends compte avec le recul que j’ai beaucoup réfléchi sur ces thématiques, parfois même de manière inconsciente. En projetant mon esprit dans celui d’Étienne, qui plus est en employant le « je », j’ai moi aussi été confronté à l’inconscient familial et mon récit est imprégné à la fois de qui était Étienne, de la mémoire familiale consciente et inconsciente, de mon travail généalogique et évidemment de qui je suis.

Cette histoire de famille est finalement aussi bien la mienne que la vôtre car les thèmes qui y sont développés sont universels. En fin de compte, faire de la généalogie c’est aussi (d’abord ?) se tourner vers autrui. Connaître ses ancêtres amène sûrement une meilleure connaissance de soi. Finalement, on fais tous partie d’une très vaste histoire familiale commune, non ?

Map of San Francisco from c. 1860, d’après Isador Laurent Deroy’s birdseye.

Ah, jeu de mot quand tu nous tiens. L’île du mystère… D’accord, j’arrête là la divagation foireuse mais qui a le mérite de nous mener à une véritable question de fond, celle du narrateur lorsqu’on écrit. Je dirai que la nature de votre récit tranche naturellement le choix qui s’offre à vous. Et la nature du récit est déterminée, elle, par ce que vous voulez livrer au lecteur et la motivation de votre écriture. Je m’explique. Pour l’histoire d’Étienne, comme je l’ai expliqué la semaine dernière, j’étais parti au départ dans l’écriture d’une étude biographique suivant la méthodologie universitaire classique – et vas-y que je te source tel événement, et vas-y que je te liste les références bibliographiques en bas de page – amenant, de facto, un recul sur la trame que j’étais en train de dérouler. Le récit était ainsi distancié par l’utilisation d’un point de vue omniscient.

En relisant, on était à la limite de l’indigeste. Puis, tout simplement, le récit ne ressemblait pas du tout à ce que je voulais qu’il soit. Au(x) message(s) que je voulais faire passer. Bref, le point de vue omniscient vidait le récit de sa substance originelle, celle du mystère et de l’imagination. Insipide, fade, bref, vous voyez le genre. Et parenthèse : je ne dis absolument pas que l’étude historique est insipide, fade, indigeste… Je dis juste qu’un récit obéit à des objectifs précis : dans le cas de celui concernant mon grand oncle, l’objectif était moins d’offrir au lecteur une vue sur l’émigration en Californie au milieu du XIXe siècle qu’une véritable immersion dans l’esprit, l’imaginaire, la conscience d’Étienne Brunet.

Extrait de l’étude que j’avais rédigée dans un premier temps sur la vie d’Étienne. Sur soixante pages, intéressantes par ailleurs, on perdait définitivement le côté authentique de l’histoire de mon grand oncle. G.Chaix, 2016, tous droits réservés.

 

Et c’est là où vous allez le voir, toutes les pièces du puzzle s’assemblent. Quel a été le point de départ de mon aventure ? La découverte de lettres, moins de dix, écrites entre 1864 et 1871 – pour celles qui sont datées. L’enjeu était le suivant : arriver à capter l’essence de cette matière première et construire un récit autour d’elles. Trois possibilités : les intégrer textuellement, les intégrer partiellement ou en les reformulant plus ou moins ou bien les lire, les relire, m’en imprégner et en retranscrire le contenu par petites touches.

On arrive ici à la partie la plus difficile. Un casse-tête. J’ai tout essayé. Et il faut ici que je précise du coup qu’à partir de l’abandon de l’étude historique, j’ai assumé le récit à la première personne, le fameux récit en « je ». Enfin pas tout à fait car dans un premier temps j’ai testé la première solution : mêler les mots d’Étienne aux miens en insérant les lettres entières, dans leur jus. Il a fallu un œil extérieur (merci Léna) pour me rendre vraiment compte que cet insert cassait le rythme narratif, aussi bien sur la forme que sur le fond. Sur la forme car on se retrouvait à des moments avec des pavés textuels à alinéas en plein milieu du récit et sur le fond car oui, je vous le concède, mon style d’écriture est légèrement différent de celui du tonton. Hein, évidemment.

Deuxième solution pas plus convaincante : vouloir paraphraser des lettres que vous n’avez pas écrites… quel intérêt ? Aujourd’hui, ça me paraît tellement évident mais je vous assure que pendant des semaines, ça a été dur pour moi de choisir. Enfin, dernière solution, l’imprégnation et la relégation des lettres en annexes. Psychologiquement, il a fallu en fait que je me dégage des mots d’Étienne pour mieux parler de son destin. En définitive, l’histoire que je raconte, factuellement, est celle de mon grand oncle mais ça reste aussi et surtout, mon histoire. Et ce saut dans le fait d’assumer complétement le « roman »… Qu’il a été difficile ! Pourtant, aujourd’hui c’est comme si j’avais sauté de 10 cm pour rejoindre le sol.

Ainsi, les mots d’Étienne sont les siens et il n’y a pas d’interférence entre eux et les miens. En revanche, je tenais absolument à ce que figurent les lettres en annexes et ce, pour deux raisons. La première réside dans le fait qu’elles ont été le point de départ du livre (et d’ailleurs elles le terminent d’une certaine manière puisque disponibles en annexes) et que je tenais à ce que les lettres d’Étienne soient lues et disséquées. Et la deuxième rejoint plus l’idée de montrer comment il est possible de construire un tel projet à partir de cette matière première, pas excessivement foisonnante (il ne s’agit que de quelques lettres, pas d’une correspondance fournie qui couvre toute la vie d’Étienne).

Si vous avez la chance un jour de tomber sur ce type d’archive (un livre de raison, des lettres, une correspondance, des notes…), lancez-vous dans l’écriture d’un livre : le « je » en vaut vraiment la chandelle.

Extrait d’un début de lettre écrite par Étienne Brunet en 1864. En haut à gauche, ce qui ressemble à un sceau “SF” désignant sûrement un papier provenant de San Francisco, d’où il écrit. Coll. familiale, tous droits réservés.

La piste de l’Oregon, de Albert Bierstadt (1830-1902) : Étienne l’a sans doute emprunté à la fin des années 1850.

Le chemin a été long et difficile et je dois dire qu’il a aussi été passionnant. Au départ, je me suis lancé dans une étude biographique et historique, avec la méthodologie universitaire classique, les références et les lectures nombreuses sur les émigrés en Amérique et même d’ailleurs. J’ai rédigé une soixantaine de pages, toutes sourcées, documentées, intéressantes dans la mesure où elles replaçaient cette trajectoire de vie dans un contexte plus large. Mais en réalité, à la relecture, j’étais frustré. Frustré de réduire ces lettres, cette histoire extraordinaire à une étude « froide », dans laquelle je ne retrouvais pas les sentiments ressentis à la lecture des mots de mon grand oncle. J’appuyais donc sur le bouton « reset » et décidais de tout reprendre à zéro ; partir sur un récit mêlant à la fois l’étude historique et le roman.

Mais là encore, au bout d’une trentaine de pages seulement, je n’étais pas convaincu, ayant le sentiment d’avoir poussé le curseur à l’extrême inverse. Insérer des dialogues, romancer complétement la vie de mon grand oncle ne m’intéressait pas plus. Il fallait juste que je trouve le bon équilibre. Tout récit, qu’il soit drapé dans un jargon scientifique ou pas, traverse le prisme de son auteur. L’objectif était donc le suivant : retranscrire ce qu’a vécu mon grand oncle en insérant toutes les projections que j’ai pu faire à son sujet, en insérant tous les éléments du contexte qui permettent de mieux comprendre les mots qu’il a pu employer tout en restant fidèle à une trame chronologique et factuelle avérée.

Parmi les ressources en ligne consultées, la presse ancienne francophone et anglophone. Ici, un petit article de 1858 où l’on parle encore de la fièvre de l’or alors que, historiquement, la ruée vers l’or a plutôt concerné le début des années 1850.

Ainsi, tout le travail de recherches en amont se révélait d’un seul coup très utile pour construire les assises d’un récit qui devenait alors de plus en plus fluide, de plus en plus convaincant. En somme, un récit qui correspondait tout à fait à ce que j’avais en tête lorsque j’imaginais écrire un livre sur mon grand oncle. Ce travail d’équilibriste, ô combien enrichissant, a été couplé d’un travail de digestion que je ne néglige jamais dans mon travail d’écriture. Il fallait que le temps fasse son affaire et que je digère, donc, toutes les informations lues, apprises, parcourues, parfois rejetées. Il a fallu que je sois totalement imprégné de cette histoire pour la retranscrire de cette manière.

Je suis heureux aujourd’hui de partager cela avec vous car je crois qu’il y a là une clé essentielle. Écrire un livre n’est pas réservé à des esprits géniaux, inspirés par je ne sais quelle force. Non, écrire un livre c’est d’abord et surtout un travail de digestion et de patience. Si un jour l’idée vous vient d’écrire et de vous lancer dans une entreprise comme celle-là, ne la refoulez sous aucun prétexte !

Finalement, je crois que ce qui importe lorsqu’on écrit un roman, c’est la vision qu’on donne au lecteur. Avec l’histoire de mon grand oncle, extraordinaire en soi, je voulais apporter ma vision, je voulais partager ce que j’avais ressenti, ce qui m’avait ému, ce qui m’avait mis mal à l’aise, bref, je voulais vivre à ma manière cette histoire. Voilà ce que j’ai appris de cette aventure.

Lors du long et fastidieux travail de relecture, je m’étonnais toujours d’éprouver les mêmes sentiments à tel ou tel passage. En vrai, cette histoire m’a appris une chose essentielle : la réalité dépasse toujours la fiction !

Non négligeables et non négligées, les sources iconographiques ont aussi nourri l’imaginaire de l’époque pour écrire. Source : Collection of the Oakland Museum of California.

Il y a 159 ans, jour pour jour, le navire “Mataro” larguait les amarres et s’éloignait du Havre, lentement, laissant derrière lui une traînée de fumée blanche. Il y a 58074 jours exactement, Étienne Brunet, tu voyais le Vieux Continent pour la dernière fois, en avais-tu seulement conscience ? Regardais-tu le quai s’éloigner, pensif et interrogatif ? Ou plutôt contemplais-tu l’horizon s’ouvrir à toi, en prenant des respirations remplies de promesses ? Six semaines te séparaient alors du continent américain et de la Nouvelle-Orléans, où tu débarqueras le 5 décembre 1858.

Étienne Brunet, c’est mon grand oncle. Ou plutôt l’oncle de mon arrière-grand-mère. Parti de Saint-Sorlin-d’Arves avec trois autres hommes du pays, il avait décidé, à l’automne 1858, de rejoindre le Nouveau Monde, d’aller tenter sa chance dans les mines aurifères de Californie. Aîné de sa fratrie, il faut noter qu’un signe étrange de ce destin extraordinaire se cachait dans la date de mariage de ses parents, unis un 4 juillet, jour de l’indépendance américaine. Mais ça, personne n’y a sans doute jamais prêté attention. En partant ce 23 octobre 1858, ce jeune homme de 24 ans présumait-il que plus jamais ses pieds ne fouleraient le sol de sa Maurienne natale ? Que plus jamais ses yeux ne se poseront sur les siens ? Évidemment, non. Du moins, je ne le pense pas.

Ironie du sort, à 24 ans aussi, son arrière-petit-neveu prenait lui aussi le large à sa manière en découvrant des lettres écrites il y a plus d’un siècle. Intactes, comme si elles avaient été écrites hier et pour cause, elles étaient soigneusement conservées au fond d’une modeste boîte en bois, au milieu d’autres papiers de familles. Étienne aurait-il pu alors présumer que son histoire inspirerait un descendant lointain au point de vouloir reconstituer toute sa trajectoire ?

Ah, Étienne, j’ai passé des heures incalculables à te lire, à te poser des questions, à y répondre parfois en m’appuyant sur telle ou telle étude, sur telle ou telle archive. À expliquer à tel ou tel membre de mon entourage ton parcours, tes choix, tes mots, tes expressions, ta vie. Et au fond tu sais pourquoi ? Pas du tout pour restaurer une quelconque vérité, ni même afin de prétendre savoir qui tu étais… Qui le pourrait ? Non, simplement parce que ton destin contient en lui toutes les aspirations que peut contenir une vie humaine. Et c’est intemporel. Que tu l’aies vécu en 1858 ou qu’on le vive aujourd’hui, rêver d’une vie meilleure pour ses proches et soi, partir en quête de son propre bonheur, c’est là l’essentiel de notre existence.

Si j’ai voulu écrire ton histoire, publier un livre en le titrant avec tes propres mots, c’est bien parce que la résonnance de ton destin dépasse largement le cadre de notre famille. Et j’attends avec impatience le jour où je foulerai la terre qui t’a tant fait espérer ces années durant. Puissent tes nobles aspirations contribuer à ce que d’autres, les nôtres, se révèlent à nous… 159 ans plus tard.

Dès son arrivée à la Nouvelle-Orléans, le capitaine du navire recense tous les passagers. Parmi les 215 personnes, se trouvent Jacques Balmain, Vincent Chaix, Jean François Arnaud et Étienne Brunet. En 1858, la Savoie n’est pas encore française et c’est sans doute ce qui explique la raison de la mention, approximative, du capitaine quand il désigne leur pays d’origine : l’Italie… Qui n’existe d’ailleurs encore pas en 1858 !